A L'AUBERGISTE DE «LA HURE
Vendeur de fricot frelaté, Hôtelier chez qui se fricasse L'ordure avec la saleté, Gargotier chez qui l'on ramasse Soupe maigre et vaisselle grasse Et tous les poux de la cité , Ton auberge comme ta face Est hure pour la bonne grâce Et grouin pour la propreté !
Il faut te dire que l'aubergiste est insolent par-dessus le marché. Il vous fait manger du poulet crevé et vous rit au nez, le drôle.
Me voici maintenant à La Fère et je t'écris en attendant un déjeuner tel quel que je vais partager avec trois faces stupides et campagnardes. Il y a des chasses peintes sur le mur de l'auberge. J'ai remarqué que cela est de mauvais augure. Cela veut dire qu'on n'aura pas d'autre gibier qu'en peinture.
Voici, j'espère, mon Adèle bien-aimée, une longue lettre. Je compte sur de bien longues lettres de toi aussi, sur des descriptions de tout ce qui t'arrive, de tout ce que tu vois, de tout ce que tu fais. La prochaine fois j'écrirai à notre chère petite Poupée. Il faut qu'elle m'écrive en attendant. Serre bien pour moi la main de ton excellent père, qui se sera retrempé dans sa Bretagne, et que j'aime comme tu sais.
Adieu, mon pauvre ange, on m'appelle pour déjeuner, j'ai à peine le temps de fermer cette lettre. Mille amitiés à nos amis. Dis-leur combien je suis à eux du fond du cœur.
Et à toi avant tout, mon Adèle.
Je pars pour Saint-Quentin où j'arriverai ce soir. J'aurai bien de la joie à te revoir, et nos chers petits.
Amiens, 3 août.
J'adresse cette lettre à Angers avec quelque inquiétude qu'elle ne t'y trouve plus, mon Adèle j cependant je calcule qu'elle sera à Angers le 6 et que tu n'en partiras guère que vers le 7. Je suis à Amiens, demain je serai à Abbeville, et j'aurai de tes lettres dont j'ai bien soif.
Depuis que je t'ai écrit, j'ai vu Saint-Quentin où il n'y a qu'une charmante maison de ville et une jolie façade en bois sculpté de 15985 et Péronne dont j'ai dessiné le beffroi. Me voici maintenant à Amiens dont la cathédrale va m'occuper toute la journée. C'est une merveille.
Et toi, où es-tu.'' que fais-tu .^^ comment vas-tu .'' Comme je vais te retrouver gaie et fraîche, n'est-ce pas.'' J'ai bien besoin de ton sourire.
Tu reverras nos chers petits avant moi, baise-les mille fois pour moi, tu sais comme je les aime, et qu'après toi, c'est eux.
J'espère que ton père s'est toujours bien porté dans ce petit voyage. Embrasse-le bien pour moi, et notre Didinette à qui j'écris.
A bientôt, mon Adèle. Du 15 au 20 je compte être à Paris. D'ici là, pense à moi.
Demain, Abbeville et tes lettres!
J'ai écrit de Coulommicrs à M"^ Louise.
Mes plus tendres amitiés à nos amis d'Angers.
Du Tréport, 6 août.
J'ai eu hier joie et chagrin, chère amie, joie de recevoir ta lettre, chagrin de n'en recevoir qu'une. Enfin, je te sais arrivée à bon port, et ma Didinc aussi qui m'a écrit une bonne petite lettre et que tu baiseras pour moi. Je suis fâché que la route ait fatigué ton père. Dis-lui de se bien soigner au retour. Au moment où j'écris ce mot, je pense qu'il arrivera un peu tard et que sans doute à l'heure qu'il est vous êtes en marche vers Paris. C'est ce qui me détermine à t'y adresser cette lettre.
J'ai séjourné près de vingt-quatre heures à Abbeville. J'étais un peu Fatigué d'une vingtaine de lieues faites à pied à courir les châteaux depuis huit jours, et puis j'espérais donner le temps d'arriver à de nouvelles lettres de toi. Je suis allé deux fois à la poste j rien. Je ne te gronde pas, pauvre chère amie, je sais que tu as fait pour le mieux. J'ai reçu aussi à Abbeville, par Martine, de bonnes nouvelles de nos chers petits.
J'ai vu les ruines de Corbie, deux belles tours et quelques circonvallations assez fermement tracées encore 3 de Boves, un grand donjon crevassé 3 de Picquigny, quelques pans de mur seulement.
Notre-Dame d'Amiens est un chef-d'œuvre prodigieux. J'y ai rencontré cet imbécile de Joseph Bard comme on trouverait une puce sur Vénus.
Saint -"Wulfrand d' Abbeville a un portail qui est un fouillis de merveilleux petits détails. La ville est une vieille ville à maisons peintes qui m'a rappelé Burgos; par là seulement, il est vrai.
J'ai vu hier la ville d'Eu. Le château est intéressant et curieux quoique ratissé, débarbouillé et gâté par les restaurations récentes. J'ai visité dans le collège les tombes du Balafré et de sa femme, deux chefs-d'œuA^re du seizième siècle, et, dans la crypte de l'église, les tombeaux des comtes d'Eu et d'Artois. J'ai été là très observé par deux gendarmes auxquels j'ai ri au nez.
Le soir, je suis venu au Tréport, ne pouvant me résigner à coucher si près de la mer sans l'avoir à la semelle de mes souliers. Je suis content en ce moment, elle vient baver sous ma croisée.
C'est une bien belle chose que la mer, mon Adèle. Il faudra que nous la voyions un jour ensemble.
Je me suis promené toute la soirée sur la falaise. Oh ! c'est là qu'on se sent des frémissements d'aile. Si je n'avais mon nid à Paris, je m'élancerais.
Mais tu es là, et je reste, et tant que tu seras là, mon ange, je rester Je suis donc pris pour la vie, mais j'aime la cage où tu es.
ai.
Je lie bais pas si le désir de vcnr la mer plus longtemps ne me fera pas aller à Cacn au lieu d'aller à Rouen. En tout eas, écris-moi à Mantes, poste restante. 11 me sera facile de taire venir mes lettres de là, si je ne vais pas les chercher moi-même.
J'écris à Boulanger, et je t'envoie la lettre sous ce pli. Fais-la lui parvenir. Voici aussi pour les petits des petites lettres que tu leur remettras avec autant de baisers qu'elles contiennent de mots.
A bientôt, mon Adèle. Ce sera une vive joie que celle de t'embrasser.
l'on Victor.
Mille amitiés à la buona Martina. Bon souvenir à tous ceux qui se souviennent de nous. Comment va ce pauvre bon Nanteuil que j'ai laissé malade .-'
KN VOYAGE. — II.
A LOUIS BOULANGER
Le Trcport.
Je suis au bord de la mer, Louis, et c'est une grande chose qui me fait toujours penser à vous. D'ailleurs, vous savez bien que nous sommes deux frères.
Je voudrais que vous fussiez ici, d'abord parce que vous seriez près de moi, ensuite parce que vous seriez près de la mer. Nous autres, nous avons quelque chose de sympathique avec la mer. Cela remue en nous des abîmes de poésie. En se promenant sur une falaise on sent qu'il y a des océans sous le crâne comme sous le ciel.
Je suis arrivé ici hier soir. En arrivant, j'ai visité l'église, qui est comme sur le toit du village. On y monte par un escalier. Rien de plus charmant que cette église qui se dresse pour se faire voir de loin aux matelots en mer et pour leur dire : je suis là. J'aime bien un matelot dans une église (il y en avait un dans l'éghse du Tréport). On sent que ces hommes sur qui pèse toujours la mer viennent chercher là le seul contre-poids possible. De tristes choses au bord de l'océan qu'une charte et une chambre des députés !
Eh bien! j'ai senti que l'art restait grand! Voyez-vous, il n'y a que cela. Dieu qui se reflète dans la nature, la nature qui se reflète dans l'art.
A la nuit tombante, je suis allé me promener au bord de la mer. La lune se levait j la marée montait j des chasse-marées et des bateaux pêcheurs sortaient l'un après l'autre en ondulant de l'étroit goulot du Tréport. Une grande brume grise couvrait le fond de la mer où les voiles s'enfonçaient en se simplifiant. A mes pieds l'océan avançait pas à pas. Les lames venaient se poser les unes sur les autres comme les ardoises d'un toit qu'on bâtit. Il faisait assez grand vent ; tout l'horizon était rempli d'un vaste tremblement de flaques vertes j sur tout cela un râle affreux et un aspect sombre, et les larges mousselines de l'écume se déchirant aux cailloux j c'était vraiment beau et monstrueux. La mer était désespérée j la lune était sinistre. Il y avait quelque chose d'étrange à voir cette immense chimère mystérieuse aux mille écailles monter avec douleur vers cette froide face de cadavre qui l'attire du regard à travers quatrevingt-dix mille lieues, comme le serpent attire l'oiseau. Qujest-ce donc que cette fascination où l'océan joue le rôle de l'oiseau.?
Hier, en quelques heures, j'ai vu la mer sous trois aspects bien diiîérents. La première fois, il était deux heures après midi, c'était entre Abbeville et Valines à ma droite. La mer était loin, c'était comme un banc de brume
pose sur l;i ligne extrême Je Thorizon. La seconde fois, près d'Eu, le soleil déclinait, le ciel était gris et plein de vapeurs diffuses, la mer emplissait l'intervalle de deux hautes collines j je ne sais comment tombait le rayon du soleil, on eût dit un triangle d'or massif sans aucun coin sombre j seulement un léger frissonnement moiré à la surface. Cela m'apparut subitement au haut d'une montée comme un trou éblouissant au bas du ciel terne. Figurez-vous cette vision.
Le troisième aspect, c'était cette marée montante le soir.
Mais voici une lettre sans fin, et je ne vous ai pas encore parié de vous, cher ami. Il me semble que parler de la mer, c'est parler de nous. Est-ce i|ue nous ne dirions pas cela et mille autres choses encore si nous étions ensemble.'' Oh! je vous voudrais ici, mon excellent ami, pour moi 5 vous, mon grand peintre, pour l'océan.
Adieu. Le ptapier me manque; je vous serre la main. Faites de belles choses là-bas pendant que j'en vois ici.
Victor H.
36 BRETAGNE ET N()KMy\N 1)1 1:.
Montivilliers, lo aoiit, S heures du matin.
Tu es sans doute bien près d'arriver à Paris en ce moment, mon Adèle. Je n'ai pas voulu t'adresser ma dernière lettre (du Tréport) à Blois, de peur qu'elle ne t'y parvînt pas à temps. Tu l'ouvriras probablement en même temps que celle-ci.
Depuis que je t'ai écrit, j'ai vu tous les bords de la mer du Tréport au Havre, où je vais arriver dans trois heures.
J'ai vu Dieppe, dont le château, assez beau encore d'aspect, n'offre plus qu'un seul débris curieux, c'est une assez belle fenêtre de la Renaissance par laquelle s'est évadée, dit-on, la duchesse de Longueville, cette duchesse de Berry de son temps, plus belle que la nôtre pourtant. Au reste, il ne faut peut-être pas trop en croire la tradition. A Amboise, l'an passé, on m'a montré aussi une fenêtre par où l'on dit que la duchesse de Longueville s'est échappée. C'est une gracieuse fantaisie de la tradition que celle qui attache cette belle dame, au bout d'une échelle de corde, à toutes les jolies fenêtres de la Renaissance.
Du reste, ville assez insipide que Dieppe, à la mer près qui fait beau tout ce qu'elle touche, comme la poésie.
Après Dieppe, j'ai visité Saint-Valéry-en-Caux, petit port insignifiant. Mais une ville charmante, c'est Fécamp. L'église est du plus beau gothique sévère, presque romane, avec des chapelles de la Renaissance qui sont des bijoux, et de fort belles tombes du quinzième siècle. Presque plus de vitraux. Les débris du jubé, dispersés çà et là dans l'église, sont les plus admirables fragments qu'on puisse voir. Il y a là des têtes comme chez Raphaël dans une fort belle adoration de la Vierge au tombeau (de grandeur naturelle). Il y a une tête de sculpture peinte d'un homme qui tient un livre qui est le plus étonnant portrait d'Ingres que tu puisses te figurer. Je le défierais luimême de se faire plus ressemblant.
De Fécamp, ne trouvant pas de voiture, je suis allé à pied à Etretat, qui est à quatre lieues, et d'Étretat ici, quatre autres lieues, ce qui m'a fait hier une assez bonne journée. Je suis arrivé à Montivilliers à onze heures du soir. J'ai frappé à la porte de l'auberge, et elle m'a été ouverte par une fort jolie châtelaine qui s'appelle M""" Bouju et qui m'a très gracieusement donné sa chambre, meublée des acajous les plus flambants, et son papier azuré sur lequel je t'écris, mon Adèle.
Ce que j'ai vu à Etretat est admirable. La hilaise est percée de distance
en distance de grandes arches naturelles sous lesquelles la mer vient battre dans les marées. J'ai attendu que la marée fût basse, et, à travers les goémons, les flaques d'eau, les algues glissantes et les gros galets couverts d'herbes peignées par le flot qui sont comme des crânes avec des chevelures vertes, je suis arrivé jusqu'à la grande arche, que j'ai dessinée. Il y a, à droite et à gauche, des porches sombres j l'immense falaise est à pic, la grande arche est à jour, on en voit une seconde à travers 5 de gros chapiteaux grossièrement pétris par l'océan gisent de toutes parts. C'est la plus gigantesque architecture qu'il y ait. Dis à Boulanger que Piranèse n'est rien à côté des réalités d'Étretat.
Au loin, à l'horizon, il y avait un navire dont les voiles gris de pierre dessinaient sur la mer une colossale figure de Napoléon. Le tout était merveilleux.
J'oubliais de te dire qu'à Fécamp j'avais vu la pleine mer par la pleine lune. Magnifique spectacle. Il y avait un navire norvégien qui sortait du port avec ces chants de matelots qui ressemblent à des plaintes. Derrière moi la ville et son clocher entre deux collines, devant moi le ciel et la mer perdus et mêlés dans un clair de lune immense, à droite le fanal du port à lumière fixe, à gauche les grands blocs d'ombre d'une falaise écroulée. J'étais sur un échafaudage du môle qui tremblait à chaque coup de la lame. En ce moment-là, j'ai pensé à toi, mon pauvre ange, à nos chers petits, à Dédé qui joue place Royale et à tout ce qu'il y a de frais et de charmant dans l'ombre que tu répands autour de toi.
Je n'ai pas encore exploré Montivilliers. J'en vais repartir dans une heure, juché sur l'impériale d'un coucou tel quel qui me mènera au Havre où je déjeunerai. Il va sans dire que je garde partout l'incognito le plus profond. Je n'ai encore été reconnu nulle part, excepté à Soissons. Du Havre, selon le véhicule que je trouverai prêt, je me dirigerai sur Rouen ou sur Caen. Dans ce dernier cas, mon retour serait retardé d'environ trois jours. — A propos, à Dieppe, j'ai vu le château d'Arqués qui est une sublime ruine.
Écris-moi toujours à Mantes, mon Adèle.
J'espère que ce petit voyage t'aura fait du bien et que tu te portes toujours grasse et fraîche. Je vais profiter de ce que je suis en Normandie pour en voir un bon bout avec quelque détail. Il me tarde bien de t'embrasser pourtant, et il y a bien longtemps que je ne vous ai tous vus, mes anges.
Mille baisers de ton vieil ami. Embrasse-les tous.
38 BRETAGNE ET NCMIMANDJE.
Rouen, 13 août.
Comme je voyage au hasard des voitures que je rencontre, me voici à Rouen, chère amie. J'ai à peu près renoncé à aller à Caen, ce qui m'eût entraîné trop loin. Je t'écris avant d'avoir rien vu de Rouen, où je suis arrivé hier à onze heures du soir, par un clair de lune qui, du haut de la côte, m'a fait des ombres de la ville et des clartés de la Seine un admirable paysage.
J'ai vu d'ailleurs, depuis que je t'ai écrit, de magnifiques choses, le clocher roman de Montivilliers, la forêt de mâts du Havre, l'aiguille évidée d'Harfleur; Lillebonne, où il y a trois monuments de trois idées, une église gothique, un donjon féodal, un cirque romain 5 Tancarville, dont le château ruiné est plus beau qu'un palais debout; Caudebec, qui n'est qu'une dentelle de pierre; Saint -Wandrille, auge magnifique où s'ébat un hideux pourceau dévastateur nommé Lenoir; Jumièges, qui est encore plus beau que Tournus; et, à travers tout cela, la Seine, serpentant sur le tout.
Aujourd'hui je vais voir Rouen.
Tu vois, mon Adèle, qu'aucune de ces belles et bonnes choses ne m'empêche de songer à toi, pauvre amie. Tu es la plus belle des choses qui sont belles, tu es la meilleure des choses qui sont bonnes. • — Avec quelle joie je te reverrai !
Il me reste à parcourir les bords de la Seine après Rouen. Je les serrerai le plus près possible, et, s'il me reste assez d'argent, je ferai un détour par Gisors pour aller jusqu'à Compiègne voir Pierrefonds qui manque à ma collection de châteaux.
En attendant les bons et vrais baisers, je t'embrasse ici, mon Adèle, et nos chers petits, et Martina Leusurica y Galassa. — Aime-moi.
Ton meilleur et plus sûr ami,
Ecris-moi toujours à Mantes, poste restante. .
La Roche-Guyon, 16 août.
Je suis à la Roche-Guyon, et j'y pense à toi. Il y a quatorze ans, presque jour pour jour, j'étais icij et à qui pensais-je? à toi, mon Adèle. Oh! rien n'est changé dans mon cœur. Je t'aime toujours plus que tout au monde, va, tu peux bien me croire. Tu es ma propre vie.
Rien n'est changé non plus dans ce triste et sévère paysage. Toujours ce beau croissant de la Seine, toujours ce sombre rebord de collines, toujours cette vaste nappe d'arbres. Rien n'est changé non plus dans le château, excepté le maître qui est mort, et moi, le passant, qui suis vieilli. D'ailleurs c'est encore le même ameublement seigneurial j j'ai revu le fauteuil où s'est assis Louis XIV, le lit où a couché Henri IV.
Quant au lit où j'avais couché, c'était le vaste lit du cardinal de La Rochefoucauld j il y a six mois, M. de Rastignac s'est plaint au maître actuel d'y être couché trop au large, ce qui fait que de mon vieux grand lit on a fait des dessus de chaises pour le billard. Ainsi, il ne reste plus rien de moi ici. Je me trompe, un domestique, me voyant regarder tout cela comme un inconnu qui le verrait pour la première fois, m'a dit tout à coup : Victor Hugo a passé ici. Et il m'a montré, sur un livre d'inscriptions banales, un demi-vers de moi qu'un voyageur y a écrit avec mon nom au bas. On montre cela aux étrangers.
Je les ai laissés dans leur erreur. A quoi bon les détromper .'* Les vrais souvenirs que j'avais laissés ici ont disparu. Qu'importe qu'un faux les remplace. Mon nom n'en est pas moins prononcé tous les jours dans ce même lieu où je pensais à toi, il y a quatorze ans. Quelles fraîches rêveries alors sous cette tour démantelée ! La ruine n'est pas plus ruine qu'elle n'était. Mais moi, de combien de côtés je suis déjà écroulé !
Pas cependant du côté de mon amour pour toi, mon pauvre ange. Cela est comme le cœur du mur. A mesure que le parement tombe, on ne l'en voit que mieux. Dénudé, mais indestructible.
Je laisse aller ma pensée au hasard. Dans une heure je partirai pour Mantes où je trouverai tes lettres, ce qui m'emplit de joie et d'impatience. Va, je t'aime, c'est bien vrai.
Je voudrais cependant te parler des Andelys où j'ai passé la nuit dernière, et du Château-Gaillard, immense faisceau de tours ruinées qui domine quatre méandres de la Seine. Je l'ai dessiné.
•l'ai vu Rouen. Dis à Boulanger que j'ai vu Rouen. 11 comprendra tout ce qu'il y a dans ce mot. J'y ai passe les journées du 13 et du 14. J'ai vu tout, la chambre des comptes, l'hôtel du Bourg-Théroulde, le Palais de Justice, le Gros-Horloge, Saint-Ouen, Saint-Maclou, les vitraux de Saint-Vincent, les fontaines, les vieilles maisons sculptées, et l'énorme cathédrale qui fait à tout moment au bout des rues de magnifiques apparitions. Je suis monté sur le clocher de la cathédrale et sur la tour de Saint-Ouen. La ville et le paysage, de là-haut, sont admirables.
J'oubliais de te dire que, sous les vieilles casemates du Château-Gaillard, j'ai trouvé mon nom écrit au crayon à côté du nom de Rossini.
On m'appelle pour déjeuner. Je te quitte. Dans deux heures je serai à Mantes, avec toi.
Pontoise, 17 noùt.
J'ai passé hier à Mantes. J'ai eu tes lettres. Merci, mon Adèle, de tout ce qu'elles contiennent de doux et de bon pour moi. Tu m'aimes, n'est-ce pas.^^ Remercie bien de tous ses soins pour toi ton père que j'aime comme s'il était le mien. Il est plus que le mien, il est le tien. Remercie ma Didine de sa douce petite lettre. Remercie ce brave Châtillon. Embrasse tous nos chers petits.
J'attache un prix extrême à tous les détails que tu me donnes. Continueles et adresse-moi désormais tes lettres poste restante à Villers-Cotterets. Je vais tâcher de voir Compiègne et Pierrefonds. Me voici déjà à Pontoise. Si pourtant je ne trouve pas de voitures pour Senlis, ce dont je suis menacé, je prendrai la voiture de Paris, et alors tu me reverrais tout de suite, et moi je ne me plaindrais pas. Tant pis pour Compiègne. Tu peux maintenant me voir arriver à tout moment.
Je suis heureux que tu te sois un peu amusée à Angers. Je n'ai le cœur plein que de pensées d'amour pour toi et pour nos petits bien-aimés.
Embrasse-les tous. Je n'ai que le temps tle fermer ma lettre. La poste part. Mille bonnes amitiés à Martine.
Ton Victor,
20 août. I heure de l'aprcs-miJi.
Je t'écris de Taubergc de Pierrefonds, mon Adèle, avec l'admirable ruine sous ma croisée. J'ai eu beaucoup de peine à venir jusqu'ici. Les voitures manquent. Je vais gagner Villers-Cotterets, et, si l'impériale d'une diligence ne me fait pas défaut, je serai peut-être en même temps que cette lettre à Paris. Mon cœur y est depuis longtemps.