‹ En visite chez l'oncle Sam;Chapitre 6 sur 14 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Xew-York. — Les rues. — Les vêtements. — La nourriture. — L'éducation des jeunes filles. — Les causes célèbres. — Star, routes. — Tlie Duke' s case. — Jurys et jurés. — La police. — Les malheurs du Révérend. — Les journaux. — Le style. — Un maître d'hôtel vertueux. — Les courses. — Les domestiques.

là? juin. — Ce matin, à huit heures, j'étais encore à ma toilette, quand un homme s'est introduit dans ma chambre. C'était encore un interviewer. Mais comme, d'une part, il était moins inquisitif que mon ami Waterford, et que, de l'autre, j'étais pressé, l'entrevue n'a pas duré trois minutes. Lui parti, il en est venu un troisième, qui n'est pas resté plus longtemps; mais à peine était-il dehors, que ma porte s'ouvre de nouveau et que je vois entrer un monsieur très-bien, qui me demande de mes nouvelles et s'informe de l'impression que m'a produite New- York. Après une série de coq-à-1'àne, je découvre que je suis en présence du gentleman chargé du blanchissage, qui vient chercher mon linge; puis il me faut conférer avec le gentleman qui cire les souliers, lequel se plaint de ce que nous n'avons pas mis les nôtres dehors assez tôt. Nous nous excusons comme il convient, et puisnousallonsdéjeuner sommairement, car il nous faut aller ce matin dans deux, ou trois banques différentes.

Les hommes d'affaires américains, autant dire tous

les Américains, ont adopté l'excellent usage anglais de ne jamais avoir leurs bureaux dans leurs maisons. Un banquier qui se respecte demeure Up Town, c'est-à-dire à partir de la vingt-troisième rue, jusqu'à la soixantième ou soixante-dixième, et vient tous les matins, vers neuf heures, dans son office de Wall-Street, dans la vieille ville, soit par l'omnibus, soit par l'Elevated-Railway. Nous convenons d'y aller à pied pourvoir la ville.

Elle nous produit toujours une excellente impression. Quoiqu'il fasse très-chaud, l'air circule à flots dans ces immenses avenues. De beaux magasins, tout à fait analogues à ceux de Paris, exposent leurs étalages derrière d'immenses glaces étincelantes de propreté. Souvent, ils ont une petite vitrine supplémentaire sur le bord du trottoir, dans une sorte de borne vitrée. Les bureaux de tabac s'annoncent, au même endroit, par la statue, de grandeur naturelle, d'un Indien barbouillé d'ocre jaune, une couronne de plumes sur la tète, chaussé de mocassins et brandissant un calumet dans sa main; les boutiques de coiffeurs ont un poteau peint de spirales blanches et rouges; les pédicures, il y en a à chaque pas, ont une borne surmontée d'un pied colossal en marbre blanc. A la porte des nôtres, on voit un amour de petit pied rose, reposant sur un nuage gris perle qui reparaît au-dessus du tableau, pour voiler la jambe. C'est poétique, gracieux et affriolant tout à la fois. Ici, de peur de mauvaises pensées, le sculpteur a le soin d'indiquer, au-dessus de la cheville, le bas d'un pantalon brodé : hommage rendu à la vieille austérité puritaine.

Dans tous les coins de rue, des étalages d'admirables

fleurs, des roses surtout, merveilleuses : puis, des petites boutiques de boissons frappées à la glace apparaissent à chaque pas. La consommation qui s'en fait est prodigieuse.

L'aspect de la chaussée est moins brillant. Le pavé est abominable; à certains endroits, ce sont de petits cubes de granit; ailleurs, des dalles : mais toujours horriblement mal entretenu et jonché de débris de toute sorte. En hiver, on enfonce, paraît-il, dans la boue jusqu'à la cheville. Les trottoirs, construits et balayés par les soins des propriétaires, sont beaucoup mieux. Ils sont formés d'immenses dalles de pierres noires. Le sous-soldes maisons se prolongeant au-dessous d'elles, elles sont percées de petits hublots garnis do verres lenticulaires, pour l'éclairage, et d'un gros trou, à travers lequel chaque habitant reçoit sa provision de charbon et ses fournitures de toute sorte. C'est un système qui me semble extrêmement pratique.

Le trafic est moins grand que je ne me le serais figuré : incomparablement moindre qu'à Londres et même qu'à Paris. Très-peu de voitures de maîtres; celles qu'on voit sont mal attelées, mal tenues, et conduites par des cochers à moustache horripilante. Il est vrai que toutes les personnes élégantes sont en ce moment aux bains de mer ou aux eaux. On ne voit, non plus, presque pas de fiacres. Beaucoup de petits omnibus blancs avec un cocher souvent en bras de chemise, abrité du soleil par un grand parapluie fixé au siège. Les attelages sont aussi bien inférieurs. Pour les protéger contre les coups de soleil, très-dangereux en ce moment, on fixe aux têtières des chevaux des

petits parapluies en étoffe rose ou bleue, qui leur donnent l'apparence la plus extraordinaire.

Si, à l'une des expositions universelles dont on fait un tel abus de nos jours, on s'avise jamais d'organiser un concours de toilettes, pour bommes, j'imagine que les compatriotes de M. Poole recevront d'emblée le premier prix ; je ne serais pas étonné que les Espagnols vinssent ensuite. Nous autres, Français, il ne faut pas nous le dissimuler, nous ne serons pas dans les premiers : mais les Américains seront sûrement mauvais derniers. Ceux qui sont très, très-riches se font habiller en Angleterre1 ; il ne faut pas parler de ceux-là : mais la masse de la population est aussi mal vêtue qu'on peut se le figurer. Les ouvriers que nous rencontrons allant à leur travail sont couverts de véritables guenilles, qui n'ont même pas l'air d'avoir été faites pour ceux qui les portent. Les enfants, nu-pieds, qui grouillent partout, vendant des fleurs, des bananes ou des journaux, sont habillés de loques qui déshonoreraient un épouvantail d'oiseaux. C'est que, dans ce pays, si les vivres sont à bon marché, les vêtements sont horriblement chers. Mon ami le gros Juif est marchand de confections. Il me disait que s'il n'avait pas un droit, qui est de 35 pour 100, autant qu'il m'en souvient, pour le défendre contre les produits européens, il n'aurait plus qu'à fermer boutique. Cependant les salaires ne sont pas élevés. Il y a dans ce moment-ci plusieurs grèves, de sorte que les journaux parlent beaucoup de ces questions. Il parait que, dans les

1 Ceci ne s'applique qu'à New-York.

manufactures, les femmes g.ignent de 3 à 6 dollars par semaine, et les hommes, de 6 à 12; ce sont à peu près les prix de Paris. Seulement, je crois qu'ici un ouvrier un peu habile trouve tout de suite moyen de se tirer d'affaire, et qu'il ne reste probablement aux manufacturiers que ce qui est tout à fait le rebut. On m'a donné cette explication, je ne sais si c'est la bonne. New-York a une population de 1,350,000 habitants, qui logent dans cent mille maisons : cela fait une moyenne d'un peu plus de treize personnes par maison. A Londres, il n'y en a que huit. De plus, ici, toutes les familles, dès qu'elles sont un peu à l'aise, habitent une maison entière, mais ont très-peu de domestiques, à l'inverse de ce qui se passe en Angleterre. Enfin, dans ce pays, les familles ne sont pas nombreuses. Les logements pauvres doivent donc être singulièrement encombrés. Il paraît, en effet, que c'est là une des grandes difficultés de la vie pour les classes laborieuses. Elles habitent dans des espèces de caravansérails appelés tenement houses, auprès desquels les low lodging houses de Londres seraient des palais. En 1875, un philanthrope a acheté une église tombée en faillite, y a fait établir des charpentes qui peuvent soutenir trois rangées de hamacs superposés, qu'il loue 5 sols par nuit. Il y a quatre cent cinquante places, qui, pendant l'hiver surtout, sont constamment occupées. Tout cela ne prouve pas que la république et la démocratie, établies sans conteste dans ce pays depuis près de cent ans, aient cîonné aux classes pauvres une somme de bien-être de beaucoup supérieure à celle dont elles jouissent en Europe, malgré

l'absence du fonctionnarisme et du militarisme qui, chez nous, fournissent de si belles tirades aux orateurs de clubs.

Nous revenons vers midi déjeuner à l'hôtel. La salle à manger est pleine, mais mon ami, le fonctionnaire de la porte, nous trouve cependant bien vite une table. Il s'y assoit même un instant, pour m'entretenir des événements politiques saillants et me donner quelques renseignements sur les personnes qui sont assises autour de nous. Le déjeuner est aussi copieux que le dîner d'hier et commence aussi par une assiette de fraises. Il est inutile de résister, cela choquerait toutes les idées reçues. Il y a beaucoup de femmes en toilette ! Comment se fait-il que sur dix Américaines qu'on voit en France, il y en ait neuf et demie de jolies, et que toutes soient bien habillées et chaussées à l'avenant? Ici, toutes celles que nous voyons ont des toilettes criardes arrivant au mauvais ton sans passer par le joli, et de grands pieds plats qui décèlent leur origine saxonne ou teutone. Il est évident que dès qu'une femme est jolie, on l'expédie en Europe, à titre d'échantillon. Ces Américains ont tant d'orgueil national!

Tout ce monde est très-silencieux. Ils ont l'air pressé d'en finir et ne s'adressent que quelques mots à voix basse. Les femmes sont en grande majorité, car les hommes sont déjà à leur bureau. Le plat favori parait être les œufs à la coque, mais je ne connais rien de répugnant comme la manière dont ils les mangent. Les garçons les apportent tout cassés dans un verre. On y ajoute du sel, du poivre, du cayenne, des condiments de toute sorte, et puis on avale cet horrible mélange.

Personne ne boit que de l'eau glacée ou quelquefois du lait. En sortant, les hommes font une station au bar et s'offrent un verre de whisky. Une femme qui boirait du vin en public se ferait remarquer. Je connais une charmante petite Sœur, qui est ma payse; elle appartient à un ordre de garde-malades qui a une succursale à New-York, et elle y habite depuis trois ou quatre ans. On l'appelle constamment pour soigner des malades dans les hôtels, car ici, bien des gens y passent leurvie entière. En bonne petite Bourguignonne qu'elle est, elle demandait souvent, dans les premiers temps, un peu de vin à ses repas. EUe a élé obligée d'y renoncer. Cela causait invariablement un scandale : les femmes de la famille levaient, d'horreur, les bras au ciel : après quoi elles l'emmenaient mystérieusement dans leurs chambres, tiraient du fond de leur malle une bouteille de whisky, qui constituait leur réserve particulière, et lui en proposaient un verre.

Ce qui nous semble toujours bien extraordinaire, à nous autres Français, c'est la présence dans un lieu public comme celui-ci d'une foule de jeunes filles. Elles vont et viennent dans les hôtels, y séjournent souvent longtemps, sans l'ombre d'un chaperon. Beaucoup même y reçoivent des visites d'amis des deux sexes, sortent avec des jeunes gens, vont au théâtre avec eux et acceptent même à souper dans un restaurant. Toutes ne vont pas jusque-là. Celles qui le font sont même considérées par les mères de famille comme un peu Jast, mais ne sont nullement disqualifiées pour cela. On a déjà tant discouru sur ce mode d'éducation : le a pour a a été défendu si éloquemment, et le

5i EN Y1S1TJ5 CHEZ LOXCLE SAM.

« conlre » a rencontre des avocats si convaincus, que, moi ebélif, je n'ose entrer dans la question que par un apologue.

La Normandie est, comme on sait, un grand pays d'élevage. Deux écoles y sont en présence. Dans le Alerlerault, les pouliches sont lâchées en p!ei:c liberté dans d'immenses herbages, si grands qu'au premier coup d'œil on a peine à en voir les barrières, tant elles sont éloignées. Là, pendant plusieurs années, elles s'ébattent tout à leur aise, courant dans tous les sens, longeant les ruisseaux tout près du bord, y entrant quelquefois quand ils ne sont pas trop profonds, taquinant les bœufs, et faisant avec les autres poulains des parties interminables.

Le système adopté dans la plaine de Caen est tout différent. Le fermier conduit chaque matin ses pouliches dans un grand champ de luzerne, où il les installe à un bon endroit bien vert. Elles y sont retenues par le pied à un piquet, au moyen d'une chaîne Ae longueur suffîsan'e pour leur laisser une certaine liberté de mouvements, mais qui les empêche absolument d'aller rejoindre les autres qui sont piquetées, de la même façon, un peu plus loin.

Comme toutes choses dans ce bas monde, les deux systèmes ont leurs avantages et leurs inconvénients. Dans le Merlerault, on a beaucoup d'accidents. Les jeunes bêtes, en se promenant sur les berges des rivières, tombent souvent dans l'eau. Elles reçoivent quelquefois des coups ce pied et des coups de corne des autres chevaux ou des bœufs. Mais celles qui -arrivent sans tares à leur plein développement sont

inappréciables; et ce sont celles-là seulement qu'on montre. L'exercice et le grand air ont fortifié leurs membres. Les vices rédhibitoires ou autres se seraient déclarés s'il devait y en avoir. On peut les prendre en toute sécurité, car on en connaît tout de suite le fort et le faible : tandis que celles de la plaine de Caen, pendant l'élevage desquelles on n'a presque jamais d'accidents, grâce aux précautions prises, donnent souvent de graves mécomptes, quand on les met en service. Beaucoup sont bonnes; mais elles ont l'inconvénient d'être souvent un peu sous l'œil à leurs débuts et de devenir quinteuses en diable lorsqu'elles vieillissent.

Comme éleveur, je préfère de beaucoup le système de la plaine de Caen : mais, au point de vue de l'acheteur, celui du Merlerault a bien du bon.

En arrivant hier au soir, nous avions envoyé à leurs adresses quelques-unes des nombreuses lettres de recommandation que des amis nous avaient données à notre départ de France. Plusieurs des aimables destinataires, empressés de faire honneur à la traite que nous avions l'indiscrétion de leur présenter, viennent nous voir et nous proposent de nous faire les honneurs de New-York ; mais, malheureusement, notre séjour y sera trop court pour que nous puissions profiter beaucoup de leurs offres. Cependant, comme ils nous apprennent que nous sommes déjà inscrits, en qualité de membres temporaires, au plus beau cercle de la ville, à XUnion, qui se trouve précisément près de l'hôtel, nous nous empressons de nous y rendre pour remettre une carte au président. L' Union est un magnifique établissement, au coin de la 21° rue et de Fifih

Avenue. On nous le fait visiter de la cave au grenier. A Paris, le Jockey et les Pommes de terre sont installés sur un plus grand pied, mais, au point de vue du confortable, celui-ci ne laisse absolument rien à désirer. Quelques détails me frappent. Dans l'antichambre se trouve un immense coffre-fort, boite aux lettres, contenant autant de casiers qu'il y a de membres. Chaque casier a une serrure de sûreté, dont la clef est remise au titulaire, et ces lettres sont par ce moyen à l'abri des indiscrétions, jusqu'à ce qu'il les prenne lui-même en venant au cercle. Cela me semble supérieur à notre système de doubles enveloppes et d'adresses recopiées par un valet de pied.

Les extrêmes chaleurs ont aussi fait adopter un usage que je trouve excellent. Il y a, pour chaque pièce, deux mobiliers : un pour l'hiver, qui est naturellement, en ce moment, au garde-meuble ; l'autre pour l'été. Dans cette saison, les tapis sont remplacés par de belles nattes de Chine, et les chaises et canapés par des meubles en bambou. Cela donne aux appartements une apparence coloniale et un air de fraîcheur du plus heureux effet.

Au moment où j'ai quitté l'hôtel, ce matin, on m'a remis une lettre qui venait d'arriver pour moi. En l'ouvrant, j'ai reconnu la signature d'une charmante femme appartenant au monde officiel américain, que j'ai eu l'honneur de rencontrer souvent à Paris, ces années dernières, mais dont j'ignorais absolument la présence à New-York, où elle ne fait du reste que passer. C'est par l'article de notre ami Uaterford qu'elle a appris mon arrivée. Elle m'invite très-aimablement à aller la

voir, en m'indiquant l'heure à laquelle je la trouverai et le nom de son hôtel, qui, précisément, n'est pas très-loin de YUnion. A l'heure dite, je m'y présente. Un clerk, beau comme le jour, se tient rêveur derrière son comptoir, dans le Hall. Par parenthèse, je m'étais toujours demandé à quoi pourraient être bons les conducteurs patentés de cotillon, si des revers de fortune venaient par malheur leur ôter les ressources indispensables à l'exercice de leur pénible profession : je le sais maintenant. Ils ont une carrière toute tracée en Amérique. Les propriétaires des hôtels se les arracheront à coups de billets de banque. Il n'est pas possible en effet que le recrutement d'un personnel aussi beau n'offre pas quelques difficultés. Au Fifth Avenue, nous avons trois Adonis! Celui qui me reçoit ici a plutôt le type du Méléagre, mais d'un Méléagre perfectionné, bien entendu, par la civilisation la plus raffinée. Un coiffeur habile l'a orné de deux petits bandeaux Capoul qui doivent faire bien des ravages dans les cœurs. M. Boivin, ou l'un de ses émules, lui a envoyé, de Paris, une chemise et une cravate complètement inédites. M. Poole, seul, a pu l'habiller des pieds à la tète avec une telle perfection. Quant aux bagues de diamants ou grosses perles montées en épingles, je n'en parle que pour mémoire.

L'admiration que m'inspire ce merveilleux échantillon de la race humaine ne m'empêche pas de lui remettre ma carte, en lui exposant l'objet de ma démarche. J'ajoute que, la dame en question attendant ma visite, je pourrais peut-être monter chez elle. Méléagre m'écoute sans mot dire, m'examine un

instant à travers un ravissant lorgnon en écaille blonde, et puis, rejetant ma carte sur son comptoir, et faisant tourner autour de son doigt le cordon de son monocle :

« No> sir! certainement non, dit-il d'un ton sec. Vous ne pouvez pas monter chez celle dame. Si elle veut vous recevoir, elle vous donnera audience dans le salon que voici. »

Et de sa main aristocratique il m'indiquait un petit salon qui s'ouvrait en face de lui, sur le Hall.

Je courbai la tête et me dirigeai vers l'endroit indiqué : le mobilier était sommaire. Un gros pouf au milieu de la pièce, et, à trois pas, un aulre plus petit, presque au travers de la porte. Je voulus instinctivement le pousser, il résista : ce que voyant, je pris le parti de m'asseoir dessus.

Au bout d'un inslant, madame X... arrivait, suivie bientôt de son fils, un grand garçon de dix-sept ans.

« Madame, lui dis-je, je marquerai celte journée, non pas d'une pierre blanche, mais de deux ! D'abord, j'ai le plaisir de vous revoir; ensuite, leclerk de votre hôtel vient de me signifier clairement que j'avais tellement la mine d'un séducteur de profession, qu'en gardien vigilant de la bonne renommée de son établissement, il ne pouvait pas tolérer que je pénétrasse dans votre appartement. Et c'est toujours flatteur de s'entendre dire ces choses-là, surtout quand on n'en a pas l'habitude ! »

Madame X... partit d'un bon rire.

« Comment, vous ne saviez pas cela? Mais les choses se passent toujours comme cela chez nous. Tenez !

regardez , nous sommes dans le ladies réception room; il n'y a pas de portes ni de rideaux; et puis, nous sommes surveillés, allez! »

Je me retournai pour vérifier son dire. In inspecteur long et solennel passait à ce moment, sans affectation, devant la grande haie largement ouverte sur le Hall. Il nous jeta un regard rapide et continua sa promenade. Ma visite a duré à peu près une demi-heure ; il est revenu trois fois sans se laisser trouhler par mes fous rires. Je me suis enquis depuis, et j'ai découvert que tous les hôtels avaient une disposition analogue et un personnel spécial, recruté, m'a-t-on affirmé, de préférence parmi les clergymen dont les églises ont fait faillite.

Ce soir, nous sommes allés dîner chez une vieille amie que je n'avais pas revue depuis la guerre. C'était une de ces Américaines qui éclairaient de leur radieuse heauté les soirées du monde officiel de l'Empire. Je me la rappelle encore entrant, un certain soir, suivie de ses sœurs, à un hal costumé des Affaires étrangères. Tout le monde s'attroupait sur leur passage pour voir ces trois admirables jeunes femmes. Elle n'est plus retournée en France depuis et, devenue veuve, vit avec son frère et ses enfants dans une magnifique maison de Madison Avenue, le quartier le plus élégant de New-York. Hier, pendant notre promenade sur le square, j'ai quitté un instant M..., pour aller la surprendre de ma visite. Une petite maid irlandaise, au museau rose, en petit tablier blanc, avec un papillon de dentelle dans ses cheveux blonds, m'a ouvert la porte; mais quand elle a voulu répéter mon nom, j'ai

bien vu qu'elle n'y arriverait jamais; aussi lui ai-je confié ma carte. Un instant après, une belle jeune fille venait me chercher en courant pour me faire entrer dans la salle à manger, où sa mère achevait de dîner. Elle avait cinq ans quand je l'avais vue pour la dernière fois à Paris. Comme on vieillit, mon Dieu!

Il était convenu que ce soir on nous ferait faire un dîner américain. Je suis tout à mon aise pour parler du menu, car la critique était non-seulement autorisée, mais provoquée.

La saison des huîtres étant passée, on a commencé par des clams. J'ai reconnu sous ce nom étranger les « clovisses » , chères aux Provençaux, et j'ai pu constater qu'elles étaient aussi coriaces à New-York qu'à la Réserve ou chez le père Louis, à Saint-Mandrier. Seulement, ici, on les sert dans des assiettes remplies de petits morceaux de glace, et c'est tout à fait joli. Après cela, nous avons eu une soupe aux huîtres conservées. Ne réveillons pas des souvenirs pénibles ! Ensuite on a servi des petits crabes bouillis, d'une espèce particulière, dont la carapace est molle et se mange avec le peu de chair qu'elle recouvre. Les Américains appellent cela des soft shell crabs, et font de ce régal des descriptions enthousiastes à ceux qui n'en ont jamais mangé. Les autres les arrêtent au premier mot. Jusqu'à ce moment, le dîner avait absolument l'allure d'un repas chinois, et je m'attendais à voir arriver sur la table des « biches de mer » et des « ailerons de requin » à l'huile de ricin. Ce furent, au contraire, les plats de résistance qui firent leur apparition, et, avec eux, nous sommes retombés dans la cuisine anglaise.

l&juitij vendredi, — Je ne sais quel philosophe, éprouvant le besoin de faire un mot, a dit que la constitution américaine est le plus beau monument que l'humanité ait jamais élevé à la liberté. Il a existé et il existe encore en France une nombreuse école de gens qui soutiennent que la liberté, et la liberté telle que la pratiquent les Américains, est l'alpha et l'oméga de la science gouvernementale. Ils ajoutent que la civilisation américaine, qui en procède, est l'idéal vers lequel doivent tendre toutes les autres civilisations, sous peine de disparaître de la surface du globe sans y laisser plus de traces que n'en ont laissé celles des Babyloniens, dans l'ancien monde, et des Mexicains ou des Péruviens, dans le nouveau. De nos jours, les principaux apôtres de cette doctrine ont été, en France, MM. de Tocqueville et Laboulaye. Le premier a exposé ses idées, sur la matière, dans son livre De la Démocratie en Amérique j qui a fourni des citations à plusieurs générations de doctrinaires et à la petite souspréfète du Monde où l'on s'ennuie ; le second, dans son roman de Paris en Amérique, a mis en scène un docteur parisien qui , transporté par les soins d'un enchanteur dans une ville des Etats-Unis, s'éprend d'une telle admiration pour tout ce qu'il voit là-bas, qu'il n'a plus que le dégoût le plus profond et les sarcasmes les plus amers pour ce qu'il retrouve autour de lui, quand l'enchanteur le ramène de ce côté-ci de l'Atlantique.

D'après ces messieurs, toute la science gouvernementale se réduirait donc aux deux mots célèbres : « Laissez faire, laissez passer! » Mais une science ne se

condense guère en une formule unique qui embrasse tous les cas particuliers. D'abord il serait bon de s'entendre sur ce que c'est que la liberté. Pour le peuple parisien, c'est le droit de massacrer de temps en temps quelques prêtres, quelques juges et quelques gendarmes ; qu'avec cela, on lui laisse piller, chaque jour, une demi-douzaine de maisons, et en faire ensuite un feu de joie, il se déclare parfaitement satisfait et fait bon marché du reste. Le malheur est que ce régime-là, quelque agréable qu'il soit, ne peut guère durer bien longtemps; les séminaires ne suffiraient pas à la consommation, et puis ces odieux propriétaires ne reconstruiraient peut-être pas assez vite leurs immeubles.

Les Américains, c'est une justice à leur rendre, comprennent la liberté d'une autre façon. Leur liberté n'étant pas la nôtre, on pourrait tout d'abord conclure de ce fait que la maison qui convient à l'une ne serait peut-être qu'une prison pour l'autre ; mais en creusant davantage la question, on peut même se demander si la maison largement aérée qu'ils ont construite à leur jeune liberté n'est pas pour elle, maintenant qu'elle a vieilli, un véritable nid à courants d'air, et s'il ne faudra peut-être pas, si l'on veut conserver la bo1 ^ vieille, bouclier bien des fenêtres pour lui éviter des maladies inflammatoires, toujours bien dangereuses à son âge.

Je me faisais ces réflexions ce matin, après m'êlre dépêtré de deux nouveaux interviewers. Personnellement ils étaient charmants; mais décidément l'institution est un peu ennuyeuse, et puis U'aterford m'a gâté les autres. Pour leur échapper, je me suis réfugié dans

le salon de lecture de l'hôtel, et me suis plongé dans les innombrables journaux qui le garnissent. Ils font grand tapage en ce moment autour de trois affaires qui sont bien curieuses, et ne se gênent pas, à propos des deux premières, pour déclarer que, si cela continue, il faudra bientôt renoncer à l'institution qui a toujours cependant été considérée comme la pierre angulaire de l'édifice dont il a été question plus haut ; je veux parler du jugement par le jury.

La première de ces affaires est celle des Star-Routes, qui vient de se dénouer après avoir passionné au dernier point toute la population américaine. En voici une analyse sommaire :

Aux États-Unis, l'administration des postes est un service fédéral. Il est centralisé à Washington, entre les mains d'un agent supérieur qui porte le titre de Post-master gênerai. Il va sans dire que dans culte administration, comme dans les autres, tous les employés, depuis le Post-master gênerai jusqu'au dernier facteur, sont changés par chaque gouvernement qui arrive au pouvoir, leurs places étant la proie du parti victorieux.

In des politiciens les plus en vue parmi les républicains, AI. Thomas J. Brady, sollicita et obtint, dans cette administration, comme récompense de ses services électoraux, la place de « chef du bureau des concessions pour les Star-Routes » . Il existe et il se fonde journellement, dans l'Ouest, une foule de localités, souvent assez importantes, qui ne sont pas encore reliées aux chemins de fer. Le service postal y est assuré soit au moyen de voitures appelées stage-coachs, soit

par de simples courriers à cheval. Ces lignes de poste prennent le nom de Star-Routes, et c'est aux industriels qui les exploitent qu'avait affaire Brady.

Celte place était fort recherchée, parce qu'il était connu que, de tout temps, les titulaires avaient trouvé moyen d'y faire de jolis bénéfices. Aucun ne s'en était fait faute, mais au moins y mettaient-ils une certaine discrétion. A peine Brady fut-il en fonction, qu'il commença à opérer sur un pied tel, que l'opinion publique, cependant bien indulgente, commença à s'émouvoir. Il n'en eut cure et continua de plus belle. Il reçut avec la même belle indifférence les observations du Post-master gênerai et celles du président luimême, qui dit un jour en public, à ce sujet, ce mot cité au procès : « Il faut couper l'ulcère jusqu'à la racine. » Trois des plus grands journaux, achetés par lui, le soutenaient énergiquement. Il disait tout haut que trop de sénateurs et de membres du congrès étaient à ses gages pour qu'on pût jamais le poursuivre. Cependant tout a une fin. Au bout de cinq ans, le Post-master gênerai, exaspéré, disaient les mauvaises langues, d'avoir eu une part trop faible dans le gâteau, le somma d'avoir à donner sa démission. Brady s'exécuta sans difficulté, estimant son siège fait. Il eut tort, car, dès qu'il eut quitté son poste, comme cela arrive toujours en pareil cas, des faits nouveaux surgirent de toutes parts. Les journaux démocrates citaient des détails, des chiffres si précis, qu'enfin il fallut agir, et Brady fut mis en accusation à la suite d'une enquête.

Les faits révélés constituent uue étude bien curieuse des mœurs administratives du pays. Quand on entend

les Américains tonner, comme ils le font quelquefois, contre le « fonctionnarisme » de l'Europe, on pense involontairement à la fable du Renard qui a eu la queue coupée. Ils n'ont pas beaucoup de fonctionnaires, mais ceux qu'ils ont sont d'une espèce telle, que l'on comprend leur horreur pour l'institution. Le rapport de la commission constate que la part de Brady seul dans les détournements reconnus n'a pas pu s'élever à moins de 1,500,000 dollars, 7,500,000 francs!

La manière d'opérer ne fut pas bien compliquée. Tous les contrats antérieurs devant expirer au 1er janvier 1878, peu de temps après son entrée en fonction, Brady eut à préparer les nouveaux cahiers des charges. Il les rédigea dans un esprit beaucoup plus favorable aux entrepreneurs que les anciens. On exigeait beaucoup moins, sous le rapport du nombre de départs et des délais obligatoires. Puis, s'étant assuré du concours de treize d'entre eux, il leur fit faire des soumissions très-modérées, de manière à leur assurer les concessions.

Il existe en tout 9,000 Star-Routes, mais Brady et ses agents se bornèrent à opérer sur 400 seulement, situées dans neuf États et autant de territoires. Aux termes des contrats, le total des subventions devait s'élever annuellement à 10,045,000 francs. Dès la première année , Brady trouva moyen de le porter à 18,535,000 francs ; six mois après, à 22,435,000 francs; et enfin, un peu plus tard, à 27,535,000 francs.

Pour arriver à d'aussi formidables majorations, les moyens employés étaient bien simples. Le concessionnaire d'une ligne située, par exemple, dans l'Orégon,

était, aux termes de son contrat, obligé à un départ par semaine, et pouvait faire porterie courrier par un homme à cheval. A peine le service était-il inauguré, qu'on faisait signer aux populations de la contrée une pétition demandant à ce qu'il fût plus fréquent, plus rapide, et que l'emploi d'une voiture fût rendue obligatoire. Quand la population n'existait pas, ce qui arrivait bien quelquefois, on couvrait les pétitions de signatures imaginaires : puis ces pétitions étaient envoyées à Brady, qui, sur son rapport favorable, était autorisé, par le congrès, à traiter de gré à gré avec l'entrepreneur, pour obtenir des conditions de fonctionnement plus conformes aux vœux despélilionnaires. L'enquête a relevé des chiffres presque grotesques. Une ligne avait été établie en plein territoire indien. Elle coûtait au début 31 ,650 fr. ; à la fin, 750,000 fr. Or le courrier qui, en réalité, avait toujours été transporté par un homme à cheval, ne s'est jamais composé de plus de deux lettres par mois. Pour un groupe de quatre roules, dans l'Orégon , la subvention avait monté de 83,6G0 francs à 830,945 francs. En définitive, les quatre cent quinze lignes exploitées par la raison sociale lîrady et Cic accaparaient à elles seules un peu moins de la moitié de la somme totale allouée aux 9,000 Star-Routes subventionnées.

Les entrepreneurs des 8,585 autres, tenus en dehors de la rosée bienfaisante qu'ils voyaient descendre sur leurs heureux confrères, poussaient des cris de pintade ; les politiciens démocrates qui se morfondent loin des affaires depuis vingt ans, voyant leurs heureux vainqueurs s'ébattre de la sorte dans les gras pàtu-

rages du budget, trouvaient des accents indignés pour signaler dans leurs journaux ce qui se passait. Mi.is on avait eu soin de faire signer chacune des pétitions par quelques députés ou sénateurs; ces signatures avaient été grassement payées, et ceux qui les avaient données, se trouvant complices, ne pouvaient rien dire. A la fin, cependant, il n'y eut plus moyen de refuser une enquête, et, dès qu'elle fonctionna, les faits qui lui furent signalés furent si précis et si graves, que l'attorney général dut faire mettre en jugement un premier groupe de criminels, auprès desquels vinrent bientôt s'asseoir beaucoup d'autres. L'un des entrepreneurs, nommé Price, avait envoyé dans une certaine circonstance au sénateur Kellogg sa part et celle de Brady en bons sur la poste. 11 fut possible de suivre cet argent, non-seulement des mains de Price en celles de Kellogg, mais encore de celles de Kellogg jusqu'à la caisse du banquier de Brady. Un des hommes les plus compromis dans l'affaire était un autre sénateur, M. Dorsey, ancien secrétaire général du comité national républicain, ayant joué un rôle fort important dans l'élection du président Garfield, et qui avait dû, un moment, faire partie de son cabinet.

L'année dernière, un premier jugement n'aboutit qu'à un verdict de désaccord. Plusieurs des jurés avaient été achetés et ne s'en cachaient guère. Le président du jury fut même poursuivi. Il fallut recommencer sur de nouveaux frais. Selon les usages, les jurés furent enfermés et privés de toute communication avec l'extérieur, pendant toute la durée do jugement, qui fut de six mois. En vertu d'une loi prévoyante, ils

étaient privés de toute liqueur alcoolique. A l'une des premières audiences, l'un d'eux, un caharetier irlandais, eut une espèce d'attaque. Un médecin, appelé en toute hâte, déclara au tribunal que cet homme avait l'habitude de se maintenir à un certain degré d'alcoolisation qui lui était devenu nécessaire, et que l'état dans lequel il se trouvait ne provenait que d'un commencement de désaluration, occasionné par la privation de sa ration journalière de whisky. Alors s'engagea une longue discussion bien amusante entre le président et les avocats. A la fin, on se mit d'accord. Les derniers ayant formellement renoncé à employer ce moyen de cassation, il fut décidé que ce juré modèle recevrait tous les jours les deux grands verres de whisky qui lui étaient nécessaires.

C'est le 14 juin que le chef du jury est venu, la voix émue, affirmer sur son honneur, devant Dieu et devant les hommes, que MAI. Kellogg, Brady, Dorsey et consorts étaient les plus honnêtes gens de la terre, et que, indignement calomniés, ils n'avaient jamais cessé de mériter l'estime de la nation qui les avait mis à la tête de ses affaires. Tous leurs amis, réunis dans le prétoire, acclamèrent ces dignes législateurs. Le soir même, ils se retrouvèrent tous à une grande soirée donnée, en leur honneur, par AI. Ingersoll, un de leurs avocats : et les chroniqueurs de la haute vie newyorkaise décrivirent à leurs abonnés, avec un lyrisme échevelé, la toilette, d'une élégance suprême, portée par madame Dorsey. Au bras du chef du jury, elle parcourait les salons de la « résidence palatiale (païatial résidence) » , recevant, avec une bonne grâce char-

mante, les félicitations enthousiastes de tous ses amis, parmi lesquels, probablement, beaucoup étaient à peine remis d'une alarme si chaude. J'ai remarqué avec chagrin qu'on ne parle pas du juré irlandais. Il était probablement sous une des tables du buffet.

Comme programme, la soirée ne comportait qu'un peu de musique. Il est bien fâcheux qu'un Coquelin quelconque ne soit pas en tournée en ce moment-ci à New-York. Il eût été plein d'à-propos de débiter à l'honorable assemblée les fameux vers de Cinna :

Quand le peuple est le maître, on n'agit qu'en tumulte, La voix de la raison jamais ne se consulte; Des honneurs sont rendus aux plus ambitieux, L'autorité livrée aux plus séditieux.

Les petits souverains qu'il fait pour une année, Voyant d'un temps si court leur puissance bornée, Des plus heureux desseins font avorter le fruit... Dans le champ du public, largement ils moissonnent, Assurés que chacun leur pardonne aisément, Espérant à son tour un pareil traitement.

Admirables effets du génie ! Corneille prévoyait MM. Brady et Dorsey !

Tous ces braves gens, sénateurs, députés, fonctionnaires de tout rang, seront-ils réélus ? C'est plus que probable. Les démocraties, c'est un phénomène qui se produit parlout, ne tiennent pas du tout à estimer les gens qu'elles placent à leur tête. On dirait même qu'elles mettent un certain soin à les choisirle plus bas possible. Chez nous, on commence à remarquer celte tendance. Il n'y a pour s'en convaincre qu'à lire la Gazette des Tribunaux, et à voir le nombre toujours croissant de personnalités politiques dont les

noms viennent figurer dans ses colonnes. * Tous les mandarins, beaucoup filous ! ■>■> me disait une fois, dans son français fantaisiste, l'estimable Pipi-Afa, comprador du consulat de France à Hong-kong et citoyen de la Chine, le pays le plus démocratique du globe.

En Amérique, les fonctions publiques sont presque absolument abandonnées par les gens honnêtes ou d'une classe élevée, peu soucieux de faire les métiers qu'il faut exercer pour réussir et de s'exposer aux abominables injures de la presse. La même chose existe un peu chez nous, quoique sur une bien moins grande échelle. Seulement, voici en quoi les Américains nous sont bien supérieurs, et nous donnent une grande leçon. Ils ne veulent pas des fonctions, mais ils ne se désintéressent pas, pour cela, de la chose publique. Il s'est formé toute une classe de politiciens dont c'est le métier de manier la plèbe éleclorale ; ils mettent à la solde de chaque parti leur intelligence incontestable et leurs convictions dont ils changent quelquefois, mais qui n'en sont pas moins très-ardcnles. L'inconvénient du système, c'est qu'une fois qu'ils sont au pouvoir, il est impossible de les empêcher de voler. On estime qu'une grosse portion du revenu de la nation disparaît dans leurs poches. Mais les Américains en prennent leur parti philosophiquement. N'ayant ni armée ni marine, ni pour ainsi dire dedeltes, ils peuvent s'offrir le luxe suprême de notre ancienne aristocratie, des intendants voleurs. Il y a, comme cela, là-bas une foule d'institutions qui sont pour les Américains ce qu'est le phylloxéra pour leurs vignes. Ils

en souffrent, mais n'en meurent pas : transportées chez nous, elles deviennent mortelles.

Il est toujours, du reste, bien curieux de les entendre parler de leurs hommes politiques. Mon vieil ami le général, qui est bien cependant lui-même un type de politicien, avait, sur leur compte, une mine inépuisable d'histoires qu'il inventait sûrement, mais qui étaient toutes plus drôles les unes que les autres. On n'est jamais trahi que par les siens. En voici une dont je mi souviens et qui indique la note générale des autres.

Il faut savoir qu'aux Etats-Unis, quand un membre du Congrès meurt pendant la session, il est d'usage qu'un de ses amis demande la parole et prononce, en quelques mots, son oraison funèbre, en s'adressant toujours, bien entendu, au speaker (président; mot à mot : celui qui parle. Il faut noter par parenthèse que c'est le seul membre qui ne parle jamais ; mais tous les discours sont censés lui être adressés). Le général prétendait donc qu'un jour, un de ses collègues, représentant de je ne sais quelle localité du Far-lVest, s'était levé au début de la séance et avait parlé en ces termes :

« Monsieur le speaker! j'ai la douloureuse mission de vous annoncer la mort de notre honorable collègue, le député d'Allit]ator-City. Il a rendu le dernier soupir, cette nuit, entre les bras de madame la capitaine Gédéon A. B. C. Smilh, la veuve désolée d'un des guerriers qui ont versé leur sang pour terrasser l'hydre de la rébellion. Il logeait chez elle : car elle tient maintenant, avenue X. . . , rueZ. . . , un hôtel meublé,

dans lequel la chambre du défunt est à présent vacante. C'est une des positions les plus centrales de la capitale. Les appartements y sont vastes. Quant à la nourriture... »

Ici un membre du parti opposé s'était levé :

« Monsieur le speaker, s'écria-t-il, jusqu'à quand tolérera-t-on que l'honorable membre qui a la parole vienne payer en réclames son écot à une table d'hôte suspecte, écot qu'il ne pourrait bien sûr pas payer autrement? «

Le premier reprit posément :

« Je ne m'arrêterai pas un instant à répondre à l'honorable membre qui vient de m'interroger. Tout le monde sait que le hideux crotale couvre de sa bave venimeuse la nourriture qu'il va manger. Mille fois plus méprisable que lui, mon honorable collègue a voulu couvrir de la sienne une nourriture qu'il n'aura jamais l'occasion de déguster : car ce ne sont pas des gens de sa sorte qui fréquentent l'excellent établissement que je veux signaler. »

Nous n'en sommes peut-êlre pas encore là, mais il ne faut pas désespérer d'y arriver.

Je disais que les journaux de tous les partis sont, en ce moment, remplis des commentaires les moins flatteurs sur deux jugements qui viennent d'intervenir, et qu'ils ne se gênaient pas pour attaquer l'institution même du jury. Je viens d'analyser la première de ces affaires; voici maintenant la seconde :

Le 24 décembre dernier, M. JY. L. Dukes brûla la cervelle du capitaine Nutts, vers huit heures du soir,

EN VISITE CHEZ L'ONCLE SAM. "Il

en présence de nombreux témoins, au beau milieu du hall d'un grand hôtel. 11 se laissa arrêter sans résistance et passa devant le jury. Voici maintenant les faits qui ressortirent des débats :

Rf. L. Dukes, exerçant la profession d'avocat, et membre de la Chambre de Pensylvanie, était devenu l'amant de mademoiselle Nutts, fille du capitaine Nutts, homme déjà âgé, caissier du trésor de l'Etat.

Il faut noter qu'il n'a pas été bien prouvé qu'il ait réellement été l'amant de cette jeune fille, qui, au cours du procès, a toujours protesté énergiquement contre cette allégation, et qui avait une excellente réputation : toujours est-il qu'il s'était vanté, à plusieurs reprises, de l'être, et qu'un jour, après boire, il s'avisa d'écrire au capitaine Nutts, pour lui raconter la chose.

Ceci se passait le 23 décembre : le 24, le malheureux capitaine Nutts, sachant que Dukes passait toutes ses soirées dans le hall de l'hôtel, y vint pour avoir une explication. A peine eut-il prononcé quelques mots, qui ne furent pas entendus, que l'autre tira desapoche un revolver et étendit le vieillard roide mort, en criant : a Vous êtes venu ici pour me frapper! Eh bien, je vous tue ! »

Le jury, gagné, acquitta Dukes sans hésitation. Il s'était contenté de dire, pour sa défense, que Nutts l'avait insulté et menacé. Le public prit assez mal cet acquittement. Le juge président des assises ne se gêna pas pour dire aux jurés ce qu'il pensait d'eux. La population les brûla en effigie sur une place. Ses collègues delà Chambre votèrent l'exclusion du meurtrier, ce que, par parenthèse, ils n'avaient pas droit de

72 EiV VISITE CHEZ l/OXCLE SAM.

faire. Du resle, Dukes parut prendre la chose assez philosophiquement et reprit sa profession d'avocat, toujours dans la même ville. Il demeurait non loin de l'endroit où le fils de sa victime, James Nutts, unjeune homme de vingt ans, vivait avec sa mère et sa sœur. Les deux hommes se rencontraient souvent, et l'on se rappela depuis qu'on avait vu quelquefois Dukes ricaner en croisant Nutts dans la rue.

Le 15 juin dernier, dans la matinée, James Nutts se tenait immohile près d'un réverbère, quand Dukes vint à passer près de lui. On le vit tirer de sa poche un revolver d'un mouvement brusque et faire feu à deux reprises sur le meurtrier de son père. Celui-ci, légèrement blessé, s'enfuit : voyant un bureau de tabac ouvert, il s'y précipita. Mais Nutts, y pénétrant presque en même temps que lui, l'acheva de deux nouveaux coups tirés à bout portant. Le jeune Nutts sera acquitté à l'unanimité. Cela ne fait de doute pour personne '.

Ces deux scandales, arrivant coup sur coup, inspirent à la presse de nombreux commentaires ilonl le sens général est le suivant:

Dans le premier cas, on se trouve en présence d'une affaire très-grave. Il s'agit de concussions. Non-seulement des millions de dollars ont été volés dans les caisses publiques, mais l'honneur de la nation ellemême est engagé. Par qui, en effet, ces millions ont-ils été volés? Par les fonctionnaires les plus élevés de l'administration. Dès l'abord, cela ne fait de doute pour personne, tant les faits sont patents. Quels sont

1 II l'a été.

les complices présumés? Des sénateurs, des députés, tous gens investis par leurs concitoyens du plus haut mandat, chargés par eux d'administrer la fortune publique. Ces sénateurs, ces députés sont-ils au moins les plus inconnus des hommes politiques? A-t-on affaire à quelques individualités arrivées là par une surprise du corps électoral et en nombre infime ? Ce sont les plus hauts de leur parti, et leur nombre est si grand que, tous les jours, l'enquête révèle de nouveaux noms, quelques efforts que l'on fasse pour la circonscrire.

Voici le côté des accusés. De celui du tribunal, que voit-on? Un ramassis de gens réunis par le hasard du sort, dont l'un est un ivrogne si avéré que l'alcoolisme est devenu son état habituel. Il y a une loi pour empêcher de donner de l'eau-de-vie aux jurés pendant tout le temps de la session. Si cette loi est devenue nécessaire, c'est qu'apparemment le mode de recrutement adopté a fourni souvent des hommes du même genre. Ici encore, nous ne sommes pas en présence d'un cas isolé.

Admettons que ces hommes soient tous d'une intégrité parfaite. Ils seront peut-être capables de donner un avis raisonnable sur une question de fait. Un assassin arrêté au moment où il vient de tuer sa victime leur est amené. On leur demandera s'il est coupable; ils diront oui.

Mais dans une question comme celle-ci, quand la culpabilité résulte de la violation de lois ou de règlements souvent fort obscurs et toujours très-compliqués; en admettant que ces hommes soient intègres, est-il bumai-

nement possible qu'ils aient les connaissances trèsspéciales nécessaires pour se prononcer sur des questions aussi délicates? Et à quelles classes appartiennent-ils pour l'immense majorité ? A celle des petits boutiquiers? Dans tous les pays, c'est la plus impressionnable, la plus accessible aux courants populaires, comme aux impressions que leur dictent les journaux ; c'est elle, en un mot, qui a fourni, en France, le type de M. Prudhomme, et, en Angleterre, celui de John Bull. Ainsi donc, aucune garantie pour l'accusé si l'opinion populaire est contre lui.

La société en a-t-elle davantage? Elle en a infiniment moins encore. En Angleterre comme en Amérique (sous ce rapport, les institutions sont à peu près les mêmes), quand, par exemple, un assassinat est commis, un fonctionnaire spécial nommé coroner réunit un premier jury composé des voisins du lieu où s'est produit le crime, et c'est de sa décision que dépendent les poursuites. On ne se figure pas les résultats que donne ce système. Dernièrement, cinq hommes sont surpris volat»t des chevaux dans le Dakoia. Les propriétaires courent après eux ; un combat s'engage : quatre des voleurs sont (tués à coups de fusil; le cinquième est pris vivant et pendu à un arbre. Le coroner assemble le jury, qui, séance tenante, rédige le procès-verbal suivant:

a Nous avons examiné le corps de X... Il résulte de l'apparence du cadavre et des renseignemenls recueillis que cet homme, passant à cheval sous un arbre, avait eu l'imprudence de chercher à attraper, avec son lasso, un oiseau perché sur une branche. Le lasso a

passé par-dessus la branche, et est retombé Je l'autre côté si malheureusement que le nœud coulant est venu prendre le col de l'homme, qui s'est trouvé pendu, son cheval ayant continué à avancer. Nous estimcns donc à l'unanimité que la mort est purement accidentelle1.»

Et tout a été dit.

Ceci est simplement drôle. Mais prenons une affaire réellement importante. Pour arriver à une condamnation, il faut qu'à l'unanimité le jury réponde oui à la question : « L'accusé est-il coupable ? » Parmi ces hommes rassemblés d'une si étrange façon, supposez-en un ou deux gagnant péniblement 2,000 ou 3,000 francs par an, à force de travail. Ils sont pris pour une affaire comme celle des Star-Routes, qui durera peut-être six mois. C'est la ruine. Survient un tentateur qui fait miroiter à leurs yeux le capital de cette somme. Ils peuvent le gagner sans le moindre risque. Il leur suffira de répondre non à toutes les questions du président. Et de ce non, personne n'aura le droit de leur demander compte : et en présence de cette négation obstinée, qu'on sent être le résultat d'un parti pris, que peut faire la majorité? Elle luttera un jour, deux jours. Mais mettez-vous à la place d'un malheureux petit commerçant enlevé à ses affaires, les sentant péricliter en son absence, séparé de sa famille depuis six mois, vivant dans une claustration absolue et n'ayant qu'un mot à dire pour faire cesser tout cela. Il lui faudrait plus que de la vertu, il

1 La chose s'est passée dans le comté de M'Lean (Dakota). Le pendu s'appelait James O'Xeil.

lui faudrait de l'héroïsme pour aller jusqu'au bout. Encore si par ce non, que sollicitent tant de considérations, il devait faire condamner un innocent, il résisterait peut-être : mais il s'agit simplement d'acquitter un coupable, et le non est bien vite dit.

Beaucoup de gens trouvent que nous n'avons pas assez de jurys en France, et que l'institution devrait être considérablement développée.

J'en arrive maintenant à la troisième des affaires dont je voulais parler. Elle est bien simple, ce n'est presque qu'un fait divers : mais elle ouvre encore un jour sur un côté curieux des mœurs américaines.

Depuis quelque temps, la police avait été prévenue que dans certains cafés on cherchait à frauder le fisc, en ne payant pas la patente très-élevée exigée des débitants de liqueurs alcooliques. On en vendait parfaitement, mais à des habitués sûrs, et en les décorant des noms de ces innombrables liqueurs rafraîchissantes chères aux Américains. L'établissement d'un nommé Ryan était particulièrement signalé comme étant dans ce cas. Deux agents en vêtements civils furent envoyés par leurs supérieurs pour tâcher de prendre Ryan en faute.

Le premier, laissant son compagnon à la porte, entra, et s'avançant vers le comptoir, fit une grimace significative à Ryan, en lui demandant un verre de * salsepareille » . Ryan , se doutant de quelque chose, lui donna réellement de la salsepareille. L'agent la flaira, fit une nouvelle grimace également significative, mais, celle-ci, de déconvenue, et se décida à sortir, poursuivi

par les huées des consommateurs et du cabarelier. Retrouvant son camarade à la porte, ils causèrent un instant ensemble, puis, probablement sur l'avis du camarade, il rentra. Les huées éclatèrent de plus belle. Ryan lui intima l'ordre de sortir. Quelques-uns disent qu'il y eut même une légère bousculade. En tout cas, l'agent, s'adossant à la porte, tira deux coups sur Ryan et le tua roide.

Voilà les faits. Ils témoignent d'abord de la brutalité inouïe avec laquelle les agents de la police new-yorkaise font leur service. Ce sont des gaillards de taille colossale, vêtus d'une tunique boutonnée militairement, une médaille à la boutonnière, un petit chapeau assez singulier sur la tête, et à la main le fameux bàlon traditionnel. Je dois dire que je les trouve parfaitement bien tenus. Mais j'ai rencontré ce matin mon ami le Révérend, qui reste à New-York jusqu'à la réunion de son congrès de pasteurs épiscopaliens; j'ai peur qu'il n'y apporte un esprit légèrement aigri. Pour employer une expression plus expressive qu'élégante, il ne dérage pas. Aujourd'hui, notamment, il était dans un état d'exaspération tel, qu'il parlait d'en référer au Times et au consul britannique. Chacun sait qu'un Anglais qui n'a pas écrit au moins une fois dans sa vie une lettre au Times, signée « Viator » ou « A ratepayer » , est un Anglais incomplet. Dans l'espèce, du reste, l'indignation de mon Révérend était bien un peu justifiée. Il paraît que, se promenant vers midi dans Broadway, il avait vu tout à coup un monsieur, à côté de lui, devenir très-rouge, battre l'air de ses mains et tomber comme une masse. Il s'agissait

d'un coup de soleil. Ils sont très-communs en ce moment, et plusieurs personnes en meurent chaque jour. Une foule très-sympathique se forma aussitôt. Ln policeman survint. Le Révérend, qui s'était précipité un des premiers, lui fit remarquer que tous ces gens qui se pressaient autour du malade empêchaient d'ahord de le relever, ensuite l'air de circuler autour de lui. Le policeman parut tout à fait goûter l'idée, ce qui flatta mon Révérend. Mais ce qu'il apprécia moins, c'est la manière dont il la mit à exécution. Se reculant de cinq ou six pas, l'agent se précipita, sans dire gare, dans le rassemblement, tapant à droite et à gauche avec le manche de son bâton, bourrant ceux qui ne détalaient pas assez vite, faisant le vide avec une telle énergie autour du malade, qu'en un clin d'œil il n'y avait plus personne à dix pas à la ronde. Dans la bagarre, le Révérend avait attrapé dans les reins une formidable bourrade, dont il souffrait encore.

Tout cela prouve simplement une grande brutalité de la part des agents. Mais la question mérite d'être examinée sous un autre point de vue : celte recherche des débits clandestins n'est pas, comme on pourrait le croire, une simple mesure de protection pour le fisc. Les patentes exorbitantes exigées n'ont que trèsaccessoirement pour but de lui procurer des ressources. Ce qu'on cherche, c'est d'empêcher la consommation des alcools, et, pour cela, il y a tout un arsenal de lois que nos populations françaises ne supporteraient pas un instant. Dans certains Etats, le Maine par exemple, l'introduction seule sur le territoire de l'Etat d'une boisson alcoolique, même pour usage personnel, est

qualifiée délit. Les pharmaciens seulement sont autorisés à en avoir, mais ne peuvent en vendre que sur ordonnance du médecin; et par boissons alcooliques on entend les boissons que nous considérons comme les plus inoffensives, le vin, la bière, même quelquefois le cidre. Sur bien des navires, les officiers eux-mêmes ne peuvent embarquer ni vins ni liqueurs.

Nous ne pouvons pas comprendre ces choses-là. Nous autres Français, — je parle des gens appartenant à une certaine classe de la société, — nous n'avons aucun mérite à ne pas nous enivrer : une bouteille d'eau-de-vie n'exerce aucune séduction sur nous. Il n'en est pas de même chez les Anglo-Saxons. Sur cent Anglais et même cent Anglaises que vous prendrez au hasard dans le salon le plus élégant, quatre-vingt-dixneuf ne s'enivrent pas, mais tous ont du mérite à ne pas le faire. Une mère française, en songeant aux dangers que court son fils étudiant, ou jeune officier, pensera tout de suite à la déesse Vénus; elle ne s'arrêtera pas un instant à l'idée que l'influence de Bacchus soit à craindre. La mère anglaise ne se préoccupera que de ce dernier écueil, et elle aura raison.

Peut-être, du reste, chez eux, l'ivrognerie est-elle moins répugnante, moins avilissante que chez nous. La race est plus forte et résiste mieux. En France, un jeune homme qui se griserait au buffet, après un bal, n'oserait plus se montrer dans le monde. La jeune fille anglaise qui voit un de ses compatriotes dans le même état ne lui en veut pas beaucoup. Poor fellow ! he was just a little bit elated! En tout cas, ce ne serait certainementpas cela qui l'empêcherait d'épouser

le coupable. Dans ces charmantes éludes que Dickens nous a laissées sous le nom de Pickwick papers, il a voulu faire de M. Pickwick un type éminemment sympathique, et il a réussi. Cependant il ne craint pas de le représenter souvent complètement ivre; un romancier français n'aurait jamais osé faire cela; son personnage aurait dégoûté tout de suite notre public. Une partie de cet admirable livre est consacrée à une étude très-complète de la vie des jeunes étudiants pauvres. Cela correspond à peu près aux Scènes de la vie de bohème. Les héros de Dickens sont constamment ivres-morts; il n'est question que de bouteilles de whisky et de bols de punch au lait qu'on vide à tout propos; en revanche, jamais la moindre allusion à Musette ou à Phémie teinturière, et je crois sincèrement qu'elles n'existent pas.

De cet élat de choses, il résulte que l'Anglais, mais surtout l'Américain, sentant que l'alcool est pour lui un danger, et un danger mortel, se considère comme en état de guerre avec lui, et, ayant conscience de sa faiblesse, est disposé à faire tous les sacrifices pour assurer la victoire. C'est pour cela que, collectivement, une assemblée américaine n'hésitera jamais à voter, dans ce sens, les mesures les plus vexatoires, les plus attentatoires à la liberté individuelle. Le salut public est la loi suprême; il est vrai que, s'étant séparés, les membres s'empressent de passer individuellement à l'ennemi. Je crois que c'est dans l'Illinois que la Chambre avait voté, avec grand fracas et à l'unanimité, la défense de servir des boissons alcooliques dans la buvette. Seulement, un bar-keeper ingénieux avait fait

percer le mur, et tous les membres venaient, à tour de rôle, le speaker en tête, s'appliquer les lèvres sur des tuyaux en caoutchouc qui leur apportaient du dehors la divine liqueur.

Ce sentiment est un de ceux qui font voir au véritable Américain avec une certaine terreur l'invasion allemande. Ils se rendent compte de tous les éléments d'ordre et de travail que leur apporte l'émigration de ce pays, mais ils savent aussi que pour rien au monde un Allemand ne consentira à être privé de ses chopes de lager béer, et que, partout où ils se sentent en force, il faut compter avec eux sous ce rapport. J'ai retrouvé déjà trôs-souvent l'expression de ce curieux sentiment.

Puisque j'en suis aux journaux américains, il faut parler de leur style; il est bien intéressant aussi à étudier. La langue anglaise est déjà l'une des plus concises qui existent. On n'a qu'à remarquer les avis aux voyageurs que, dans certaines gares du continent, les Compagnies font afficher en plusieurs langues. La même phrase en allemand prend cinq ou six lignes; en français, trois ou quatre, et en anglais, une ou deux. Les Américains trouvent moyen delà racourcir encore. Leurs néologismes donnent quelquefois, du reste, la chair de poule, tant ils sont énergiques. Par exemple, pour exprimer que deux trains se sont rencontrés et se sont broyés l'un contre l'autre, ils ont créé le verbe télescoper; on voit les cylindres d'une longue-vue rentrant les uns dans les autres. Ils ont aussi inventé un autre verbe, dont ils se servent à tout propos : c'est boom. En anglais, boom veut dire bout dehors, un do

ces mais légers qu'on pousse en dehors du navire. En Amérique, boom exprime une poussée subile, un affolement quelconque. Un Yankee dirait : le boom de l'Union générale. Des villes de l'Ouest, qui poussent comme des champignons au milieu du désert, on dit qu'elles booment. Ce qu'il y a de plus drôle, c'est que les Canadiens ont adopté ce verbe; ils le conjuguent. Dans leurs affiches, dans leurs journaux, rédigés en français, bien entendu, il revient à chaque instant. Un Canadien vous dira tranquillement : « Si j'avais su que telles actions boomassent comme cela, je ne les aurais pas vendues. »

Une autre école affecte, au contraire, d'employer des mots d'une prétention étonnante. Ceux-là parlent absolument comme les brigadiers de gendarmerie. Dans un des journaux que j'ai lus aujourd'hui, un rédacteur parle des « extrémités pédales » (pedal extremities) d'une jeune fille, au lieu de dire « ses pieds » . Un autre désigne un coiffeur sous le nom d'artiste tonsorial [tonsorial artist). Mon ami le général est un illustre adepte de celte école.

Il y a aussi un détail curieux à noter : c'est le trèsgrand nombre de mots français qui sont passés dans la langue usuelle. Une gare de chemin de fer est un dépôt, une route s'appelle route. Exemple, les Star-Routes. Quelquefois ils sont un peu anglicanisés, mais c'est toujours du français qu'ils viennent, et non de l'anglais. En Angleterre, les conducteurs des trains s'appellent guards; ici, conductors. A chaque instant, même dans des documents officiels, on trouve des mots et même des membres de phrases françaises en

italique. Tout cela est, du reste, dans la conversation, prononcé de telle façon qu'il nous est impossible de comprendre. Dépôt se prononce dipeau.

Il y a quelques années, les journaux américains ne vivaient que de personnalités. Leurs rédacteurs s'adressaient, surtout dans l'Ouest, les injures les plus abominables. Il en était, du reste, de cela comme des coups de pied que les pitres s'envoient les uns aux autres devant les baraques de la foire. Cela ne tirait pas à conséquence. Maintenant le ton a beaucoup gagné.

Les en-têtcs des faits divers sont de véritables chefsd'œuvre. Il paraît que, dans tous les grands journaux, il y a un spécialiste chargé de ce détail, et dont les talents sont payés au poids de l'or. Un journaliste anglais, M. Auguslus Sala, qui a publié dernièrement la très-amusante relation d'un voyage qu'il vient de faire en Amérique, a recueilli dans un journal de Chicago un de ces en-têtes, qui est une véritable trouvaille. Le voici : il s'agit d'un monsieur qu'on vient d'arrêter et qui est prévenu , non pas seulement de bigamie, mais de polygamie : dans ce pays-ci, on ne fait rien à demi.

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