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CHAPITRE VI

Les collèges mixtes aux États-Unis. — Incendie de 1870. — Chicago dans le passé, dans le présent et dans l'avenir. — Les elevators. — A square meal for 25 cents. — Les réflexions d'un pêcheur à la ligne. — Conclusion.

Mercredi. — Ce matin, M... est arrivé dès l'aurore dans ma chambre et m'a arraché au doux sommeil que je goûtais. C'est encore un point à noter que les lits sont excellents en Amérique. Puis, me gourmandant sans pitié, il m'a rappelé que nous n'avions plus que vingt-quatre heures à passer à Chicago, et que nous nous devions à nous-mêmes de les employer de notre mieux . J'ai tout de suite reparlé de la pêche à la ligne : mais mon idée n'a pas été mieux accueillie qu'hier par mon compagnon de voyage. Maintenant qu'il a étudié la question des cochons, il veut approfondir celle de l'instruction publique. Les électeurs flamands, qui viennent précisément de lui renouveler son mandat, ne lui pardonneraient, paraît-il, jamais de s'être arraché pour quelques mois àleuraffection,s'ilneleurrapportaitpas, à son retour, une étude sérieuse sur ce sujet palpitant. Il est surtout préoccupé des écoles mixtes si célèbres en Amérique, et qui ont fourni tant de belles tirades aux écrivains pédagogiques du vieux monde. Chacun sait que, dans ce pays, il existe un certain nombre de collèges où les jeunes gens des deux sexes, réunis

sous le même toit, reçoivent jusqu'à dix-huit ans la même éducation. Us suivent les mêmes cours, ne sont séparésnipendantlesheuresdes récréations ni pendant les repas, et les personnes compétentes affirment que les seuls inconvénients qui résultent d'un système qui nous semblerait aussi extravagant, c'est que les jeunes filles y prennent des habitudes un peu masculines! Explique qui pourra les mystères du cœur humain! Comment ces jeunes gens, si retenus au collège, deviennent-ils tellement incandescents, une fois qu'ils en sont sortis, que AI. Delmonico ait reconnu, par expérience, que, s'il leur permettait de dîner à quatre dans un cabinet particulier, il s'y passerait des choses capables de faire frémir un gabier de beaupré en bordée?

C'est encore là une des institutions que nous devons envier à l'Amérique, à ce que prétend H. Laboulaye. Il est certain que l'étude du binôme de Newton, quand elle se pratique en compagnie d'une charmante camarade de dix-huit ans, doit avoir bien du charme. Tous les collégiens français seraient sûrement de cet avis, si on les consultait. Mais, maintenant que la question ne m'intéresse plus que pour mes filles et mes neveux, j'avoue que je préfère continuer à envier aux Américains cet usage-là, sans le leur prendre. Il nous faut d'ailleurs renoncera l'espoir de visiter un de ces établissements, car nous découvrons, après enquête faite, qu'il n'en existe pas à Chicago même. En conséquence, sans nous embarrasser d'un programme inflexible, nous nous confions à un cocher de fiacre, qui se charge de nous faire voir les curiosités de la ville.

Il y a deux cent vingt ans, deux Jésuites, appartenant

aux missions du Canada, les PP. Joliet et Marquette, entreprirent un voyage d'exploration dans la région des grands lacs, alors tout à fait inconnue des blancs, et fréquentée seulement par des tribus demi-nomades. Les pieux voyageurs contournaient la côte de l'immense mer intérieure qui avait déjà reçu le nom de Michigan. Ils avaient dépassé de quelques milles son extrémité sud et constataient que la cote remontait presque directement vers le nord, lorsqu'ils arrivèrent sur le bord d'une lagune large et profonde qui venait se jeter normalement dans le lac. Cette lagune avait moins d'un mille de long; à son autre extrémité elle recevait les eaux de deux rivières profondes, mais également fort courtes, l'une venant du nord, l'autre du sud, qui drainaient les plaines marécageuses des environs. Il faut noter qu'à cet endroit, la ligne de partage des eaux du bassin du Alississipi vient presque tangenterle lac. Ce n'est du reste qu'une simple ondulation , à peine sensible, de la prairie.

Ce pays bas et humide ne devait pas avoir l'air bien engageant. Il attira cependant l'attention des missionnaires. Les bêtes à fourrure pullulaient aux environs, ce qui faisait de l'embouchure de cette rivière une station très-fréquentée par les Indiens illinois ; les différentes petites tribus s'y retrouvaient chaque hiver, après s'être dispersées, pendant l'été, dans la prairie, à la recherche du buffalo.

La ville de Chicago est à cheval sur ces trois cours d'eau. Sa merveilleuse prospérité est du reste toute récente. A la suite de la visite du P. Joliet, il s'était bien établi quelques relations entre le Canada et les 111 î —

nois. Des voyageurs profitaient, chaque printemps, des premiers beaux jours pour venir de Québec, à travers les lacs, apporter aux Indiens quelques marchandises qu'on échangeait contre les fourrures recueillies pendant l'hiver; mais ils ne faisaient point d'établissement permanent. En 1804, seulement, le gouvernement des Etats-Unis, voulant probablement consacrer ses droits sur le pays, y construisit, au milieu des marais, une station-qui prit le nom de Fort Dearborn. En 1812, les Illinois le brûlèrent et scalpèrent la garnison; mais il fut reconstruit en 1816; et, cette fois, l'occupation fut définitive : car les magasins du fort se voyaient encore en 1856, au beau milieu de la ville.

En 1830, une centaine de trafiquants et trappeurs, blancs ou métis, étaient venus s'établir sous la protection de la garnison. Ils habitaient dans une douzaine de maisons en bois. En 1837, le village s'était transformé en une petite ville de 4,000 habitants. Dès lors les progrès furent rapides. En 1850, il y en avait 30,000; en 1860, 112,000; en 1870, 299,000; en 1880, 503,000; enfin, au mois de juin 1882, un dernier recensement municipal accusait le chiffre de 560,693 habitants, dont 5,800 nègres et 350 Chinois. La population s'accroît chaque année d'environ 50,000 âmes : autant que celle de Paris dans ses années les plus prospères. Ilestplusque probable qu'aurecensementfédéral prochain, en 1890, le million sera de beaucoup dépassé.

La ville qui abrite cette fourmilière humaine couvre maintenant tout l'espace compris entre le lac et les deux rivières dont il a été question plus haut; elle s'avance encore tous les jours dans l'ouest. Son enceinte

a une forme à peu près rectangulaire, de 12 kilomètres du nord au sud, le long des rives du Michigan, et de 7 ou 8, de l'est à l'ouest.

Cet accroissement merveilleux paraît plus étonnant encore, si l'on tient compte des mauvaises conditions topographiques dans lesquelles on se trouvait et des désastres qu'on eut à subir. Dans tout autre pays, l'essor de la ville en eût été arrêté pourde longues années. Le sol de la prairie qui s'étend dans toutes les directions, à des centaines de milles, est un humus d'alluvion, d'une grande profondeur, qui n'offrait aux premiers habitants aucuns matériaux de construction. Il fallait tout bâtir en bois, que fournissaient, il est vrai, en abondance les belles forêts de chênes du Wisconsin et aussi les bois de sapins des environs. Ce n'est que beaucoup plus tard qu'on découvrit, par hasard, un banc de calcaire blanc qui, se durcissant rapidement à l'air, fournit maintenant d'excellents matériaux. Auparavant, les incendies étaient continuels. Des blocks entiers flambaient en un clin d'œil.

Au courant de l'automne 1871, l'un de ces incendies prit des proportions qui ont rarement été égalées dans les temps modernes. Le soir du dimanche 8 octobre, une lampe à pétrole renversée mit le feu à une maison de la rue de Koven. Tout le quartier fut bientôt la proie des flammes, qui, attisées par un vent d'ouest violent, ne se laissèrent même pas arrêter par la rivière. Malgré tout ce qu'on fit, l'incendie dura pendant une semaine entière. La dernière maison brûlée prit feu justement huit jours après la première, le dimanche 16 octobre, au matin.

Quand on voulut dresser le bilan des pertes subies, les chiffres auxquels on arriva parurent invraisemblables. Deux cents cadavres étaient ensevelis sous des ruines qui fumaient encore plusieurs mois après l'événement : deux cent mille personnes étaient sans abri. Le feu avait détruit dix-huit mille maisons représentant un capital de 190 millions de dollars, près d'un milliard de notre monnaie. 80 millions, environ, étaient assurés. Mais leur précaution ne servit pas à grand'chose aux intéressés, car toutes les compagnies locales firent faillite du coup. Heureusement beaucoup des risques avaient été cédés à des compagnies anglaises, qui, elles, payèrentà bureaux ouverts. Le coup fut rudepour plusieurs. Depuis, ellesont trouvé undédommagementà leurs pertes dans la vogue que cetle preuve de solvabilité leur a procurée auprès de la clientèle de l'Ouest; vogue dontles effets sont encore, paraît-il, très-sensibles.

On commençait à peine à se remettre d'un pareil désastre, quand un second incendie détruisit encore, en 1874, pour cent millions de francs de propriétés. Les habitants de Chicago ne se découragèrent pas plus qu'ils ne l'avaient fait quatre ans auparavant. On inondait d'eau les débris fumants des maisons pour permettre aux ouvriers de creuser les nouvelles fondations. Dans une rue complètement détruite, on vit, le lendemain même de l'incendie, une potence portant une planche sur laquelle était écrit au charbon : «Le soussigné a tout perdu, excepté sa femme, ses enfants et son énergie. Son cabinet d'affaires est transféré sous le hangar en face ! v

M. Sala, qui a été témoin du fait, ajoute que, cinq

ans plus tard, le rédacteur de cette affiche était de nouveau propriétaire d'une maison plus belle que la première, et qui avait été payée, grâce à l'énergie dont il s'était vanlé à si bon droit.

Les Américains peuvent avoir des formes plus ou moins sympathiques, mais vraiment, comme je crois l'avoir déjà dit, on ne peut trop admirer ces côtés-là de leur caractère national. Chez nous, on ne tient souvent pas beaucoup à augmenter sa fortune, mais on est passionnément attaché à celle qu'on a ; et, si on la perd, c'est un effondrement complet. Aussi, quoi de plus lamentable qu'un Français ruiné ! Ici , tout se passe différemment. En matière d'intérêt , personne n'est plus âpre au gain qu'un Américain : mais, l'argent une fois acquis, il ne semble plus y tenir beaucoup. En ôtant à la phrase son sens malveillant, on peut leur appliquer ce que Cicéron disait de Catilina : Alieni appetens, suiprofusus. On dirait que la fortune leur est surtout agréable par le plaisir qu'ils ont eu à la gagner. Mais elle ne leur crée pas, comme à nous, des besoins. En cela, ils ressemblent encore aux Chinois. Au point de vue matériel, pour sa table comme pour son habillement, le plus riche financier conserve souvent à peu près les habitudes qu'il avait étant commis dans une banque. Leur luxe est fout d'ostentation. Ils le traversent sans se l'assimiler. Cela est vrai surtout dans l'Ouest. On me racontait l'autre jour l'histoire d'un homme qui possédait une grande ferme sur les bords du Mississipi. Il avait épousé une femme indienne. Un beau jour la ville de Saint-Paul se fonda là. Cinquante mille habitants vinrent s'y établir. En quelques mois,

la vente de ses terrains lui mit une quinzaine de millions dans ses poches. Il se lança dans des spéculations folles, se fît bâtir une sorte de palais, où il se sentait si mal à son aise qu'il en sortait tous les soirs pour aller se griser de wisky dans un bar du voisinage avec quelques amis. Sa femme et ses enfants ne purent jamais s'habituer à mettre des s::uliers. Ils avaient du reste bien raison, car au bout d'un an, l'homme, complètement ruiné, mourait du delirium tremens dans un hôpital qu'il avait fondé, les laissant sans un dollar.

Le manque de matériaux de construction ne fut pas le seul obstacle contre lequel les ingénieurs de Chicago eurent à lutter. Le niveau de la plaine sur laquelle est construite la ville n'était, en moyenne, supérieur que de sept pieds à celui du lac. Non-seulement il était impossible, à moins de frais énormes, de construire des caves, mais, quand les vents du nord coïncidaient avec des crues de la rivière, celle-ci, refoulée par les vagues du lac, inondait les rues. Il fallait donc éviter d'y faire aboutir les égouts. Tel était le double problème qui se posait.

La manière dont les ingénieurs américains l'ont résolu est bien curieuse. D'ordinaire, les rues d'une ville étant au niveau du sol, il faut le creuser pour établir les égouts, qui doivent passer au-dessous. Ici, on a fait l'opération inverse. On a établi les égouts au niveau du sol, et l'on a ensuite construit les rues pardessus. Presque tous les terrains à bâtir se sont trouvés du coup en contre-bas de sept pieds, et le niveau général de la ville a été élevé d'autant. Naturellement toutes les maisons déjà construites avaient l'air d'être

enterrées. On a coulé sous leurs fondations un système de longuerincs, en charpentes solidement reliées ensemble, on y a appliqué de puissantes presses hydrauliques, et, sans déranger les locataires, on les a fait monter de la quantité voulue. La plupart de ces maisons étant en bois, l'opération ne présentait pas de bien grandes difficultés : mais elle fut pratiquée également, avec succès, sur plusieurs constructions en briques. Au bout de quelques mois, on eut le singulier spectacle d'une ville presque entière élevée de plusieurs pieds au-dessus de son niveau piimilif.

Cette première opération mit fin aux inondations et simplifia aussi la question de l'approvisionnement d'eau potable. J'ai dit plus haut que le bassin du Mississipiasa ligne de faite très-rapprochée du Michigan. Les ingénieurs profitèrent de ce voisinage pour construire un canal qui amène de l'autre côté de cette ligne toutes les eaux d'égout, laissant aux lois supérieures de la physique le soin de les faire ensuite descendre tout doucement chez les bons frères des Etats du Sud : à l'heure qu'il est, un chien crevé dans les rues de Chicago a de bonnes chances d'aller, à deux mille lieues de là, s'échouer sur les quais de la Xouvelle- Orléans, à moins qu'il n'ait été gobé en route par un caïman. Une fois ce travail fait, le reste n'était plus qu'un jeu. On a élevé sur la plage une tour haute de cent soixante pieds. A sa base est un réservoir qu'alimente un tunnel en briques, construit sur le fond du lac et ahoutissant à une île artificielle où se trouve la prise d'eau qu'on a éloignée de deux milles de la côte, pour être plus sûr d'avoir un liquide absolument pur.

Des pompes, mues par la vapeur, refoulent cette eau jusqu'en haut de la tour, d'où elle est ensuite distribuée dans tous les quartiers de la ville. Ce beau travail n'a pas coûté moins d'un million cinq cent mille dollars. J'ai acheté hier, en revenant des Stock-yards, une foule de livres et de brochures qui m'ont appris toutes ces belles choses. Deux s citoyens proéminents » {prominent citizens) , avec lesquels nous avons déjeuné avant de nous mettre en route, nous ont aussi chanté la gloire de la ville. L'un d'eux affirme même qu'il est reconnu (it is generally allowed) qu'on ne peut rien trouver en Europe qui lui soit comparable sous le rapport de l'architecture. Ce qu'il y a d'amusant, c'est que, pour fixer les idées, il cite toujours les prix. C'est l'usage ici. Un Américain qui vous décrit sa ville vous dit toujours : Nous avons une prison de trente mille dollars et une église de quarante mille ! Une fois même, on m'a dit d'un juge avec admiration : He is atwenty thousand dollars man ! Cela voulait dire que pour l'acheter, il avait fallu débourser vingt mille dollars. On trouvait cela une bien grosse somme ! Enfin notre cocher est également un patriote qui ne nous fait grâce de rien. Il nous arrête devant tous les monuments, nous en donne les dimensions, insiste pour nous en faire visiter l'intérieur, et, quand il remonte sur son siège, il finit invariablement ses explications par un Nothing cqual in Europe, 1 guess ! qui est bien un peu agaçant. Rossini faisait, dit-on, assez bon marché de son talent musical, mais avait la prétention d'être un excellent cuisinier et, sous ce prétexte, empoisonnait tous ses amis. Ce sentiment-là est très-commun,

et les Américains ne font pas exception à la règle. Ce qu'il y a de vraiment beau et intéressant dans leur pays, c'est d'y voir la lutte acharnée de l'homme contre la nature, et de comparer les résultats obtenus par une civilisation née d'hier avec ceux auxquels aboutissent nos vieilles sociétés. Sans être aussi étonnants que beaucoup de gens veulent le dire, ces résultats sont bien assez grands pour suffire à la gloire de deux ou trois générations.

Les Américains ne veulent pas comprendre cela. « Chacun veut avoir ce qu'il n'a pas ; voilà tout ce que cela prouve », disait le fameux Surcouf au capitaine du Bombay -Cas lie, son prisonnier, qui cherchait à se consoler de la perte de son navire, en affirmant que les Anglais, ses compatriotes, se batlaient pour la gloire, et les Français pour l'argent. En ce qui concernait Surcouf personnellement, c'était du reste absolument vrai. Les Yankees s'obstinent à vouloir faire admirer aux étrangers les points les plus défectueux de leur civilisation. L'architecture, comme les beaux-arts, sont un luxe auquel ne peuvent prétendre que les nations arrivées à leur plein épanouissement. L'Amérique n'en est pas encore là. Personne ne songerait à s'en étonner, si tous les Américains n'avaient la monomanie de croire que le City-Hall de leur localité est le plus beau monument des temps modernes, et ne se choquaient pas très-sérieusement si, avec la meilleure volonté du monde, les étrangers ne parlagent pas leur opinion.

La vérité est que leurs efforts dans cette direction n'ont pas, jusqu'à présent, été couronnés d'un bien grand succès. A Chicago, notamment, on sent à chaque

instant qu'on a voulu faire beau sans regarder à l'argent, mais on constate une incohérence, dans toutes ces tentatives, qui déroute le goût. Sans que nous nous en rendions bien compte, quand nous admirons l'hôtel de ville de Gand, par exemple, notre esprit ne le conçoit pas éloigné des églises qui l'environnent. Son milieu lui est nécessaire. Les souvenirs qui s'y rattachent font de l'agglomération de ces monuments un ensemble. Ils perdraient presque tout leur intérêt à être vus isolément.

C'est ce qui arrive ici. On voit une église hollandaise tout près d'un temple grec ; entre les deux s'élève peut-être un édifice de style chinois. Tout cela , bâti dans l'alignement des rues, noyé dans un entourage de constructions disparates, ne produit jamais, quelle que soit l'importance du monument, l'impression qu'on ressent souvent à la vue de nos édifices religieux, bâtis sur des places formant centre. Chez nous, une église est un édifice public ouvert à tous, car il est la propriété de tous. Son isolement lui confirme ce caractère. Ici, ce n'est que le lieu de rendez-vous d'individualités réunies par une pensée commune. C'est une sorte de cluj).

Nous faisions ces réflexions pendant que notre automédon nous faisait courir de la prison à l'hôtel des postes ; du Skerman-House au Tremont-House et au Palmer-House : trois hôtels qui ne le cèdent en rien, comme dimensions, au Grand-Pacific. Il paraît que bien des gens se rappellent encore le temps où les fenêtres de l'ancien Palmer-House étaient un excellent poste pour la passée des bécasses et celle des canards sauvages. Avant de descendre dîner, les habitués tuaient quelques pièces sans quitter leurs chambres à

coucher. Tous les soirs on entendait une vraie fusillade. Le terrain où cela se passait et où s'élève le nouveau Palmer-House a été vendu deux millions de dollars, dix millions de francs ! La construction en a coûté dix autres millions.

Tous ces hôtels ont un grand luxe de décoration. Mais quel singulier goût ont les gens de ce pays ! L'architecte du Grand-Pacijic a évidemment lu quelque part qu'un édifice qui se respecte devait avoir une colonnade. Seulement, comme les colonnes elles-mêmes auraient gêné l'ordonnance de son escalier, il s'est contenté des socles et des chapiteaux. Les premiers reposent sur le sol, comme c'est leur métier; les seconds pendent au plafond ; il n'y a rien entre les deux, et tout le monde est content. Le reste est à l'avenant.

Après la prise du palais d'Eté, on mangeait dans des assiettes de vieux chine, avec des fourchettes en fer battu : comme nappes, on employait des étoffes de soie brochées d'or; et le soir, à dîner, on s'éclairait au moyen de chandelles fichées dans une bouteille vide. La civilisation de ce pays-ci a des côtés qui rappellent ce bon temps-là. Partout on sent qu'on côtoie encore l'étal sauvage. On rencontrerait, au coin d'une rue, un Sioux ou un Ob-jib-be-way , en peinture de guerre, qu'on n'en serait pas trop étonné, car devant bien des boutiques il y a des poteaux auxquels sont attachés des chevaux de race indienne, sellés, le lasso pendu au pommeau, le winchester accroché à l'arçon. Us attendent leurs propriétaires, des ranchmen et des cow-boys, haut bottés, qui vaquent à leurs affaires, en ville, avant Àe retourner au Stock-yards. Les rues sont sillonnées

de boggies, d'omnibus et de tramways. Sur l'une des principales lignes, les chevaux sont remplacés par un mécanisme très-curieux. Entre lesdeux railsexisteune rainure profonde de quelques centimètres, dans laquelle court, sur des galets, une corde sans fin, longue de plusieurs kilomètres, qui va s'enrouler aux deux extrémités, sur des tambours mus par la vapeur. Chaque voiture est munie d'une sorte de griffe, à l'aide de laquelle son conducteur s'accroche à la corde et suit son mouvement. Quand il veut s'arrêter, il lui suffit de relever la griffe. Ce système a l'air de fonctionner fort bien. On voit à chaque instant passer des petits convois de trois ou quatre voitures, marchant d'un bon train et cependant manœuvrant très-facilement, soit pour prendre des voyageurs, soit pour éviter les encombrements de voitures. C'est le parfait alignement des rues qui permet l'emploi de ce moteur. Chez nous, il ne serait guère utilisable.

Les trottoirs sont pour Ja plupart en bois, à moitié pourris, souvent crevés, toujours d'une saleté révoltante. D'ignobles baraques en planches sont mitoyennes d'immenses maisons à sept ou huit étages à façade en pierre sculptée. Les terrains vacants, il y en a encore beaucoup, même au centre de la ville, sont en contrebas de sept pieds pour les raisons que j'ai expliquées plus haut. Ils se sont remplis d'immondices de toute espèce d'où s'exhalent des odeurs abominables. Souvent on y a construit, en attendant mieux, des masures servant de cabarets pour les ouvriers et les matelots du port. Nous nous arrêtons à la porte de plusieurs, et nous y entrons sous différents prétextes pour nous

rendre compte delà manière dont vit ici la classe ouvrière. Quelle différence avec ce qui se passe chez nous!

J'habite à Paris tout près d'un petit restaurant fréquenté uniquement par des cochers de fiacre et des maçons. Je ne manque jamais, quand je sors de chez moi, de jeter un coup d'œil dans l'intérieur pour voir comment se nourrissent tous ces gens qui se trouvent si malheureux de leur sort. Je les aperçois toujours assis devant une table de marbre bien propre, mangeant avec des fourchettes en ruolz. On leur sert de gros rumpstealiSj en tout semblables à ceux qu'on fait payer trois francs cinquante dans les grands restaurants, ou des ragoûts parfaitement appétissants. Tous boivent une bouteille de vin à chaque repas ; la majorité y ajoute un carafon d'eau de Seltz : en tout cas, ils ne manquent jamais de se faire servir à la fin une tasse de café et un petit verre qu'ils dégustent tout en fumant leurs cigarettes. Pendant l'été, il se fait chez mon voisin une grande consommation ('e fruits; pendant l'automne, il a presque toujours du gibier en montre. Enfin, l'hiver, les bourriches d'huilres accumulées à la porte se vident avec une rapidité merveilleuse. Une douzaine d'huîtres coûte un franc cinquante : les matelots qui les pèchent gagnent trois francs, tout au plus, par jour. Ce sont des hommes tout aussi intelligents que les cochers de fiacre et les maçons; de plus, il leur a fallu un apprentissage long et sérieux pour en arriver à exercer un métier dangereux et pénible. Il n'est pas d'état social possible si deux ouvriers parisiens ont la prétention de gagner assez pour pouvoir consommer à

leur déjeuner, en simples hors-d'œuvre, le produit de la journée de travail d'un matelot qui les vaut de tous points. Voilà des inégalités de salaire bien autrement révoltantes que toutes celles dont ces mêmes ouvriers parisiens nous rabattent les oreilles dans leurs réunions publiques : et, s'ils devaient être les seuls en cause, j'appellerais de tous mes vœux l'arrivée, dans l'enceinte de l'octroi, de quelques milliers de coolies chinois qui leur donneraient bien vite une leçon de sens commun. Je me rappelle tout cela, en voyant le régime dont se contentent les ouvriers américains. Los prix sont affichés à la porte de chaque cabaret : A squatte meal for 25 cents ! A good substancial luncheon for 12 cents! 12 et 25 sols! qui, si l'on tient compte de la différence de l'argent, n'en valent pas plus de 8 et de 16 en France. Mais il faut voir de quoi se composent ces hom dîners carrés et ces luncheons si substantiels. Des écuelles en fer battu sont alignées sur des tables graisseuses, qui ne sont même pas garnies de toile cirée. Les fourchettes à deux dents sont en fer. Chaque client va se faire servir au comptoir un morceau de bœuf raccorni au four, avec des légumes cuits à l'eau. On y ajoute un cornichon, et il s'en va content. En fait de boisson, il a le droit de puiser avec une cuiller à pot dans un baquet en bois où nagent de gros morceaux de glace. Les amateurs de luncheons sont encore moins difficiles. On leur découpe leur pitance dans une grosse masse noire, d'apparence compacte et graisseuse, qu'on décore du nom de pudding. Voilà le menu d'un working man américain. Quand on a des besoins aussi simples, et que la concurrence chinoise

ne permet plus de les satisfaire, il est assez naturel qu'on demande à la législation d'intervenir. Je reviens souvent sur cette question, au risque d'être accusé de rabâcher : mais elle me semble tout à fait capitale.

Je dois ajouter que la question sociale préoccupe assez vivement la population ouvrière de Chicago. Le communisme sous toutes ses formes y compte de nombreux adeptes. Beaucoup d'Irlandais sont naturellement plus ou moins inféodés au fénianisme : or les doctrines des fénians ont bien des points de contact avec le communisme. M. Parnell est venu ici dernièrement donner des conférences dont le produit devait servir à alimenter les caisses de la Land-league . Il a eu un très-grand succès et a remporté, parait-il, beaucoup d'argent.

Deux ou trois associations allemandes comptent plusieurs milliers d'adhérents, qui ont une organisation militaire, sont armés et font publiquement et régulièrement l'exercice. Ils annoncent l'intention de soutenir par la force les droits des travailleurs, sacrifiés, disent-ils, lors des dernières grèves ', où les

1 A notre retour du Far-West, quelques semaines plus tard, nous avons vu éclater une de ces grèves dans des conditions bien curieuses.

On sait qu'aux Etats-Unis, le service des télégraphes est, comme celui des chemins de fer , entre les mains de compagnies qui fondent les lignes et les exploitent à leurs risques et périls, et sans que le gouvernement puisse exercer sur elles aucun contrôle. Ce système donne d'ailleurs des résultats déplorables.

Toutes les compagnies fondatrices, lasses de se faire une guerre de tarifs, se sont amalgamées, il y a quelques années, sous le nom I de Western-Union, et sont administrées par un comité présidé par le fameux M. Jay Gould, dont il a été tant question dernière-

troupes fédérales sont intervenues. En somme, les bons habitants de Chicago pourront bien apprendre

ment au sujet des élections présidentielles. De leur côté les employés, assez mat payés, ont fondé une associalion pour la défense de le;irs intérêts et cherchaient, depuis quelque temps, à obtenir des augmentations de salaires qui leur étaient refusées.

Le jour même de notre arrivée à Chicago, on apprit par le télégraphe, à une heure assez avancée de la soirée, la mort du général Grant. Les détails étaient nombreux et navrants. Le général, qui était allé passer quelques semaines dans un petit village, au bord de la mer, avait été frappé d'une attaque d'apoplexie. On parlait de la douleur de tous les siens en termes qui fendaient le cœur. L'effet produit fut immense. Tous les journaux des Etats- Unis publièrent des éditions spéciales. Des meetings furent convoqués. De tous les points de l'Union, les trains emportaient vers New-York des masses de reporters chargés d'aller assister aux funérailles du vainqueur des confédérés.

Le lendemain matin, on apprit que la nouvelle était absolument fausse. Le général lui-même avait écrit qu'il ne s'était jamais mieux porté, et qu'il lui était impossible de comprendre ce qui avait pu donner lieu à toute cette émotion. Le télégraphe démentait la nouvelle de la meilleure grâce du monde. Personne n'y comprenait rien.

Quelques minutes avant onze heures , ayant à envoyer une dépêche à New-York, je me dirigeai vers le bureau du Grand Pacifie Hôtel. Une petite dame très-jolie était au guichet : elle prit mon papier, me fit quelques observations. Tout à coup, onze heures sonnèrent. Elle partit d'un grand éclat de rire, et me tendant ma dépêche :

t Désolée, monsieur, me dit-elle, mais nous nous mettons en grève ! i

Là-dessus elle me ferma le guichet au nez, prit son chapeau et sortit tranquillement en emportant la clef de son bureau.

Une heure après, toute la ville de Chicago apprenait que la nouvelle de la veille était un signal convenu entre les chefs du mouvement et leurs affidés. Au coup de onze heures qui en suivrait la réception, tous les employés du Western- Union, quinze ou vingt mille personnes, devaient se mettre en grève.

Leurs ordres furent partout scrupuleusement exécutés. Cepen-

quelque jour ce qu'il en coûte de donner l'hospitalité à des gens qui ne rêvent que plaies et bosses. Les Anglais, lorsqu'ils accueillaient comme ils le faisaient les faiseurs de révolution du monde entier, croyaient que ceux-ci se contenteraient de bouleverser toutes les puissances continentales, ce qui créerait un magnifique débouché pour les fusils de Birmingham. Le calcul a été assez juste pendant longtemps, mais maintenant les sujets de S. M. la reine Victoria commencent à s'apercevoir que leurs hôtes ne se sont pas contentés de travailler exclusivement pour l'exportation.

La plupart des voyageurs français ont la chance de rencontrer, au cours de leurs pérégrinations, des gens charmants qui leur déclarent que, pour eux, la France est une deuxième patrie; Paris, le centre de toute science et de toute intelligence; et le Parisien, un être pétri de grâce et d'esprit, devant lequel les autres

dant quelques femmes, ladies, prirent peur et rentrèrent dans les bureaux au bout de quelques heures. D'ailleurs, la défense fut à la hauteur des événements. On embaucha à prix d'or tous les anciens employés qui voulurent se présenter; tous les fonctionnaires supérieurs mirent la main à la pâte; on cita même quelques banquiers ou négociants fort ricbes qui, ayant autrefois été télégraphistes, vinrent reprendre leurs places devant les appareils , uniquement pour soutenir Jay Gould. Des banquets sardanapalesques , où le Champagne coulait à flots , étaient servis aux employés fidèles , dans les bureaux, aux frais des compagnies; mais on les faisait travailler jour et nuit. Les ladies étaient reconduites chez elles en voilure, quand elles étaient trop fatiguées. Bref, M. Jay Gould dépensa quelques millions; mais au bout de sept ou huit semaines, les grévistes étaient obligés de se rendre à merci. Les conditions que leur imposèrent les compagnies victorieuses ne furent pas tendres : Vœ victis!

hommes n'ont qu'à s'incliner. J'ai toujours été moins favorisé. Des étrangers m'ont souvent dit que la France était leur seconde pairie : mais j'ai cru remarquer que ceux-là ne jouissaient généralement pas d'une trèshaute considération dans la première : ceux qui me parlaient de Paris me vantaient surtout les restaurants du boulevard, les petits théâtres et le bal Mabille, ce qui ne flattait pas absolument mon amour-propre national. Quant aux Parisiens, il m'a toujours semblé que, sortis de leur asphalte, ils manquent un peu de prestige.

Cependant, j'ai rarement rencontré une hostilité pour la France aussi caractérisée que celle qui ressort du ton général de la presse de Chicago. La mort de ce malheureux Rivière et en général les événements du Tonkin, de Madagascar et de la Tunisie sont le prétexte d'articles aussi désobligeants que possible pour nous. In journal s'est avisé de résumer les choses à son point de vue spécial en un apologue qui a tout de suite été reproduit par les autres :

a Hans, dit l'auteur, est un bon gros garçon d'humeur douce et tranquille, deux fois plus grand et plus fort que tous ses condisciples, parmi lesquels se trouve le petit Jacques, un être querelleur et vicieux qui passe sa vie à tourmenter tous les autres. Un beau jour, Jacques voulut voler à Hans sa tartine : celui-ci se fâcha et lui donna une forte correction. Depuis ce temps Jacques a une peur atroce de Hans et n'ose plus s'attaquer à lui ; mais il se console en volant les tartines des plus petits et en les battant quand ils réclament. »

Cette explication si flatteuse de nos expéditions coloniales fournit des textes à une foule de caricatures qui s'étalent à toutes les devantures. On ne peut ouvrir un journal illustré sans en voir. Je ne sais si les consuls de AI. Ferry lui rendent compte ('e l'heureux effet produit à l'étranger par sa politique. S'ils le font, peut-être usent-ils de quelques ménagements, et disjsimulent-ils un peu delà vérité.

Nous allons visiter un des entrepôts de grains, nommés élévateurs, dont la création a causé une telle révolution dans le commerce des céréales. Celui qu'on nous fait voir, l'un des plus importants de vingt-quatre qui existent à Chicago, se trouve au bord du lac et de la rivière : trois ou quatre navires accostés sont en chargement. Au moment où nous arrivons, un train entier chargé de blé s'enfonce dans la porte béante qui «st la seule ouverture de l'immense bâtiment à six otages. Le fond de chaque wagon s'entr'ouvre et laisse glisser son chargement dans de grandes fosses creusées entre les rails. A peine le train est-il reparti, que des chaînes à godets enlèvent le grain aux étages supérieurs, ■où nous montons par un interminable escalier. Dans une pièce longue de soixante ou quatre-vingts mètres, sont alignés les réservoirs en bois où le produit de la moisson de centaines de milliers d'hectares vient s'accumuler chaque année avant d'être envoyé en Europe. Cette salle contient 1 , 800, 000 bushels <1 bushel = 35 litres).

L'organisation financière de ces élévateurs mérite une mention, car il en a été fort question dans ces derniers temps. Quand un fermier américain a battu

sa récolte, au lieu de garder son blé chez lui ou de le porter lui-même au marché, il s'empresse de l'envoyer à l'un de ces entrepôts. Des experts apprécient la qualité du grain et le classent dans une des cinq catégories admises parle commerce. Puis son propriétaire reçoit un bon de dépôt tout à fait analogue au livre de chèque que donne un banquier au client qui a mis des fonds dans sa maison. A partir de ce moment, le fermier a un crédit ouvert, non en argent, mais en bushels de blé. Il peut vendre ces bons ou les donner en gage, suivant ses convenances. Ce sont des valeurs négociables, qui passeront peut-être entre vingt mains différentes avant d'arriver dans celles du marchand qui prendra réellement livraison.

Il est certain que, dans les conditions spéciales où se trouve l'agriculture américaine, cette institution rend les plus grands services. Il suffit, du reste, pour s'en convaincre, de voir la faveur toujours croissante dont elle jouit. On cherche à l'introduire en France; c'est une des innombrables panacées recommandées par les docteurs es économie politique, et qui doivent nous guérir de tous les maux dont nous souffrons. J'avoue qu'il m'est impossible de comprendre à quoi ni à qui les élévateurs serviraient chez nous. Autant ils me semblent utiles dans un immense centre de production et d'exportation, autant ils me semblent sans objet dans un pays de consommation.

Au moment où nous examinons l'un de ces réservoirs, un surveillant y constate dans le grain quelques traces d'échaulTement, causé par l'humidité. Une trappe est immédiatement ouverte à la partie inférieure,

et les 8 ou 10,000 bushels qu'il contient sont projetés sur le sol d'une hauteur de trenle mètres environ. Cela suffit pour sécher complètement le grain, ainsi que nous pouvons nous en convaincre au bout de quelques minutes, quand les chaînes à godets commencent à le rapporter.

Pour assurer la sécurité des transactions immenses qui se font sur les bons de dépôts que délivrent ces établissements, il est indispensable que les acheteurs comme les vendeurs soient parfaitement rassurés sur la manière dont ils sont administrés. Aussi cette industrie s'exerce sous le contrôle du gouvernement de l'Illinois. Des fonctionnaires spéciaux vérifient constamment les livres et adressent au gouvernement des rapports qui sont rendus publics, et dans lesquels sont indiquées non-seulement les quantités, mais encore la qualité.

Il existe en ce moment vingt-quatre de ces élévateurs, pouvant emmagasiner, à la fois, vingt-quatre millions de bushels de blé; quelque chose comme huit millions d'hectolitres : et chaque jour il s'en construit de nouveaux qui se remplissent immédiatement, car les anciens ne peuvent plus suffire à la production, qui va toujours s'augmentant, à mesure que de nouveaux chemins de fer s'ouvrent a travers les prairies de l'Ouest. D'un autre côté, grâce aux facilités toujours croissantes des communications, les producteurs américains voient s'élargir pour eux le marché européen. Jusqu'à présent, ce pays-ci a joué le rôle bienfaisant des greniers d'abondance créés en Egypte par Joseph, à la suite des pénibles incidents qui l'avaient

forcé à se séparer du ménage Putiphar. Si l'on n'y prend pas garde, ce qui élait et ne devrait être que l'appoint nécessaire dans certaines années pour combler les vides laissés dans l'approvisionnement par une mauvaise récolte deviendra le principal.

Un fermier français qui porte son blé au marché a déjà payé un peu moins de cinq francs d'impôts par hectolitre. Le blé américain, pour arriver au même marché, n'a payé que deux francs, tout au plus, pour le transport de Chicago au Havre. Rien que de ce chef, le fermier américain a déjà une marge de profits de trois dollars, car il ne paye, pour ainsi dire, aucun impôt. De plus, il n'a pas, comme son concurrent, à sacrifier au service militaire les trois ou quatre meilleures années de sa vie; ce même service militaire ne vient pas à chaque instant le gêner dans son exploitation. La rente du sol est pour ainsi dire nulle; les frais d'exploitation, moindres. Il gagnerait encore de l'argent, en vendant son blé dix francs l'hectolitre. Au prix de dix-neuf francs, le Français est incontestablement en perte.

Voilà la situation présente. Si l'on n'y met pas ordre par des lois énergiquement protectrices, elle ne peut qu'empirer, car l'écart entre les deux prix cités plus haut doit encore augmenter dans de grandes proportions, et cela dans un avenir très-prochain. Il est certain d'abord qu'avec le gaspillage des deniers publics qui est la raison d'être du gouvernement que nous subissons, les impôts actuels sont insuffisants et ne peuvent qu'aller en augmentant, ce qui haussera les prix de revient. D'autre part, les Américains, se ren-

dant parfaitement compte de l'évolution économique qui se fait à leur profit, et que nous sommes assez dénués de sens pour ne pas combattre, ne négligent rien pour s'assurer tous les éléments de victoire dans la lutte qui va s'engager. Et Chicago est précisément l'arsenal où se forgent toutes les armes destinées à cette guerre dans laquelle doit périr l'agriculture de la vieille Europe, et, à sa suite peut-être, l'Europe elle-même, au moins l'Europe que nous connaissons.

La zone productrice de blé, the great wheat helt, est une large bande qui s'étend horizontalement, sur la carte, des Alleghanys aux Montagnes Rocheuses. Elle est bornée au nord par le 46eou 47* parallèle. Plus haut, il fait généralement trop froid ; au sud, elle ne dépasse guère le 27e degré. Il est bon d'ajouter qu'à peine la dixième partie de cette région, si heureusement douée, est en culture. Le reste est encore à l'élat de prairie.

Tout ce pays est relativement très-peu peuplé. Ses productions doivent s'écouler vers l'Est, puisque c'est là que se trouve le consommateur américain ou européen. Il a donc fallu trouver un point central où les marchands de l'Ouest pussent se rencontrer avec les clients de l'Est.

Partout et de toute antiquité, la force des choses a désigné à l'homme certains de ces points destinés à devenir le lieu du rendez-vous des peuples. Byzance, en Europe; Alexandrie, en Afrique; Han-kow, en Asie, sont les types les plus connus de ces lieux privilégiés. Mais nulle part, peut-être, la nature n'a plus clairement indiqué son choix qu'à Chicago.

Du côté de l'Ouest, les immenses plaines se dérou-

laient devant l'ingénieur. Il n'a eu que la peine de poser les rails pour pouvoir y lancer des trains, qui amènent à la porte des magasins de la ville tous les produits de la prairie. Leur expédition vers l'Est est assurée par des moyens encore plus simples. Il suffit de regarder une carte pour voir que le Michigan, l'Huron, l'Erié et l'Ontario sont de véritables mers intérieures, d'une grande profondeur, communiquant toutes entre elles, et dont le débouché vers l'Atlantique serait assuré par le Saint-Laurent, si la cascade du Niagara ne devait pas imposer un déchargement coûteux aux marchandises. Cet obstacle a déjà depuis longtemps été supprimé par la création d'un canal à dix écluses, qui réunit l'Erié à l'Ontario, en tournant les chutes. Mais ce travail, exécuté dans un temps où l'on était bien loin de prévoir le développement que prendrait la navigation, est insuffisant1. On s'occupe en ce moment de le perfectionner. Le canal sera creusé, élargi, les écluses pourront recevoir les plus grands transatlantiques; le jour est proche où ils pourront venir prendre directement leurs cargaisons aux élévateurs de Chicago. Ce jour-là, lesfermiersde l'Ouest pourront illuminer, car leur victoire sera définitive.

1 Tel qu'il est cependant, il a déjà rendu de grands services, en permettant d'amener les blés, de Chicago à New- York, à raison de 0 fr. 37 (7 cents 1/2) les 100 livres. Les chemins de fer prenaient le double. Ils ont été obligés d'accepter les mêmes prix. Cela fait un taux d'un demi-centime par tonne et par kilomètre, cinq fois plus pelitquc le tarif minimum de nos lignes européennes (2 cent. 1/2). L'hiver, quand les glaces couvrent les canaux, les chemins de fer se rattrapent aux dépens des malheureux spéculateurs qu'une opération mal engagée force à amener leurs blés à tout prix. On leur demande alors trois et quatre fois plus.

Du reste, à Chicago même, tout est prêt. Je n'ai jamais vu, dans aucune ville maritime, aménagement plus complet et mieux entendu. L'atterrissage de la ville était des plus faciles, car la côte est très-saine, et Ton trouve des fonds de dix ou douze brasses tout près du bord. Les trois rivières, profondes de sept à huit mètres, fournissaient un admirable port naturel auquel il ne manquait que des quais. L'entrée seulement était quelquefois rendue un peu difficile par les grandes brises du nord et du nord-est. On a remédié à cet inconvénient par la construction de trois jetées munies de phares qui créent une rade artificielle, dont la disposition rappelle un peu celle de Cherbourg.

Dans l'intérieur de la ville, les rivières ont été garnies de quais offrant un développement énorme qui a encore été augmenté, sur beaucoup de points, par le creusement de nombreux canaux. Les usines, les élévateurs se §ont construits sur ces quais, dont la longueur totale est de plus de cinquante kilomètres. Tout est si admirablement disposé, qu'en quelques heures un navire peut repartir après avoir été déchargé et rechargé. Dans ces conditions, il n'est pas étonnant que le commerce maritime ait pris une énorme importance, bien que, jusqu'à présent, il se soit borné à peu près exclusivement à des opérations de cabotage. En 1882, la douane a constaté l'entrée de 13,094 navires, jaugeant 4,849,000 tonneaux.

Le littoral des lacs a toujours suffi pour fournir à ces navires un fret abondant. Les forêts du Canada, du Michigan et du U isconsin envoient leurs bois. Il en est arrivé l'année dernière environ 800,000 mètres

cubes, qui ont donné de l'ouvrage à quarante mille ouvriers charpentiers. Elles ne pourront du reste pas bien longtemps suffire à une pareille consommation. La partie nord de la Pensylvanie, qui touche au lac Prié, contient une énorme quantité de charbon, et les cargaisons qui viennent s'empiler sur les quais de Chicago fournissent aux fonderies récemment fondées un combustible si abondant et si économique, qu'elles rivalisent déjà avec celles de Pittsburgh, pour la production du fer et de l'acier.

Les hommes d'Etat américains prédisent que, d'ici à trente années, la vallée du Mississipi contiendra cinquante millions d'habitants. Du train que vont les choses, cela est plus que probable. Les communications de Chicago avec cette immense région sont déjà assurées. A propos de l'approvisionnement d'eau, j'ai déjà dit que les ingénieurs yankees s'étaient avisés de crever l'étroite barrière que la nature avait élevée entre le bassin du Saint-Laurent et celui du Mississipi. Ils ont si bienfait, que la rivière de Chicago, qui autrefois apportait ses eaux dans le Michigan, emporte, au contraire, maintenant, celles du Michigan dans l'Illinois, un des affluents du grand fleuve, qu'il rejoint un peu au-dessus de Saint-Louis. Le canal au moyen duquel on a obtenu cet étonnant résultat, Y Illinois and Michigan, vient s'amorcer au milieu de la ville, sur la branche sud de la rivière. Il est déjà parcouru par une batellerie très-active qui emmène dans le Sud tous les produits manufacturés de Chicago : quand cette dernière ville sera en communication directe avec l'Atlantique, elle et la Nouvelle-Orléans seront les deux seuls

ports par lesquels les populations du Centre seront mises en rapport avec l'Europe. Un navire, parti de Liverpool, pourra aller à Marseille, en passant par Québec, Chicago, Saint-Louis et la Nouvelle-Orléans. Il chargera en Angleterre des émigrants; à cette époque, ce sera le seul produit de la vieille Europe; les débarquera à Chicago; y prendra du blé et du lard ; complétera sa cargaison à Saint-Louis, avec des tonneaux de pétrole destinés aux communeux français qui s'en prendront aux capitalistes de leur misère, et, comme le remède est toujours à côté du mal, ce même navire touchera à la Nouvelle-Orléans, juste le temps nécessaire pour embarquer quelques microbes de la fièvre jaune, qui, rendus à Marseille, se chargeront de mettre d'accord communeux et capitalistes en les envoyant au cimetière : et tout cela pour la plus grande gloire du libre-échange et le triomphe de mon ami le général, qui rappellera aux électeurs de Swamptown qu'il leur avait prédit toute ces belles choses dans son fameux article du Rattlesnake-Ravine-County-Free- Rib-Tichler. Il sera nommé président du coup.

Nous congédions notre automédon, en lui donnant un paquet de peti'.s billets de banque graisseux, dont la lecture pourra compléter ses études, car ils portent tous une gravure rappelant un des souvenirs de l'histoire nationale. Puis, en attendant le dîner, nous allons nous promener dans le Lahe-Park, tout près de l'exposition, sur les bords du lac. Ce qu'on appelle le Lake-Parh est une grande place, bordée de magnifiques maisons, mais couverte de décombres et d'immondices. De plus, elle est sillonnée par les trois ou quatre voies

du Baltimore and Ohio Railroadj que les trains parcourent à chaque instant à toute vilesse. Il n'y a, bien entendu, aucune barrière.

Dans tout autre pays, ilne se passerait pasde jour sans qu'on eût à relever les corps sanglants de militaires et de bonnes d'enfants surpris par une mort horribleau milieu des plus douces confidences. Je n'ai pasentendu dire que les accidents fussent nombreux ici . If. Prudhomme attribuerait cette heureuse immunité à l'absence de garnison, qui laisse les bonnes en possession de toute leur vigilance. Partout ailleurs, aussi, on se serait occupé d'arranger un peu cet endroit. Quelques nivellements, des plantations et des gazons en feraient une admirable promenade. On n'y a apparemment pas songé. Le quai en bois est dans un tel état de délabrement, que nous sommes obligés, par moments, de faire une vraie gymnastique pour sauter de madrier en madrier, en évitant les grands trous où de gros rats courent sur les piles effondrées. Une centaine de pêcheurs à la ligne sont assis, surveillant silencieusement leurs bouchons. Au milieu de l'agitation générale, leurs figures calmes et reposées font plaisir à voir : d'autant plus qu'elles s'illuminent de temps en temps d'un éclair de bonheur: car, à chaque instant, ils relèvent de belles perches toutes brillantes, aux nageoires rouge sang, qu'ils jettent dans un filet plongé dans l'eau à leurs pieds. Il parait que, pour prendre des truites, il faut aller un peu au large. Il y a là une trentaine de petits cotres à la disposition des nombreux amateurs.

Ce spectacle me rappelant les joies pures que nous aurions goûtées depuis ce matin, sans la curiosité de

26ô EN VISITE CHEZ LOXCLE SAM.

M..., je ne puis m'empêcher de lancer à mon compagnon un coup d'œil chargé de reproches. Si encore ce que nous avons vu était réjouissant ! je me souviens des récits d'un de mes camarades. Il y a bien longtemps de cela, il avait été pris par des Canaques qui, le trouvant de belle apparence, frais et gras, avaient résolu de le conserver quelque temps, comptant faire de lui le plat de résistance d'un grand festin qu'ils avaient à donner à des amis d'une tribu voisine. Il fut délivré avant le jour fixé pour cette petite fête. Ces gens l'avaient bien traité : ils ne négligeaient rien pour lui être agréables et s'ingéniaient surtout à le bien nourrir. Les grands chefs, qu'il pendit lui-même haut et court quelques jours plus tard, venaient souvent causer avec lui, pour le tenir en joie. Leur conversation naïve et patriarcale était parfois intéressante. Seulement, on en venait toujours à discuter des questions culinaires. Ils avaient, sur ce sujet, des aperçus qu'en tout autre temps leur hôte eût vivement appréciés ; mais cette malheureuse idée que l'application de ces principes devait se faire à ses dépens jetait toujours un certain froid. Nous sommes un peu dans le même cas. Nous nous rendons compte de ce qui a été fait ici ; nous voyons très-clairement ce qui va s'y faire. Impossible de ne pas admirer le passé ; impossible aussi de ne pas deviner l'avenir. Ce passé a déjà produit chez nous son effet : c'est la gêne pour tous. Cet avenir, si l'on n'y met bon ordre, c'est notre ruine, un bouleversement général, la France entière réduite à quinze millions d'habitants. Tout cela n'empêche pas notre admiration, mais ne la rend pas joyeuse.

Chacun de noire côlé, nous nous abandonnions à ces réflexions. La journée avait été chaude ; le soleil descendait vers l'ouest ; le Michigan roulait devant nous ses lames grises à reflets bleus qui venaient se briser doucement à nos pieds en se frangeant d'écume ; à l'horizon, on voyait les grandes goélettes, se penchant à la brise sous leurs voiles blanches ; et puis de l'autre côté, s'élevait la grande ville fiévreuse, avec ses hautes cheminées, ses immenses maisons, les locomotives qui passaient en sifflant; toute une rumeur d'un travail acharné qui arrivait jusqu'à nous. Une foule encombrait maintenant la place, venant respirer la fraîcheur du soir: nous regardions tous ces hommes, maigres, les joues creuses, la démarche harassée ou fébrile ; riches, auxquelles la richesse procurait si peu de jouissances.

A ce moment, un juron mâché sourdement attira notre attention. Un des pêcheurs se disposait à rentrer chez lui ; il venait de retirer de l'eau son filet. Quelques écrevisses y avaient pénétré sournoisement et avaient déjà presque entièrement dévoré une belle perche. Sept ou huit des coupables, les plus grosses, étaient restées prises. L'homme les retirait des mailles et les rejetait rageusement à l'eau. Toujours désireux de m'instruire, je lui adressai la parole :

— .Monsieur, lui dis-je, pourriez-vous m'expliquer pourquoi vous rejetez ces belles écrevisses ?

— Et que voulez-vous que j'en fasse? répondit-il en s'arrètant d'un air étonné.

— Mais, les manger, apparemment.

— Les manger ! farceur ! (Now, dont chaff!) Comme si cela se mangeait !

Et il reprit sa stupide besogne. Je le regardais d'un œil chargé de mépris. KL.., qui avait tant bien que mal suivi la conversation, me prit par Je bras :

— Mon bon ami, me dit-il, vous rappelez -vous le joli conte de Perrault qu'on nous racontait quand nous étions petits, la Belle au bois dormant? Il s'agissait d'une belle princesse au baptême de laquelle on croyait avoir convoqué toutes les fées. Mais on en avait oublié une ; et celle-là, pour se venger, jeta à la pauvre petite un sort qui rendit inutiles tous les cadeaux de ses marraines. Eh bien, c'est l'histoire des Américains. Ils ont tout, mais ils ne savent se servir de rien.

Et nous allâmes dîner, pour la dernière fois, au Grand Pacific Hôtel, en compagnie de sept ou huit cents Yankees très-riches, mais qui ne mangeaient que du lard rance, ne buvaient que de l'eau claire, étaient tous affligés de dyspepsie, et dont l'immense majorité portaient des bottes éculées.

Je viens de relire et de mettre en ordre les pages qui précèdent. Les grandes feuilles de papier bleu sont là, étalées sur ma table. Je les parcours une dernière fois, avant de les envoyer à l'imprimerie. Je voudrais résumer l'impression générale qui m'est restée de ma courte visite chez ce peuple américain qui nous a été déjà si fatal; car vraiment la Providence semble avoir décrété que sa prospérité serait faite de nos ruines. Dans une heure d'aveuglement, le malheureux Louis XVI, s'aliénant à jamais l'Angleterre, a cru faire un coup de haute politique en favorisant sa naissance.

Il ne fit que donner un chef à la révolution. Vingt ans après, Napoléon Ier, renonçant définitivement aux traditions coloniales de la monarchie et voulant concentrer toutes les forces de la France pour l'exécution de ses folles entreprises sur le continent, lui vendait la Louisiane, qui aurait gêné son développement dans le Sud. Plus tard, une occasion unique s'offrit de briser cette puissance qui, grandissant en dehors de toutes les lois qui s'imposent aux autres, est appelée à détruire l'équilibre du monde civilisé. Les confédérés et les fédéraux, à peu près égaux en force, se battaient avec acharnement, sans avantages bien sensibles. Il suffisait de soutenir nettement les premiers pour que l'Amérique fût à tout jamais partagée en deux Etats rivaux qui se seraient paralysés mutuellement, et dont l'un, formé de populations ayant une majorité d'origine française, eût été pour nous un allié bien précieux. Ayant chacun une armée, une administration et une dette, ils rentraient dans les conditions communes etcessaient d'avoir sur nous les avantages de leur isolement. D'ailleurs, ayant commencé la guerre du Mexique, c'était la seule manière d'en sortir honorablement. C'était identiquement la même situation que celle qui s'offrait à nous la veille de Sadowa, quand notre alliance avec l'Autriche suffisait pour arrêter la Prusse. Napoléon III, auquel l'histoire reprochera avec plus de sévérité encore les guerres qu'il n'a pas faites que celles qu'il a faites, laissa échapper ces occasions uniques. Il en fut récompensé à Queretaro et à Sedan. Aujourd'hui, les Etats-Unis reconstitués ont mené à bien la conquête économique du Mexique, par la construction de son

réseau de chemins de fer ; et prochainement ils s'empareront de l'isthme de Panama, pour profiter des millions que nous y dépensons si follement.

Mais le coup le plus funeste qu'ils nous aient encore porté a été la création de cette école d'admirateurs de leurs institutions qui ont tant contribué à les acclimater chez nous. Ces gens, économistes ou simples écrivains, tous d'une parfaite bonne foi, beaucoup d'un grand talent, se sont laissé séduire par les côtés brillants de cette civilisation. Ils les ont mis en évidence avec une habileté extrême, sans jamais en montrer les charges.

Un de nos voisins, petit propriétaire campagnard, la forte tête de son village, dont il est maire, m'avouait dernièrement qu'il se sentait ébranlé par les raisonnements des communistes, u J'ai lu, me disait-il, un de leurs livres. Il y est prouvé de la manière la plus claire que, si seulement on les laissait faire, nous recevrions tous une pension de 350 francs. Or, suivez bien mon raisonnement ! J'ai déjà un petit bien qui m'en rapporte, bon an mal an, 1,200. Cela m'en ferait 1,550. Quel est le gouvernement qui m'offrira jamais de pareils avantages ? »

Il faillit tomber de son haut quand je lui fis observer qu'avant de toucher ses 350 francs, il lui faudrait abandonner à la masse commune les 1,200 qu'il a eu tant de peine à amasser : et cette réflexion, quand il en a eu bien compris la portée, l'a beaucoup refroidi.

Le peuple français, qui est le plus spirituel de l'univers, à ce que j'ai souvent entendu dire, raisonne quelquefois comme mon voisin. En 1789, il se trou-

vait avoir à payer deux administrations : l'une, l'ancienne organisation féodale, qui ne servait plus à rien; la seconde, celle créée par Colbert, qui faisait tout. Jacques Bonhomme succombait réellement sous le faix. Pour se débarrasser de la première, il versa des torrents de sang ; ce qui était fort inutile, puisque les intéressés avaient renoncé à tous leurs privilèges dans la fameuse nuit du 4 août. La révolution fut atroce, mais au moins, elle devait être et fut efficace, en ce sens que le but poursuivi fut atteint. L'administration féodale disparut : l'autre subsista ; caries intendants reçurent le nom de préfets sans que leurs attributions fussent énormément modifiées : mais les charges furent bien réellement allégées.

En adoptant, quelque quatre-vingts ans plus tard, les institutions américaines, nous avons fait précisément l'opération inverse. Je dis institutions américaines, au lieu de dire institutions républicaines, parce que c'est tout un. Les premières étant la conséquence rigoureuse et forcée des secondes, ce que nous n'en avons pas encore, nous l'aurons. Or nous avons conservé toutes les dépenses de la monarchie; notre position continentale et les obligations contractées par le passé nous créant des charges auxquelles nous ne pouvons nous soustraire. Il est bien évident, par exemple, que nous sommes obligés d'avoir une grosse armée, une puissante marine pour nous défendre, une administration nombreuse pour les alimenter et une diplomatie pour les renseigner. Toutes ces institutions qui pèsent si lourdement sur nous n'existent pas en Amérique ou n'y existent qu'à l'état rudimen-

taire. Seulement la monarchie, par la continuité de ses efforts et parla sécurité qu'elle assurait à ses fonctionnaires, nous permettait d'avoir tout cela à un bon marché relatif. La charge restait lourde, mais elle était supportable. Xous commençons à voir ce que deviennent ces dépenses quand le gouvernement tombe entre les mains de gens auxquels toute nouvelle ouverture de crédit rapporte quelque chose, directement ou indirectement, et ne coûte rien, puisque ce ne sont pas eux qui payent les impôts. Mais il faut aller en Amérique pour voir, dans toute sa beauté, le fonctionnement de ces institutions. L'armée fédérale est de vingt-six mille hommes. Elle coûte quarante-neuf millions de dollars (48,911,383), deux cent quarante millions de francs. Il y a quelques années, chez nous, le mèmenombre d'hommes aurait coûté environ trente millions de francs. Les soldes de l'armée américaine sont plus élevées que les nôtres : c'est vrai. Mais les vivres sont bien moins chers. On peut hardiment affirmer, et, du reste, ce n'est pas nié, que la grosse moitié du budget arrive dans la poche de politiciens faméliques, et cela par la force même des institutions et sans qu'elles puissent apporter un remède quelconque à un état de choses aussi honteux. Sous le tzar Nicolas, l'administration russe avait la réputation d'être trèsmalhonnête. Alais l'Empereur pouvait toujours, quand il voulait s'en donner la peine, rechercher et punir les coupables. C'était son intérêt personnel et manifeste; et il ne s'en faisait pas faute à l'occasion. Un président des Etats-Unis qui arrive au pouvoir ne peut pas empêcher ses ministres et encore moins ses fonction-

naires de voler, puisque ce sont eux qui l'ont nommé, qu'ils ne l'ont nommé que pour avoir les coudées franches, et que, eût-il même la force d'àme de sacrifier tout espoir de réélection, il n'arriverait à rien, puisque l'institution du jury serait là pour assurer l'impunité aux coupables.

Aux charges de la monarchie, nous ajoutons donc celles de la république : nous avons bénévolement renoncé à tous les bienfaits de la première, et les circonstances nous enlèvent la possibilité de jouir des quelques avantages que comporterait la seconde; nous succombons à la peine : cela n'a rien d'étonnant. Mais la ruine de nos finances n'est pas le seul résullat qu'aura pour nous celte étrange situation. L'une après l'autre, nous adoptons ou nous sommes sur le point d'adopter les institutions américaines. Elles commencent à donner chez nous les mômes conséquences que chez eux, et ces conséquences ne tarderont pas à être encore pires ici que là-bas, car elles ne rencontrent pas chez nous les correctifs qu'y apportent les mœurs américaines. Ainsi nous avons le jury : les rares malfaiteurs qu'il condamne sont graciés par If. Grévy. La vénalité commence à se montrer de tous les côtés, comme la moisissure sur un arbre malade. Bon nombre de nos députés sont à vendre. Les récents débats de la police correctionnelle nous ont appris que les prix ne sont même pas très-élevés. L'administration est-elle plus nette? L'autre jour, on poursuivait deux industriels qui se chargeaient, moyennant finances, de faire avoir des croix ou des préfectures : ils ont été condamnés. Mais il n'a pas du tout été prouvé que leur crédit fût

aussi imaginaire que l'affirmait M. le procureur de la république. Il a même été démontré qu'ils avaient eu entre les mains les dossiers de leurs clients.

Tout cela prouve que nous nous rapprochons des Américains, et que nous aurons peut-être bientôt un procès des Star-Routes. Le même arbre porte les mêmes fruits en quelque endroit qu'on le transplante. Il n'y a là rien que de fort naturel. Seulement, là-bas, ces mœurs étant générales, elles ont moins d'inconvénients. Dans une partie d'écarté, quand un seul des joueurs triche, les parieurs sont surs de leur affaire. Mais si les deux connaissent également l'art délicat de tourner le roi à chaque donne, l'égalité se trouve rétablie : un abus en corrige un autre. Quand, en Amérique, les jurys ont acquitté par trop de criminels, des comités de vigilance se forment qui en pendent quelques douzaines, un peu au hasard. Cela fait tenir tranquilles les autres pendant quelque temps.

Dernièrement un de mes amis, attaqué par trois bandits, en tue deux et blesse le troisième. Connaissant les mœurs locales , il s'empressa de faire remettre huit mille dollars au juge, qui lui avait fait savoir que le blessé lui en promettait cinq mille. Grâce à celte précaution, il a été acquitté et porté en triomphe. Malheureusement le gouverneur de l'Etat avait aussi voulu sa part du gâteau; il fallut encore lui offrir deux mille dollars. Je n'ose donner des détails, de peur de faire reconnaître les personnages. Je le regrette vivement, car ils sont bien amusants.

De même, en matière électorale. Aux avant-dernières élections présidentielles. M. Tilden, le candidat démo-

crate, avait une grosse majorité dans le collège des délégués. Les républicains en achetèrent trente ou quarante à beaux deniers comptants. Personne ne récrimina. Seulement, cette fois-ci, les démocrates ont pris leurs mesures en conséquence, ils y ont mis le prix, et les enchères leur ont été favorables.

Une vieille bonne, que j'avais quand j'étais petit, me racontait souvent l'histoire des démêlés de Polichinelle et du commissaire. De temps en temps, je pense à ces vieux contes, et je leur trouve une grande portée philosophique. En voici un qui me revient à la mémoire et qui me paraît tout à fait en situation.

Il paraît qu'un jour, Polichinelle, ayant commis quelques méfaits, rencontra le commissaire armé d'un gros bâton :

«Polichinelle, dit le magistrat, je t'arrête!

— Oh! fit Polichinelle, comme c'est lâche, quand on a un gros bâton, d'arrêter un homme désarmé !

— C'est juste», dit le commissaire, impressionné par cette idée chevaleresque.

Il déposa son bâton. Polichinelle s'empressa de le ramasser et s'en servit pour rosser le commissaire.

C'est l'histoire de toutes nos révolutions : à commencer par la grande, et à finir par la petite, celle du 16 mai. Nous enlevons le gros bâton à ceux qui sauraient s'en servir ou du moins qui devraient le savoir. Il est vrai que souvent ils le déposent de bonne volonté. Les Américains ont agi pareillement; seulement ils ont su prendre le parti de faire eux-mêmes la police. La besogne, confiée à des amateurs, est mal faite : mais enfin elle est faite à peu près. Malheureusement, deux

ou trois siècles de gouvernements réguliers nous ayant affiné l'esprit et adouci les mœurs, les honnêtes gens, chez nous, n'ont aucun goût pour ce métier de policier. Il en résulte que le gros bâton a été ramassé par les autres, et que nous devenons, tout doucement, pour les malfaiteurs, une matière taillable et corvéable à merci.

Nous sommes donc dans une voie sans issue. La société ne peut plus rester ce qu'elle est : car elle n'est plus en équilibre. Le jour est proche où il lui faudra faire un saut. Sera-ce en arrière ou en avant? That is the question.

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