CHARTRES
La Lnuppe, 18 juin 1836.
Me voici installé à une table d'auberge à la Louppe, gros bourg à neuf lieues de Chartres, et mon premier soin est de t'écrire, mon Adèle. Depuis notre départ, nous n'avons pas eu une minute, Nanteuil et moi, Nanteuil dessinant, moi explorant. Le premier jour nous avons déjeuné à Chevreuse et couché à Rambouillet.
Je t'ai déjà souvent parlé de Chevreuse, dont le château, quoique coiffé de toits absurdes par un meunier, est encore d'un assez grand aspect. Quant à Rambouillet, hormis le parc, ville et château sont parfaitement insipides. Il y a cependant encore au château une assez belle grosse tour, sur laquelle viennent bêtement s'appuyer deux méchantes façades d'un pauvre goût moderne. La route depuis Bièvre est charmante. Le lendemain nous avons vu Maintenon avec son admirable petit châtelet du quinzième siècle et son immense aqueduc ruiné du dix-septième, et enfin Chartres qui nous est apparu de loin dans l'averse la plus pittoresque du monde.
Ici il faudrait des volumes et des millions de points d'exclamation. La cathédrale de Chartres est une merveille.
Nous avons passé trente-six heures dedans, dessus et dessous, arpentant les nefs, descendant dans la crypte, grimpant dans les clochers, regardant avidement l'édifice dans tous les sens, et nous n'en savons rien, sinon qu'il faudrait six mois d'études pour avoir une idée un peu complète de ce qu'il contient. Moi, j'en suis encore à cette première impression que font les grandes choses et qui est tout éblouissement.
L'intérieur de l'église est d'un effet prodigieux. La nef est haute et sombre, les vitraux fourmillent de diamants, les bas-reliefs du pourtour du chœur avec leurs encadrements à jour forment une des plus admirables broussailles de pierre que l'art ait jamais fait fleurir au point de jonction du quinzième et du seizième siècles. Magnifique église! Autant de détails que dans une forêt, autant de tranquillité et de grandeur. Cet art-là est vraiment fils de la
nature. Infini comme elle dans le grand et dans le petit. Microscopique et gigantesque.
O pauvres architectes de nos jours qui ont l'art de faire de si petits édifices avec de si grands amas de pierres, qu'ils viennent donc étudier ceci ! qu'ils viennent apprendre, ces bâtisseurs de grandes murailles nues, comment le simple contient le multiple sans en être troublé, comment le petit détail agrandit le grand ensemble. Ce sont véritablement de malheureux artistes qui ont perdu le sens de leur art, et qui ôteraient les feuilles aux chênes comme les arabesques aux cathédrales.
L'extérieur de l'église n'est pas moins sublime. Les deux portails des extrémités du transept sont d'une beauté presque unique. Ils ont de certaines portes latérales à plafonds qui, vus de côté, leur donnent je ne sais quel air de péristyles égyptiens. Les statues sont comme celles d'Amiens, de la plus sévère époque de l'art chrétien.
Quant aux deux clochers, ils forment entre eux la plus admirable et la plus harmonieuse opposition de grâce et de majesté qui se puisse imaginer. Le vieux, qui est le moins haut, est presque roman, est d'une gravité sombre et austère, quoique ornée. L'autre est un gigantesque bijou de quatre cents pieds de haut.
Les trois grandes rosaces, admirables au dehors comme forme, sont admirables au dedans comme couleur.
Quant au dégât causé par l'incendie, quoi qu'on en ait dit dans les journaux, il est immense. J'en parle après avoir vu. J'ai visité l'église avec le plus grand scrupule, parfaitement anonyme, comme je fais toujours pour n'être influencé par aucune politesse. Pour tout voir, j'ai eu à lutter, là comme partout, contre ce sonneur stupide et ce sacristain insolent que j'ai toujours retrouvés dans toutes les églises, maîtres absolus de l'édifice, le barricadant aux curieux, et s'y faisant dans des coins de petits amas de débris précieux qu'ils tiennent sous clef et qu'ils exploitent. A Chartres, c'est encore mieux, le sacristain donne des consignes aux soldats. Vous vous présentez pour entrer, la sentinelle vous crie : Halte-là ! avez-vous la permission.'^ — De qui.^ — Du portier, dit le soldat.
Je dis que le dégât est immense dans toute la partie supérieure de l'église et, qui plus est, irréparable. Pour la foret^ cela va sans dire. Où sont les châtaigniers } où sont les charpentiers .? La matière première et l'ouvrier manquent. On fera un comble en fer, triste expédient, qui, heureusement au moins, ne se verra pas du dehors comme ce déplorable clocher de Rouen.
Mais dans les flèches le ravage n'est pas moins irrémédiable. Ce n'est pas seulement la charpente qui a brûlé. Ce sont tous les fenestrages de pierre si délicats et si charmants du grand clocher qui se sont dissous dans l'incendie.
11 n'en reste plus que des moignons tout rongés qui font encore des saillies telles quelles sur les grosses nervures des ogives. Quant au vieux clocher, l'ornementation romane est trop massive et trop adhérente à la pierre pour qu'il soit défiguré, mais je crains qu'il ne soit plus ébranlé encore que l'autre. De tels coups sont trop forts pour un vieillard. — Et ce vieillard-ci a sept cents ans.
C'est une dévastation étrange à l'intérieur des clochers. Çà et là, d'énormes tas de cendre dans les angles des chambres hautes, des monceaux de ferrailles monstrueuses tordues et rouillées par la flamme parmi lesquelles on distingue des battants de cloche et d'énormes copeaux de bronze j on s'appuie sur une barre de fer, elle tremble dans son alvéole comme une dent déchaussée} on se fie à une voûte, elle est lézardée} les escaliers à jour vacillent presque quand on y marche j et puis de grosses pierres éclatées roulent sous vos pieds, et le granit des balustrades léchées pendant douze heures par la flamme s'en va en écailles sous vos doigts.
Maintenant à qui confiera-t-on cette diflScile restauration } M. Duban serait un très bon choix. Qu'on se garde surtout de la main maladroite et ignorante qui vient de manier si fatalement notre irréparable Saint-Denis. Il faut être un bien vaillant maçon pour s'attaquer à des édifices comme Chartres ou Saint-Denis quand on est tout au plus capable de bâtir un pastiche bâtard comme la Bourse ou la Madeleine. Comment osez-vous remuer des pierres vénérables où s'est empreint un art que vous ne comprenez pas } Comment osez-vous conclure de Vignole à André Colomban .^
Les ravages à l'intérieur de l'église sont énormes aussi 5 ceux-là n'ont pas été causés par l'incendie, mais par les architectes restaurateurs. Un des dégâts les plus déplorables, c'est l'introduction dans le chœur d'un gros mauvais groupe rococo de Bridan, lequel, pour passer, a fait une trouée dans la haie d'arabesques gothiques qui hérisse ses mille aiguilles autour du maître-autel.
O braves chartrains, puisque vous restaurez, restaurez donc votre chœur. Chassez-moi Bridan, et son Assomption, et les grilles Louis XVI, et les bas-reliefs Louis XVI, et les stucs Louis XVI, et tout ce misérable goût du dix-huitième siècle agonisant qui déshonore votre sanctuaire. Juste châtiment ! le stupide évêque qui a ainsi défiguré le chœur de Chartres n'a pas eu le bonheur d'oflicier une seule fois au milieu de son absurde arrangement. Au moment où il venait de finir son œuvre, la Révolution est venue qui a balayé d'un souffle l'évêque et le chapitre. Que n'a-t-elle balayé aussi Bridan ! — J'oubliais qu'on fait admirer ce groupe aux curieux dans cette cathédrale. C'est comme si l'on vous faisait admirer un quatrain de Jean- Baptiste griffonné sur les marges de la Bible.
46 BRETAGNE ET NORxMANDIE.
Puisque les chartrains restaurent leur cathédrale, et ils ne peuvent mieux faire, ils devraient bien empêcher je ne sais qui de démolir les vieux remparts qui complètent leur belle porte Guillaume.
Du reste, la cathédrale sans toit est d'un effet étrange et qui a sa beauté.
Les murs sont si chargés de colonnettes et de piliers en gerbes et de nervures que, de cette même porte Guillaume d'où on la voit dans toute sa magnificence, elle apparaît au-dessus de la ville comme un immense orgue de pierre.
Vue du haut du grand clocher, la croupe incendiée et mise à nu est superbe. On dirait le dos d'un monstre énorme. Ce qui paraît singulier d'abord, quoiqu'on se l'explique ensuite par la réflexion, c'est que le plomb dont est revêtu le promenoir de la haute galerie qui circulait autour du toit est resté parfaitement intact, quoique si voisin de l'embrasement que le plomb de la couverture en fusion a coulé dessus de toutes parts, et y pend encore à l'heure qu'il est en mille stalactites qui brillent d'une façon charmante au soleil.
Du reste la ville de Chartres, prise du côté des vieux remparts, est très pittoresque et devrait être plus visitée des peintres qu'elle ne l'est.
La poste va partir, j'écris tout ceci à la hâte. Chère amie, donne ces détails à ceux de nos amis qui t'en demanderont. Nanteuil est encore avec moi. Le voyage l'a mis en appétit d'aller plus loin, et nous avons gardé notre cabriolet. Il te présente ses respects.
Moi, je vous embrasse tous, et toi avant tous. Je ne sens jamais plus combien je t'aime qu'absent de toi. Embrasse mille fois nos bien-aimés petits. Je te le rendrai. Ecris-moi poste restante à Cherbourg. Toujours AL le Baron Hugo. — Pas de prénom.
Ton Victor.
Lis tout ceci à ton père que j'aime et à qui je serre la main. Je pense que cette lettre l'intéressera. Il s'occupe de tout cela comme moi et mieux que moi.
Alcnc
C'est sur le coin d'une affreuse nappe d'auberge que je t'écris, mon Adèle. Nous avons quitté notre cabriolet à Nogent-le-Rotrou, et pris la voiture publique jusqu'à Domfront où je pense que Nanteuil me quittera. Nous sommes à Alençon. Nous avons un quart d'heure pour manger un morceau et j'en profite pour t'écrire.
Nous avons dit avant-hier adieu à Chartres où il y a encore une belle église à beaux vitraux dont je ne t'ai pas parlé, offusqué que j'étais de la cathédrale. Nous avons quitté la Beauce dont les plaines au crépuscule ont de magnifiques horizons qu'on devrait bien admirer un peu. Voici maintenant que nous voyons venir la Normandie et que nous la reconnaissons aux tignasses vertes des pommiers qui nous entourent de toutes parts. Il pleut, il vente, il fait un temps affreux. Le soleil pour nous narguer nous regarde de temps en temps par la lucarne d'un nuage.
Nous avons vu et visité à Nogent-le-Rotrou ce château qu'on voulait me vendre il y a six ou sept ans. Nanteuil en fait pour toi un croquis de souvenir pendant que je t'écris. L'extérieur du château est encore très beau et domine superbement un immense horizon de plaines ondulantes. L'intérieur n'est que délabrement.
C'est aujourd'hui dimanche, mon Adèle. Je songe tristement qu'il y a huit jours j'étais bien heureux près de toi. Nous avions fait ensemble cette douce cavalcade dans la forêt de Saint-Germain. Nous étions l'un près de l'autre, heureux l'un par l'autre comme dans nos plus riantes années. Je tenais ton cheval par la bride et je marchais l'œil sur nos chers petits. Mon Adèle, j'aime mieux mon dimanche d'il y a huit jours que mon dimanche d'aujourd'hui.
Dans trois semaines je vous reverrai, je vous embrasserai tous. En attendant, donne mille baisers à Didine, à Dédé, à Toto, qui va bien, j'espère, à mon pauvre Chariot doublement exilé. Je serre la main de ton père et je t'embrasse bien fort, mon Adèle.
Foui
'crcs, 22 uim.
Voilà trois jours, mon Adèle, que je ne t'ai écrit, et j'éprouve le besoin de m'entretenir avec toi et de me reposer dans ta pensée.
Nanteuil m'a quitté; il est possible qu'il me rejoigne à Cherbourg. Depuis Alençon, j'ai vu Lassay, charmante petite ville demi-sauvage, plantée tout au beau milieu des chemins de traverse, qui a trois vieux châteaux, dont deux admirables que j'ai dessinés. Tu les verras. Le troisième n'a plus que quelques ruines situées au milieu des arbres les plus beaux et les plus farouches du monde.
Aprèt Lassay, Mayenne. On ne connaît vraiment pas cette pauvre Bretagne. Elle vaut mieux que la Suisse, aux Alpes près. Mayenne est une riante et pittoresque ville, posée en travers sur sa rivière, avec un beau château, une haute église incrustée de pierres romaines qui ont deux mille ans, des maisons du quinzième siècle zébrées de bois et de plâtre, et un vieux pont à arches ogives. L'ensemble de tout cela forme un bloc ravissant.
De Mayenne, j'ai été à Jublaire, où il y a un camp de César que j'ai parcouru guidé par la plus jolie fille du monde qui m'offrait des roses fraîches et de vieilles briques, tout en sautant lestement par-dessus les clôtures, sans trop s'inquiéter de ses jupons. Et puis elle m'a montré un temple romain, et beaucoup de choses romaines, et beaucoup de sa personne. En la quittant je lui ai donné un écu, elle m'a demandé un baiser. Pardon, je te raconte la chose comme elle est. Et puis je te rapporte un morceau de marbre du camp de César pour te prouver ma bonne fortune. Je suis un grand fat.
Figure-toi que j'écris tout ceci, briilé par le soleil et rouge comme une carotte. Il est vrai que j'ai la croix d'honneur et que je disputerais maintenant le pain bénit de Fourqueux à ton père. On me rend mille respects en Bretagne. Les paysans et le gendarme me saluent.
Ce matin j'ai déjeuné à Ernée.
(A propos, je ne suis pas allé jusqu'à Domfront.)
Ernée est une affreuse petite ville bête et plate où il y a une vieillardc hideuse qui tient une horrible auberge. Je n'y ai eu d'autre plaisir que de chasser devant moi un troupeau de commères-oies qui s'en sont allées en • iaisant cent caquets absurdes sur mon compte.
J'ai vu aussi à Ernée de charmants petits enfants qui ramassaient du crottin de cheval sur la grande route. Je t'assure qu'ils y mettaient toute la grâce imaginable. Cela fera un jour d'affreux paysans.
Je suis à cette heure dans le pays des fougères, dans une ville qui devrait être pieusement visitée par les peintres, dans une ville qui a un vieux château flanqué de vieilles tours les plus superbes du monde, avec des moulins à eau, des ruisseaux vifs, des rochers, des jardins pleins de roses, des rues à pignons qui montent à pic, des églises hautes et basses, de vieux buffets de bois luisant dans les boutiques, toutes sortes de vieilles architectures rongées de lierre. J'ai vu tout cela au soleil, je l'ai vu au crépuscule, je l'ai revu au clair de lune, et je ne m'en lasse pas. C'est admirable.
Il y a çà et là quelques maisons du temps de Louis XV, mais elles ont peu de succès. Le goût pompadour n'a rien à faire avec ses chicorées dans ce pays-ci. Le rococo est malheureux avec le granit.
Du reste l'architecture est en général barbare. La pierre bretonne ne s'est prêtée aux coquetteries d'aucune époque. Pas plus à celles de la Renaissance qu'à celles de Louis XV Mais certaines églises ont de l'austérité et de la grandeur sombre.
Le temps est redevenu beau, les routes sont charmantes. Tout est verdure, buissons, grands arbres, chaumes fleuris, avec des fumées mêlées aux senteurs des églantiers. Çà et là un champ de ciguë qui exhale une odeur de bête fauve, un mur en ruines où poussent de grands bouillons blancs, des geais qui montrent leurs plumes bleues, des pies qui me font penser au cheval de Turennej et puis tout cet encadrement de la route magnifiquement doré par les genêts en fleur.
Demain, j'irai à Antrain, je visiterai le fameux champ de bataille de l'armée vendéenne 5 j'y penserai à toi, mon Adèle bien-aimée, pendant que cette lettre courra vers Fourqueux et ira porter mes baisers, à toi, à vous tous qui êtes ma joie et ma vie.
Mille amitiés à Martine. Embrasse pour moi ton bon père 5 moi, je t'embrasse mille fois. Un jour je voyagerai avec toi et je serai tout à fait heureux.
IlIPIÏlUmr NATIONALF.
5o BRETAGNE ET NORMANDIE.
vSainl-Malo, 25 juin.
Voici deux jours, chère amie, que je ne cesse de songer à toi. Il faudra absolument que nous voyions la mer ensemble et avec tous nos chers petits. Je voudrais voir Toto et Dédc, et même vous, mademoiselle Didine qui allez faire votre première communion, je voudrais les voir à même dans cet immense écrin des coquillages de l'océan que je foulais hier aux pieds entre Dol et Saint-Maloj car, n'ayant pas trouvé de place dans leur hideux tapecul, je faisais philosophiquement mes six lieues à pied.
Arrivé à Saint-Malo, j'étais pénétré de poussière, j'ai couru à l'océan, et je me suis baigné dans les rochers qui entourent le fort du môle et qui font à la marée basse mille baignoires de granit. J'ai été assez avant dans la mer, courant de roche en roche malgré la lame qui m'a jeté une dizaine de fois à la renverse sur de diaboliques rochers fort pointus. N'importe, c'est une admirable chose chaque fois qu'elle vous enveloppe et vous secoue dans son écume.
Comme j'ai fait une douzaine de lieues à pied au soleil depuis quatre jours, bout par bout, j'ai le visage tout pelé, je suis rouge et horrible.
Du reste, j'avais besoin d'eau. Depuis que je suis en Bretagne je suis dans l'ordure. Pour se laver de la Bretagne il faut bien l'océan. Cette grande cuvette n'est qu'à la mesure de cette grande saleté.
Voici la chambre où je suis censé avoir dormi à Pontorson : un galetas plafonné en poutres et planchéié en terre (dans le pays ils disent plcxnchié, ce qui est plus expressif jj d'énormes araignées au plafond, de très petites puces par terre. Deux chaises veuves de leur paille. Un matelas qui sent le doux. Vis-à-vis la fenêtre une vieille enseigne où on lit en vieilles lettres presque effacées : l]n tel, tailleur arrivant de Paris. On vous sert à dîner. Les assiettes bretonnes sont comme des formations. Il faudrait pénétrer plusieurs couches de je ne sais quoi avant d'arriver à la faïence. Si les puces marchaient, elles y laisseraient très certainement l'empreinte de leurs petits pieds. Comme Pontorson touche à la mer, on n'a pas de poisson, on vous sert un gigot à demi rongé. Le tout se passe à la lueur d'une maigre chandelle dans un gros flambeau rococo de cuivre vert-de-grisé, laquelle chandelle se penche mélancoliquement et verse des larmes de suif dans les assiettes. Et puis on se couche, et le lendemain matin on paye cinq francs, non pour avoir mangé, mais pour avoir été mangé.
On arrive à cette chambre et à ce dîner par onze héroïques marches de treize pouces de haut et de trois pouces de large.
Tu communiqueras cette description d'un logis breton à ton père. 11 est vrai qu'il te dira que ton Pontorson est en Normandie. Il est vrai, la carte dit : en Normandie, mais la saleté dit : en Bretagne.
Du reste, dans ce pays-ci, les cochons mangent de l'herbe. II n'y a qu'eux qui soient propres en Bretagne.
La clôture des champs se fait au moyen d'une espèce de barrière formée d'un tronc d'arbre où sont piqués çà et là des morceaux de bois, laquelle barrière ressemble à un peigne. Cela devrait bien donner aux bretons l'idée de s'en servir (de peignes).
Dol, où j'ai déjeuné hier, a une belle vieille rue presque romane, avec des piliers à chapiteaux sous les maisons. La cathédrale, qui a un beau vitrail à l'abside, n'est qu'un grand délabrement.
Sans les vieilles tours du port et sans la mer, Saint-Malo offrirait peu d'intérêt. J'ai pris dans une anfractuosité du roc hier un animal hideusement beau que les gens du pays appellent crapaud de mer.
Je compte aller aujourd'hui à Dinan. Je ne sais trop si le temps me permettra d'aller jusqu'à Cherbourg, mais écris-moi toujours là. Je m'arrangerai de manière à ce que tes lettres viennent me retrouver "si je passe par Caen. Je viens d'écrire à Boulanger. Je compte écrire demain à M"" Louise. Dis aux enfants de lui écrire. Tu sais que cela lui fait plaisir, et elle est si bonne pour eux.
J'espère, mon Adèle, que tu continues de te plaire à Fourqueux. Je veux que tu t'y amuses le plus possible, et je finis en t'embrassant bien tendrement, ainsi que nos bons petits. Ne m'oublie pas auprès de ton père, et de nos bons amis Châtillon, Boulanger, Robelin, Gautier, etc.
A LOUIS BOULANGER
Saint-Malo.
J'ai revu aujourd'hui la mer, mon clier Louis j une pente me ramène là tous les ans. Elle m'est apparue à l'extrême horizon faisant sur les collines une ligne mince et verte comme la cassure d'un carreau de vitre. C'était entre Dol et Saint-Malo. Maintenant je suis à Saint-Malo ; j'ai couru en arrivant me jeter à la mer; je m'y suis baigné, et je reviens vite vous écrire tout trempé de la salive du vieil océan.
Il faudra absolument que j'aille un jour vous arracher à votre belle et puissante œuvre, et que nous nous en venions tous deux voir toutes les grandes choses que je vois tout seul et que je verrais doubles avec vous. Vous savez comme nous étions heureux autrefois dans nos promenades du soir à travers la plaine de Montrouge ! que serait-ce avec cette plaine de flots sous les yeux ?
Une ville qu'il faut aussi que vous voyiez, et que vous voyiez avec moi, c'est Fougères. Pardon de cette brusque transition; mais je ne veux plus vous parler de la mer, je radoterais, et cette lettre aurait cent pages. Eh bien donc, je viens de Fougères comme La Fontaine revenait de Baruch, et je demanderais volontiers à chacun : Avez-vous vu Fougères ?
Toute cette Bretagne, au reste, vaut la peine d'être vue. Quelquefois dans une petite bourgade, comme Lassay, par exemple, vous trouvez tout à coup trois admirables châteaux dans le même tas. Pauvre Bretagne! qui a tout gardé, ses monuments et ses habitants, sa poésie et sa saleté, sa vieille couleur et sa vieille crasse par-dessus. Lavez les édifices, ils sont superbes; quant aux bretons, je vous défie de les laver. Souvent, dans un de ces beaux paysages de bruyères, sous des ormes qui se renversent lascivement, sous de grands chênes qui portent leurs immenses feuillages à bras tendu, dans un champ de genêts en fleurs du milieu duquel s'envole à votre passage un énorme corbeau verni qui reluit au soleil, vous avisez une charmante chaumière qui fume gaîment à travers le lierre et les rosiers; vous admirez, vous entrez. Hélas! mon pauvre Louis, cette chaumière dorée est un affreux bouge breton où les cochons couchent pêle-mêle avec les bretons. Il faut avouer que les cochons sont bien sales.
Je reviens à Fougères. Je veux absolument que vous voyiez Fougères. Figurez -vous une cuiller; grâce encore pour ce commencement absurde. La cuiller, c'est le château; le manche, c'est la ville. Sur le château rongé de
verdure, mettez sept tours, toutes diverses de forme, de hauteur et d'époque; sur le manche de ma cuiller entassez une complication inextricable de tours, de tourelles, de vieux murs féodaux chargés de vieilles chaumières, de pignons dentelés, de toits aigus, de croisées de pierre, de balcons à jour, de mâchicoulis, de jardins en terrasses; attachez ce château à cette ville et posez le tout en pente et de travers dans une des plus vertes et des plus profondes vallées qu'il y ait. Coupez le tout avec les eaux vives et étroites du Couasnon sur lequel jappent nuit et jour quatre ou cinq moulins à eau. Faites fumer les toits, chanter les filles, crier les enfants, éclater les enclumes; vous avez Fougères; qu'en dites-vous.^
C'est comme cela que vous la verrez quelque jour avec moi du haut de la plate-forme de l'église; et puis vous la peindrez, mon Louis, et la copie sera plus belle que l'original.
Eh bien! il y a dix villes comme cela en Bretagne, Vitré, Sainte- Suzanne, Mayenne, Dinan, Lamballe, etc.; et quand vous dites aux stupides bourgeois, qui sont les punaises de ces magnifiques logis, quand vous leur dites que leur ville est belle, charmante, admirable, ils ouvrent d'énormes yeux bêtes et vous prennent pour un fou. Le fiiit est que les bretons ne comprennent rien à la Bretagne. Quelle perle et quels pourceaux!
J'ai voulu vous écrire parce que je vous aime, mon Louis, parce que vous êtes une des belles et généreuses rencontres de ma vie, et que j'espère bien que cette rencontre durera jusqu'au bout de notre chemin à tous les deux. De temps en temps je quitte Paris, mais je ne quitte ni ma famille ni mes amis. Mon cœur est toujours avec vous, vous le savez bien, Louis, n'est-ce pas.-^ Mais, dans l'œuvre que j'accomplis et dont vous verrez prochainement, j'espère, quelque nouvel échantillon, je sens parfois le besoin de laisser là Paris et sa criaillerie, plus éternelle que le beau mugissement de mon océan; car je suis souvent las de votre ville et de voir tout ce qu'il peut écumer de sottise humaine sur la proue d'une idée.
Je vous aime du fond du cœur et je vous serre la main.
Victor H.
54 BRFTAGNR RT NORMANDIE.
LE MONT- SATNT-MICI TEL.
Coutances, 28 juin.
Comme tu vois, mon Adèle, cette lettre est datée de Coutances, l'ancien fief de Martine que j'embrasse de tout mon cœur (non pas le fief, bien entendu). J'ai déjà fait mon tour dans la ville, quoiqu'il soit onze heures du soir, et j'ai vu les beaux clochers de la cathédrale assaisonnés d'un magnifique clair de lune. Du reste, c'est la première belle cathédrale que je vois depuis Chartres. Celle de Dol compte à peine, celle d'Avranches est détruite.
Je viens de rentrer assez fatigué, mais je veux t'écrire, ma pauvre bienaimée, avant de m'endormir. Cela mettra de bons rêves dans mon sommeil. — On m'apporte un bouillon qui interrompt ma lettre. Je note en passant que ledit bouillon est bon, ce qui est rare pour du bouillon d'auberge. Il faut le boire pour le croire.
Voici ma plus récente aventure : De Saint-Malo, d'où était ma dernière lettre, je suis allé à Châteauneuf. Il y avait, dans ce qu'ils avaient la bonté d'appeler le coupé de la patache, trois humains, un sous-lieutenant en garnison de campement à Châteauneuf, une jeune fille d'une mise bizarrement simple et grave, et puis moi. En sortant de la ville, je dis à la demoiselle: Mademoiselle, désirez-vous que je lève cette glace .^ Elle me répond, avec une voix très douce et un léger accent anglais ou allemand : Comme tu voudras. De quoi le sous-lieutenant demeura grandement ébahi et scandalisé. C'était une façon de quakeresse qui s'en allait faire son éducation à Sainte-Suzanne. Elle a continué la route avec nous, tutoyant avec modestie l'officier qui avait fini par s'apprivoiser, et moi qui vois tout d'un œil philosophique. Elle a dîné une fois à table d'hôte avec nous; puis, à l'embranchement de la route de Vitré, elle a rencontré une autre patache poivrée de poussière qui l'a emportée en boitant.
Moi, je ne suis pas allé à Vitré. De Dinan, je suis revenu àPontorson.Dinan est une belle vieille ville agglutinée et maçonnée en surplomb sur un précipice comme un nid d'hirondelles. Il y reste encore deux belles églises, une superbe vieille tour que j'ai dessinée, et çà et là quelques maisons sculptées, ,un magnifique porche roman veuf de son église, quelques façades où l'art de la Renaissance s'est assez bien tiré du granit.
J'étais hier au Mont-Saint-Michel. Ici, il faudrait entasser les superlatifs d'admiration, comme les hommes ont entassé les édifices sur les rochers et
comme la nature a entassé les rochers sur les édifices. Mais j'aime mieux commencer platement par te dire, mon Adèle, que j'y ai fait un affreux déjeuner. Une vieille aubergiste bistre appelée M""" Laloi a trouvé moyen de me faire manger du poisson pourri au milieu de la mer. Et puis, comme on est sur la lisière de la Bretagne et de la Normandie, la malpropreté y est horrible, composée qu'elle est de la crasse normande et de la saleté bretonne qui se superposent à ce précieux point d'intersection. Croisement des races ou des crasses , comme tu voudrez.
J'ai visité en détail et avec soin le château, l'église, l'abbaye, les cloîtres. C'est une dévastation turque. Figure-toi une prison, ce je ne sais quoi de difforme et de fétide qu'on appelle une prison, installée dans cette magnifique enveloppe du prêtre et du chevalier au quatorzième siècle. Un crapaud dans un reliquaire. Quand donc comprendra-t-on en France la sainteté des monuments .^
A l'extérieur, le Mont-Saint-Michel apparaît, de huit lieues en terre et de quinze en mer, comme une chose sublime, une pyramide merveilleuse dont chaque assise est un rocher énorme façonné par l'océan ou un haut habitacle sculpté par le moyen-âge, et ce bloc monstrueux a pour base, tantôt un désert de sable comme Chéops, tantôt la mer comme le Ténériffe.
A l'intérieur, le Mont-Saint-Michel est misérable. Un gendarme est à la porte, assis sur le gros canon rouillé pris aux anglais par les mémorables défenseurs du château. Il y avait un second canon de même origine. On l'a laissé bêtement s'enliser dans les fanges de la poterne. On monte. C'est un village immonde où l'on ne rencontre que des paysans sournois, des soldats ennuyés et un aumônier tel quel. Dans le château, tout est bruit de verrous, bruit de métiers, des ombres qui gardent des ombres qui travaillent (pour gagner vingt-cinq sous par semaine), des spectres en guenilles qui se meuvent dans des pénombres blafardes sous les vieux arceaux des moines, l'admirable salle des chevaliers devenue atelier où l'on regarde par une lucarne s'agiter des hommes hideux et gris qui ont l'air d'araignées énormes, la nef romane changée en réfectoire infect, le charmant cloître à ogives si délicates transformé en promenoir sordide, partout l'art du quinzième siècle insulté par l'eustache sauvage du voleur, partout la double dégradation de l'homme et du monument combinées ensemble et se multipliant l'une par l'autre. Voilà le Mont -Saint -Michel maintenant.
Pour couronner le tout, au faîte de la pyramide, à la place où resplendissait la statue colossale dorée de l'archange, on voit se tourmenter quatre bâtons noirs. C'est le télégraphe. Là où s'était posée une pensée du ciel, le misérable tortillement des affaires de ce monde! C'est triste.
Je suis monte sur ce télégraphe qui s'agitait fort en ce moment. Le bruit courait dans l'île qu'il annonçait au loin des choses sinistres. On ne savait quoi. (Je l'ai su à Avranches. C'était le nouveau meurtre essayé sur le roi.) Arrivé sur la plate-forme, l'homme d'en bas qui tirait les ficelles m'a crié de ne pas me laisser toucher par les antennes de la machine, que le moindre contact me jetterait infaiUiblement dans la mer. La chute serait rude, plus de cinq cents pieds. C'est un fâcheux voisin qu'un télégraphe sur cette plate-forme qui est fort étroite, et n'a pour garde-fou qu'une barre de fer à hauteur d'appui, de deux côtés seulement pour ne pas gêner le mouvement de la machine. Il faisait grand vent. J'ai jeté mon chapeau dans la cabine de l'homme, je me suis cramponné à l'échelle, et j'ai oublié les contorsions du télégraphe au-dessus de ma tête en regardant l'admirable horizon qui entoure le Mont-Saint-Michel de sa circonférence où la mer se soude à la verdure et la verdure aux grèves.
La mer montait en ce moment-là. Au-dessous de moi, à travers les barreaux d'un de ces cachots qu'ils appellent les loges, je voyais pendre les jambes d'un prisonnier qui, tourné vers la Bretagne, chantait mélancoliquement une chanson bretonne que la rafale emportait en Normandie. Et puis il y avait aussi au-dessous de moi un autre chanteur qui était libre, celui-là. C'était un oiseau. Moi, immobile au-dessus, je me demandais ce que les barreaux de l'un devaient dire aux ailes de l'autre. Tout ceci était coupé par le cri aigre des poulies du télégraphe transmettant la dépêche de M. le ministre de l'intérieur à MM. les préfets et sous-préfets.
Il n'y a plus de prisonniers politiques maintenant au Mont-Saint-Michel. Quand n'y aura-t-il plus de prisonniers du tout !
Chère amie, je m'aperçois que je n'ai plus ni papier, ni chandelle. Il faut que je termine ici cette lettre. J'avais pourtant encore mille choses à te conter. Ce sera pour la prochaine fois. Aujourd'hui il me reste à peine l'espace de te dire d'embrasser nos quatre bijoux comme je t'embrasse toimême, du fond de l'âme, et de serrer la main pour moi à ton père, à Martine et à Boulanger, si tu le vois. Et à tous nos autres amis.
S;iint-Jc;in-de-Dav, 30 juin.
Il fait une chaleur extrême, et je pense à Fourqueux, où il fait peut-être aussi chaud qu'à Saint-Jean-de-Day. Pauvre amie, je te souhaite tous les bons courants d'air frais qui me manquent ici. Je souffre pour toi de cette chaleur, que je reporte là-bas.
Je viens de suivre, du reste, une route charmante. J'ai quitté hier les admirables clochers de Coutances qui tremblent au vent de mer (ceci sans la moindre exagération). La route est belle et ombragée. A tous moments de délicieuses petites chaumières pleines de fleurs.
C'est une rencontre bien jolie et bien gracieuse qu'une chaumière au bord du chemin. De ces quelques bottes de paille dont le paysan croit faire un toit, la nature fait un jardin. A peine le vilain a-t-il fini son œuvre triviale que le printemps s'en empare, souffle dessus, y mêle mille graines qu'il a dans son haleine, et en moins d'un mois le toit végète, vit et fleurit. S'il est de paille, comme dans l'intérieur des terres, ce sont de belles végétations jaunes, vertes, rouges, admirablement mêlées pour l'œil. Si c'est au bord de la mer, et si le chaume est fait d'ajoncs, comme auprès de Saint- Malo, par exemple, ce sont de magnifiques mousses roses, robustes comme des goémons, qui caparaçonnent la cabane. Si bien qu'il faut vraiment très peu de temps en un rayon de soleil et un souffle d'air pour que le misérable gueux ait sur sa tête des jardins suspendus comme Sémiramis. Depuis que j'ai quitté Paris, je ne vois que cela. A chaque hoquet du printemps une chaumière fleurit.
A Avranches, que j'ai visitée en quittant le Mont-Saint-Michel, il y a une magnifique vue, mais il n'y a que cela. Autrefois il y avait trois clochers, maintenant il y a trois télégraphes qui se content réciproquement leurs commérages. Or, les bavardages d'un télégraphe font un médiocre effet dans le paysage. Où ç:?,-in , saimnt Huet, évêque d' Avranches, si souvent cité par Voltaire?
J'ai fait une promenade en mer à Granville. Il faut que je te la conte.
Arrivé au bout de la jetée, je saute dans un canot, et me voilà voguant. Je passe la jetée, nous sommes en pleine mer, et c'est alors, au balancement des grosses vagues, que je songe à examiner mon équipage. Deux gamins de douze ans, deux avirons retenus par des ficelles, aucun mât, une coquille de noisette, c'était là mon embarcation. Le temps était beau, le ciel bleu gris, le soleil chaud de plomb, mais la marée descendait et nous entraînait
à la haute mer. Mes petits drôles étaient hardis et parlaient déjà d'aborder le lendemain matin à Jersey. Quatre chiens-de-mer, à demi salés, qui me servaient de tabouret de pied, formaient toute la provision. Te iîgures-tu la chose.? Pratiquer l'océan, la nuit, pendant dix-huit lieues, avec deux enfants, deux allumettes et deux ficelles! Un souffle de vent nous a rejetés dans le port.
D'ailleurs c'est la troisième excursion que je fais en mer, et je supporte bien ce tremblement puissant et compliqué de la vague qui se décompose en mille vagues sous vous.
Sorti de là, j'ai déjeuné. Pendant que je déjeunais, un grand bruit, un flot de peuple emplit tout à coup la rue, une rue longue et étroite qui monte à l'église, bordée de boutiques basses où il y a des grisettes parisiennes. Je regarde, et je vois passer, au milieu des huées et des index braqués de la foule, deux espèces de spectres, couverts, pieds et visages, d'une façon de mante en serge noire, qui marchaient à grands pas au grand soleil. Ces spectres étaient conduits par un gendarme 5 c'étaient une mère et sa fille qui, disait-on, avaient assassiné l'une son mari, l'autre son père. L'assassinat s'était fait à coups de balai, pendant que l'homme était soûl. On les menait en prison. Cette rue pleine de femmes qui riaient, ce soleil éclatant, ce gendarme, ces deux fantômes d'un noir sale marchant à grands pas, cette rumeur courant sur eux, je t'assure que tout cet ensemble avait une figure sinistre.
En sortant de Granville, le soleil baissait, la brise de mer pénétrait d'un souffle frais les pommiers de la route. La route était belle et riante encore, quoiqu'elle n'eût plus ces riches bordures de tamarins en fleur qui l'embaument autour du Mont-Saint-Michel. A un quart de lieue de la ville, pendant que je regardais l'ombre des chasse-marées sur les flots de l'océan, j'ai vu tout à coup passer un grand épervier qui chassait aux alouettes. J'y aurais fait peu d'attention, si un peu plus loin je n'avais vu sur une haie un charmant petit bouvreuil, tout jeune et gros comme le poing, qui se donnait des airs d'épervier avec les mouches. Tout s'enchaîne et se ressemble ainsi.
Le soir, j'étais à Coutances.
Je suis indigné des dévastations que je rencontre à chaque pas. A Alençon , c'est une belle et grave statue de marbre blanc vêtue comme Marie de Médicis qui se casse le nez au mur le plus noir de l'église sous un tas de chaises. A Mayenne, c'est une vilaine prison blanche bêtement bâtie au beau milieu du vieux château. A Pontorson, c'est un admirable dessus d'autel de la Renaissance sur lequel le curé a plaqué le plus stupide des confessionnaux. On marche aussi à plein pied sur un bas -relief du seizième siècle qui représente la Pentecôte et où il y a encore de vieilles peintures. A Dol, un tombeau de la Renaissance s'en va en poussière.
A Avranches, il restait un pilier de la cathédrale démolie, on l'a jeté bas. A Coutances, toute la cathédrale crie au scandale. On a déformé une ogive du quatorzième siècle pour y encadrer un absurde autel à soleil d'or qui coûte quatre mille francs. 11 y a deux gros murs de plâtre tout à travers le transept. L'architecte du département, un nommé Duchêne ou Deschênes, avait commencé à badigeonner la nef en jaune vif, avec voûtes blanches et nervures rouges. Le cri public l'a arrêté au quart de sa bêtise. Je me suis informé, le badigeonnage d'une cathédrale comme Coutances coûte de vingt à vingt-cinq mille francs. A Saint-Lô, on laisse tomber, faute de réparation, l'admirable église qui a deux clochers aussi beaux que la grande flèche de Saint-Denis. J'ai demandé pourquoi. Un prêtre qui se trouvait là m'a répondu qu'on n'avait pas de fonds. J'ai objecté que les chambres confiaient au gouvernement des fonds pour l'entretien des monuments publics. On m'a répondu que l'église de Saint-Lô n'était pas de celles qui sont regardées par le gouvernement comme des monuments. — O ineptie! et l'on expectore les millions le plus aisément du monde pour la Madeleine et le quai d'Orsay!
A cette église de Saint-Lô, il y a un détail unique, je ne l'ai encore vu que làj c'est une chaire extérieure avec porte dans l'église, d'où le prêtre haranguait le peuple, le tout sculpté comme on sculptait au quinzième siècle. Le dernier maire de la ville voulait l'abattre pour un alignement de rue. La fabrique s'y est opposée. — Les vitraux de l'église sont dans un état affreux. Les restaurations qu'on a essayées çà et là sont hideuses.
N'importe , je suis heureux d'être rentré un instant dans les églises et les cathédrales. Coutances et Saint-Lô m'ont récréé les yeux. Il n'y a pas de monuments dans les ports de mer. Les villes de mer sont comme les capitales, elles usent vite leurs édifices. Il y a un trop grand frottement de population pour que la ville ne se renouvelle pas fréquemment.
Je n'en verrai pas moins Cherbourg avec bien de la joie, non seulement parce que j'y retrouverai la mer, mais parce que tes lettres m'y attendent, mon Adèle. J'en ai besoin. Il y a quinze jours, quinze jours que je suis privé de toi, de ton doux sourire indulgent, de la gaieté de mes chers petits bien-aimés. J'ai soif de vous revoir tous! En attendant, j'aurai tes lettres. Je les aurai bientôtj toute ma joie est maintenant dans cette pensée. Adieu, mon Adèle, à bientôt. — Amuse-toi bien.
Au moment où je ferme ma lettre, un monsieur de la diligence demande pour dîner un potage et des fraises. Voilà ce qui s'appelle laisser le dîner entre deux parenthèses.
6o BRETAGNE ET NORMANDIE.
B.iriicvlllc, i''' juillet, vcndrccli.
Tu ne te plaindras pas, j'espère, de la rareté de mes lettres. C'est que j'ai besoin de ta pensée, mon Adèle, quand je n'ai pas ta présence. J'espère que ■ tu es toujours heureuse là-bas, que tu ne laisses pas l'ennui approcher, f que tu as de temps en temps quelqu'un de nos bons amis. Moi, je serai heureux demain, je serai à Cherbourg, j'aurai tes lettres.
J'ai vu hier deux beaux clochers de gothique anglais, celui de Carentan et celui de Périers. Dans l'église de Carentan, il y a un chapiteau curieux formé de goémons entrelacés. Les artistes de ce temps grand et naïf n'allaient chercher ni l'acanthe, ni le lotus. Ils prenaient pour modèle ce qu'ils avaient sous la main, le chou et le chardon dans l'intérieur des terres, le goëmon au bord de la mer.
Toutes les églises de cette partie de la Normandie, Saint-Lô, Carentan, Périers (la progression est décroissante), dérivent de celle de Coutances. Les admirables flèches de Coutances, sévères comme le gros clocher de Chartres, légères comme l'aiguille de Saint-Denis, semblent avoir repoussé de bouture çà et là, avec quelques variantes, sur divers points de ce pays. Je ne m'en plains pas. Quand une de ces flèches, taillées à jour et d'une charmante couleur blonde, surgit tout à coup de derrière une colline, c'est une magnifique aventure dans le paysage.
Je n'ai rien vu de curieux du reste, si ce n'est une grande femme sèche et maigre qui a partagé avec le conducteur et moi l'impériale de Saint-Lô à Carentan, fort prude, fort laide et fort bel esprit, un bas-bleu vêtu de blanc, avec des cheveux rouges, une sorte d'anglaise tricolore. Je dis anglaise parce qu'elle avait l'accent, et aussi parce que l'Angleterre est la terre la plus féconde en ce genre de tulipes. Je me suis figuré que c'était madame Trollope, et j'ai eu tout à coup un fou rire qui a paru la fort scandaliser.
En entrant à Carentan, j'ai eu une impression pénible. Une malheureuse fille crétine, sans front et sans menton, grande et bavant sur ses mains, était assise au seuil d'une maison, et nous regardait passer d'un air triste. On dit que cela ne sent rien, mais je suis sûr que quelque chose souffrait en elle. Pauvre âme prise !
Mais une chose plus triste encore, c'est tout à l'heure, à Port-Bail.
Je faisais la route à pied, faute de voiture. D'affreux chemins de traverse, la honte de cette riche Normandie, des blocs de roche pour pavé, des ornières à faire toucher l'essieu, et, dans d'autres endroits, des landes à
pleines jambes ou du sable jusqu'aux genoux. J'avais double le pas vers six heures. Un charretier qui s'en revenait chargé de tangue m'avait averti qu'à sept heures la mer serait sur la route. C'était un beau spectacle quand j'arrivai près de la mer. J'étais sur une colline. J'avais devant moi une immense plaine, jadis façonnée par les flots et couverte de grosses vagues de terre. L'océan l'avait faite à son image. Sur toute cette plaine verdoyait un gazon fin et rare, brouté par quelques moutons maigres. Au fond était la mer qui venait ridée à très petits plis, rapide, et envahissant le sol par larges nappes. A ma droite s'étendait une perte de vue de collines et de bruyères. A ma gauche, sur une hauteur coupée brusquement à la mer, le clocher crénelé de Port-Bail s'estompait dans une vapeur grise. Un gros nuage, durement appuyé sur le soleil couchant, en faisait jaillir les rayons de toutes parts, comme l'eau autour d'une éponge. La route était libre encore. En bas, dans le ravin, un cavalier, à cheval sur un sac plein qui lui écartait les jambes, se hâtait pour arriver au village avant la mer. J'en hs autant. Au moment où j'entrais dans le bourg, le flot me mouillait les talons.
Comme j'entrais, un groupe de paysannes faisait grand bruit dans un angle de murs. Il y avait là une misérable petite créature borgne, rachitique et déguenillée, qui pleurait douloureusement. Les femmes paraissaient la haranguer. Voici ce que c'était. Cette pauvre fille est épileptique depuis sa naissance, paralysée de la moitié du corps depuis dix ans, borgne depuis six mois. Et la misère par-dessus. Depuis dix ans on la tient au lit. Elle était sortie aujourd'hui de sa masure pendant que ses parents étaient aux champs, profitant de leur absence pour s'aller noyer. Ces femmes l'en empêchaient. Je n'ai jamais vu plus amer désespoir. La pauvre enfant, hideuse d'ailleurs, n'est pas si grande que Didine. Je lui ai demandé son âge. — ■ Quinze ans, mon bon monsieur, m'a dit une des femmes. Elle a interrompu d'un ton farouche en regardant ses petits membres : — J'ai seize ans. Je lui ai donné quelque argent, en lui disant d'avoir bon espoir, que le bon Dieu était là. Elle m'a plus remercié de la bonne parole que de l'argent. Du reste, il paraît que ce n'est pas la première fois qu'on l'empêche de se noyer. De temps en temps on la rencontre allant vers la mer à l'heure où la marée monte.
Quand je suis arrivé à Barneville, le soleil était tout à fait couché, de beaux arbres d'encre se découpaient sur le ciel d'argent du crépuscule, la mer imitait à l'horizon le bruit des carrosses de Paris. Je ne savais dans cette ombre où trouver un gîtcj mais enfin, la providence aidant, me voici à une table quelconque d'où je t'écris, mon Adèle. J'écris aussi aux enfants. Dis-leur de m'écrire, tous, même Dédé {à Caen , poffe reHante). Je vous
embrasse tous, mes pauvres anges, et ton père et Martine, et je serre la main de tous ceux qui vous aiment.
Ton Victor.
S'il vient pour moi des lettres pressées, réponds en deux lignes que M. Victor Hugo est absent encore pour quinze jours.
Sainte -Mcrc-F.gli.sc, 5 juillet.
.Farrivc épuise de fatigue, chère amie. J'ai retrouvé Nantcuil qui m'attendait à Cherbourg. Comme nous avons voulu visiter toute la côte jusqu'ici et qu'il n'y a pas de route, nous avons fait presque tout le chemin à pied, et nous sommes las.
J'ai mille choses à te dire, mais aujourd'hui c'est ta lettre qui m'occupe, ta lettre qui m'a laissé une impression triste. Je suis tout accablé de savoir notre pauvre petit bien-aimé plus malade. Je vais me hâter de revenir pour le revoir, mon Toto si charmant et si doux. J'espère trouver à Caen une lettre de toi qui me rassurera un peu. Ce cher enfant, embrasse-le cent fois pour moi et parle-lui bien de moi, ainsi qu'aux autres.
Et puis, mon Adèle, tu me dis dans ta lettre que tu es un peu triste, et la pensée que tu es triste là-bas m'empêche d'être ici autrement que triste. Tu ne sauras jamais à quel point je t'aime, vraiment, ma pauvre amie. Si tu voyais ce qui est au fond de mon cœur, je crois que tu serais heureuse.
A Barfleur, hier, nous avons voulu, Nanteuil et moi, faire une promenade de nuit en mer. Le maire, un être stupide, appelé M. Salé, s'y est opposé. Furieux, je suis allé ce matin à Valognes avec Nanteuil. J'ai parlé au sous-préfet, M. Clamorgan^ j'ai fait donner une chasse au maire qui va m'écrire une lettre d'excuses. Et puis, le sous-préfet, qui a été tout aimable, nous a voulu faire boire de son vin de Champagne, et nous inviter à dîner, et visiter les ruines romaines avec nous. Nous avons esquivé de notre mieux tout cela^ mais il a bien fallu que je visitasse la bibliothèque dont on m'a fait feuilleter les manuscrits (il y en a vraiment de fort intéressants), le collège dont on m'a présenté les professeurs, etc., etc. J'ai du reste été dédommagé du tout. Le principal, en souvenir de ma visite, m'a demandé un jour de congé que j'ai accordé, comme tu penses, au milieu des vivats de ces pauvres petits diables qui m'adorent en ce moment. Ils se sont mis à jouer incontinent, et en me promenant rêveur sous les grands murs du collège, j'entendais leurs cris de joie qui me faisaient du bien. — En conséquence de quoi je demande aussi au grand-papa un jour de congé pour mes chers petits le jour où cette lettre t'arrivera.
Tu as oublié de m'envoyer la lettre de ma Didine dont tu me parles.
A bientôt, ma pauvre amie. Me voici en route pour revenir. Je compte
sur une bonne lettre de toi à Caen. Et puis je t'embrasse sur tes deux joues
si fraîches et si douces, et puis je t'aime bien.
Nanteuil me charge de te présenter ses respects les plus affectueux.