CHAPITRE IV
En route pour Chicago. — Les coachs. — Le Pennsylvania Rail road. — Deux schoolgirls américaines. — Un révérend naufrageur, — Une ferme. — La Juniata. — La production du vin. — Pittsburgh. — Un cours de sommeil gracieux. — L'Illinois il y a cinquante ans. — Le grand Pacific Hôtel.
Dans un hôtel européen, le moment du départ réserve toujours aux voyageurs des surprises bien désagréables. On se sent pris tout d'abord d'attendrissement en remarquant le prix dérisoire auquel est taxé l'usage de la chambre, grande et bien éclairée, que l'on vient de quitter; puis on interroge ses souvenirs, et l'on tâche de se remémorer dans quelles circonstance on a bien pu brûler ces innombrables bougies à 2 francs l'une, dont l'ensemble forme un total si grassouillet. Il y a aussi des feux à 3 francs dont on n'a plus que le mémoire. Et puis viennent, en colonnes serrées, les chocolats du matin, les tasses de thé du soir, les mille et un riens qui, par piqûres imperceptibles, pompent si bien la bourse de l'infortuné voyageur, qu'il est tout surpris de la trouver aussi flasque que celle de l'hôtelier lui semble rebondie. Du reste, quand cette première opération est terminée, il n'est pas au bout de ses peines. De tous les points de l'horizon, il voit surgir les domestiques, si rares autrefois,
quand on avait besoin d'eux, si multipliés maintenant, qui viennent lui rappeler, d'une voix mielleuse, que les pourboires constituent leurs seuls bénéfices!
Bien différente est la méthode américaine. Quand nous avons été, avant-hier matin, demander notre note à notre ami le beau clerk du Fifth Avenue Hôtel, il a regardé son gros livre, a relevé la date et l'heure de notre arrivée, nous a demandé quand nous comptions partir, a fait le décompte des jours et des heures, a calculé le prix à raison de six dollars par vingt-quatre heures, ou fractions de vingt-quatre heures; puis il nous a tendu, d'un geste gracieux, le petit papier sur lequel il avait résolu celte règle de trois, et nous n'avons plus eu qu'à passer à la caisse. Nous étions stupéfaits d'admiration. Pas un supplément! je pourrais ajouter, pas un pourboire! Car, lorsque j'ai voulu glisser mon offrande dans la main de la respectable vieille « lady » qui faisait ma chambre, elle a eu un beau mouvement de pudique indignation, et ce n'est que sur mes explications bien catégoriques et mes protestations d'inaltérable respect qu'elle a daigné l'accepter.
Du reste, nous n'étions pas au bout de nos étonnements. Le clerk nous ayant déclaré que le coach de l'hôtel allait nous conduire au wharf, nous avons vu s'avancer la reproduction exacte de la voiture de S. A. S. le duc de Brunswick; celle qui sert, ô décadence! à amener les acrobates des écuries sur la piste de l'Hippodrome; non pas découverte, comme elle l'est maintenant, mais fermée, comme lorsqu'elle abritait contre les indiscrétions du soleil les perruques
roses (le son auguste maître. La caisse, suspendue à huit ressorts, est peinte en rouge; sur les panneaux, un peintre, rempli de bonne volonté, a enluminé des petites bergeries Watteau du plus heureux effet. Nous croyons d'abord à une mystification; mais comme les passants ne s'attroupent pas et que personne n'a l'air de s'inquiéter de cette prodigieuse machine à laquelle sont attelés deux petits chevaux d'allure misérable, conduits par un cocher en veste déguenillée et en chapeau mou, nous nous installons triomphalement sur les coussins de velours rouge de cet étonnant équipage; on empile nos bagages sur la plate-forme des valets de pied, et nous nous acheminons, d'un 1 on trot, vers le wharf, au bas de la ville. Il paraît que le coach est une institution nationale, à New-York. Tout hôtel qui se respecte doit en avoir un. C'est probablement en souvenir de MM. de Rochambeau et de la Fayette, car c'est absolument la voiture de cour du temps de Louis XVI.
C'est au Pennsylvania Railroad que nous allons con6er le soin de nous transporter à Chicago. Pourquoi avons-nous préféré celte ligne aux trois ou quatre autres faisant le même trajet, dans le même temps, et qui sollicitent la faveur du public à grand renfort d'affiches et de réclames de toutes sortes? C'est toute une histoire. En Amérique, on vend des billets de chemin de fer un peu partout : dans les hôtels, dans des boutiques spéciales, dans les bureaux de tabac. On vous en vend même, paraît-il, assez souvent de faux. Les prix ne sont pas non plus très-fixes. D'abord les lignes qui se font concurrence changent constamment
leurs tarifs ; ensuite les agents eux-mêmes sacrifient quelquefois une partie de leurs remises pour attirer la clientèle; de sorte qu'il peut arriver que tel billet coûte moins cher chez le marchand de cigares du coin que chez le liquoriste d'en face. Avant-hier, un de nos amis, nous ayant appris que, pour les express, il était prudent de retenir ses places d'avance, a tenu absolument à nous conduire lui-même chez un honorable industriel, de la probité duquel il se portait garant, et qui cumulait, paraît-il, avec la profession de marchand de billets, celle de haut dignitaire d'une loge de francs-maçons. Ces messieurs se sont abordés en échangeant, avec un sérieux admirable, force gestes cabalistiques ; le résultat a été que nous avons reçu chacun une petite enveloppe contenant sept ou huit tickets que nous devrons remettre successivement, à titre de tribut, aux employés des lignes étrangères dont le Pennsylvania emprunte les voies pour nous transporter à destination. Tout cela est bien extraordinaire.
Ce qui ne l'est pas moins, c'est le prix que cela nous coûte. De New-York à Chicago, il y a 1,027 milles, soit 1,640 kilomètres. Nous voyageons dans ce qu'on appelle un train limited, qui ne peut recevoir que soixante voyageurs environ et qui se compose de deux wagons-lits, un restaurant, un fumoir et un fourgon : les bagages sont transportés gratuitement, quel qu'en soit le nombre ; le trajet se fait en vingt-six heures, la Compagnie s'engageant à vous rembourser 5 dollars, s'il y a deux heures de retard ; et la place ne coûte que 125 francs. En France, une simple place de première
classe coûterait, pour le même trajet, environ 170 fr., sans compter les suppléments de bagages. Chez l'oncle Sam, il faut que deux villes soient bien éloignées pour que la course de l'hôtel à la gare ne coûte pas plus cher que le ticket que vous vend la Compagnie de chemin de fer , pour vous transporter de l'une à l'autre.
Etait-ce « parce que » franc-maçon, ou « quoique » franc maçon? c'est là une discussion qui me mènerait trop loin. Toujours est-il que noire marchand de billets ne nous a pas volés : toutes les barrières, assez clair-semées d'ailleurs, de la gare se sont ouvertes devant nous, et le conductor du wagon Pullman , un superbe mulâtre à la casquette galonnée, nous a conduits à la section indiquée par le numéro d'ordre de nos tickets. Nous en prenons possession, et puis nous circulons d'un bouta l'autre du train pour en examiner l'installation.
Nos compagnons de voyage arrivent les uns après les autres. Deux jeunes filles de dix-sept ou dix-huit ans, fort jolies, probablement des School girls qui vont rejoindre leurs parents à Chicago, montent à leur tour sur la plate-forme. Elles n'ont, bien entendu, pas l'ombre d'un chaperon, mais ne paraissent pas souffrir d'un excès de timidité. Assis un peu plus loin, nous observons leurs petites manœuvres.
« Annie dear! susurre la première, à travers son petit nez rose.
— Minnie dear! répond la seconde de la même manière.
— Quel est le numéro de notre section ?
— Numéro 3. Nous y voilà, Minnie dear. »
Le conductor qui les suit, pliant sous le faix d'un amoncellement de bibelots de tous genres, les dépose avec une satisfaction évidente; les deux petits nez roses émettent de nouveau quelques sons, lui font changer l'arrimage de leurs paquets, ce qu'il exécute avec une patience exemplaire, et puis, quand il va s'en aller :
« Annie dear, reprend la première, si nous nous installions de l'autre côté, dans la section n° 4; la vue est plus belle à gauche qu'à droite.
— C'est qu'elle est prise. Voyez ces couvertures, répond dear Annie en montrant les nôtres.
— Oh ! cela ne fait rien, ce sont des hommes. Conductor ! portez toutes nos affaires de l'autre côté. »
Sans hésiter une minute, le conductor jette au milieu du couloir nos impedimenta,; et se met en devoir d'obéir. Heureusement Annie fait remarquer qu'à gauche, on a bien la vue, mais qu'on a aussi le soleil : à la suite de cette judicieuse réflexion, on fait faire un nouveau voyage, celui-ci définitif, à nos bibelots comme aux leurs, et nos deux charmantes petites personnes s'installent à leurs places.
Je suis prêt à reconnaître, en toute humilité, qu'en France, surtout depuis quelques années, nous n'avons pas pour le beau sexe tout le respect auquel il devrait avoir droit. Dans les omnibus de Paris, par exemple, on voit souvent des femmes debout sur la plaie-forme, exposées à la pluie et à la boue, pendant que des jeunes gens se prélassent à l'intérieur; je ne parle pas des véritables insultes auxquelles elles sont trop
souvent exposées quand elles voyagent seules et dont la répression est honteusement insuffisante, lorsqu'il y en a une : mais il me parait qu'en Amérique, on pèche un peu par l'excès contraire. Dans les rues de New- York, une femme fait arrêter un omnibus; il est plein ; elle désigne la place qui lui convient, et il faut que le malheureux qui s'y est installé la lui cède, à moins qu'il ne la prenne sur ses genoux ; je ne l'ai pas vu, mais il paraît que ce fait se produit journellement par les temps de pluie. Dans les hôtels, les lifts (ascenseurs) sont de véritables petits salons, aménagés pour sept ou huit personnes au moins; si une seule femme y entre, tous les hommes doivent ss tenir debout, quand même il reste des places vacantes. Mais rien n'est drôle comme d'observer ce qui se passe quand, diras un endroit public, comme un compartiment de chemin de fer ou un salon d'hôte}, un homme se trouve fortuitement rester seul en présence d'une femme, par suite du départ des autres voyageurs. Le malheureux, dès qu'il s'aperçoit de son isolement, se précipite sur son chapeau et se sauve comme s'il avait le diable à ses trousses : c'est que si, en semblable conjoncture, il plaît à une donzelle quelconque de déclarer qu'on lui a manqué de respect, quels que soient d'ailleurs ses antécédents, l'infortuné pigeon est impitoyablement condamné à épouser ou à payer une somme formidable. Pour un assez grand nombre déjeunes personnes, c'est une profession. Elles apportent, dans leurs tabliers, à l'heureux époux de leur choix, une dot, quelquefois très-considérable, formée des dépouilles conquises de la sorte. Du reste, les
pauvres séducteurs ne sont pas mieux traités par les lois anglaises : témoin le colonel Baker, de galante mémoire. En Ecosse, l'exercice de cette profession est encore plus dangereux. Si un petit jeune homme, souvent ivre, a le malheur de se présenter dans un hôtel avec une « conquête » , et que le couple soit inscrit sur le registre des voyageurs comme mari et femme, cette dernière a le droit de faire constater la chose officiellement le lendemain, et le mariage est validé ipso facto. Il ne se passe pas d'année que cette admirable institution ne donne lieu à des opérations de chantage, quelquefois montées sur un pied colossal. Pendant que nous nous livrons à ces petites études de mœurs, et que je consigne, sur mes notes de voyage, la résolution de ne jamais confier mes filles à une gouvernante américaine, le train s'est ébranlé, et nous traversons, à toute vapeur, les rues de la bonne ville de Xew-Jersey. Pendant que le mécanicien siffle à plein diaphragme, le chauffeur fait sa partie, en sonnant à toute volée une énorme cloche établie sur le coffre à vapeur de la locomotive. La précaution n'est pas inutile, car la voie n'est protégée par aucune espèce de barrière : les piétons se garent comme ils peuvent; les chevaux des tramways que nous croisons viennent se cabrer, le nez sur les marchepieds des wagons : on écrase souvent du monde, mais on ne parait pas s'inquiéter outre mesure de celte éventualité. D'abord les machines sont ornées, à leur avant, d'un appareil en forme de pyramide renversée, nommé « ramasse-vache » , cow -c atelier , qui rejette sur la banquette tout ce qui peut encombrer la voie; ensuite
les passages à niveau sont munis d'un écriteau portant en petites lettres, assez peu visibles :
QUAND VOUS ENTENDREZ SONNER Là CLOCHE, MÉKIEZ-VOUS DU TRAIN.'
Il faut donc convenir qu'avec un pareil luxe de précautions, ceux qui se font couper en deux sont dans leur tort.
J'ai souvent entendu affirmer, par les doctrinaires républicains, l'influence moralisatrice des chemins de fer. J'avoue qu'autrefois je ne comprenais pas bien, ayant toujours constaté que la construction d'une ligne ferrée était, pour les campagnes avoisinantes, le signal d'une véritable invasion de malandrins et de braconniers qui faisaient le désespoir et quelquefois la terreur des gendarmes et des gardes champêtres. Mais j'en ai vu établir récemment une sur le modèle américain, c'est-à-dire sans barrière, dans le petit village que j'habite quelques mois chaque année, et mon opinion s'est modifiée, car j'ai pu constater que cette construction a eu des résultats aussi subits qu'inattendus. Autrefois, le dimanche, au sortir de la messe, on voyait, chez nous, alignés sous le porche de l'église, le contingent habituel de vieux mendiants loqueteux, sourds et idiots, que fournit toute population rurale; on y voyait, également, cinq ousix vieilles damescontournées d'une manière extraordinaire, aux trois quarts aveugles, qui, enveloppées, en toute saison, dans leurs grandes « devantières a brunes ou noires, demandaient l'aumône d'une voix lamentable. Nous avions toujours aussi, par-ci par-là, le long des routes, sept ou huit « coureux de pouches », « taupiers » ou maquignons, grands
152 EN VISITE CHEZ L'o\CLE SAM.
humeurs de piots, bons ivrognes s'entretenant soigneusement entre deux eaux-de-vie, et ne dégrisant jamais du jour de l'an à la Saint-Sylvestre.
Le chemin de fer a été inauguré un 1er mai : le 30, dix-sept de ces braves gens étaient déjà écrasés, rien que dans mes environs. Il n'y reste plus ni un ivrogne, ni un sourd, ni un aveugle. Tous ceux qui se reforment sont écrasés à leur tour, en un clin d'œil ; et les pauvres gendarmes, n'ayant plus à verbaliser contre personne, pour vagabondage ou ivresse sur la voie publique, ne bougent plus de leur caserne, où ils se grisent de désespoir, à l'exemple du nouveau juge de paix républicain qu'on nous a envoyé pour remplacer l'ancien qui avait le tort d'aller à la messe. J'ai fini par comprendre quel puissant instrument de moralisation, et môme de sélection darwinienne, était un chemin de fer. Seulement, il faut qu'il n'ait pas de barrières, comme chez les Yankees, qui éprouvent une joie féroce à lire, chaque semaine, le relevé des malheureux ivrognes écrasés, offerts en holocauste à la farouche déesse de la Tempérance.
Bientôt, laissant derrière nous les faubourgs, nous entrons en rase campagne, non pas une campagne hérissée de guinguettes et de petits vide-bouteilles, comme on en voit en Europe, auprès des grandes villes : nous traversons, au contraire, une plaine nue, des friches couvertes d'une herbe assez maigre, coupées de canaux vaseux que la mer basse laisse vides : on se croirait dans un pays désert, si l'on ne voyait pas, de tous les côtés, les trains innombrables, arrivant de tous les points du compas, qui vont s'engouffrer dans les
faubourgs de la ville, dont on distingue encore, derrière nous, les hautes cheminées d'usine embrumant l'horizon. Tous les rochers qui affleurent sont couverts de réclames en gros caractères blancs ou noirs. Il y a, notamment, un monsieur, il s'appelle Shenck, autant qu'il m'en souvient, un fabricant de pilules anlidyspepliques, qui doit dépenser de bien grosses sommes de cette manière. Il parait que des escouades de barbouilleurs, engagés à son service, ont parcouru, ces années dernières, tous les sites les plus agrestes desEtals-Unis, etque, aucœurdesMontagnes Rocheuses, comme sur les falaises de la Nouvelle-Angleterre, on peut maintenant voir affirmée, en lettres colossales, l'incontestable supériorité des produits pharmaceutiques de la maison Shenck.
De loin en loin, nous coupons des vallées d'un aspect plus riant. Quelques laillis, où dominent les chênes et les saules, couvrent généralement les bords marécageux des cours d'eau. Partout où la (erre est excellente, elle est cultivée; mais nulle part nous ne voyons trace de cette lutte contre la nature, de cet âpre labeur, grâce auquel nos paysans ont si souvent transformé l'aspect primitif des lieux : cependant voilà deux cents ans que ce pays-ci est peuplé. Mais les Américains sont un peu comme les enfants qui mangent d'abord les raisins de leur baba. Ils aiment mieux s'en aller, à des centaines de lieues de chez eux, chercher des terres vierges que de s'occuper de celles qui auraient besoin d'être un peu amendées. Il est curieux de voir comme, sous ce rapport encore, ils diffèrent de nous. Dans nos colonies, en Algérie et ailleurs, on a toutes
les peines du monde à créer de nouveaux cenlres : les arrivants cherchent toujours à rester près des anciens. Aux Étals-Unis, cette tendance à l'expansion n'est pas nouvelle. Au moment de la guerre de l'Indépendance, la population, relativement bien peu nombreuse, couvrait déjà une superficie énorme. Une colonie française commence toujours par une ville d'où sortent des isolés qui peuplent les campagnes environnantes : chez les Anglo-Saxons, les villes ne se fondent, généralement, que pour subvenir aux besoins commerciaux des campagnes déjà peuplées.
De ces habitudes, il résulte que la population se répartit d'une manière assez bizarre. Des millions d'hommes ont été peupler les pays situés à l'ouest du Mississipi ou même du Missouri, en faisant une guerre d'extermination aux malheureux Indiens, tandis que, tout près de New-York, la population est, sur bien des points, assez peu dense. Dans le nord de cette ville, il existe toute une région montagneuse, appelée les Adirondacks, qui est, parait-il, presque complètement déserte, et qui était à peine connue il y a peu d'années. Les côtes elles-mêmes ne sont pas très-peuplées. Il n'y a pas bien longtemps, certains villages du littoral nord* étaient si isolés, qu'ils étaient devenus des nids de naufrageurs aussi habiles dans leur art que les fameux gars de Pen-march, dans le Finistère, qui attiraient les navires sur les rochers, en attachant un fanal aux cornes d'une vache qu'on faisait ensuite promener le long de la grève, par les nuits sombres. C'était l'industrie du pays : tout le monde s'en mêlait. Mon ami, le général du paquebot, racontait que, dans
le Massachusetts, je crois, un ministre prêchait un jour, pendant l'office du dimanche. Le vent avait soufflé en tempête toute la nuit, et l'on entendait la mer briser tout près de l'église. Tout à coup, au moment le plus pathétique du sermon, la porte s'ouvre, un pêcheur tout ruisselant d'eau se précipite dans l'intérieur du temple, en criant :
« Alerte, les enfants! il y a un navire à la côte. Qui est-ce qui vient le piller ? »
Tout le monde se lève.
k Attendez, mes très-chers frères » , s'écrie le révérend, avec tant d'autorité et d'une voix si éclatante, que ch;.cun s'arrête instinctivement.
Il dégringole de la chaire en ramassant sa robe, vient se mettre au premier rang, et puis, partant à toute vitesse dans la direction de l'épave :
« Now, my beloved brethren! Let us star t f air! » (Partons maintenant, mes très-chers frères! Au moins personne n'a d'avance !)
Les fermes que nous voyons, de distance en distance, sont presque toujours bâties sur de petils coteaux, au centre de l'exploitation. Ce sont de petites maisons, en bois, à un étage, peintes en blanc. Autrefois on racontait, dans la marine, que les charpentiers hollandais avaient toujours sur leurs chantiers quelques centaines de brasses de galiotes toutes faites; quand un armateur désirait renouveler son matériel flottant, il allait expliquer son cas à son compère le constructeur, qui, d'un trait de scie, lui coupait la longueur voulue; on obtenait ainsi une sorte de cylindre auquel on ajustait, tant bien que mal, un avant et un arrière; on lançait le
résultat sur le canal le plus voisin, et la Hollande comptait une galiote de plus. Je crois, en mon âme et conscience, que les Américains ont adopté un système analogue pour la construction de leurs bâtiments ruraux , tant ils se ressemblent comme largeur et hauteur : la longueur seule diffère. Du reste, cela a un avantage : quand on s'ennuie quelque part, on coule des glissières sous sa maison et on remmène un peu plus loin; j'ai vu, l'autre jour, faire cette opération dans un faubourg de New-York.
Pendant notre séjour dans cette ville, j'ai été passer deux matinées dans un village agricole de la banlieue, où j'avais affaire. J'ai visité trois ou quatre de ces fermes; rien ne répond moins à l'idée que nous nous faisons de la vie rurale que ce que j'y ai vu. La station est une petite baraque en planches. L'unique rue, que bordent deux ou trois douzaines de maisons en bois, cabarets, épiceries, dry good stores, est une espèce de cloaque où pousse une belle végétation et où s'ébattent huit ou dix gros cochons noirs. Ils semblent vivre sur un pied de très-grande intimité avec une multitude de petits garçons qui pataugent, nu-pieds, dans la boue, vêtus uniformément d'un pantalon, débris de la défroque paternelle, soutenu par une seule bretelle, d'une chemise de flanelle en loques et d'un chapeau défoncé. Sur l'un des côtés de la chaussée, il y a une ligne de tramways, allant je ne sais où. Trois routes aboutissent à la gare; je les essaye toutes, l'une après l'autre; nous sommes au mois de juin, et les deux premières sont de véritables fondrières, sillonnées d'ornières profondes de trente ou quarante centimètres,
où personne ne s'est jamais avisé de jeler une pelletée de pierres cassées. La troisième parait un peu moins mauvaise, mais, au bout de cinquante pas, je suis arrêté par un gros ruisseau vaseux sur lequel on a jeté une planche pour les piétons; quant aux voitures, elles passent à gué, dans deux ou trois pieds d'eau et de boue. J'en vois une qui exécute cette opération; c'est un buggy bien attelé d'assez beaux chevaux ; il contient deux jeunes gens très-élégants, le frère et la sœur, probablement, qui vont prendre le Irain. In domestique nègre les accompagne, assis sur le siège de derrière. Voilà l'état des chemins, et nous sommes à douze ou quinze kilomètres d'une ville d'un million cinq cent mille âmes. Quels cris pousseraient les habitants du Vésinet, s'ils avaient une route pareille pour aller à la gare !
On est en train de faire les foins dans les prés. Pas trace de cette joyeuse animation qui , dans ce moment-là, rend nos campagnes si vivantes. Tas une femme ne travaille. Des bonshommes, en chemise de couleur, avec des cols en papier blanc, des pantalons et des gilets noirs, circulent gravement sur des faucheuses et des faneuses mécaniques, dont on entend seulement le cliquetis sonore. L'un d'eux a un chapeau haut de forme; un autre se rhabille pour rentrer chez lui; je me frotte les yeux pour m'assurer que je ne me trompe pas : il a un vieil habit noir! On dirait une bande de notaires et d'avoués en rupture d'études, mais pas en goguettes, car ils ont tous l'air de porter le diable en terre.
On me fait pénétrer dans plusieurs maisons où nous
avons à prendre quelques renseignements. Nulle part je ne trouve de ces grandes cuisines, aux poutres brunies par la fumée, sans lesquelles il n'existe pas de fermes chez nous. On entre dans une espèce de salon ; pas de cheminée ; des poêles formés d'une sorte de gros cylindre horizontal, ayant une apparence scientifique dont je n'augure rien de bon. Cela contient une foule de petits récipients où l'on peut faire cuire le pain, couler la lessive, préparer au besoin les réactions chimiques les plus compliquées, mais d'où, ne sortiront jamais, je le gagerais, un bon pot-au-feu, ni un poulet rôti bien doré. Dans un coin, il y a toujours un harmonium ou un piano; dans un autre, une bibliothèque; et puis, dans ce cadre, s'agitent de grandes femmes maigres, habillées de robes longues à prétentions; les jeunes, quelquefois jolies, mais les vieilles, toujours jaunes, sèches et refrognées, accueillantes comme une porte de prison. Si jamais je trouvais les choses montées sur ce pied-là, chez un de mes fermiers, je serais tellement sûr de ne pas recevoir un sou à la Saint-Martin prochaine, que je lui chercherais immédiatement un remplaçant.
Les hébergages, étables et écuries, sont aussi en bois. D'ailleurs, tout cela est réduit à sa plus simple expression. Les fourrages sont en meules à peine recouvertes. Le foin est bien médiocre; les tas de fumier paraissent à peu près abandonnés. Cependant, ici, on fume un peu la terre. Mais au Canada, il y a peu d'années encore, on ne le faisait jamais. Un de mes amis, le marquis de IL.., y a d'immenses propriétés près de Montréal; les fermiers se louaient beaucoup de la
proximité de la rivière, « parce que, disaient-ils, au printemps, nous portons tout notre fumier sur la glace, et, quand la débâcle arrive, nous en sommes débarrassés » .
En somme, ces gens-ci sont bien heureux de ne pas avoir de fermages à payer. C'est à tort qu'on les appelle des fermiers, car ils sont tous propriétaires. S'il en était autrement, je ne sais pas trop comment ils se tireraient d'affaire. D'abord, ils me semblent se confiner tout strictement dans une spécialité. Les uns sont seulement nourrisseurs, d'autres produisent des fruits {fruit f ami) , les autres des poulets [chichenfarm) ou des dindons {turkey farm), dont ils ne récoltent même pas la nourriture. Ils ont sans doute d'excellentes raisons pour agir ainsi et y trouvent un avantage quelconque; cependant un pareil système devrait être détestable. Dans une exploitation agricole bien menée, chaque branche de production vient en aide aux autres : les débris de la laiterie nourrissent les cochons; la volaille picore, entre les jambes des chevaux et des bœufs, bien des graines qui seraient perdues; quelques œufs sont bien utiles pour parer la viande des veaux, au moment de les livrer au boucher; déplus, les soins que nécessite cette diversité de produits fournissent du travail pour toutes les saisons et à chaque membre de la famille. On en arrive à ne plus avoir de morte-saison. Qu'est-ce que peut faire de son temps un fermier américain, quand il a porté ses fruits au marché ou qu'il a livré ses dindons au marchand de volaille? Au fond, je crois qu'ici la femme et les enfants ne travaillent pasdutout,maisquelemarine travaille guère non plus»
Tous ces gens-là font-ils de bonnes affaires? S'ils étaient dans la même situation que nos fermiers, je répondrais hardiment que cela est impossible. Mais il faut songer aux avantages qu'ils ont! Tas de fermages à payer, ou, ce qui revient au même, de la terre excellente à un prix d'acquisition dérisoire; on me parle de sept ou huit cents francs l'hectare : pas d'impôt, pas de service militaire; transports par voie ferrée, très-abondants et très-économiques; matériel agricole à vil prix. Quant à leur genre de vie, il est entièrement différent de celui des nôtres. Les deux budgets, du cabaret pour l'homme, et de la toilette pour les femmes, doivent être très-supérieurs à ce qu'ils sont chez nous : mais ils peuvent se rattraper largement sur celui de la nourriture. D'un bout de l'année à l'autre, ils ne boivent que du thé ou de l'eau et ne mangent que du mauvais pain, des pommes de terre bouillies et du lard. Ceux qui sont gourmands ajoutent à ce menu invariable des haricots! Bacon and beans! Jamais nos paysans ne voudraient se mettre à ce régime1...
Au moment où je recopie ces lignes, j'arrive de chez un de nos fermiers où j'ai été voir cinq ou six étalons percherons qu'il vient de vendre aux Américains. On m'a fait sortir un de ces magnifiques animaux, aux formes colossales. Il s'est mis à bondir dans la cour, entre les pommiers, sa longue queue traînant par terre, enlevant comme des plumes les deux hommes pendus
1 Tous ces fermiers souffrent maintenant autant que les nôtres ■de la concurrence que leur font les produits de l'Ouest. C'est en équivoquaut sur cette situation, qu'on vient nous dire que l'agriculture américaine est aussi malade là-bas qu'ici.
à son licol qui essayaient de le maintenir et qui, après une courte lutte, sont parvenus aie calmer. J'admirais leur adresse.
« Vous avez là deux gars qui ne sont pas maladroits! ai-je dit au fermier qui, la chambrière à la main, sa casquette de soie à trois ponts bombée sur sa tête, les regardait faire en adressant au cheval des mots d'amitié, ponctués de quelques petits coups de fouet.
— Mais oui! répondit celui-ci, avec son accent traînard, bien sûr! ils ne sont point maladroëts! Pour des gars qui savent bien présenter un cheval, c'est des gars qui savent bien présenter un cheval. Voilà seulement huit jours qu'ils me sont rentrés; ils étaient en Amérique, ajouta-t-il.
— Eh bien, sont-ils contents de leur voyage?
— Ah! ne m'en parlez point, monsieur le baron. Voilà trois chevaux qui sont vendus six mille francs pièce. Je dois les livrer dans quinze jours, au Havre, à M. Smith, Smish ; je ne sais pas, moi : ces gens-là vous ont des noms à coucher dehors. Il me demande de lui donner quelqu'un pour les conduire jusqu'en Amérique. Croyez vous qu'il n'y a pas moyen de décider ces fainéants-là à y retourner? Si c'était un effet de votre bonté de leur en toucher un mot? Je voudrais bien le contenter pourtant, M. Smith. C'est un bon acheteur; voilà plus de six ans qu'il vient chez nous. »
A ce moment, l'un des hommes, un grand garçon blond, frisé, amenait près de nous son cheval tout à fait calmé, frottant, d'un air de bonne humeur, sa grosse tête grise contre l'épaule de son conducteur, en hennissant doucement.
a Vous ne voulez donc pas retourner là-bas, mon garçon? lui dis-je. Est-ce que vous avez eu à vous plaindre?
— Ali ! ben sûr non, monsieur le baron; je ne me plaignons point. On m'avait promis si\ cents francs pour six mois. On me les adonnés, avec dix pistoles par-dessus le marché. Mais on m'en promettrait bien douze cents que je n'y retournerions point.
— Mais pourquoi?
— Ah! c'est pas que ça soit une mauvaise maîtrise : mais, monsieur le baron sait bien ! rien à manger, toujours du mauvais pain et du lard. Et puis, quand on a trotté des chevaux toute une journée, pas seulement un verre de cidre à boëre; rien que du thé. Je ne pouvions point me plaindre, puisque les maîtres mangeaient comme nous; mais c'est des sauvages, ces gens-là. »
Il parlait, mot pour mot, comme le garçon de Delmonico. Quel étrange peuple nous sommes, et comme il nous est impossible de nous plier aux habitudes des autres! Après tout, il faut croire que les nôtres sont les meilleures, puisque les étrangers les prennent si facilement et qu'ils ne peuvent pas plus les quitter, quand ils les ont une fois adoptées, que nous ne pouvons nous faire aux leurs.
A onze heures, nous arrivons à Philadelphie. La ligne traverse ensuite un pays légèrement accidenté, qui nous semble bien supérieur, comme développement agricole, à ce que nous avons vu jusqu'à présent. Nous apercevons de tous côtés de nombreux bâtiments de ferme : quelques-uns bâtis en pierre ou en brique. Les herbages et les prés ont aussi l'air plus soigné.
Par moments, on se croirait dans une campagne française ou anglaise, tant les habitations sont rapprochées. Mais l'absence de tout jardin bien cultivé auprès des maisons et de toute route entretenue est toujours remarquable. Les clôtures sont aussi bien extraordinaires; elles se composent invariablement de douze ou quinze gros baliveaux maintenus l'un sur l'autre par quatre piquets et séparés, à chaque extrémité, par d'autres en nombre égal, qui font avec les premiers un angle de vingt-cinq ou trente degrés. Au lieu d'être clos simplement par une haie ou par des lisses, le champ se trouve entouré, de la sorte, d'un véritable mur en zigzag, dont la construction coûte probablement très-peu de chose comme main-d'œuvre, mais absorbe une quantité de bois formidable, et doit faire saccager toutes les forêts du voisinage. Du reste, le gaspillage de bois qui se fait dans ce pays est incroyable. Nous traversons plusieurs massifs boisés sans voir les traces d'un aménagement quelconque. Nulle part il ne reste un bel arbre debout.
Nous sommes, paraît-il, dans la partie la plus peuplée et la mieux cultivée de la Pennsylvanie et même des Etats-Unis. Beaucoup des villages et villes que nous traversons existaient, et même étaient déjà florissants au dix-huitième siècle. C'est dans cette région que se sont livrés les principaux combats delà guerre de l'Indépendance, entre insurgent s et royalistes. A deux heures nous arrivons à Harrisburg, une jolie ville de trente mille habitants, autrefois la capitale de l'Etat. Indépendamment de ses richesses agricoles, ce pays-ci est un grand centre métallurgique. A chaque instant, nous
voyons des hauts fourneaux d'une importance considérable, autour desquels de véritables petites villes se sont formées. Nous traversons la Susquehannah sur un beau pont en fer, qui a près d'un kilomètre de longueur; bientôt nous nous engageons dans une ravissante vallée, celle de la Juniata, qui va nous conduire jusqu'au pied des Mleghanies. Le caractère montagneux du paysage va constamment en s'accentuant. La population diminue beaucoup. Xous côtoyons, pendant deux ou trois heures, les bords de la Juniata, que surplombent des collines élevées, couverts d'épais taillis de chêne à travers lesquels d'innombrables cours d'eau viennent, en cascades, rejoindre la rivière. Ce pays-ci est réellement ravissant, d'une grâce fraîche et sauvage dont nous jouissons délicieusement.
Malgré l'extrême vitesse du train, on n'est vraiment pas trop secoué. La voie est excellente; mais ce que nous ne nous lassons pas d'admirer, c'est le comfort et même le luxe de nos wagons. A l'intérieur, toutes les boiseries sont ornées de mnrqueteries italiennes, en érable sur citronnier, d'un goût parfait. Des tapis épais couvrent les parquets ; les tentures des canapés et les rideaux sont confectionnés avec une sorte d'étoffe de fantaisie, très-moelleuse, du plus heureux effet ; toutes les serrures sont nickelées et reluisent comme de l'argent. Ces wagons Pullman appartiennent tous, paraît-il, à leur inventeur, qui paye seulement un droit de circulation aux Compagnies. Ils sont construits dans d'immenses ateliers situés près de Chicago, par quantités énormes, ce qui permet d'employer,
pour chaque détail, un outillage complet, grâce auquel la construction atteint un degré de perfection incroyable.
Tout cela est entretenu avec une propreté méticuleuse. Le fumoir est meublé de grands divans et de fauteuils en rotin, mobiles. Un gardien spécial tient à la disposition des voyageurs des livres qu'on peut acheter ou louer. Il y a aussi un bureau avec tout ce qu'il faut pour écrire, à l'usage de ceux qui veulent employer leur temps à faire leur correspondance. En somme, il est impossible de rêver une manière de voyager plus agréable.
Vers midi , on vient annoncer le déjeuner. Nous pénétrons dans le wagon-restaurant, qui est muni, à l'une de ses extrémités, d'une cuisine complète, dans laquelle opèrent trois cuisiniers en vestes blanches, et d'un office, d'où un maître d'hôtel surveille les performances de deux garçons mulâtres. De chaque côté il y a six petites tables, avec du linge bien blanc et un gros bouquet de fleurs dans un vase, sur chacune. Le menu, sans être aussi sardanapalesque que celui du Fifth Avenue Hôtel, est étonnamment varié et abondant, et on nous sert un repas excellent.
Mesdemoiselles Minnie et Annie n'ont pas cessé, depuis ce malin, de manger des bananes et des pêches qu'elles achetaient à un gamin qui circule dans le train. Cela ne les empêche pas de venir s'asseoir à la table voisine de la nôtre, et nous en profitons pour prendre en note leur menu et faire connaître aux jeunes Françaises qui seraient tentées d'envier la liberté dont jouissent les miss américaines, la déplorable façon dont
ces dernières s'en servent, au grand dommage de leurs estomacs.
Elles ont commencé, pour s'ouvrir l'appétit, par grignoter deux ou trois épis de maïs bouilli, bien chauds ; puis on leur a servi, cassés dans un verre, deux œufs. Elles les ont libéralement saupoudrés de sel, de poivre et de cayenne, ont battu du bout de leur couteau et ont bu le tout avec une visible satisfaction. Ensuite elles se sont fait apporter un concombre et deux grosses tomates crus, les ont découpés en tranches minces qu'elles ont mangées en salade, sans huile, mais avec force condiments délayés dans deux grandes cuillerées de vinaigre. Suffisamment rassasiées, elles ont terminé ce repas extravagant par une compote d'abricots ! 0 Minnie dear, et vous, suave Annie, avezvous au moins inscrit sur vos tablettes l'adresse de M. Shenck? Quelle consommation vous ferez, d'ici à peu, de ses pilules antidyspeptiques!
Comme boisson, ces demoiselles n'ont consommé que du lait frappé. Un ou deux autres de nos compagnons de voyage en font autant. Mais l'immense majorité se contente d'un verre d'eau glacée. Cependant un monsieur commande, avec une certaine ostentation, une bouteille de vin de Bordeaux. Il est vrai qu'il le boit frappé, sans avoir l'air de se douter de l'hérésie qu'il commet. Mais c'est comme cela qu'un jeune homme se ruine de réputation : en Amérique, le fait de boire un verre de vin en public est jugé aussi sévèrement par l'opinion publique que peut l'être, à Paris, une promenade à l'allée des Acacias, dans la voiture d'une horizontale. Le ministre anglais que nous avions sur
le paquebot m'a confié qu'il avail l'habitude de boire toujours un ou deux verres de sherry à sou déjeuner, niais que ses collègues de l'Eglise épiscopalienne l'avaient conjuré de s'en priver pendant tout le temps de son séjour en Amérique, s'il ne voulait pas causer un affreux scandale.
Quant à nous, foulant aux pieds toutes les convenances, nous nous livrons depuis quelques jours à une étude approfondie des vins californiens. Nous en buvons une bouteille d'un cru différent à chacun de nos repas. C'est avec un vif regret que je suis obligé de reconnaître qu'ils sont généralement fort bons, quoiqu'on les boive toujours trop jeunes. De ce côté-là, aussi, je crains bien que l'avenir ne nous réserve des surprises bien désagréables.
La culture de la vigne est très-récente en Amérique, mais elle s'y développe tous les jours. En Californie, 300,000 acres, quelque chose comme 120,000 hectares, sont déjà en plein rapport. On calcule que chaque année il s'en ajoute, en moyenne, 12,000 nouveaux hectares, et cela pourra continuer longtemps, car ce seul État contient autant de terrains que la France entière, propres à cette culture. Il a déjà produit, l'année dernière, 3,000,000 d'hectolitres de vin. De plus, des expériences tentées dans la Virginie, les Carolines, le Kentucky, le Tennessee, le Nouveau- Mexique, l'Arizona, l'Arkansas, et même sur certains points de l'Ohio et de l'Etat de New-York, ont prouvé que dans toutes ces régions la vigne prospérait. Elle y donne même déjà des rendements très-satisfaisants.
Il est intéressant, mais peu rassurant, d'observer le
rapport delà production indigène à l'exportation. Dans les sept années qui se sont écoulées de 1870 à 1876, la production indigène a passé de 3,000,000 de gallons à 15,000,000 (1 gallon = 4 litres), le total ayant été de 60,000,000. Dans la même période, l'importation a décru de 11,000,000 à 5,000,000 de «allons, et le total a été de 52,000,000.
Dans la période septennaire suivante, 1877 à 1883, l'importation n'est plus que de 40,000,000, tandis que la production monte à 134.
La plus grande partie des vins importés rentre dans la catégorie des vins de Champagne. Cependant nos vins rouges sont consommés aussi en quantités notables. Ils entrent maintenant, assez fréquemment, dans la composition des fameux drinks qu'inventent tous les jours les bar-keepers américains : je serais bien agréablement étonné si, d'ici à peu d'années, ce marché-là ne nous était pas presque complètement fermé. Il est bien peu probable qu'on puisse jamais lutter avec nos grands crus de vins rouges. Le caractère américain se refuse aux soins minutieux qu'exigent toutes les productions de grand luxe ; mais les champagnes inférieurs sont imités, et les saint-julien aussi ; les énormes droits d'entrée aidant, les catawbas et autres crus locaux font aux nôtres une concurrence qui se fait déjà sentir, et qui pourra bien devenir désastreuse.
Un peu avant six heures, nous arrivons à Altoona, où le train s'arrête quelques instants dans une grande gare construite et pavée en bois comme toutes les autres, du reste : celle-ci est bordée de maisons et d'hôtels comme une place ordinaire. Le paysage a pris,
depuis quelque temps, une apparence de plus en plus grandiose. Il y a trente ans, en 1858, quand le Pennsylvania Railroad établit ici de grands ateliers de réparation, pour la ligne qu'il venait d'ouvrir, le pays n'était qu'une vaste forêt absolument déserte. Maintenant, Altoona est une jolie ville de 20,G00 habitants, dont les rues sont sillonnées de tramways. Une énorme locomotive vient s'accrocher à celle qui nous a amenés, car nous allons commencer l'escalade des rampes à l'aide desquelles on traverse les Alleghanies et l'on passe du bassin de l'Atlantique à celui de la mer du Mexique. Les chauffeurs bourrent leurs fourneaux d'anthracite, le seul combustible usité; les énormes cheminées, en forme de cônes renversés, laissent échapper des (lots de fumée ; les deux mécaniciens, appuyés sur leur mise en train, se consultent de l'œil, et puis, d'un lourde main sec, ils précipitent la vapeur dans les tiroirs : les conductors crient, à tue-tête, le traditionnel AU a board ; et pendant que les voyageurs s'entassent, en grappes pressées, sur les petits escaliers qui conduisent aux plates-formes des uagons, le train se met lentement en marche, au son de l'éternelle cloche qui rappelle aux citoyens de la bonne ville d'Altoona qu'ils feront bien de se garer. Bientôt, sortant du réseau des larges rues coupées à angle droit, nous rentrons dans la forêt et abordons le versant de la montagne. Je ne sais pas quelle est au juste la cote de la rampe le long de laquelle nos deux locomotives nous entraînent, mais cela doit être quelque chose de formidable. Je ne connais, en France, que la ligne du Pecq à Saint-Germain qui puisse lui être comparée.
Quant au paysage, il est admirable. L'immense forêt de résineux que nous traversons a, malheureusement, été dévastée. Les géants qui, pendant des siècles, avaient abrité les bivouacs des Indiens servent probablement maintenant de traverses à la voie. En tout cas, on ne voit plus que leurs souches noircies par le temps. Pas un seul arbre de belle dimension n'est resté debout. Mais, de loin, on ne s'aperçoit pas trop de ces vides, et les massifs, éclairés obliquement par le soleil qui baisse, prennent des tons ardoisés qui feraient le bonheur d'un paysagiste. Le tracé de la ligne a été dessiné avec une maestria admirable que favorise, du reste, le système de roues conjuguées par quatre, dont sont munis tous les wagons, et qui permet des courbes d'un rayon étonnamment court. Pas un ouvrage d'art important : sauf, tout en haut, un tunnel de 2 ou 300 mètres. Partout ailleurs on côtoie des croupes de montagne dans lesquelles on a taillé des lacets avec une hardiesse qui fait bien de l'honneur aux ingénieurs chargés des études. Une de ces courbes, connue sous le nom du Horse Shoe Bend, a été jugée digne d'être représentée sur tous les prospectus et indicateurs de la Compagnie. Elle est tellement accentuée, qu'un train, qui descend, commence par passer à 200 mètres environ de nous, de l'autre côté d'un précipice, avant de nous croiser, un kilomètre plus bas.
A peu de distance du tunnel qui nous a fait franchir le faîte de la monlagne, nous arrivons à Cresson, une station thermale très-fréquentée, où l'on a construit, tout près de la gare, un immense caravansérail dans un site ravissant. Puis la descente commence. Nous
longeons, presque tout le temps, un torrent nommé le Conemaugh Creek, qui roule vers la plaine, de cascade en cascade, toutes les eaux, teintées de rouge par le sol ferrugineux, que lui apporte chaque petite vallée de la montagne. Ce pays-ci doit êlre le paradis des pêcheurs de truites. Il paraît, du reste, que les baigneurs de Cresson n'ont, en fait de sport, que l'embarras du choix, et qu'ils trouvent à tirer, dans les environs, d'innombrables cerfs et même quelques ours. Dans tous les cas, ils peuvent se vanter de passer leur saison d'eaux dans un des plus beaux pays que j'aie jamais vus.
A neuf heures, nous atteignons Pittsburgh, sur la Mononghahela : une ville de 200,000 habitants, en comptant ceux qui habitent un faubourg peu éloigné nommé Alleghany-City. C'est l'un des centres métallurgiques les plus importants de toute l'Amérique. La nuit, très-noire, est illuminée par les feux d'innombrables hauts fourneaux qui flamboient à l'horizon. Nous ne nous y arrêtons qu'un instant, et puis nous repartons, au milieu des roulements d'un formidable orage.
Vers dix heures, nous quittons le fumoir, pour retourner dans notre wagon, qui est maintenant transformé en dortoir. Le couloir central, brillamment éclairé, est bordé dans toute sa longueur d'une série de grands rideaux, fendus en leur milieu, qui tombent du plafond, abritant chacun, sous son ombre discrète, deux couchettes superposées garnies de draps bien blancs et d'oreillers marqués au chiffre de la Compagnie. Un système de boutons et de boutonnières,
dont sont munis les rideaux, achève la transformation en alcôve de chaque section. Le seul point que je trouve défectueux, dans ces arrangements, c'est que, rien n'étant disposé pour faciliter l'ascension du lit supérieur, celte opération exige des aptitudes gymnastiques de premier ordre et doit offrir, surtout poulies femmes, de très-sérieuses difficultés, car il faut attraper la barre qui supporte les rideaux , s'en servir comme d'un trapèze et se hisser à la force du poignet. Au moment où je pénètre dans ma section, mesdemoiselles Annie et Minnie sortent du boudoir réservé aux dames où elles sont allées, sans doute, revêtir leur toilette de nuit que recouvre discrètement un immense waterproof. Elles se glissent, l'une après l'autre, sous leur rideau ; au bout d'un instant, une main apparaît qui dépose, successivement, dans le couloir, deux petites paires de bottines, puis nous entendons le bruit d'une courte discussion, des rires étouffés; les rideaux s'agitent, furieusement secoués par une masse, de forme arrondie, que, par des efforts aussi vains que verticaux , on cherche à entraîner vers l'étage supérieur; les éclats de rire du rez-de-chaussée redoublent : enfin, pour employer le terme usité dans les cours de gymnastique, un dernier rétablissement parait avoir été mieux combiné que les autres, en ce sens que les rideaux reprennent soudain leur verticalité. .Malheureusement, un petit pied rose, emmanché d'un bas de jambe blanc et nacré, a traversé leur fente, à la hauteur de la couchette supérieure : et, retenu dans Tentre-deux des boutons, il fait des efforts désespérés pour rentrer au bercail. Par bonheur, les boutonnières
bienveillantes résistent juste assez pour nous laisser admirer ce charmant spectacle : enfin, elles cèdent, et tout rentre dans Tordre.
Après avoir consigné, à la hâte, sur mon livre de notes, un croquis de cette petite scène, heureux d'avoir pu, dans la même journée, étudier la nature américaine sous des aspects aussi variés, je mets à mon tour ma tête sur l'oreiller et ne tarde pas à être plongé dans le plus profond des sommeils. Malheureusement, au bout d'une heure, à peine, j'en suis arraché brusquement par trois personnages à casquettes galonnées qui viennent me demander un ticket. Il paraît que nous changeons encore de Compagnie ; mais, comme on m'apprend en même temps que j'aurais pu m'épargner cette formalité désagréable, moyennant un léger pourboire, en donnant lesdils tickets, d'avance, au conducteur, jen'ai vraiment pas le droit de me plaindre.
Le rideau retombe, et je cherche à reprendre mon somme : mais je n'y parviens pas tout de suite. C'est que mon attention est attirée par une étrange mélodie qui se brode sur le grondement sourd du wagon. Elle est formée de tous les ronflements qui s'échappent des douze alcôves. Par moments, tous ces nez en délire, se réunissant, avec un ensemble merveilleux, en un rinforzando formidable, arrivent à des sonorités qui font trembler les vitres. Quels organes surmenés que ces nez américains! Pendant tout le jour, ils parlent ; pendant toute la nuit, ils ronflent! jamais ils ne jouissent d'un moment de repos.
Cependant, d'autres fois, pour une cause inconnue, il se fait un grand silence. Mais bientôt un exécutant
donne le signal de la reprise ; et, tout de suite, les autres se joignent à lui. Nos petites voisines font leur partie dans ce concert. Je distingue très-bien, par moments, les notes encore un peu hésitantes et timides qui me viennent de leur côté. Leurs papas se sont peut-être imposé de grands sacrifices pour leur éducation, et voilà comme elles ont profité des leçons de leurs bons maîtres! Car, à New- York, il existe pour les jeunes personnes des « maîtresses de sommeil gracieux » , teacher in the art qf graceful sleeping , et cet art est, paraît-il, le complément indispensable de toute éducation un peu soignée. Je n'ai malheureusement pas pu assister aux cours, dont sont, d'ailleurs, probablement exclus les gentlemen ; mais la Police Gazette, par laquelle j'ai appris leur existence, publie des renseignements pleins d'intérêt sur la manière dont ils se font. D'après ses dires, et aussi d'après les croquis explicatifs qu'elle reproduit, une monitrice, qu'on choisit naturellement aussi avenante que possible, est revêtue d'un costume approprié ; puis elle s'étend sur un lit somptueux, installé dans l'amphithéâtre, et y prend, successivement, les attitudes gracieuses et serpentines que recommandent les auteurs. Le professeur se borne à donner quelques explications que les élèves prennent en note. Dans les pensionnats, on passe de la théorie à la pratique. La matrone, chargée de cet enseignement, parcourt les dortoirs pendant la nuit, s'arrêtant à chaque lit : et quand une élève ronfle, dort la bouche ouverte, ou a simplement la fâcheuse habitude de se coucher en chien de fusil, elle est immédiatement réveillée, reçoit une verte semonce,
ou, suivant le cas, esl seulement invitée à rectifier sa position \
A d'autres moments, mais ceci n'est qu'un vieil usage importé des écoles anglaises, les jeunes filles sont invitées à répéter, très-vite et pendant plusieurs minutés, des phrases composées de mots dans lesquels la lettre p revient le plus souvent possible, comme par exemple : Poor papa paid Peter's potatoes ! cet exercice ayant, paraît-il , pour effet certain de rapetisser la bouche, d'épaissir les lèvres et de leur donner une apparence de boulonderose, toutàfaitengageante.
Malgré mon peu d'autorité, je me permets humblement de signaler à M. Jules Ferry ces détails, qui ont peut-être échappé aux investigations des inspecteurs d'académie envoyés par lui dernièrement aux Etats- Unis, pour y étudier les méthodes d'enseignement. Il appartient, ce me semble, au grand ministre qui a déjà comblé tant de fâcheuses lacunes dans notre éducation nationale, de fonder une chaire de « Sommeil gracieux » dans chacun des lycées de filles dont il dote si libéralement, à nos dépens, la plupart de nos grandes villes. Cette création serait tout à fait de na-
1 Est-il besoin d'ajoiiler que je laisse à la Police Gazette la responsabilité de toute cette histoire, dans laquelle il n'y a peutêtre pas un mot de vrai ? Il serait d'ailleurs fort injuste de se faire une opinion sur la société américaine d'après les dires d'une feuille de ce genre. Cependant les Américains et les Anglais ne se font pas faute de juger nos femmes d'après ce que leur en apprennent nos romans et nos pièces de théâtre, dont les auteurs semblent^ il est vrai, s'être donné le mot pour persuader au monde entier que l'adultère est la base de notre société et le complément forcé de tous les mariages français.
ture à rehausser le prestige de ces utiles institution qui, jusqu'à présent, ne semblent pas avoir réussi inspirer aux populations toute la confiance dont ell sont si bien dignes. Ce serait d'ailleurs, et cette coi sidération a bien son importance, au point de vi gouvernemental, le dernier coup porté à Téducatu congréganiste ; car j'ai peur que les Dames du Sacr Cœur et des Oiseaux, auxquelles on imposerait ce pr gramme, ne révèlent une grande incompétence poi ce genre de professorat. La malheureuse Sœur q dirige la classe de mon village a déjà beaucoup < peine à enseigner la gymnastique aux douze gamin qui lui sont confiées. Encore n'arrive-t-elle pas à s tisfaire, sous ce rapport, M. l'inspecteur, homm fort sévère, qui, cependant, serait, je crois, bie embarrassé s'il lui fallait faire la moindre culbute Que sera-ce, mon Dieu, si l'on exige que la pauvr fille surveille le sommeil de ses élèves au point de vu de la grâce !
Il est grand jour quand nous sommes réveillés pa le tapage que fait le mulâtre galonné, en démonta*1 les cloisons qui séparent les alcôves. Tous nos comp gnons de voyage sont déjà debout, assiégeant les cal nets de toilette où nous allons les rejoindre. Un co d'œil jeté sur le paysage nous prouve que nous n'a rions pas perdu grand'chose à continuer notre somm Hier, nous étions en Suisse : mais aujourd'hui que 1 montagnes sont bien loin derrière nous, on se croir, plutôt en Hollande. Pour employer l'expression loca] nous sommes en pleine prairie, mais dans une praii ■déjà bien entamée par la civilisation et qui n'a plus i
tout l'aspect de celles qu'a décrites Fenimore Cooper. Derrière chaque ondulation du terrain s'abrite une petite maison de bois, peinte en blanc. Les stations sont de gros villages. Nous traversons même plusieurs villes importantes. On sent un ferment de vie bouillonner partout.
Que de changements se sont produits ici depuis cinquante ans! Nous sommes encore dans l'Indiana-, mais nous allons entrer dans l'Illinois, qui contient maintenant presque autant d'habitants que la Belgique : 3,078,636, au dernier recensement. Précisément, ces jours derniers, un vieux vétérinaire belge me racontait ses débuts dans ce pays, en 1836, je crois. Il voyageait dans un chariot, avec toute une caravane. Chaque jour, on tuait le gibier nécessaire à la nourriture du lendemain. Ln soir, il s'était éloigné du campement, en suivant un ruisseau. Arrivé à un endroit où une dijjue de castors avait formé un petit étang, il descendit se cacher dans les roseaux qui le bordaient, espérant tirer des canards à l'affût. Il y était depuis quelques minutes, quand un bruit sourd lui fit retourner la tète. A quelques pas de lui, sur le haut de la berge, défilait une bande de cent ou cent cinquante Indiens, achevai, le buste nu, recouvert de la peinture de guerre. Heureusement, ils passèrent sans le voir. Plusieurs portaient, à leur lance ou à la bride de leurs chevaux, des scalps encore tout sanglants. A l'endroit où il était caché, il a fait, vingt ans plus tard, construire un petit kiosque, au fond de son jardin, où il vient prendre le frais et boire de la bière qui sort d'une grande brasserie établie, par un ami, de l'autre côté du ruisseau.
Il y a là, maintenant, une ville qui s'appelle Monmouth, où passent deux ou trois chemins de fer et qui contient 15 ou 20,000 habitants.
Par moments, cependant, nous traversons des zones de terrains marécageux envahis par une végétation rabougrie : des résineux, dont je ne puis reconnaître l'espèce, trempent leurs racines dans de véritables lagunes, remplies d'une eau noire et croupissante, marbrée, çà et là, de larges plaques irisées, sur lesquelles s'ébattent des bandes de canards et de sarcelles que le passage du train ne paraît pas préoccuper outre mesure. Ce pays-ci doit être un nid à fièvres pendant l'été, à rhumatismes pendant l'hiver. Mais ces considérations n'arrêtent pas les émigrants, qui calculent seulement le nombre de récoltes successives qu'on pourra tirer de ce bel humus noir, accumulé, depuis tant de milliers d'années, à l'ombre des taillis. Sur bien des points, on a construit des habitations qui sont déjà entourées de quelques champs. La première année, on écorceune couronne autour de chaque arbre qui meurt au printemps. Le premier gros orage qui passe le jette par terre. On le brûle pour s'en débarrasser. Les vaches mangent avidement l'herbe qui pousse entre les souches : au bout d'un an ou deux, celles-ci seront assez pourries pour se laisser déchausser par les énormes charrues attelées de huit ou dix paires de bœufs : et, à l'automne suivant, le fermier pourra envoyer à Chicago un train chargé de son blé.
Enfin, à dix heures trente, nous entrons dans une immense gare : le train vient s'arrêter le long de quais pavés en bois, qui doivent fournir de bien terribles
éléments de combustion aux incendies si fréquents dans ce pays : nous sommes à Chicago.
Il me semble me souvenir que, dans la première partie de ce très-véridique récit, j'ai été un peu dur pour les rues de New-York. C'est que je n'avais pas encore vu celles de Chicago. Toutes sont cependant pavées en bois : mais, pour employer une expression chère aux ingénieurs des chemins de fer, l'infrastructure, au lieu d'être, comme à Paris, une surface soigneusement bétonnée, est ici simplement un plancher composé de bordages de sapin, posés à plat sur le sol. C'est là-dessus que reposent les pavés. Dès que les bordages sont pourris, ce qui ne tarde guère dans un pays aussi humide, les pavés s'enfoncent, et il se forme des ornières de vingt-cinq ou trente centimètres, remplies d'une eau noire et croupissante qui exhale les odeurs les plus abominables. On ne peut se figurer ce que c'est, à moins de l'avoir vu. Et nous sommes au mois de juin!
Par exemple, les moyens de transport sont plus perfectionnés qu'à New- York. Dans la cour de la gare, nous trouvons des omnibus pour nous conduire à l'hôtel. Ils sont attelés de beaux chevaux gris pommelé qui font honneur à leurs pères percherons. L'Illinois est depuis dix ans le grand centre d'importation de ces admirables animaux, et dès le premier coup d'œil que nous jetons aux attelages des camions et des innombrables charrettes que nous croisons dans les rues, nous pouvons constater l'heureuse influence du vieux sang normand sur la production chevaline de ce pays. Il paraît qu'à la troisième génération, il n'en
reste plus rien : mais les résultats obtenus, au cours des deux premières, sont si remarquables, que les Yankees semblent prendre très-facilement leur parti de l'obligation où ils se trouvent d'importer toujours de nouveaux reproducteurs.
Dans ces rues, le mouvement est prodigieux. La circulation est certainement beaucoup plus active qu'à New- York. Nous passons dans un tunnel qu'on a creusé sous un large cours d'eau. Plus loin, nous traversons une autre rivière sur un pont tournant, du haut duquel nous voyons une multitude de grandes goélettes amarrées contre les quais des deux rives; des grues, agitant leurs grands bras au milieu des mâtures enchevêtrées; des petits remorqueurs, entraînant vers le lac des navires dont l'équipage, groupé à l'avant, déborde, avec de longues gaffes, aux endroits difficiles; toute la joyeuse confusion d'un port de mer : enfin, notre omnibus s'arrête devant un immense édifice, occupant, à lui seul, tout un hlock; par la porte enlr'ouverle, nous distinguons un hall immense, encombré d'une foule de gens qui se bousculent. On se croirait à une bourse. Nous sommes simplement arrivés au Grand Pacific Hôtel.