LE JOUR DU JUGEMENT
Il me reste encore un point à noter : c'est la pat faite convenance avec laquelle sont traitées les questions religieuses. Les journaux ordinaires en parlent peu ; mais s'ils se trouvent amenés à aborder ces sujets, ils le font sans jamais montrer la moindre trace de ces sentiments haineux et bas qui se font jour si souvent chez nous. D'ordinaire ils s'abstiennent aussi de tout sujet graveleux. Cependant, sous ce rapport, ils sont inférieurs à la presse anglaise. On voit partout certains journaux illustrés qui publient des gravures auprès desquelles celles de la Vie parisienne et du Journal Amusant paraîtraient dignes de figurer dans la salle de dessin d'unpensionnat déjeunes filles. Il y a notamment une certaine Police Gazette qui est le type du genre.
Samedi. — Hier, nous avons été déjeuner à bord de la Provence, avec B..., qui nous avait invités pour nous faire faire connaissance avec quelques membres de la colonie française de New-York Nous avons trouvé en bien piteux état le beau navire que nous avions laissé si brillant. Il est abandonné aux longshoremen irlandais qui le déchargent. Sa cargaison qui s'accumule sur le wharf comprenait huit mille caisses de vin de Champagne. Chacune va payer à la douane 8 dollars de droits d'entrée, 40 francs pour douze bouteilles! Et les blés, et les salaisons, et les machines, et les outils américains qui arrivent chez nous presque en franchise ! Les économistes expliquent que le libre-échange étant une belle chose en soi, c'est la nation qui fait payer le moins les produits étrangers qui s'enrichit. Moi, je n'ai jamais pu comprendre ces finesses-là.
EN VISITE CHEZ l.'oX'CLE SAM. 85
Nous admirons do nouveau le beau wharf des transatlantiques, que nous avions à peine vu l'autre jour au milieu de la bagarre du débarquement. C'est un immense bâtiment en bois, de 200 mètres de long environ, construit sur pilotis, perpendiculairement à la rive, et de cliaque côté duquel viennent s'accoster les navires. Cliaque compagnie de navigation ou de ferry boats est obligée d'en avoir un comme cela. Je ne sais pas au juste leur nombre; mais toul le quai en est garni. Il doit bien y en avoir une centaine, au bas mot. C'est la ville qui en est propriétaire. Celui-ci lui rapporte 300,000 francs de location. Elle devrait bien en employer une parlie à mieux entretenir ses rues. Avant-hier au soir, quand nous sommes venus à terre, nous avons remarqué un malheureux cheval blanc, crevé, abandonné dans le ruisseau, tout près du quai. Ce matin, il y était encore : et il y a 30 degrés à l'ombre.
Deux charmantes jeunes filles ont déjeuné avec nous, à bord. L'une d'elles est la fiancée de B..., qui doit l'épouser dans quelques semaines. Elle est venue, accompagnée d'une de ses amies, pour présider la table. Ici, cela semble tout naturel. Le futur ménage nous avait promis de venir déjeuner avec nous aujourd'hui chez Delmonico, le Bignon de New-York. En sortant de l'hôtel ce malin, nous nous sommes donc acheminés, M... et moi, vers cet établissement, pour composer notre menu. Nous n'avions du restepas loin à aller, car il se trouve sur Madison-Square. C'est une immense maison fort belle et admirablement installée, tout à fait sur le modèle de nos grands res-
taurants français. Nous sommes reçus par le maître d'hôtel classique, avec son habit noir, sa figure en lame de couteau et ses longs favoris si bien portés dans le monde ministériel. Du plus loin qu'il nous aperçoit, il nous reconnaît pour Français, et, arrivant sur nous en brandissant sa serviette, d'un air aimable :
«Qu'est-ce qu'il faut servir à ces messieurs?» dit-il avec le plus pur accent parisien.
Nous discutons notre menu; puis nous donnons un coup d'œil à la carte des vins : enfin nous finissons par la phrase consacrée :
« Et vous nous donnerez un cabinet particulier, n'est-ce pas, garçon?
— Un cabinet particulier ! mais combien ces messieurs sont-ils donc?
— Quatre! nous vous l'avons déjà dit : une dame et trois messieurs! »
Le garçon leva les bras au ciel d'un air effaré : a Mais ces messieurs ne savent donc pas! Ici c'est défendu de servir quatre personnes en cabinet particulier : à cinq quelquefois, mais jamais au-dessous.
— Comment? Eh bien, pourquoi cela?
— Et les mœurs, monsieur! les mœurs! a dit le garçon d'un organe qui voulait être caverneux, mais qui n'arrivait qu'au fausset de Lassouche.
Puis, rejetant sa serviette sous son bras d'un geste régence et s'inclinant vers nous, de Tair d'un philosophe appréciant une civilisation inférieure :
a Tenez! voulez-vous que je vous dise, messieurs? les gens de ce pays-ci... des sauvages! messieurs, de vrais sauvages ! »
Un des Français avec lesquels nous avions déjeuné la veille entrait à ce moment. Croyant toujours à quelque mystification, nous lui demandons si l'on n'est pas en train de se « gausser » de nous. Il part d'un éclat de rire :
« Mais pas du tout! nous dit-il, rien n'est plus sérieux. Savez-vous ce qui est arrivé il y a quelques semaines à madame Z..., la femme du grand banquier, la belle-mère de votre compatriote M. de T... ? Dieu sait qu'elle est bien connue. Elle est installée à la campagne avec tout son monde et quelques invités. Une affaire la rappelle ici pour une demi-journée, avec son mari, son beau-frère et une ou deux autres personnes. On convient de déjeuner chez Delmonico, et l'on envoie commander le déjeuner pour cinq, en retenant un cabinet particulier.
aATheure dite, madame Z... arrive au bras de son mari. Notez qu'ils étaient parfaitement connus dans la maison : elle demande le cabinet retenu.
« — Pardon, dit le mailre d'hôtel, mais je ne vois que quatre personnes...
« — La cinquième est en retard, elle va arriver.
« — Très-bien, madame; si madame veut entrer, en attendant, dans la salle commune...
« — Mais non, conduisez-nous tout de suite au cabinet où nous devons déjeuner.
u — JYous sommes désolés, madame, mais c'est impossible. Les règlements sont formels, madame ! la maison serait fermée.
« — Par exemple , c'est trop fort ! faites venir M. Delmonico.
« M. Delmonico arrive. C'est la courtoisie faite restaurateur : mais il déclare qu'il lui est impossible de céder. Il courrait trop de risques. Cependant, à la fin, il propose une transaction. Devinez laquelle. Non, au fait, ne cherchez pas. Il s'offre lui-même pour remplacer le cinquième convive, qui n'arrivait toujours pas. Ma foi, on a trouvé la combinaison si drôle qu'on a accepté : et, celte fois-là encore, la morale de la ville de New-York n'a pas été outragée! Il parait, du reste, que If. Delmonico est très-aimable en société, et il a tenu à se payer à lui-même son propre écot. »
En présence d'un tel précédent il n'y avait plus qu'à s'incliner. Nous n'avons donc pas insisté, et nous nous sommes contentés de la salle publique, où nous étions du reste fort bien. Mais quel singulier pays! et comme, principes à part, un bon petit despotisme serait moins gênant que cette liberté-là! Seulement, pour être juste, il faut ajouter que, sans ceshabitudes qui nous semblent si étranges, les libres allures des jeunes filles américaines auraient peut-être bien des inconvénients.
Après avoir bu quelques verres de Champagne à la santé du futur ménage, nous nous sommes séparés, eux pour courir les magasins, nous, je veux dire M... et moi, pour aller rejoindre le docteur S .., qui a laissé chômer sa clientèle, aujourd'hui, pour se consacrer très-aimablement à nous et nous emmener aux courses de Coney Isiand. Ces courses sont organisées sous le patronage du Jockey-Club de New-York, et se donnent dans un hippodrome aménagé par lui sur une grande île, de l'autre côté de l'Hudson. Pour y aller, nous prenons le ferry boat, puis un chemin de fer qui, en
quelques minutes, nous mène à destination. Le président du Jockey-Club a bien voulu nous adresser une invitation, de sorte que c'est de la tribune des membres du comité, où est servi un magnifique lunch froid, que nous jouissons du spectacle.
Je sens qu'en historiographe consciencieux je devrais donner au lecteur bénévole qui a continué, jusqu'à présent, àlire cette véridique relation de notre odyssée, je sens, dis-je, que ce lecteur a droit de réclamer de moi, d'abord une description détaillée des courses que nous avons vues, ensuite des aperçus pleins de profondeur sur le sport aux Etats-Unis. Mais, conscient de mon infériorité, je le conjure de me dispenser de cette double tâche. Comme officier de marine, j'adore les chevaux : c'est une question de métier. L'allée des* Poteaux, quand je suis à Paris, n'a pas d'habitué plus fidèle que moi : mais je n'apprécie ces nobles quadrupèdes qu'autant qu'ils se montent ou qu'ils s'attellent. De tous les spectacles, les courses me sembleraient le plus assommant, s'il n'y avait pas les régates, qui, je crois, sont dignes de leur disputer le prix. Quand ma mauvaise étoile m'oblige à assister à l'un, il me semble toujours que c'est encore l'autre que je déteste le moins. Et puis, vraiment, je trouve que, sous prétexte d'améliorer la race chevaline, on détériore par trop la race humaine : je ne parle pas des jockeys, qui ont l'air d'avortons, mais qui sont, en réalité, beaucoup plus forts que la majorité des Turcs, ni des bons jeunes gens que cela amuse de se faire casser le cou, en montant des chevaux qui n'ont plus de jambes : je veux parler de cette abominable tourbe de bookmakers,
d'entraîneurs et de lads, au milieu desquels il faut se résigner à vivre quand on aime ce genre de divertissements.
Je me contenterai donc de parler très- sommairement des courses de Coney Island. Ce qui m'y a le plus frappé, c'est, d'abord, la beauté du site : l'hippodrome ayant été taillé dans un bois de chênes... les plus beaux arbres, réservés soigneusement, lui donnent tout à fait l'apparence d'un parc anglais; ensuite la belle installation des tribunes. Les chevaux ne m'ont pas semblé être bien extraordinaires; les jockeys, presque tous mulâtres ou nègres, étaient peut-être moins laids que leurs collègues d'Europe, mais montaient à coup sûr moins bien. Au départ, ils avaient absolument l'air de l'état-major d'une armée de singes. Le public n'était pas non plus ni bien nombreux, ni bien élégant. Malheureusement pour nous, dans cette saison , presque toutes les femmes sont aux bains de merde New-Port ; et puis, à dire vrai, malgré le bruit que quelques jeunes gens anglomanes font autour d'elles, je soupçonne les courses d'être moins populaires en Amérique qu'en Angleterre, et même qu'en France. En général, l'Américain aime très-peu le sport. Il chasse par spéculation ou par nécessité, mais bien rarement pour son plaisir, et ne monte guère à cheval que lorsqu'il ne peut pas faire autrement. Cependant, il y a un genre de courses qui sont vraiment nationales et pour lesquelles ils n'ont pas de rivaux, ce sont les courses au trot. Aussi ont-ils les trotteurs les plus vîtes qui existent au monde. On nous montre AI. Vanderbilt, très-entouré et très-félicité, p^rce qu'un attelage de deux trot-
teurs qui lui appartiennent vient de faire le mille plus rapidement qu'il n'avait jamais été fait auparavant.
II y a aussi un sport exclusivement américain, celuilà, car je ne crois pas qu'il ait jamais été pratiqué ailleurs, et qui doit être bien amusant. Je n'en parle malheureusement que par ouï-dire. Il paraît que dès que l'hiver a recouvert d'une couche de glace les lacs et les fleuves des Etats du Nord, on voit apparaître de tous côtés des ice-yachls. Un ice-yacht se compose essentiellement de deux pièces de bois, longues, l'une de quinze ou vingt mètres, l'autre de cinq ou six. Leurs quatre extrémités sont munies de patins en acier. Au centre s'élève un mât qui supporte un gréement complet de cotre, composé d'une immense brigantine et d'un foc. A l'extrémité arrière de la pièce de bois longitudinale est adapté un gouvernail formé d'une lame de tôle qui mord dans la glace, et qui permet de gouverner et d'évoluer absolument comme à bord d'un navire ordinaire. Quelquefois, au lieu d'être gréés en cotres, ces appareils ont une voilure de goélette. Les vitesses constatées sont prodigieuses. Dans les courses qui s'organisent, dès que l'hiver est bien établi, on a souvent fait soixante milles à l'heure : quatre-vingtquinze kilomètres. Il parait que lorsque la brise est bien ronde et que l'appareil navigue grand largue, il est quelquefois soulevé et avance par bonds successifs d'une énorme étendue.
Aujourd'hui, il y avait trente degrés de cbaleur à l'ombre. Il n'était donc pas question de ice-yachts. Mais pour nous consoler, nous avons pu admirer dans une tribune la célèbre madame Langtry, une des « beautés
professionnelles » de la petite cour dn prince de Galles, qui a quitté le monde, y compris If. Langtry, pour le théâtre. En Angleterre, elle a eu plutôt un succès de femme qu'un succès d'actrice. D'aucuns disent qu'elle n'a même jamais pu aller jusqu'au bout d'un rôle. Elle vient de faire ici une tournée qui a été très-fructueuse, au dire des innombrables « reporters » par lesquels le public est tenu tous les jours au courant de ses toilettes, du menu de ses repas et même de ses opinions politiques et religieuses.
Il est huit heures et demie quand nous rentrons pour dîner à l'hôtel. Mon ami le fonctionnaire de la salle à manger, je ne sais comment le désigner autrement, est à son poste et m'accueille, selon la coutume, d'une vigoureuse poignée de main. Puis il me débarrasse de ma canne et de mon chapeau.
a Eh bien, baron, me dit-il alors, je vous ai aperçu aux courses aujourd'hui; j'espère que vous vous y êtes amusé. J'ai cherché à vous rejoindre pour vous faire faire la connaissance de quelques notabilités, mais je n'ai pu y parvenir. Belles courses! n'est-ce pas? Vous n'avez sans doute rien de pareil en Europe! » (Nothing equal in Europe. I guess!)
Digne fonctionnaire ! j'avais peur de l'avoir un peu froissé! Hier matin, il arrive derrière ma chaise, à déjeuner : et puis, après m 'avoir affectueusement demandé de mes nouvelles, il me montre un grand vieillard qui déjeunait en famille à une table voisine.
« Le général Sherman! me dit-il; voulez-vous que je vous présente à lui? »
L'idée d'être présenté au héros de la guerre de se-
cession, au vainqueur d'Atlanta, parle maître d'hôtel, me souriait d'autant moins que j'avais précisément pour lui une lettre de recommandation. Je fis donc une réponse vague, puis, dans la soirée, ayant envoyé ma carte et la lettre, j'eus l'honneur d'être reçu par lui. Fatalité des choses humaines! Ce fut précisément mon ami qui m'introduisit.
Au bout du compte, je plaisante sur ces habitudes et j'ai tort. Au temps où nous sommes, il n'est pas de sot métier, il n'est que de sottes gens. Les Américains le comprennent, et ils ont raison. Un garçon de café parisien vous appelle au besoin mon prince, un instant avant l'heure du pourboire. Mais si ce pourboire ne le satisfait pas, ses expressions deviennentsouvent moins flatteuses.
Dans tous les cas, au premier jour d'émeute, il se fera un devoir, s'il l'ose, de vous témoigner les sentiments qu'il a pour vous. Ici, l'homme dont c'est pour le moment le métier de vous rendre les services les plus humbles, n'acceptera pas de pourboire : il n'aura aucune haine contre vous; mais, se considérant comme entièrement votre égal, il vous traite avec une familiarité qui n'exclut du reste nullement la courtoisie. Le système a ses avantages comme ses inconvénients. Seulement ces choses-là ne sont pas dans nos mœurs, et il s'écoulera encore du temps avant que, chez nous, des jeunes gens de bonne famille, instruits, étudiants en médecine ou on droit, se sentant la bourse trop légère pour s'offrir une saison de ville d'eaux, aillent s'y engager comme garçons dans les hôtels, et puis, leur service terminé et la vaisselle lavée, déposent
leurs tabliers et viennent au salon flirter et danser avec les jolies clientes. Il parait que cela se fait beaucoup, à Saratoga notamment; des petits romans s'y esquissent, on y entend des conversations dans le genre de celle-ci :
« Oh! Tom, vous osez encore me parler de votre amour; et ce malin à table vous m'avez servi un pilon et donné l'aile à Lizzie Plentydollar! Ne niez pas, je vous ai vu! Ah! que je suis malheureuse! »
A quoi Tom répond :
a Oh! Mabel! chère adorée! comment pouvez-vous dire des choses aussi dures à celui qui ne vit que pour vous! Je vous ai donné un pilon ! mais c'est parce que vous m'aviez dit que c'était votre morceau préféré. Demain vous aurez les deux ailes, et Lizzie n'aura que le cou! Et vos bottines, petite ingrate! vous ne m'en faites pas compliment, et cependant, ce matin, au petit jour, c'est moi qui, tout doucement, les ai prises à votre porte ; et quand je les ai remises, après avoir déposé un baiser sur les empeignes, elles brillaient comme des miroirs! Pensiez-vous seulement à moi, dites, Mabel? »
Il y aura là certainement des sujets de pièces à creuser pour les auteurs dramatiques du vingtième siècle, si, comme tout le fait supposer, nous continuons à nous américaniser.
Du reste, puisque nous parlons domestiques, je crois devoir signaler aux vieilles dames de province, qui aiment tant à se plaindre des leurs, que ce qu'elles endurent n'est que de la Saint-Jean, en comparaison des souffrances de leurs respectables sœurs, les ma-
trônes américaines. Puisse cette réflexion adoucir l'amertume de leurs pensées ! Les journaux annoncent aujourd'hui que, dans une ville de l'Ouest, nommée Minerva, les servantes, réunies en congrès, ont décidé de frapper d'un interdit absolu les maisons où on leur refuserait l'usage exclusif du salon un jour par semaine, to receive their friends (pour recevoirs leurs amis). Et dire que ces choses-là se passent dans un pays où les cuisinières n'ont pas de militaires à leur disposition! Il est vrai qu'il y a des pompiers.