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CHAPITRE III

Le catholicisme aux États-Unis. — Un écran acoustique. — La vie à New- York. — Les raisons pour lesquelles les Américains viennent en Europe. — L'elevated. — Coney Island. — Le capitaine Torpille. — Le théâtre. — L'art américain et l'art chinois. — Considérations sur l'esthétisme en général et sur M. Oscar IVyldc en particulier. — Hoffmann's Housc, — Les succès de M. Bouguereau en Amérique.

Dimanche 17. — On m'a beaucoup reproché, dans ces derniers temps, de n'aimer point les Américains et de dénigrer, de parti pris, leurs institutions. C'est une accusation contre laquelle je tiens absolument à protester.

J'ai connu un très-grand nombre d'Américains : quelques-uns de mes meilleurs amis appartiennent à leur nation. Ce que j'admire surtout chez eux, c'est cet esprit d'aventures et cette merveilleuse élasticité de l'àme qui fait que les plus grands malheurs ne les abattent jamais, et qui constitue la caractéristique de leur race. J'admire d'autant plus ces qualités chez eux qu'elles sont plus rares chez nous. Un Français, d'un certain âge, ruiné, ne fait plus que végéter. Un Américain essayera, au besoin, de dix carrières différentes et ne désespérera jamais du succès final. De cette différence dans le génie des deux peuples, il y a des exemples frappants, et qui ne sont pas à notre honneur.

En 1815, par exemple, deux ou frois centaines de mille hommes sont licenciés en France : les soldats ne se fondent dans le reste de la nation qu'avec une difficulté extrême. Quant aux officiers, il n'y en a pour ainsi dire pas qui parviennent, ou même qui cherchent à se créer une nouvelle carrière. L'immense majorité préfère végéter dans la misère, avec une demi-solde qui suffit à peine à les empêcher de mourir de faim, menant une vie de paresse, de débauches et de privations, et fournissant à Balzac ces types de soudards qu'il a personnifiés dans son Philippe Rigault.

Après la guerre de la sécession, plus d'un million d'hommes sont licenciés en même temps. Une moitié, ceux du Nord, reçoivent, il est vrai, quelques faveurs du gouvernement victorieux, mais les autres, les confédérés vaincus, n'ont d'autres ressources que de rentrer chez eux pour trouver leurs maisons brûlées, leurs usines saccagées et leurs terres incultes. Pour combler la mesure, le gouvernement est entre les mains d'une tourbe de nègres, grisés par leur nouvelle liberté, excités par les carpet-baggers du Nord, qui sont venus exploiter la situation et qui abreuvent d'humiliations leurs anciens maîtres. Peut-on imaginer une situation mieux faite pour exaspérer des hommes aussi fiers, et qui venaient de donner la mesure de leur valeur pendant cinq années d'une lutte héroïque ?

En quelques mois, cependant, tout s'est apaisé. Chacun est au travail. Le général Robert Lee, une des plus grandes figures des temps modernes, a donné l'exemple. Il a refusé l'offre d'une souscription nalio-

nale à laquelle ses vainqueurs eux-mêmes eussent été fiers de concourir, et gagne noblement sa vie comme chef d'institution! Tous les riches planteurs de la Louisiane et du Alaryland, élevés au milieu d'un luxe resté légendaire, ont pris bravement la pioche et cultivent eux-mêmes leurs champs de tabac. Leurs femmes, que nous voyions en France nous éblouir par leurs dépenses tapageuses, sont maintenant bien heureuses quand elles récoltent assez de maïs pour nourrir leurs enfants. Ceux-ci vont travailler dans les filatures de colon qui s'élèvent de tous les côtés, et l'on n'entend pas une récrimination. Je connais peu de choses plus belles, dans l'histoire, que cette altitude de tout un peuple.

Voilà ce que sont les hommes en Amérique. Mais, à côté des hommes, il y a les institutions, et il ne faut pas faire à ces institutions l'honneur de leur attribuer un pareil résultat. La race a des qualités qui lui sont propres, et, là comme chez nous, la forme républicaine a eu pour effet de diminuer les qualités et de faire ressortir les défauts. Les Américains eux-mêmes le reconnaissent. M. de Tocqueville le signalait déjà. La race de leurs hommes d'Etat va constamment en déclinant. Les compagnons de George Washington, élevés à l'école de la monarchie, n'ont jamais été égalés par ceux qui leur ont succédé. D'ailleurs, le même phénomène est bien sensible chez nous. Danton et Raoul Rigault étaient deux coquins, mais le premier était d'une autre envergure que le second.

Les institutions américaines sont, pour la plupart, la conclusion logique de la forme républicaine Monar-

chislc jusqu'aux moelles, j'ai la conviction absolue que la république est une forme de gouvernement bonne tout au plus pour de petits peuples pauvres, ou sortant à peine de l'état sauvage, mais qui ramène infailliblement à la barbarie ceux qui, civilisés déjà, ont eu le malheur de l'adopter. La Convention et la Commune se sont chargées de démontrer surabondamment la vériié de cette théorie, en ce qui concerne la France. Si, en Amérique, la république paraît avoir réussi aussi bien, cela tient à certaines conditions locales, notamment à l'absence de voisins et à la possibilité d'agrandissement indéfini qui a, jusqu'à présent, empêché la question sociale de se poser bien sérieusement. Mais le retour à la barbarie n'en est pas moins indiqué d'une manière sensible. La loi de Lynch est l'obligation qui incombe à chaque citoyen de se faire justice soi-même, par suite de l'impuissance des institutions qui devraient le protéger; et qu'est-ce qu'un pareil état de choses, sinon de la belle et bonne barbarie? Or la loi de Lynch devient tous les jours d'un usage plus fréquent. Dans un seul comté, il y a eu, à ma connaissance, une soixantaine d'exécutions de ce genre en moins de deux ans '.

Je ne suis donc pas, en principe, un admirateur enthousiaste des institutions américaines. Il en est une

1 On croit en France que les faits connus sous le nom de loi de Lynch ne se passent que dans quelques localités à moitié sauvages. C'est là une grave erreur. On peut presque dire qu'en matière d'exécution, la loi de Lynch est la règle. Il ne se passe guère de journée sans que les journaux en rapportent quelques cas isolés. Dans le Sud, notamment, on entend raconter, comme un fait tout à fait usuel, que les citoyens, ennuyés du nombre des

cependant que je trouve merveilleuse, c'est leur organisation religieuse : et il me semble, sauf meilleur avis, qu'étant donné cette civilisation moderne, l'état de choses qui existe là-bas, sous ce rapport, est l'idéal vers lequel on devrait tendre partout ailleurs.

Quand une religion nouvelle se produit, et cela arrive souvent, ou simplement quand les membres d'une religion déjà existante désirent fonder un nouveau centre de réunion, les intéressés se réunissent en un meeting : on élit un président provisoire, on nomme un conseil d'administration composé de sept ou huit membres, qui s'appelle board of trustées, et puis on dresse un procès-verbal de ces opérations, dans lequel est indiqué le nom de la nouvelle paroisse, les biens meubles et immeubles dont elle est dotée, la liste des paroissiens, et par le simple dépôt de ce document entre les mains d'un officier public, la paroisse est constituée et a acquis la personnalité civile.

A partir de ce moment, le board of trustées entre légalement en fonction : c'est lui qui nomme le ou les ministres du culte, règle loutes les questions d'intérêt et administre, en un mot, dans toute la plénitude de sa liberté. Tous les ans, il rend ses comptes à une

criminels qui encombraient la geôle, s'y sont transportés et les ont tous pendus. Jamais il n'y a de poursuites.

Mars 1885. — Une histoire de ce genre vient d'arriver dans le Montana : Un certain Con Alurphy parcourait le pays; à la tèle d'une bande nombreuse de voleurs de chevaux. Les fermiers se sont mis à sa poursuite. Murphy, réfugié dans une île du Missouri, y fit une défense acharnée. Cinquante de ses hommes ont été pris et pendus sans autre forme de procès.

assemblée générale des paroissiens, qui procède à une nouvelle élection de ses membres.

Dans toute cette organisation, il y a des détails bien curieux. Ainsi, chaque année, la liste des paroissiens, de la congrégation, comme on appelle cet ensemble, doit être dressée à nouveau avant l'assemblée générale. Chacun a le droit, à ce moment, de faire effacer son nom : mais si on ne le fait pas, on est engagé, par toutes les décisions que prend l'assemblée, pour la durée de l'exercice suivant. Il arrive souvent que, pour subvenir aux besoins du culte, ces assemblées votent des cotisations obligatoires qui sont de véritables taxes, dont la rentrée peut être poursuivie par toutes les voies de droit. Certains Etats mettent même leurs collecteurs d'impôts à la disposition des boards qf trustées qui en font la demande; et, quand le cas se présente, ces collecteurs perçoivent ces fonds, comme nos percepteurs qui touchent les impositions communales en même temps que celles de l'Etat. Les catholiques se sont toujours refusés à user de ce moyen ; mais bien d'autres confessions l'emploient.

Le gouvernement, et par gouvernement je veux dire les Etats, car ces lois ne sont pas fédérales, et chaque Etat est régi par une législation spéciale, le gouvernement, dis-je, ne se désintéresse pas cependant d'une façon absolue du droit de surveillance. Presque partout des dispositions spéciales sont édictées, afin d'empêcher le développement exagéré de ce que nous appellerions les biens de mainmorte. Mais combien est bienveillant l'esprit dans lequel elles ont été rédigées!

Dans l'Etat de New- York, par exemple, une paroisse

peut posséder un revenu de 6,000 dollars (30, 000 fr.), si elle est dans l'enceinte de la ville; de 3,000, si elle est dans la campagne. De plus, on ne fait entrer en ligne de comple, pour l'évaluation de ce revenu, que le produit des immeubles ou des capitaux placés. L'église, la cure, l'école, sont considérées comme improductives. On ne compte pas davantage les aumônes ou cotisations des fidèles, ni même le produit de la location des bancs, qui atteint quelquefois une valeur énorme. En Californie, chaque paroisse est autorisée à posséder jusqu'à 20,000 dollars (100, 000 fr.) de rente. Dans l'Illinois, celte somme n'est pas fixée, mais les églises ou congrégations ne peuvent posséder qu'une certaine quantité de terres. En revanche, celles-ci sont dégrevées d'impôts. Dans l'Ohio, on a imposé aux Compagnies qui ont fondé toutes les villes l'obligation de réserver certains terrains à bâtir. Des trustées spéciaux administrent ces propriétés, dont les revenus sont partagés entre toutes les églises qui se fondent dans la ville.

Cette organisation, qui convenait admirablement aux diverses communions protestantes, avait un inconvénient très-grave pour les catholiques, pour lesquels l'unité administrative religieuse est moins la paroisse que le diocèse. Cependant les premiers évêques s'en contentèrent ; mais, au bout de peu de temps, il se produisit de tous les côtés des faits d'une extrême gravité. Quand les rapports entre l'évêché, le curé et le board of trustées étaient bons, tout allait pour le mieux. Mais des froissements se produisaient quelquefois. Certains boards qf trustées se refusaient à admettre les

curés désignés par l'évêque; en d'autres circonstances, des curés interdits, s'appuyant sur un board favorable, émirent la prétention de continuer l'exercice du culte. A ces difficultés d'ordre intérieur vint se joindre tout à coup, vers 1850, une sorte de persécution organisée par un parti moitié politique, moitié religieux, qui portait le nom bizarre de Ttnow nothing, et qui avait acquis une très-grande influence, en effrayant les Américains de naissance des progrès de l'émigration. Les catholiques étaient attaqués indirectement. On leur reprochait d'être soumis à une organisation religieuse dont les chefs résidaient à l'étranger.

Ils résistèrent énergiquement et ne tardèrent pas à triompher. Il est même à remarquer que c'est la première et dernière fois qu'ils ont agi en masse comme parti politique. Le clergé, n'ayant jamais été traité en ennemi par aucun des deux grands partis qui combattent l'un contre l'autre, a toujours pu se désintéresser des luttes politiques. D'ailleurs, une circonstance particulière lui imposait celte attitude. Les populations catholiques, aux Etats-Unis, sont principalement d'origine irlandaise ou allemande. Or tous les Allemands sont républicains, et tous les Irlandais, sans que personne ait jamais su pourquoi, sont démocrates.

C'est en 1863 seulement que, toutes les résistances cessant, nos coreligionnaires ont pu obtenir des lois spéciales réglant définitivement leur organisation. La paroisse, chez eux, constitue bien encore une personne légale, maîtresse absolue de ses biens; mais chaque board of trustées, au lieu d'être nommé par les paroissiens, est formé : 1° de l'évêque, président de droit;

2° d'un grand vicaire désigné par lui; 3° du curé également nommé par lui et toujours révocable, car l'inamovibilité n'existe pas1; A" de deux laïques nommés par les trois premiers membres. Dans un ou deux Etats, la Californie notamment, l'évècliô peut aussi être érigé en personne civile, mais alors les comptes de l'évêque devront être soumis au juge du district; enfin, dans beaucoup d'États, on a fait encore d'autres lois spéciales pour les catholiques, qui, bien qu'empreintes d'une certaine méfiance, sont trop raisonnables pour qu'on songe à s'en plaindre. Ainsi, à New- York, une personne qui meurt en laissant un conjoint ou des enfants, ne peut consacrer que la moitié de sa fortune à des fondations pieuses. Une autre disposition a pour but d'empêcher les captations. Une donation n'est valable que lorsque le testament qui la constitue est daté d'au moins deux mois avant la mort du testateur. J'achevais de parcourir une foule de brochures et de rapports traitant de ces matières, qu'un ami obligeant m'avait prêtés hier, quand AI... est venu me prendre pour aller à la messe. L'hôtel a, aujourd'hui dimanche, une physionomie toute spéciale. Dans le hall, le bureau du télégraphe elle bai' sont fermés : mais les consommateurs ne sont pas pour cela privés de leurs drinekt favoris. Ils en sont quittes pour les faire monter dans leurs chambres : de nombreux garçons circulent dans les corridors, portant sur des plateaux les cock tails qui doivent consoler les victimes de l'austérité puri-

1 Ceci était vrai au moment où ces lignes ont été écrites : mais un concile, réuni à Baltimore en octobre dernier, a décidé qu'à l'avenir un curé sur dix serait inamovible.

taine. Du reste, celle austérité me semble assez tempérée. Dans les rues, la circulation est certainement moins grande que les autres jours, mais la différence est bien moins sensible qu'en Angleterre. Nous allons à la cathédrale catholique delà cinquantième rue. C'est un magnifique édifice gothique, en marbre blanc. Les deux tours du portail ne sont pas encore tout à fait achevées, bien qu'on ait déjà dépensé quelque chose comme 10 millions de francs, loujours d'après mes brochures. Elles ajoutent que la plus grande partie de cette somme est le produit de souscriptions recueillies sou à sou parmi de pauvres femmes irlandaises. Quand le terrain a été acquis par l'archevêque, il n'avait presque aucune valeur : maintenant c'est le quartier le plus élégant. Derrière l'église se trouve l'évêché.

Au moment où nous entrons, la grand'messe va commencer. En nous voyant hésiter un peu, un jeune homme très-bien mis, la boutonnière ornée d'un insigne, se détache d'un groupe qui stationne près de la porte, vient nous demander si nous sommes étrangers, et, sur notre réponse affirmative, nous conduit à un pew vacant, dont il nous ouvre la porte. J'aime beaucoup cet usage hospitalier que j'ai déjà observé dans quelques églises catholiques en Angleterre.

La musique est remarquablement bonne : il y a surlout deux ou trois solistes qui chantent admirablement. Il parait, du reste, que la maîtrise de la cathédrale catholique est renommée. Elle ne se compose cependant que d'amateurs. Au prône, un prêtre monte en chaire et, après les annonces d'usage, prêche pendant un quart d'heure environ. La voix est bonne,

mais le geste est un peu forcé, et puis il a cet accent affecté et chantant qu'ont tous les prédicateurs anglais, et qui nous fait toujours un effet désagréable, à nous autres Français. Je suis frappé de la netteté avec laquelle je perçois ses moindres paroles, quoique je sois assez loin delà chaire. Je finis par découvrir qu'il a derrière lui un écran acoustique, très-habilement dissimulé par des peintures et des ornements. La tète de l'orateur se trouve juste au foyer. Le résultat est vraiment extraordinaire : je m'étonne qu'on n'installe pas de semblables appareils dans nos églises, dont l'acoustique est généralement si mauvaise.

En sortant, nous allons déjeuner chez madame M... Sur notre demande, son frère nous fait visiter la maison. Ici, comme en Angleterre, elles se ressemblent toutes, à tel point qu'il est souvent très-difficile de les distinguer l'une de l'autre dans la même rue. Elles ont même, à de très-rares exceptions près, les mêmes dimensions, vingt-cinq pieds de façade sur cent soixante de profondeur. Un escalier extérieur en pierre brune, de huit ou dix marches, à rampes sculptées, conduit à une porte de chêne verni, qui ouvre sur un vestibule assez étroit. A gauche, un petit salon, généralement muni d'un grand bow window; derrière, la salle à manger. Aux étages supérieurs, un salon sur le devant et six ou sept grandes chambres, presque toutes pourvues d'un cabinet de bain ou de toilette. Les cuisines et offices sont au-dessous, se prolongeant, en sous-sol, dans toute la longueur du trottoir delà rue. On y accède par une porte placée sous l'escalier d'entrée.

Tout cela est agencé et machiné d'une manière ex-

traordinaire. Il y a un petit ascenseur pour monter les malles à tous les étages, de l'eau partout; dans beaucoup de maisons, parait-il, on a dans chaque chambre un robinet d'eau chaude qui est fournie par une usine centrale. Il y a des becs de gaz dans tous les coins; les cheminées aussi sont chauffées au gaz. A la tête des lits, un petit tableau électrique tout hérissé de boutons. L'un sert, en cas de vol, à appeler la police; un autre, les pompiers, en cas d'incendie; un troisième aboutit au bureau d'une agence de commissionnaires; quelquefois, un quatrième va chez le médecin de la famille. On devine qu'on cherche, avant tout, à éviter de l'ouvrage aux domestiques, ou plutôt à se passer, autant que possible, de domestiques. Ceux-ci, surtout les hommes, sont d'ailleurs très -difficiles à trouver. Un cocher se paye 5 ou 600 francs par mois, et, s'il est Américain, il tiendra absolument à garder des moustaches en livrée. Par le fait, le service est presque entièrement fait par des femmes, irlandaises ou suédoises, le plus souvent. Cette maison, qui est habitée par quatre ou cinq personnes, dont deux dames, fonctionne seulement avec deux femmes. En France, il faudrait au moins six ou sept domestiques. Tout cela est assurément très -confortable, trèsluxueux même, car il y a partout de superbes objets d'art rapportés d'Europe : mais ce sont un luxe et un confort d'hôtel qui nous étonnent un peu et auxquels, il me semble, nous nous habituerions difficilement. La vérité est qu'à New-York, comme, du reste, dans les autres villes de l'Amérique, on semble s'être attaché à rendre, surtout au moyen des droits protecteurs, la

vie horriblement chère à ceux qui veulent avoir le moindre luxe.

Dans ce quartier-ci, Madis on- Avenue, le terrain vaut de 2 à 3,000 francs le mètre carré. C'est un peu plus du double de ce qu'il coûte aux Champs-Elysées. Une maison comme celle que nous visitons représente un loyer de 20 à 25,000 francs. Un propriétaire parisien ne pourrait pas espérer en tirer plus de 10,000. Tout est à proportion. Une paire de gants coûte 11 ou 12 francs. Un bon tailleur fait payer un habit noir 5 ou 600 francs. Quand une femme va essayer des chapeaux, tous ceux qu'on lui présente viennent de la rue de la Paix, et ont payé un droit de 100 à 110 francs. Ajoutez le prix de Paris, les bénéfices de la modiste américaine, et figurez-vous les notes qui arrivent chez un mari yankee dont la femme a des prétentions à l'élégance. Les souliers de soirée viennent aussi de Paris. Ils payent 40 francs d'entrée. On ne peut avoir une bouteille de Champagne à moins de 15 ou 20 francs, et bien des gens là-bas en boivent constamment La course d'un fiacre se paye 10 francs, si c'est un coupé; 15 pour un landau.

En revanche, les vivres ordinaires sont à bon marché. Le bœuf coûte de 8 à 12 sous la livre; le mouton, de 9 à 15 : le premier est bon, le second fort médiocre. Les légumes sont assez chers. Alais, ensonrme, un ouvrier ou un petit employé dont la femme fait le ménage dépense moins qu'en France pour sa nourriture. Il faut ajouter que, sur ce chapitre, il est moins difficile, et que ses vêtements et son logement lui coûteront beaucoup plus cher.

Les politiciens américains sont très-fiers de ce résultat, qui est en grande partie voulu. « Il n'y a aucun inconvénient, disent-ils, à rendre le luxe aussi cher que possible, puisque le luxe ne se compose, en somme, que de superfluités. a II est certain qu'on peut débiter sur ce thème bon nombre de phrases qui feront toujours un certain effet sur les électeurs. Un paysan limousin, qui tire pour 1,500 francs de truffes d'un hectare de pierrailles où rien ne pousserait, trouve peut-èlre que le luxe a bien quelques bons côtés pour lui. Le principe peut èlre juste jusqu'à un certain point, mais il ne me parait pas prouvé qu'il ne résulte pas pour les Américains eux-mêmes quelquss inconvénients de l'exagération avec laquelle il est appliqué. D'abord il faut remarquer qu'en ce qui concerne New-York, ces prix ridicules ne profitent qu'aux intermédiaires et au fisc, qui n'en a pas besoin; car les impôts donnent de tels produits, et les dépenses, malgré tous les gaspillages, sont tellement minimes, que la dette sera bientôt éteinte et qu'on ne sait plus que faire de l'argent. Les salaires sont très-peu supérieurs à ceux de Paris : un terrassier gagne 5 francs à 7 fr. 50 par jour; un plombier, de 10 à 12 fr. 50, et les chômages ne sont pas rares.

Ensuite on n'empêchera jamais un homme qui a de la fortune d'entourer sa famille et de s'entourer luimême d'un certain luxe. Si la réalisation de ce désir, assurément bien légitime, est par trop onéreuse, il pourra très-bien arriver qu'il se transporte dans un autre pays. En faisant payer cent francs à une femme le droit de faire venir un chapeau de chez madame Yirot, et

quarante celui de porter à ses pieds les chefs-d'œuvre de M. Ferry, vous finirez par lui inspirer la pensée qu'il serait, en fin de compte, plus économique et certainement plus agréable d'aller les choisir et les porter elle-même en France. Beaucoup des Américains qui viennent vivre en Europe, chez nous principalement, y viennent, chassés qu'ils sont de leur pays natal par la cherté de la vie. On peut facilement se rendre compte de ce que coûte à l'Amérique le départ de ces gens. Il y en a de 15 à 20,000. En prenant le chiffre de 18,000, et admettant que chacun dépense 10,000 francs en moyenne, ce qui n'a rien d'exagéré puisqu'il s'agit uniquement de gens riches, c'est 180 millions qui sont perdus chaque année pour les ouvriers américains et gagnés par les nôtres1.

Cette tendance à l'émigration qui se manifeste chez les classes riches est plus sensible en Amérique qu'ailleurs, mais elle n'est cependant pas absolument spéciale à ce pays, car elle n'est que le résultat de l'évolution démocratique qui se produit partout dans le choix du personnel gouvernemental. La fortune sans obligations, sinon matérielles, du moins morales, est un produit de notre époque. Autrefois la richesse ne

1 Ces chiffres sont manifestement, du reste, fort au-dessous de la vérité. Un seul Américain, bien connu à Paris, qu'il vient de quitter pour aller s'établir à Rome , tirait de ses mines environ 50 millions par an. On estimait la succession de M. Vanderbilt à 1 milliard. Par un phénomène assez étrange, la fortune publique a une tendance telle à se concentrer entre quelques mains, que des hommes d'Etat américains prétendent qu'un jour ou l'autre le Congrès cherchera à prendre des mesures de nature à la neutraliser. Je ne sais trop ce qu'ils pourront faire.

se comprenait guère sans l'exercice de certaines fonctions publiques , locales et gratuites le plus souvent : les unes servant à rehausser l'autre. C'est la conservation de ces anciens usages qui retient si longtemps dans ses terres l'aristocratie anglaise. Partout où ils se perdent, les campagnes sont abandonnées peu à peu par les gens riches. C'est un mouvement qui s'accentue tous les jours chez nous. A l'exception d'une petite zone aux environs de Paris, il ne se construit plus de châteaux, et les anciens se vident peu à peu ou ne sont plus habités que très-peu de semaines par an. Quand on vend une terre, l'habitation se donne toujours par-dessus le marché, quelle que soit son importance. On finit par se lasser de l'hostilité sourde qu'on sent autour de soi, excitée par les petites ambitions locales; de l'oisiveté qui en est la conséquence et du rôle de tète de Turc qu'on est appelé à jouer. .Les natures les plus patientes abandonnent la partie, et les gens riches finissent par se cantonner dans les villes. Il en résulte que la séparation des classes n'a jamais été aussi grande qu'elle l'est à présent.

Aux Etat-Unis, jamais, au grand jamais, une personne riche ne songe à vivre à la campagne. La vie de château y serait d'ailleurs impossible. L'organisation municipale s'y oppose absolument. En France, surtout depuis la suppression de l'adjonction des plus fort imposés, un châtelain est souvent suffisamment victime parun conseil municipal hostile; mais, en Amérique, on ne sait où les choses pourraient en venir. Le malheureux serait absolument taillable et corvéable à volonté, car les communes n'y sont pas, comme chez

nous, en tutelle. Les comtés, comme les tow?iships, jouissent dune liberté absolue en matière d'impôt, tant pour la quotité que pour le mode de répartition, à moins cependant de dispositions contraires dans la charte constiutive ; et les abus qui en résultent dépassent l'imagination. Des associations de malfaiteurs se forment fréquemment dans le but d'exploiter cette source lucrative de bénéfices. On s'empare du pouvoir d'une manière quelconque, on vote des impôts ou des emprunts, dont on se partage le produit, et puis on disparaît pour aller recommencer ailleurs la même opération. La ville de New-York elle-même a été pendant quelque temps entre les mains d'une bande de ce genre. On a évalué à 100 ou 150 millions de dollars les sommes partagées par les différents complices, par le ring, selon l'expression consacrée. A New-Jersey, la valeur totale des propriétés particulières est inférieure au montant des dettes municipales. Les faits qui sont signalés tous les jours sont si graves que le Congrès a déjà été plusieurs fois saisi de lois ayant pour but d'établir, pour les élections municipales, un cens assez élevé. Jusqu'à présent on n'a pas osé aller jusque-là, mais on a amendé, dans un sens restrictif des droits delà municipalité, les chartes constitutives de certaines villes.

Il résulte de tout cela qu'un Américain riche peut bien vivre dans un petit village comme industriel. Il tient ses ouvriers et, par eux, la municipalité ; car c'est encore une chose à noter que patrons et compagnies usent, là-bas, très-librement et très ouvertement de leur influence, au besoin même, de leur autorité,

en matière d'élection. Lachose va parfois jusqu'à l'abus, car les partis politiques sont constamment obligés d'engager avec les grandes compagnies, surtout avec celles des chemins de fer, des marchandages qui coûtent souvent cher au trésor ; mais personne ne songea trouver mauvais qu'un chef d'industrie mette àlaporte de son usine un ouvrier qui lui fait de l'opposition. Cela constitue même, pour le suffrage universel, un correctif d'une grande importance.

Mais un propriétaire qui voudrait simplement se retirer à la campagne, pour y vivre de ses rentes, trouverait bientôt la position intenable, car vouloir vivre en Amérique à l'état d'unité isolée, est une prétention à laquelle il faut bien vite renoncer, à moins d'avoir une fortune colossale : auquel cas on impose sa volonté à tous. Son arrivée serait tout de suite le signal d'une ligue de tous ses voisins, et sa fortune serait mise en coupe réglée, sous les prétextes les plus ingénieux, par les soins des petits politiciens faméliques de la localité. Les paysans du fameux roman de Balzac sont tenus en bride par un préfet, un procureur du roi et des gendarmes. Supposez-les absolument libres, et figurez-vous ce que deviendra la fortune du général Montcornet.

En Amérique, on aurait, il est vrai, la ressource de s'emparer des fonctions municipales au moyen de fortes sommes dépensées judicieusement : mais ces dignités ne tentent que ceux qui sont bien décidés à en tirer un bénéfice pécuniaire quelconque. Les mœurs politiques sont telles, que le premier journaliste venu se considère comme ayant le droit absolu de dire t ut ce qui lui passe par la tète, sur le compte des hommes

du parti opposé, sans se préoccuper, du reste, le moins du monde, de savoir jusqu'àquel point ses affirmations sont fondées1. Quand on est grassement payé pour s'entendre appeler, tous les matins, par les crieurs de journaux, « voleur », « assassin » ou « concussionnaire » , on peut à la rigueur en prendre son parti ; mais, quand on n'a pas besoin d'un argent aussi chèrement gagné, on fuit comme la peste des positions dont les agréments sont aussi contestables.

Beaucoup d'Américains restent par goût dans les affaires jusqu'à la fin, mais à ceux qui s'en retirent, il ne vient jamais à l'idée de briguer des fonctions publiques. Ils ne peuvent pas aller vivre à la campagne; le séjour à la ville, bien que les exposant moins à des tracasseries, n'est pas absolument sûr ; en tout cas, il est horriblement cher : un grand nombre s'empressent donc de mettre l'Océan entre leur pays et eux.

Dans les conditions d'existence qui leur sont faites par la force des choses, le sentiment de la patrie ne peut qu'aller en s'affaiblissant. Les mêmes causes produisent d'ailleurs les mêmes effets dans d'autres pays, constitués politiquement de la même façon. C'est ce qui explique que certains quartiers de Paris, de Rome et même de Londres sont presque entièrement ha-

1 Au moment où je recopie ces lignes, MAI. Blaine et Cleveiand se disputent la présidence des Etats-Unis. Les journaux républicains ont prouvé que M. Cleveland, le candidat démocrate, avait abandonné sa femme. A quoi les démocrates ont répondu en établissant péremptoirement que AI. Blaine n'avait jamais été marié avec la sienne. Ces assertions sont-elles fondées? C'est possible, mais peu probable. Il serait bien extraordinaire que leurs t cas i eussent autant d'analogie.

bités par des étrangers, vivant en Europe depuis des années, souvent même depuis plusieurs générations, et n'ayant pas plus le désir de retourner chez eux que celui d'adopter définitivement la nationalité des pays auxquels ils demandent l'hospitalité. Ils sont Boliviens, Péruviens, Américains de nom; mais, par le fait, ils sont citoyens du monde, adoptant, moitié par goût, moitié par force, la cynique devise que l'un des meurtriers de Charles Ier fit inscrire sur sa tombe, à Lausanne, je crois: Ubibene, ibi patria!

Autrefois, c'était celle des aventuriers et des déclassés. Ce qu'on appelle l'absentéisme ne s'observaitguère qu'en Irlande et était l'objet des vitupérations de tous les économistes, qui le signalaienteomme une calamité publique. Le fait s'est déjà bien généralisé. Au lieu d'être une toute petite exception, il deviendra la règle, si les classes riches, pourchassées par des démocraties envieuses qui ne veulent pas leur laisser la place à laquelle elles auraient incontestablement droit, finissent par constater qu'une vie errante et un gros portefeuille bondé de valeurs au porteur constituent seuls une assurance efficace contre les tracasseries et les exactions des gouvernements.

Jusqu'à présent, nous n'avons pas eu trop à nous plaindre de cet état de choses, du moins au point de vue matériel, puisque c'est surtout chez nous que ces pèlerins viennent dépenser leurs millions. Cependant il faut se rappeler que, depuis la fin de l'Empire, leur nombre tend à décroître, en France, pendant qu'il augmente ailleurs, et que ces hôtes sont, de leur nature, essentiellement nomades. Si. non contents des énor-

mes profits qui résultent pour notre industrie de leur séjour parmi nous, les étonnants gouvernants auxquels sont livrées nos destinées veulent les tracasser en leur demandant, par exemple, directement, par des impôts exagérés sur le luxe, l'argent qu'ils nous donnent si libéralement d'une manière indirecte, on ne tardera pas à les voir prendre leur volée vers des pays régis par des gouvernements plus experts dans l'art de plumer la poule sans la faire crier. Et ce jour-là, il ne serait pas impossible que quelques Français en vinssent à imiter leur genre de vie, ce qui n'a jamais eu lieu jusqu'à présent.

Lundi 18. — Aujourd'hui le temps est si beau, mais en même temps si chaud, que nous sommes convenus, M... et moi, d'aller passer l'après-midi et la soirée au Bougival de New-York, à Coney-Island. L'autre jour, nous sommes allés déjà dans ce lieu de délices, pour les courses ; mais ce soir, c'est vers l'autre extrémité de l'île que nous nous dirigeons. Le programme des divertissements que nous comptons nous offrir, comporte un bain de mer, suivi d'un dîner sur l'une de ces jetées [piers) qui jouent un si grand rôle dans la vie des Anglais en villégiature sur les côtes. Le capitaine D..., un officier d'artillerie français dont nous avons fait la connaissance à bord de la Provence, s'est joint à nous pour cette partie qu'il a déjà faite et dont il dit merveille.

Nous avons pris Y Elevated Railway pour nous rendre au wharf An bateau. C'est lapremière fois que nous nous en servons. Je dois dire que, comme moyen de transport, et étant donné les énormes distances qui se-

UXK STATION DE L BLEVATKD lUIlROAl). (•23e rue )

EN VISITE CHEZ L'ONCl.E SAM. 117

parent les différentsquartiers,onne peut rien imaginer de plus commode. La vogue extraordinaire dont il jouit s'explique parfaitement. On accède sur la voieau moyen d'escaliers doubles, abrités par des pavillons construits dans un style chinois du plus heureux effet ; les wagons, en disposition d'omnibus, sont admirablement propres, confortables et aérés; ils sont même luxueux : les arrêts sont suffisamment fréquents ; enfin, la vue dont on jouit, au passage des maisons, en plongeant de l'œil, par les fenêtres ouvertes, dans les appartements, donne lieu à des études de mœurs du plus haut intérêt, au moins pour les observateurs. Je nesais ce qu'en pensent les observés, mais mon cœur de propriétaire saigne quand je pense au sort de mes infortunés collègues, les propriétaires new-yorkais des maisons le long desquelles nous passons ; et comme la vue des malheurs d'autrui a toujours pour effet de nous apitoyer sur ceux qui nous menacent, j'adresse une fervente prière à saint Eloi, patron des métallurgistes et des ingénieurs, pour qu'il lui plaise d'éloigner de l'esprit des gens qui nous gouvernent l'idée d'adopter le même modèle pour le « métropolitain », dont on parle tant à Paris. Seulement, il est à craindre que sa qualité de saint ne lui nuise auprès des membres du conseil municipal auquel sont confiées nos destinées, et que, par suite, l'intervention de l'illustre conseiller et ami du grand roi Dagobert ne soit plus nuisible qu'utile.

La double voie de YElevated est, en effet, établie sur une charpente en fer, supportée par des piliers à la hauteur du premier étage. De chaque côté, elle n'est

guère séparée des maisons que par la largeur des trottoirs qui sont ainsi convertis en espèces de ruelles sombres. Quant à la chaussée, elle est dans un état de saleté et d'abandon qu'on se figure difficilement. YïElevated n'en est peut-être pas directement la cause, mais, cependant, il y est bien pour quelque chose par l'humidité qu'il maintient en empêchant la circulation de l'air. Il faut dire aussi que partout ici l'entretien des rues et des avenues laisse à désirer. Nous avons, ce matin, été témoins d'un spectacle que j'avais vu quelquefois dans les chemins de terre normands, mais jamais ailleurs. En bas de Broadway, la roue d'un camion s'est enfoncée dans une ornière, à ce point que les chevaux ne pouvaient plus l'en tirer. Le conducteur est tranquillement descendu de son siège, a pris un pic accroché sous sa voiture, a achevé de déchausser cinq ou six des pavés qui le gênaient, a dégagé sa roue et puis est reparti, heureux et fier de son petit travail, qu'un policeman avait considéré avec un certain intérêt. Les trois étages de l'immense Ferry boat sont bondés de promeneurs, qui vont, comme nous, respirer l'air frais de Coney-Island. Cette plage-là n'est pas un rendez-vous élégant. Le personnel qui s'y rend correspond à peu près à celui qui s'ébat, le dimanche, dans le bois de Meudon. Ce sont des boutiquiers aisés ou des employés qui vont faire respirer l'air frais de la mer à leurs familles. Ce qui nous frappe, nous autres Français, c'est la bonne tenue de tout ce monde et l'absence complète du personnel féminin interlope qui abonde tant dans nos fêtes de banlieue. Quand nous accostons à l'immense jetée couverte en fer, qui

sert à la fois de casino et de restaurant, tous se précipitent vers un bâtiment à trois étages contenant des milliers de cabines. L'instant d'après, nous les voyons ressortir vêtus des costumes de bain les plus invraisemblables et courir à la mer.

On a pu faire un code international du droit des gens. Il est bien sujet à quelques surprises et manque un peu de sanction, mais enfin il existe. On est aussi arrivé à un code international de signaux qui, celui-là, fonctionne à merveille; mais je crois qu'il faut renoncer à l'espoir de voir jamais codifiées les lois de la pudeur. Les points de vue sont trop différents. Il y a d'abord les Japonais qui, sur ce sujet, sont des nihilistes complets. Je passais un jour avec un missionnaire devant un grand bain public, à Yokohama, dans l'intérieur duquel on voyait, par la porte ouverte, une centaine de dames et autant de messieurs, rouges comme des homards cuits et vêtus à l'avant-dernière mode du paradis terrestre, s'ébaltant dans la vapeur d'eau chaude et venant, de temps en temps, toujours dans le même costume, respirer, jusque sur le trottoir, l'air frais de la rue, par groupes de cinq ou six.

k C'est l'usage du pays, me dit le P. X..., en haussant les épaules, de l'air philosophique d'un homme auquel de nombreux voyages ont appris à ne pas s'étonner de grand'chose.

— Mais y a-t-il quelqu'une de vos paroissiennes dans le nombre?

— C'est plus que probable.

— Eh bien, est-ce que vous ne leur faites pas quelques observations?

— Oh! j'y ai renoncé. Elles ne comprenaient pas. » Chez nous, je crois que la remarque est de If. Alphonse Karr, il y a une pudeur d'eau douce et une pudeur d'eau de mer : la première, beaucoup plus sévère que la seconde. A Trouville, les femmes les plus rigoristes n'hésitent pas à se baigner en public. Elles pousseraient des cris de pintade, à la seule idée d'en faire autant à Paris. En Angleterre, la pudeur prend une forme spéciale. 11 est absolument interdit de prononcer le mot de pantalon, mais il est très-permis d'aller dans le monde sans en porter; témoin les Ecossais. Les caleçons de bain y sont inconnus, et même, pour les femmes, les costumes ne sont que d'un usage restreint. Je me souviens d'avoir accosté, il y a quelques années, avec une baleinière, une petite plage cachée entre des rochers, non loin de Scarborough. A mon grand étonnement, je tombai sur une troupe de naïades qui prenaient leurs ébats dans l'eau, costumées comme les déesses de H. Bouguereau. Ma présence ne parut pas les déranger beaucoup. Les toilettes anglaises comportent aussi des décollelages tout à fait extraordinaires. J'en appelle aux souvenirs de tous ceux qui ont été dans le monde ou au théâtre, à Londres.

A ce qu'il nous a paru, les Américains semblent se rattacher à l'école anglaise. Le respectahle capitaine au long cours, surnommé le Père la Pudeur, qui a élé commis, par le conseil municipal de Trouville, à la surveillance de la plage à ce point de vue spécial, aurait sûrement une attaque d'apoplexie causée par l'indignation, s'il voyait s'étaler, dans ses domaines, les

costumes qu'on porte à Coney-Island. Il y en avait là qui

Par en bas si haut commençaient, Et par en haut si bas finissaient,

qu'ils auraient été dignes de figurer dans les illustrations de M. Grévin. Des petites filles de dix ou douze ans avaient un simple pantalon soutenu par deux bretelles. Leurs mamans étaient un peu plus vêtues, mais pas beaucoup. Ce qui nous parut original, c'est que plusieurs avaient conservé, pour se baigner, de longs bas de laine jaune. Peut-être leurs jarretières étaientelles ornées de la fière devise de leurs aïeules anglaises : Honni/ soit qui mal y pense! Toujours est-il que l'effet produit n'était pas heureux.

Sur la plage, plusieurs photographes ont établi leurs appareils et appellent les clients à grands cris. Ils semblent faire des affaires d'or. Des familles entières passent devant l'objectif, en costumes de bain. Il parait que c'est très à la mode en ce moment. A toutes les vitrines de photographes, on voit des jeunes gens qui se sont fait représenter en boxeurs, le buste nu. Nous avons même reconnu, dans le nombre, des figures de connaissance. En ce qui concerne les hommes, la beauté physique est bien plus commune chez les Anglo-Saxons que chez nous : et il est singulier de voir combien elle est appréciée. Ils ont conservé un peu sous ce rapport la tradition de la Grèce antique. Rien n'est amusant comme d'observer les soins que prend de sa personne un jeune officier anglais désireux de faire son petit effet. Du reste, à ce point de vue

spécial, il a raison. Une Française dit bien rarement d'un homme : * Il est beau! » et quand elle le dit, c'est presque toujours en mauvaise part. On pense instinctivement à un coiffeur. He is so handsome! est une expression qui revient, au contraire, à chaque instant dans la bouche d'une Anglaise ou d'une Américaine, et avec une signification toute différente.

Nous nous arrachons cependant à ce spectacle semiêdénique, pour aller dîner sur \e,pier, où nous faisons un exécrable dîner aux sons d'une musique enragée. Ce qui se consomme autour de nous de softshellcrabs, de clams et autres de ces menues friandises que les Napolitains appellent des frutti di mare, n'est pas croyable. Du reste, ici, comme dans les hôtels, on en est au régime des innombrables soucoupes servies toutes à la fois et rangées autour de votre assiette. Quel grand homme et quel profond moraliste que M. Brillât-Savarin, et comme il avait raison quand il formulait son fameux axiome : « Dis-moi ce que tu manges, et je te dirai ce que tu es! ■>■>

Quand on voit les Américains picorant dans tous les plats du bout de leur fourchette, accumulant sur leur assiette une masse hétérogène de victuailles les moins assorties, ayant recours aux condiments les plus extravagants pour assaisonner ces horribles pâtées qu'ils délayent après le repas, jamais pendant, de grands verres d'eau glacée, on devine une race inquiète et remuante, à laquelle son estomac ne laisse pas un instant de repos. Du Saint-Laurent au golfe du Mexique, et de l'Atlantique au Pacifique, la fâcheuse gastrite règne en souveraine absolue sur tout le continent

américain. Depuis leur naissance, femmes et hommes se bourrent de sucreries, et ne font jamais aucun exercice, à moins d'y être absolument obligés : aussi les dents sont des chefs-d'œuvre d'orfèvrerie, et leurs dentistes ont une telle expérience qu'ils inondent le monde entier de leurs élèves. Un Yankee de vingt ans n'a plus d'estomac, ou, du moins, ce qui lui reste de cet organe est si délabré qu'il est inutile d'en parler. Du reste, ils seraient doublés et chevillés en cuivre, qu'ils ne résisteraient pas aux cinq ou six repas avalés chaque jour, à la hâte, à n'importe quelle heure, aux carafes d'eau glacée absorbées incessamment; enfin à tous les aliments indigestes qu'ils ingèrent depuis leur naissance. Dans ce moment-ci, on sert partout, à tous les repas, des épis de maïs bouilli. On les prend tout chauds, à deux mains, et puis on ronge, à l'instar des écureuils. Quelques-uns les arrosent au préalable de mélasse! mais presque tous en avalent un ou deux avant chaque repas, comme apéritif.

Notre aimable compagnon D... voudrait nous faire rester jusqu'à minuit, pour assister à un feu d'artifice qui doit couronner la petite fête : mais, voyant que nous sommes décidés à revenir plus tôt, il renonce à ce projet, et nous partons ensemble, à neuf heures. Nous l'avons surnommé le capitaine Torpille, non à cause de l'exubérance de son caractère, qui est au contraire doux et amène au suprême degré, mais à cause de son goût désordonné pour l'étude de la poudre à canon et des substances fulminantes en général. Toute détonation l'attire : une explosion le charme : un cataclysme, comme celui de Krakatoa, a seul le

pouvoir de lui faire perdre, pendant quelques instants, sa bonne humeur habituelle. Il l'indigne, car il voit, dans un fait de ce genre, un empiétement des forces de la nature sur les attributions du corps des artilleurs et artificiers qui devraient être, en tous pays, chargés du soin d'organiser les éruptions, lorsqu'elles peuvent être nécessaires au bon fonctionnement de l'organisme terrestre.

Il a déjà parcouru une bonne partie du globe, toujours voyageant à ce point de vue spécial. L'Amérique, seule, avait jusqu'à présent échappé à ses investigations. Il l'avait bien traversée, l'année passée, de San-Francisco à New- York, en revenant du Japon, dont la pyrotechnie n'a plus de mystères pour lui , mais sans avoir le temps de s'y arrêter. Aussi cette année, aux premiers beaux jours, a-t-il sollicité du minisire l'autorisation de venir combler une aussi fâcheuse lacune, et c'est grâce à cette heureuse circonstance que n us nous sommes rencontrés. — On lui a donné une liste des poudreries dont il doit surprendre les secrets. Lès son arrivée, il voulait se précipiter à la recherche de la première. Mais, le soir même de notre débarquement, en ouvrant un journal, j'y vis, aux faits divers, la terrible nouvelle que voici :

IMMEXSE DÉSASTRE

300 OUVRIERS SAUTÉS EX l'AIR

les morceaux en sont retombés a 3 .milles ue distance Earthquake-Citv n'EXISTE plus!!!

D... pâlit en m'écoutant. Earthquake-City était précisément la première des poudreries qu'il devait visiter. Elle avait sauté, et il n'était pas là! L'article

continuait en disant qu'il n'y avait plus qu'un immense cratère à la place où elle était bâtie. Pendant quelques heures, D... a été inconsolable. Il finit cependant, sur nos instantes prières, par consentir à rester avec nous le temps qu'il aurait dû consacrer à la visite de cette infortunée city . Hais, après-demain, il doit partir pour aller voir le numéro 2. Celle-là s'appelle Thunderbolt gulch! Il parait que d'ordinaire, dans cet heureux pays, les poudreries sautent tous les trois ans : or celle-ci fonctionne depuis trente-sept mois; il n'y a donc pas de temps à perdre.

Mardi 19. — C'est demain que nous disons adieu à la Cité Impériale et que nous partons pour Chicago, la Cité des Prairies. Ces deux expressions reviennent constamment dans la conversation des Américains, qui adorent le style noble. C'est une manie républicaine qui a eu sa vogue en France. Comme nous devons ensuite nous enfoncer dans le Far-West, nous complétons nos derniers préparatifs en allant acheter les revolvers et carabines Winchester qui doivent nous servir là-bas de porte-respect. Il parait qu'à partir de Chicago, il n'est pas comme il faut de paraîlre dans la rue sans une ceinture de cuir fauve garnie dune multitude de petits cylindres servant de cartouchières et de trois étuis, deux pour les revolvers et un pour le bowie-knife. D'autres préfèrent porter ces instruments dans des poches spéciales, dites pislol pocketSj dont sont munis, par derrière, tous les pantalons américains; mais cette dernière mode est considérée comme moins élégante.

Au fond, j'imagine que tout cet arsenal ne nous sera pas bien utile. D'ailleurs, j'ai toujours eu une chance particulière, en ce sens que les aventures dramatiques ont l'air de s'éloigner de moi. D'autres sont plus heureux. Un de nos amis, le baron de la G..., qui arrive d'un voyage à travers la prairie du Wyoming, en a eu une d'un beau calibre. Il avait avec lui quatre hommes et un secrétaire canadien. Une belle nuit, en plein désert, les quatre hommes l'ont abandonné, en volant les attelages. Heureusement, le Canadien, qui se méfiait du coup, put sauver du désastre deux chevaux de selle. Au petit jour, ces messieurs se sont mis à la poursuite des fuyards, les ont surpris pendant qu'ils faisaient reposer les animaux, en ont tué deux, blessé un troisième, et ont repris possession non-seulement des chevaux volés, mais encore de ceux des voleurs '.

1 L'épilogue de l'histoire a été assez drôle. Quatre jours après, la G... arrive au fort Al... Il avait heureusement une lettre de recommandation du général Sherman pour le commandant, auquel il raconta son histoire : « Mon cher monsieur, lui dit celui-ci, si je croyais un mot de ce que vous me dites, je devrais vous faire arrêter, et vous resteriez je ne sais combien de temps en prison avant d'être jugé ; mais je vois ce que c'est. Vous avez été attaqué par les Indiens! Vos hommes auront été tués dans la bagarre; quant à vous, vous êtes la victime d'une hallucination, très-commune dans ce pays. On est attaqué, on se défend, il semble bien qu'on a eu affaire à des blancs, mais plus tard, en y réfléchissant, on se rappelle que c'étaient des Indiens. Voyez, votre Canadien déclare que c'est comme cela que les choses se sont passées. (Le Canadien affirmait de toutes ses forces.) Je vais faire un rapport dans ce sens. Il faudra que j'envoie une colonne de cavalerie par là. Vous feriez bien aussi de ne pas rester trop longtemps dans ce pays. »

Toute la journée est prise par différentes courses. Le soir, nous donnons à dîner, chez Delmonico, au docteur S. . . , à sa sœur et à sa nièce ; puis nous allons tous ensemble, à Madison square Théâtre, voir une pièce intitulée The Rajah, qui a un grand succès en ce moment.

Madison square Théâtre est le petit théâtre élégant de New- York. Cela correspond à peu près aux Variétés ou à la Renaissance de Paris. Rien de plus étrange que la disposition intérieure. La salle, entièrement peinte en rouge vineux, est construite dans un style indien un peu éclectique, car il n'exclut ni des basreliefs grecs, étalés sur les murs, ni de petites balustres Louis XVI, qui se montrent par-ci par-là. Pas de loges; seulement des galeries ou des tronçons de galeries de formes irrégulières. L'orchestre est dans une sorte de niche au-dessus de la scène. Tout le parterre est occupé par des fauteuils- très-confortables , au premier rang desquels nous allons prendre place. Devant nous, l'endroit où serait l'orchestre dans nos théâtres est occupé par un massif de plantes et de fleurs, qui nous sépare d'un splendide rideau en peluche rose, brodé d'un sujet japonais représentant une cigogne se promenant dans un paysage aquatique. Au-dessous du parquet en tôle découpée, se trouve, nous dit-on, un réservoir de glace. Le fait est que, malgré les 30 degrés qu'il fait encore dehors, la température de la salle est restée délicieusement fraîche. De grands jeunes gens, d'une élégance suprême, en habit noir, remplacent les ouvreuses. Pendant les entr'actes, qui sont très-courts, ils circulent gravement dans la salle avec des plateaux

chargés de verres d'eau glacée qu'ils offrent aux dames. Tout cela est très-luxueux et bien bizarre.

Ce qui se joue est une de ces bonnes petites pièces anglaises en trois lunchs, à àeuxjive o'clock teas, au cours desquels deux petites demoiselles bien sages flirtent innocemment avec deux captains quelconques, beaux comme le jour (He is so handsome!), qu'elles finissent par épouser vers dix heures et demie. A cette heure-là, aussi, le traître, qui est un ouvrier gréviste, se repent de ses fautes et devient un parfait honnête homme. Dickens, dans son Pickwick, a créé, sous le nom du Fat boy, un type de domestique qui mange toujours quand il ne dort pas; cependant il lui arrive quelquefois de faire les deux à la fois. Ce type-là a déjà fait pâmer de rire cinq ou six générations des fidèles sujets de S. M. la reine Victoria. Aussi n'ose-t-on jamais faire une pièce nouvelle sans le Fat boy traditionnel. Cependant l'auteur de celle-ci, M. U'illiam Young, est un audacieux. Il a voulu innover. Son Fat boy mange et dort comme il convient; mais, de plus, il tombe dans une mare : une vraie mare, avec de la vraie eau, qui fait de vraies éclaboussures et rejaillit jusque dans la salle. C'est le « clou » de la pièce, et cela lui assure cinq cents représentations ici, autant qu'elle en a eu à Londres.

Du reste, selon l'usage anglais, le programme, venant au secours des intelligences un peu lentes, leur explique d'avance la pièce. Ainsi on nous prévient que miss Gladys Wyncott est la nièce de M. Wyncott surnommé le a Rajah » ; que M. Fesiyll est leur avocat, a selfmade man, un parvenu. Ce dernier renseigne-

ment est donné apparemment de peur que l'apparence distinguée de l'acteur chargé du rôle ne fasse illusion sur la qualité réelle du personnage. Dans les drames chinois, on fait un peu la même chose. Aux changements de tableaux, un machiniste vient accrocher, bien en vue, un écriteau portant «forêt» ou «château fort», ou la désignation de tel autre lieu où il a plu à l'auteur de transporter la scène de l'action. Ce n'est du reste pas la seule ressemblance qu'il y ait entre l'art dramatique chinois et l'art dramatique anglais. Partout ailleurs que dans ces deux pays, on cherche à faire parler les acteurs, autant que possible, comme des personnes naturelles. Les Chinois estiment sagement que ce n'est pas la peine de se déranger de chez soi pour entendre des gens causer comme tout le monde. Du reste, ils ont sur cette matière une théorie générale. Ainsi ils trouvent aussi que les personnes qui ont envie de voir des lions naturels n'ont qu'à aller en voir dans une ménagerie. C'est pourquoi, quand ils en représentent, c'est toujours avec une queue tire-bouchonnée et frisée, ce qui est bien plus joli. De même leurs acteurs chantent constamment, sur un ton suraigu, en langue mandarine que personne ne comprend. Les Anglais ne vont pas tout à fait aussi loin, mais leurs acteurs, et surtout leurs actrices, ont une prononciation spéciale, toute de convention, qu'on n'emploie jamais qu'à la scène. Ainsi away se prononce partout éwé. Au théâtre, on dit âwâ. Il y a là une conception particulière de l'art, qui a sans doute sa raison d'être, mais dont les causes premières nous échappent, à nous autres étrangers.

S'il faut tout dire, pour nous, l'intérêt gît, non dans la pièce, mais dans la série de costumes que montrent à nos yeux ravis les deux principales interprètes, miss Rillie Deaves et miss Enid Leslie. Elles ont adopté la mode esthétique ! Mais, comme l'esthétisme, bien que faisant fureur de l'autre côté du détroit, n'est guère encore connu chez nous , une explication est nécessaire.

Les Français se font généralement une idée trèsfausse du caractère anglais. On s'est toujours plu, je ne sais pourquoi, à nous représenter nos voisins comme des gens flegmatiques et froids, tandis que ce sont, au contraire, les gens les plus enthousiastes et les plus passionnés qui soient au monde. Un Anglais passe sa vie à se monter la tète pour une chose ou pour une autre. J'ajoute qu'avec leur tempérament sanguin et pléthorique, et leur régime éminemment azoté, l'enthousiasme est pour eux une nécessité hygiénique, un exutoire indispensable. C'est cette faculté qui leur permet les interminables parties de croquet, de cricket, de polo, ùcfoot-ball et de lawn-tennis qui occupent la moitié de l'existence de leurs jeunes gens : les nôtres, plus compassés, n'y trouveraient qu'un mortel ennui. Quand ils sont vieux, c'est encore à cette précieuse qualité qu'ils doivent de trouver la force nécessaire pour résister à tous ces meetings politiques, philanthropiques ou littéraires, à toutes ces parades diverses où, à force de speechs, de chants, de hurlements approbatifs, de grognements contradictoires et de coups de poing concluants, ils parviennent à brûler le superflu de carbone ingéré cinq fois par jour, sous forme de roastbeef, de pudding et de jambon.

De grands courants d'enthousiasme doivent donc sillonner constamment la société anglaise : l'Anglais s'agite, ou l'apoplexie le fauche. C'a été la gloire de quelques ministres, hommes de génie, d'avoir su canaliser ces courants pour les faire travailler au profit de la grandeur nationale. Ainsi, au commencement du siècle, c'est en employant ce procédé qu'on est arrivé à résoudre la question de l'abolition de l'esclavage. Pendant dix ans, dans toute l'Angleterre, les vieilles dames de chaque localité, laissant leurs maris tranquilles, se réunissaient en meetings monstres; des montagnes de correspondances s'échangeaient; des ballots entiers de mouchoirs moralisateurs, portant imprimés, d'un côté des sentences de la Bible, de l'autre le portrait de M. Wilberforce, partaient de Manchester pour être distribués aux nègres du Grand et Petit-Popo. Bref, on fit si bien que toutes les colonies étrangères furent ruinées à la fois, pour le plus grand profit de l'Inde anglaise. Plus tard, ce fut la question delà haute et de la basse Eglise qui passionna le public; des milliers de familles ont été divisées irrémédiablement, parce que les uns louaient M. Mackonochy de ce qu'il mettait un surplis blanc et des cierges sur son autel, et que les autres lui contestaient le droit de le faire. Notez que le dogme n'avait rien à voir là dedans. Les partisans, comme les adversaires du surplis et des cierges, étaient de bons protestants; ils se passionnaient uniquement pour le plaisir de se passionner : simple affaire d'hygiène. Quelque temps après, un original s'avisa de fonder un ordre de Bénédictins protestants et de se faire appeler le P. Ignacius. Des flots d'encre furent

répandus pour savoir s'il devait marcher nu-pieds ou mettre des bottines!

Mais tout cela est de l'histoire ancienne. La passion du moment est l'esthétisme. Qu'est-ce que l'esthétisme? C'est assez difficile à définir. Il y a quelques années vivait à Londres un bon jeune homme, qui s'appelait Oscar Wylde. S'appelant « Oscar », il était poëte : il y a des noms qui obligent; mais il ne faisait pas ses frais. Un beaujour, il s'avisa de paraître dans les rues avec une sorte de costume Henry VIH, feutre à plume, longs cheveux épars, pourpoint et haut-de-chausses en velours noir, maillot de soie rouge. En même temps, il annonçait à ses amis qu'il était devenu esthète : on ne comprit pas d'abord, mais on écouta ses explications. Un esthète est un homme qui estime que le cul'.e et la recherche du beau doivent remplir la vie, mais que, pour trouver, dans l'art, le beau suprême, il faut remonter aux temps « préraphaélites » ; car il paraît que, si tout n'est pas beau dans ce monde terraqué et sublunaire, c'est la faute au nommé Raphaël Sanzio, qui a fait dévoyer le goût.

Le succès de ces doctrines fut assez mince auprès du sexe laid : mais parmi les femmes il fut absolument foudroyant. Actuellement, toutes les ■ miss » d'un âge un peu mûr sont des <*■ esthètes » .

Une «esthète» doit cependant être maigre et grande. Si l'on ne réunit pas ces deux conditions, il vaut mieux ne pas s'en mêler. Chez elle, le mobilier est sommaire. Quelques bahuts surmontés de « hanaps a , des chaises à grands dossiers, favorables aux attitudes désespérées : une désespérance générale étant un des dogmes fon-

damentaux de la secte; les tableaux, en revanche, abondent. D'abord et avant tout, le portrait du « maître » , le col nu, l'œil vague, une fleur de soleil jaune à la main! c'est l'emblème adopté; je ne sais pas bien pourquoi. Et puis ensuite, des primitifs, rien que des primitifs : des vierges longues comme un jour sans pain, au corps mince, désossé, flottant dans des tuniques de couleurs indécises et se détachant sur un paysage dont les villages paraissent sortis d'une boîte de joujoux de Nuremberg, et les fleuves serpentent sur un plat de chicorée, semblables à un long cordon bleu arraché au tablier d'une cuisinière. La peinture avant la science! Toute la galerie des Iffizzi tirée à des milliers d'exemplaires par des artistes spéciaux. Il y a maintenant à Londres d'immenses magasins consacrés exclusivement à cette spécialité. Et leurs propriétaires se retirent au bout de trois ou qualre ans à Clapham, après fortune faite.

C'est de ces modèles que doit s'inspirer toute bonne esthète pour composer ses costumes. Pour se figurer l'effet produit, il faut avoir vu, dans un salon, une grande Anglaise efflanquée, s'avançant lentement vers le buffet, vêtue d'une longue robe blanche ou orange, aux plis traînants, avec des petites manches à gigot, la taille sous les seins, les bras allongés par devant et les mains jointes sur l'éventail, et puis, pour coiffure, un forêt de petits frisons sur le haut de la tête et, sur la nuque, un chignon bien serré.

On disait — autrefois — que le ridicule tue. Cela n'est pas plus vrai en Angleterre qu'en France. Il serait même bien plus juste de dire que le ridicule fait vivre,

et, ordinairement, très-bien vivre — d'abord ceux qui se moquent, ensuite ceux dont on se moque. Le canard de M. Grévy, les biens dotaux de son secrétaire, M. Duhamel, et les favoris de M. Ferry ont rempli d'or la caisse du Triboulet et n'ont nullement nui à la prospérité de ce célèbre et sympathique trio. Il en a été de même de l'esthétisme et des esthètes. Dès l'origine du mouvement, du boom, comme disent les Américains, le Punch en fit sa chose. Les costumes et les propos reproduits dans chaque numéro étaient bien un peu en avance sur ce qui se voyait et se disait dans les salons, mais n'étaient déjà plus que de l'histoire ancienne le mois suivant.

Tous les partisans de M. Oscar Wylde étaient de bons toqués, mais il n'a jamais été bien démontré que lui-même ne fût pas très-malin. En tout cas, la manière dont il sut profiter de ses succès semblerait prouver que c'est à cette dernière opinion qu'il faut s'arrêter. Il avait, surtout, au plus haut point, le talent de se servir des réclames que lui faisaient ceux qui se moquaient de lui. Une pièce, intitulée The Colonel, parodiait d'une façon très-amusante ses doctrines. Elle eut un succès fou dans toute l'Angleterre. Partout où on la jouait, a Oscar » arrivait et donnait des conférences. Tous ceux qui avaient vu la pièce voulurent l'entendre. 11 encaissa des sommes colossales.

Après avoir réformé le mobilier et les costumes, il s'en prit au langage : de même qu'il avait proscrit certaines couleurs, il proscrivit certains mots comme durs et inharmonieux, conseillant de s'en tenir autant que possible à quelques exclamations doucement mo-

dulées, ponctuées, au besoin, de soupirs explicatifs. Le commerce des âmes n'en demande pas davantage. Dans les petits cénacles qui se formaient, la conversation ne procédait plus que par onomatopées panachées de pâmoisons. Un jour, un peintre bien connu, partisan fanatique de la doctrine, se trouvait dans une de ces réunions d'affamés d'idéal. Chacun expliquait ses désespérances spéciales. Quand ce fut à son tour, il parla d'un tableau qu'il rêvait : un hommage qu'un groupe de fidèles voulait offrir au maître pour le consoler des sarcasmes de l'odieux Punch. Il s'agissait d'une allégorie à quadruple détente : Xlllimitè, Y Indéfinissable et Y Accidentel présidant à la naissance du Beau. Trois femmes ou plutôt trois souffles, des chairs pétries d'idéal, penchées sur un bel éphèbe aux formes indécises, sortant d'un nuage rose. Mais où trouver des modèles? où se cachaient les êtres immatériels qu'il rêvait? Et le grand homme, poussant un soupir doucement modulé, acheva sa tasse de thé.

Il se plaignait du manque de modèles. Tout de suite le cénacle lui en désigna trois, qui, toutes rougissantes, se mirent à sa disposition. C'étaient la marquise de T. .., lady Guendollyn B...,et mistress D... V... On les avait connues, grandes et robustes, montant à cheval, tous les matins, dans l'allée d'Hyde-Park; suivant, au besoin, une chasse au renard sans craindre d'aborder les barrières; abordant encore avec bien plus d'entrain les lunchs qui suivaient ces exercices éminemment hygiéniques; maintenant elles étaient toujours grandes, mais elles ressemblaient à des fleurs penchées sur leur tige : un régime vinaigré et les prescriptions du

savant Benting avaient eu raison de leur bel embonpoint : leurs vives couleurs avaient été ramenées à la diaphanéité voulue. Quand, au jour dit, elles eurent pris la pose, dans l'atelier, sous un palmier, leurs bras blancs entrelacés, leurs longues draperies « safranées a mariant harmonieusement leurs « teintes pâles d'aurore boréale ■» , et que le « maître » vit son idéal se dégageant de cet ensemble sérapbique, son émotion fut telle, qu'il ne put trouver que quatre mots pour exprimer l'état de son âme : « Oh! quite!! too!!! UtterW! » Puis, brisant ses pinceaux, il eut une crise nerveuse. Ses modèles accoururent à son secours, lui tapotèrent dans les mains; on mangea quelques sandwichs, arrosées d'un verre de sherry ; le tableau en est resté là, et, grâce à cette fâcheuse circonstance, l'esthétisme attend encore son symbole.

Avec son zèle ardent et son âme daj ôtre, M. Oscar Wylde ne pouvait pas s'endormir sur ses lauriers. Comme Christophe Colomb, il a voulu, lui aussi, partir pour la conquête du nouieau monde. Tout, du reste, lui faisait présager qu'il trouverait là-bas une gloire aussi pure que celle qu'il laissait derrière lui. D'abord, pour qui avait subjugué les solides filles d'Albion, à l'appétit toujours égal, aux goûts presque masculins, ne s'enthousiasmant qu'à froid, le triomphe ne devait être qu'un jeu quand il s'agirait de miss américaines, nerveuses, fantasques, sans tradition ni estomac, inoccupées et toujours affamées de nouveautés. Ensuite, en ce qui concerne les questions artistiques, il faut reconnaître que les Américains sont d'une modestie absolue. Se défiant de leurs propres

lumières, ils aiment à s'en rapporter, pour se former un jugement, au goût du public européen. Ils couvrent d'or une chanteuse, un peintre ou un musicien, non parce que son chant, sa peinture ou sa musique leur fait plaisir, mais uniquement à cause des applaudissements recueillis antérieurement à Paris, à Londres ou à Berlin. Dernièrement le Congrès a frappé d'un droit de 30 pour 100 ad valorem les œuvres introduites en Amérique : un mauvais plaisant conseillait à MM. Gérôme, Bouguereau et autres fournisseurs habituels de la clientèle américaine, de signer simplement des toiles blanches que des barbouilleurs couvriraient ensuite, une fois la douane passée, leur assurant que les prix qu'on leur offrirait seraient toujours les mêmes. Il y avait peut-ètie un peu d'exagération.

N'ayant pu, faute de temps, aller dans le monde américain, il m'est, à mon grand regret, impossible de parler de visu des résultats qu'a pu y obtenir M. Oscar Wylde. Au dire des journaux, ses succès ont été nombreux. Non-seulement les grands cols rabattus du « maître » et ses maillots rouges ont fait bien du ravage dans les cœurs, mais, chose plus étonnante encore, ils semblent avoir produit une vive impression sur les âmes, d'ordinaire peu candides, des reporters qui l'ont accompagné dans la grande tournée de conférences qu'il vient de faire dans les principales villes de l'Union. J'ai lu ces jours-ci le compte rendu d'une de ces improvisations. S'adressant, je crois, aux bons fabricants de lard de Chicago, l'orateur déplorait, en termes émus, le faible sentiment du beau que lui sem blaient indiquer la manière de s'habiller des habitants,

leur coupe de barbe, et surtout le choix des noms qu'ils donnaient à leurs nouvelles villes. Quelques-uns cependant lui avaient semblé heureux. Les mots de Topeka, Winondj Omaha , avaient une consonnance qui frappait harmonieusement son appareil auditif; mais il avait le regret de constater que ces noms-là étaient empruntés aux dialectes indiens, tandis que ceux qui étaient d'une origine exclusivement américaine, comme Jackass Gulch, Turn-up-Flat ou Bluehelly Ravine, produisaient sur ses oreilles une sensation douloureuse à force d'être antimusicale. Espérons que le son argentin des innombrables dollars que les bons Yankees lui ont payés, pour entendre toutes ces belles choses, aura fini par avoir raison de cette fâcheuse impression.

Cette étude, hélas! bien incomplète, de l'esthétisme m'a entraîné bien loin de Madison-Theatre, si loin que le lecteur bénévole ne se rappelle peut-être plus que cet étalage d'érudition avait pour unique excuse la série de costumes scrupuleusement esthétiques que les deux principales interprètes du Rajah ont fait défiler devant nos yeux, de huit heures à dix heures et demie. Lorsque ces deux jeunes personnes se furent précipitées, avec un ensemble remarquable, dans les bras des deux captains dont elles comblaient les vœux, en s'écriant : Oh! my love! my love! à quoi ces deux brillants officiers ' répondirent d'une voix étranglée par l'émotion: Oh! my darling ! my darling ! la toile tomba au milieu de l'enthousiasme

1 En chroniqueur consciencieux, je dois dire qu'il serait bien possible que l'un des deux fût un simple avocat.

général. Comme le docteur S... tient absolument à nous emmener souper, nous allons avec lui au Brunswich Home, où nous trouvons une foule de personnes occupées à dévorer des clams et des bécasses rôties. Il paraît qu'à New-York, c'est le menu qui correspond au perdreau froid et à la douzaine d'ostendes que proposent toujours les garçons de nuit des restaurants du boulevard.

A côté du restaurant se trouve le bar, qui, lui aussi, est à cette beure encombré de consommateurs. Les cafetiers parisiens doivent envier le sort de leurs heureux confrères new-yorkais. Chez nous, les trois quarts des gens qui fréquentent ces établissements n'y viennent que pour y rencontrer leurs amis ou voir défiler le public : ils restent assis trois ou quatre heures aune table, en ayant devant eux un verre de bière qui est souvent à moitié plein encore quand ils se lèvent. Ici, beaucoup de consommateurs ne s'assoient môme pas. Ils se tiennent debout près du comptoir, garni, selon l'usage, d'assiettes sur lesquelles s'étalent des tranches de jambon et de fromage offertes gratuitement au public, et avalent coup sur coup, sans presque parler, toutes ces étranges boissons qui jouent un si grand rôle dans la vie des Américains. Je me souviens qu'à Hong-kong, un Yankee entreprenant avait établi un bar de cette sorte, où l'on servait gratuitement un véritable déjeuner froid. Il y avait des pâtés, àesloins, des volailles et des faisans rôtis. Il est vrai qu'un verre d'eau frappée coûtait un demi-dollar. Il fit bien vite des affaires superbes et inspira même de très-sérieuses inquiétudes à If. Alcide Parfait, le directeur-proprié-

taire du restaurant français de Queen's Road : mais celui-ci se sauva par un trait de génie. Sa femme ne parut plus à son comptoir qu'en robe largement décolletée ! Elle avait des bras et des épaules superbes ! Le bruit s'en répandit immédiatement. MAI. les midshipmen des stations française, anglaise et américaine revinrent en masse ; les lieutenants les suivirent : bientôt il fallut ouvrir une salle spéciale pour les capitaines de vaisseau et amiraux qui ne voulaient pas se commettre avec leurs subordonnés, et l'établissement atteignit un degré de prospérité inouï.

M. Hofîman, si tant est que le propriétaire frHqffman's House porte encore ce nom, ce que j'ignore, n'a pas eu recours à ce moyen de séduction, pour l'emploi duquel il faut, du reste, des aptitudes spéciales de la part de la directrice. Il a fait acheter en Europe un certain nombre de bibelots, meubles, tapisseries, statues et surtout tableaux qu'il expose à l'admiration des consommateurs. Quelques-uns sont superbes, et presque tous ont une réelle valeur. Nous avons reconnu là notamment le Satyre lutine par des nymphes, de M. lîouguereau, qui eut tant de succès au Salon, il y a trois ou quatre ans. M. Bouguereau a une réputation colossale en Amérique. Le grand luxe de Yankees qui arrivent à la fortune est de pouvoir accrocher au mur de leur salle à manger un de ses tableaux. En quoi j'estime qu'ils ont bien raison et donnent, en ce faisant, une preuve indiscutable du grand bon sens qu'on ne saurait leur refuser sous beaucoup de rapports. La peinture a été inventée pour

faire plaisir aux gens, et non pour les instruire ou leur montrer des choses désagréables, comme veulent nous le faire croire une foule de professeurs aussi savants qu'ennuyeux. Essayez de dîner chaque soir en face d'un tableau de M. Puvis de Chavannes ou d'un luministe, intenlionniste, impressionniste quelconque, et vous verrez dans quel état seront vos digestions au bout de quelques mois de ce régime : tandis que j'ai vu, de mes yeux, au Hoffman's House, une vingtaine d'Américains, oubliant leur gastrite, et mangeant d'un bel appétit, qui faisait plaisir à voir, et qu'ils devaient, certainement, à la contemplation des nymphes de AI. Bouguereau, que, par parenthèse, on a eu la singulière idée de mettre sous verre.

Désireux de boire nous-mêmes à leur santé et à la nôtre un k champagne cocktail» , nous exposons notre demande <a\ibar-heeper, un monsieur superbe, couvert de bijoux, d'une beauté grave et fatale, aux cheveux rejetés en arrière, à la moustache soyeuse et pendante. Sans dire un mot, il verse dans une sorte d'éprouvette les innombrables ingrédients nécessaires, qu'il tire de petites cases spéciales; il les bat au moyen d'un agitateur mécanique, les projette plusieurs fois, à bout de bras, d'un récipient dans un autre, avec l'habileté d'un prestidigitateur; quand il nous voit étourdis et charmés par celte merveilleuse gymnastique, il s'arrête brusquement, décante dans trois petites coupes un liquide flavescent auquel la glace broyée donne une consistance sirupeuse, et puis, détournant sse regards de ces choses vulgaires, il laisse de nouveau flotter son œil dans les espaces. Vivement impressionnés, nous

aspirons notre cocktai] à travers une paille, et, après avoir constaté qu'il était exquis, nous prenons congé de notre ami le docteur et nous regagnons l'hôtel que nous allons quitter, dès demain matin, pour commencer notre tournée dans l'Ouest.

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