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EA'TP.E CHlJ'ÎN ET LOUP. 175
ampli) hion l\ son hùlo, qui panûssail contre loule liabitiule silencieux et quelque peu pensif, alors qu'ils longeaient la rue Vivienne et en côtoyait les bâtiments du trésor.
— Parbleu! au Palais-Égalité, répondit brusquement le futur vainqueur de l'Allemagne ; vous n'avez pas , que je pense, le dessein perlide,de mefiiiredînerdansunegargole?
— Loin de là, mon beau cousin, reprit le conseiller gouvernemental , je veux faire les choses en ci-devant, et je vous laisse le choix. Voulez-vous monter chez Beauvilliers? On cite Legacquc comme le grand-maître de Tordre; et quelques peintres m'ont recommandé la cuisine méritante, quoique à demi bourgoise d'un certain Koliker, concierge de la porte du Louvre, voisine du Muséum. Il traite assez volontiers les artistes qui habitent maintenant ce palais-, et ils sont assez généralement connaisseurs.
176 EIVCLLME OU MARTEAU.
— Va pour Koliker *, fit le Iroiipier en doublant le pas, et en descendant le perron assez dangereux et fort incommode du palais Égalité.
Les deux dîneurs avaient fait à peine vingtcinq pas dans la galerie de ce grand bazar parisien; heurtés et coudoyés par une foule toujours croissante de promeneurs, de flâneurs, de coureurs d'aventures, et de citoyennes en parure de bal, au sourire gracieux, à l'allure provoquante-, qu'ils se trouvèrent à la rencontre de deux messieurs, qui faisaient disparate parleur mise arriérée, au milieu de tant de costumes modernes.
— Voilà , palsambleu , deux honnêtes citadins qui portent leur ancien régime des pieds à la tète, dit à mi-voix le capitaine; la queue et les ailes de pigeon, surmontées du tricorne
* Les peintres, les statuaires et autres étaient alors logés par la République dans l'ancienne résidence des rois.
évasé, trahissent les regrets de l'ancien ordre de choses. Il y a quelque six ou sept ans que ces bonnes gens eussent été déclarés suspects, rien qu'aux boulons de leurs habits et à leurs cravates en rabat.
— Eh! vraiment, s'écria Monsieur Bussy de Compiègne, en reconnaissant les deux personnages que son compagnon lui faisait remarquer ; c'est une rencontre merveilleuse et qui nous vient fort à propos!
Et, se faisant jour à travers la masse compacte de piétons qui l'en séparait, il aborda les deux individus à perruque retardataire.
— Ce sont deux gourmands célèbres, dit-il tout bas à Eugène; le plus petit, à ventre proéminent, à figure épanouie, est Grimod de la Reynière, expert en gastronomie, et qui a dessein de remplacer l'A-lmanach du père Duchène, par l'Almanach des gourmands. L'autre, long et maigre, quoiqu'il n'annonce pas
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au physique toute sa capacité culinaire, n'en est pas moins un amateur fort distingue. Il est l'ami intime du second Consul, et presqueson maîlre-queue. C'est Monsieur d'Aigrefeuille, ex-procureur-général à la cour des Aides de Montpellier; relégué aujourd'hui dans une honnête sinécure de la chambre des Comptes, homme d'esprit, de mérite et d'un appétit merveilleux.
La rencontre était en effet providentielle; car dès les'premiers mots échanges, les deux cousins apprirent que les deux illustres gastronomes étaient à jeun comme eux et venaient aussi dîner au pays de Cocagne.
— Inutile d'aller plus loin, dit l'ex-convenlionnel, nous n'avons qu'à nous laisser conduire.
En pilote expérimenté , Monsieur Grimod était d'opinion, de pousser jusiju'au jardin des Tuileries et de prendi'e un cubineî bien
chaud choz Véry. Monsieur d'Aigrefcuille, ancien liabilanl desconlrées languedociennes, et qui en appréciait la cuisine épicée, inclinait pour les frères provençaux Barthélémy. Après une légère polémique, les raffinés en matière nutritive optèrent d'une commune voix pour le doyen des Valels du palais Égalité, Tiliustre Robert, qu'une sauce a rendu immortel, et saluèrent en passant l'étalage appétissant de son voisin Corcelet.
Le repas, comme on doit le croire, fut déhcat et bien entendu. Les deux professeurs y déployèrent une méthode savante, (}ue leurs partners plus novices ne purent s'empêcher d'admirer. Le jeune militaire n'y mettait pas tant de finesse; son robuste appétit de dixneuf ans engloutissait sans calcul bien profond, déclarant qu'au bout du compte, un salmis do bécasses aux truffes valait mieux que de la vache enragée. Dès les premiers verres de Ro-
manée , Monsieur Bussy de Compiègne avait tout à fait banni son humeur noire elsa mystérieuse correspondance de Vienne. Il eût été de mauvais goût de ne pas se mettre à l'unisson de commensaux si joyeux et tant aimables; il oublia même la gravité magistrale, jusqu'à faire l'éloge de la cuisine française, et à sabler le Champagne d'une façon louie Régence. Le conseiller à la cour des Comptes fil des gorges chaudes sur son noble ami Cambacérès.
— Notre brave législateur est bien malheureux aujourd'hui, dit-il. Lucullusnedîne pas chez Lucullus; il est invité chez le premier Consul, il dînera trop vite et fort mal; et pour le remettre, il faudra qu'il aille digérer pius mal encore à Topéia des Horaces, pour escorter le général et toute sa bande. Il ne sera pas abordable demain.
L'auteur de l'Almanach des gourmands, qui savait par pratique que les morceaux caquetés
sont les mieux digérés; aimable précepte qui Ole à la gourmandise ce qu'elle a d'odieux et de personnel, et qu'un de ses dignes élèves observa si religieusement*; Monsieur Grimod de la Reynière, disons-nous, égaya ce repas en quatuor, par ses bons mots, ses anecdotes piquantes. Il couronna le dessert en donnant à ses amis un précis biographique fort intéres- 'sant sur les restaurateurs, dont les établissements avaient surgi tout-à-coup dans la capitale, et ne dataient guère que du Directoire. Il annonça el prouva, que ces maisons si utiles, ouvertes à l'appétit ou à la sensualité des bons Parisiens, étaient un fruit delà révolution, tout aussi bien que la France départementale, les municipalités et la Constitution de l'an III; et que, par un à-propos fort convenable, ils avaient apparu à la suite de la disette.
* Brillât-Savarin, charmant gastronome, auteur de la Physiologie du goût, véritable évangile du gourmand.
182 EîVCLUME OU MARTEAU.
— En effcl, dil-il : ce n'est que vers 4770, qu'un honnête rôtisseur, nommé Champ-d'Oiseau , imagina de donner à manger chez lui, dans une salle assez propre qu'il ouvrit au public, rue Sainl-Honoré, au coin de celle des Poulies. Jusque-là on ne connaissait guère que les auberges, les cabarets, les buvettes du Palais et du Châlelet. La foudre révolutionnaire, renversant toutes les marmites féodales; exila ou immola les grands seigneurs, et laissa sur le pavé leurs cuisiniers, qui, dès-lors, pour vivre et pour utiliser leurs talents, se sont Ants marchands de bonne chère; les uns gargoliers, les autres traiteurs ou rosiauraleurs, selon le prix qu'on veut y mettre. C'est ainsi, que les Méot, les Roze, les Véry, les Léda, les Brigaut, lesLegacque, les Beauvillers, lesNaudel et tant d'autres, jadis obscurs marmitons, se sont fait une réputation européenne et sont devenus millionnaires. L'honnéle et conscien-
cieux Robert qui nous traite aujourd'hui, est le ci-devant chef d'office de Monseigneur l'archevêque d'Âix, ce qui doit nous faire présumer que son éminence ne jeûnait pas positivement.
Puis les dîneurs se séparèrent après le café; les dégustateurs émérites, pour entrer à la Montansier applaudir mademoiselle Cuizot, protégée de leur patron; Eugène de Monclairville pour aller boire du puncb au café de Foi, avec quelques compagnons d'armes ; si bien que monsieur Bussy, leste et guilleret, se trouva seul dans la galerie de pierre, un curedents à la main, cherchant où passer la soirée, car il ne se souciait pas beaucoup de rentrer chez lui.
Un homme grave, de mœurs sévères, sobre et régulier par goût et par habitude, est plus promplcment excité qu'un autre, quand il sort tant soit peu de sa tempérance ordinaire.
Le cousin du tapageur s'élail laissé aller aux séductions d'une cuisine appétissante, d'un repas animé par la conversation, et par quelques vins généreux dont il ne suspectait pas la perfidie; si bien que peu causeur de sa nature, il était devenu presque bavard au rôti, et joyeux au dessert.
— Eh ! pourquoi n'irais-je pas à l'Opéra, pensa-t-il? c'est une distraction toute trouvée; cette bonne petite Henriette m'a mis en goût de musique, et je ne suis pas fâché de voir comment Saliéri fait chanter les vieux Romains de Corneille. D'ailleurs, le premier Consul y sera, il n'y a pas de mal à se laisser voir, il aime assez que l'on paraissse aussi mélomane ou dilettante.
Il est clair que le nouveau conseiller d'Etat tournait tant soit peu au courtisan.
Notre ancien député traversa donc un de ces étroits passages si obscurs et si incommodes.
par où Ton s'échappe plutôt que l'on ne sort du Palais-Royal.
A jeun, l'on est trop philosophe, comme disait cet ivrogne de Lantara ; après boire , l'imagination s'anime, se fertilise, parcourt bientôt des espaces imaginaires ; on devient audacieux, entreprenant, on est hors de la vie réelle, il n'y a point d'obstacles dans le pays des chimères, on fait des châteaux en Espagne.
C'est ce qui arriva à notre héros dans le court trajet qu'il avait à parcourir. Sa timidité naturelle, qui tenait au doute de soi-même plutôt qu'à la poltronnerie, avait tout-à-fait disparu. Il était décidé à aborder gaillardement le vainqueur de Marengo, si l'occasion s'en présentait, à lui parler sans embarras et sans contrainte, à lui faire môme tout franchement un aveu pénible, qu'il hésitait depuis si longtemps à confier même à son ami Bour-
rienne. Le moment lui semblait favorable; et un message arrivé récemment de Vienne, lui faisait un devoir d'en finir une bonne fois, alors même que des reproches ou une disgrâce seraient le fruit de sa franchise. C'est avec cette résolution bien arrêtée que M. le conseiller d'État arriva à sa destination.
L'Opéra, car on ne disait plus le théâtre de la République et des Arts, on ne disait pas encore l'Académie impériale de Musique; était alors presque nez à nez avec la bibliothèque, vers le milieu de la rue de la Loi, à laquelle on a rendu plus tard le nom du célèbre cardinal-ministre. Outre que ce voisinage était inquiétant pour le dépôt de nos archives littéraires, l'emplacement était mal choisi, et manquait d'espace pour la foule et pour la circulation des voitures. L'entrée et la sortie de ce spectacle étaient véritablement un passage périlleux pour le piéton qui s'y trouvait
engage par besoin ou par avenlure; et il était prudent de l'éviter à toute heure, tant les embarras et les bagarres y étaient ordinaires. Or, le soir du neuf novembre, 50 frimaire pour être plus exact-, la foule était immense aux abords de ce premier théâtre national; les piétons semblaient en assiéger les portes, et une file de voitures, fiacres, équipages et cabriolets en obstruaient encore l'entrée. Le citoyen Bussy ne s'étonna pas de ce concours extraordinaire d'amateurs; les Consuls, la fiimille Bonaparte, un grand nombre de personnages marquants, devaient assister à cette représentation, et la majorité des bons badauds s'est en tout temps montrée assez friande de voir dans les réunions publiques ses princes ou ses maîtres.
Marchant sur la pointe du pied, il arriva non sans peine aux premiers degrés du pérystyle, entraîné el quelquefois porté par la foule
H y avait déjà quelque lémérilé à être parvenu jusque là; le plus difficile était d'arriver au bureau et d'y obtenir un billet. Pendant la station forcée que notre magistrat se vit obligé de faire sur les marches du temple lyrique, il lui fut accordé la facilité de respirer un peu, et le loisir de promener un coup-d'œil sur ce grand concours de curieux et de mélomanes. Il y vit çà et là quelques figures de connaissance, beaucoup d'officiers en grande tenue ; on n'allait pas alors à l'Opéra tout sans façon et en redingote; mais il remarqua avec surprise que contre Tusageet l'étiquette, le plus grand nombre des expectants portait des costumes assez négligés et des figures passablement patibulaires.
Quoiqu'il ne fut pas un aristocrate pursang, l'ex-député fut tant soit peu choqué de voir ainsi le populaire faire invasion au milieu de la haute bourgeoisie, parmi la robe, la
finance et l'épée. Un Monsieur dit à voix basse à un autre :
— Oh! oh! la milice de Dubois est bien renforcée aujourdhuiî craindrait-on quelque chose ?
Cela donnait à M. de Compiègne le mot de l'énigme; il n'était bruit depuis quelque temps que de trames secrètes, de conspirations contre le jeune chef du gouvernement ; et le ministre de la police Fouché, et son préfet Bubois, redoublaient de surveillance quand le premiei' Consul devait se montrer dans un concert ou dans un spectacle. Enfin, au gré de son impatience, notre magistrat bien cahoté, bien coudoyé, les pieds endoloris, parvint jusque dans le vestibule, où la foule n'était pas moins compacte que dans la rue. Il fut trop heureux, au milieu de cette presse générale, de trouver le bras d'un ancien collègue, qui lui vint en aide fort à propos. Comme il le remerciait tacitement de son obligeance en lui pressant la main,
celui-ci lui dit à roreille et d'un air mystérieux :
— Êtes-vous des nôtres, citoyen Embarrassé d'une telle question, et plus
encore de la réponse qu'il devait y faire, l'ex-conventionnel ouvrit de grands yeux et resta interdit. Une demi minute après, un autre personnage aux longs cheveux noirs, à la figure méridionale, dit tout bas au premier avec un accent italien remarquable :
— • Nous avons des faux-frères, nous ferions bien de remettre la chose.
— Il n'est plus temps, avait répondu l'autre. Quoiqu'il ne comprit rien à cet échange de
mots assez bizarres, le citoyen Bussy en augura mal : un frisson involontaire le saisit; il éprouvait instinctivement le besoin de se séparer de ces deux hommes, qui se parlèrent dèslors en langue italienne , et paraissaient fort animés. De moins en moins rassuré, l'honnête magistrat, toujours accompagné malgré lui de
ces lieux individus suspects, était arrivé à un corridor intérieur, au pied d'un escalier conduisant aux loges; la tourbe semblait s'éciaircir, et il n'aspirait plus qu'au moment de se blottir dans un coin de rorchestre qu'on nommait alors le parquet, lorsqu'un grand tumulte se fit entendre, suivi d'une immense bousculade. Mille voix criaient :
— Le voilà, c'est Bonaparte, c'est Bonaparte!
Les deux Italiens se portèrent en avant avec tant de rapidité et de violence, que le pauvre M. Bussy faillit être renversé par ce choc inattendu. Il ne vit que de loin s'agiter les plumets et briller les épaulettes du nombreux étal-major qui entourait le jeune Consul, et l'ombrageait en quelque sorte; car c'est à peine si son chapeau triangulaire se distinguait, dominé par les casques, les bonnets à poil et h s kolbacks. Les houras retentissaient
de toutes parts, et par leur confusion ressemblaient à de véritables hurlements.
Au même instant, des hommes à poignets solides se précipitaient sur le magistrat abasourdi et sur ses deux voisins ; d'autres voix criaient derrière eux :
— Main-basse! arrêtez les traîtres, saisissez les conspirateurs.
Cette scène inconcevable fut suivie d'une nouvelle bousculade, au milieu de laquelle le pacifique conseiller fut tiraillé horriblement, puis transporté dans un bureau de police tellement encombré qu'on y étouffait presque, et dont une brigade de maréchaussée gardait les issues. Trois commissaires de police, l'écharpe tricolore à la ceinture , étaient établis en triumvirs devant une grande table de bois ; le général Lannes, commandant de Paris, à cheval, allait et venait, parcourant au trot la rue Neuve Lepelletier * encombrée, jurant et criant : * Depuis rue Rameau.
— Poussez, dragons, ne laissez plus passer personne, et si l'on vous force, sabrez-moi toute cette canaille là.
L'honnête ex-président de Rennes, au milieu de tout ce fracas, était tellement surpris, épouvanté, qu'il n'avait en quelque sorte plus la conscience de soi-même. Sa douce quiétude, ses beaux projets d'avenir riant, tout cela était tombé tout-à-coup, comme par l'effet de la foudre. Elail-ce une illusion, un rêve fantastique, un affreux cauchemar dans lequel le vin de Romanée entrait pour quelque chose? toujours est-ilqu'il se voyait, dans une salle bnsse ressemblant fort à une prison, on à un corps de garde entouré de toutes paris de soldats et de bayonnettes, entre deux messieurs fort peu garcieux et qui le tenaient au collet. Était-ce encore un etTct de l'hallucination, un mirage du Champagne ? il vit distinctement ou crut voir dans un coin de ce bouge, à la pâle lueur d'une
ïampc triangulaire, Buffel lui-même, son fidèle Buffet, s'enlretenant d'une façon fort animée avec un officier de la garde consulaire. Il n'eût pas le temps de rénéchir à celle inconcevable rencontre, et demeura convaincu qu'il était trompé par une bizarre ressemblance.
L'un des magistrats avait procédé déjà à l'interrogatoire des deux hommes arrêtés en même temps que lui ; le premier, se posant en héros théâtral, avait déclaré se nommer Joseph Aréna, ex-dépuléru ne cacha pas qu'avec tant d'autres, bon patriotes et généreux républicains, il avait voulu délivrer la France d'un lyran.
— Moi,. s'écria le second , en s'avançant fièrenicnt devant les commissaires, et jetant avec violence sur la table un long poignard , je me nomme Céracchi , réfugié il;dien , slaluaire ; Roniain comme Mucius Stévola, qu'on me
EIVTRE CHIEN ET LOLP. 195
l)rûle le poing et qu'on me coupe la lôle , me voilà !
On avait arrête on même temps et désarmé nombre d'autres conjurés, et parmi eux , un ancien employé au Comité de Salut public, nomméDémervillequi, au moment de l'action, effrayé ou repentant, avait été avouer le complot et nommer ses complices au secrétaire Bourrienne lui-même. Jusqu'à deux commissionnaires qui se trouvèrent impliqués dans cet attentai, adroitement déjoué par la police qui en fit une petite journée des dupes. Les conjurés étaient en si grand nombre et se cachaient si peu, qu'il fut facile à la milice du préfet Dubois de se mêler parmi eux et de les prendre à plaisir tous en bloc*.
• Ce qui n'empêcha pas les principaux acteurs de ce drame avorlé de porter leur tète sur l'cchafaud qurlqncs mois après. Bonaparte, prévenu à l'avance par son secrétaire, les traitait de fous et d'exaltés, et n'aurait pas donné à ce coup fourré un dénouement aussi tragique, sans l'attentat du 5 nivôse suivant, qui avait souk'vé l'indi^uation générale «'l rendu lui premier exemple l'.éoessaire.
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Interrogé à son tour, monsieur Bussy de Compiègne, qui avait eu le temps de rasseoir ses esprits et de recouvrer son ancien courage civique, n'hésita pas à se nommer hautement; avoua de bonne foi qu'il connaissait l'ex-député Aréna, sans être son ami , et encore moins son associé; mais qu'il n'avait jamais ni vu ni entendu parler du sieur Démerville, ni du peintre Topino-Lebrun , ni de Diana, ni de Céracchi et autres étrangers , dont les projets criminels lui faisaient horreur. Invité au nom de la loi à déclarer s'il avait sur lui quelques armes cachées, l'honnête conventionnel assura n'avoir pour toute arme offensive et défensive que sa tabatière d'écaillé, encore ne l'avait-il plus: elle lui avait été enlevée dans cette triple bourrasque; ce qui témoignait d'une manière patente que dans ce conflit, les disciples de Cartouche étaient mêlés aux descendans de Gatilina.
On n'était pas forcé d'en croire le pacifique citoyen sur sa paroleet sur sa tabatière absente ; et il était question de le transférer en assez mauvaise compagnie au Temple ou à la Force; lorsqu'un officier suivi de quelques gardes nationaux,ritouvrir un passagejusqu'au bureau des commissaires, et l'infortuné conseiller se trouva tout-à-coup, et comme par enchantement, dans les bras de son ami Bourrienne.
— Point de confusion. Messieurs, dit le secrétaire intime presque gaîment , aux chefs de police ! et son hilarité venait de la figure tragicomique de son pauvre ami. Loin d'être aux rangs des ennemis du gouvernement, et d'un ramas de vils assassins, l'honorable M. Bussy de Compiègne est un des plus dignes soutiens de la République, conseiller d'État ; aujourd'hui-même, le général premier Consul vient de le nommer sénateur.
Et sans attendre la réponse des magistrats ,
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non plus que leur adhésion , il entraîna hors de la sàllc le nouveau dignitaire, plus abasourdi, plus pétrifié que jamais, et soutenu plutôt qu'escorté par les soldats-citoyens.
Une fois en plein air, débarrassé de la cohuo, le bon M. Bussy respira avec une sorte de Aolupté , comme s'il venait de sortir vivant delà tombe; il s'efforça de balbutier un reniercîment à son libérateur; mais sa langue était comme paralysée, il pouvait à peine prononcer une parole et ne s'aperçut pas , tant son trouble était extrême, que le secrétaire intime était déjà retourné auprès du premier Consul, et qu'au lieu de celle de Bourienne, il pressait affectueusement la main du caporal.
— Sénateur! sénateur! se dit-il, quand il se Ait enfin seul et capable de se rendre à peu prés compte de cette séiie d'événements : décidément ce petit Bonaparte est un grand homme!
II faudra que j'aille dès demain le remercier de celle nouvelle faveur.
Quelque satisfait qu'il fui cependant de la iin de celle tempête où il avail été si affreusement ballotté, il ne se sentait nullement disposé à rentrer au théâtre; il gagna d'une jambe peu assurée la rue Helvéïius * et s'achemina vers son hôtel. II éprouva encore une espèce de saisissement en voyant Buffet, la bougie à la main , et venant l'éclairer jusqu'au bas de l'escalier.
— Ce n'était pas lui, pensa-l-il, je me suis trompé. Els'appuyant sur le bras de son valet de chambre : je suis sénateur, lui dit-il, bassine-moi mon lit, que je me couche tout de suite.
* Aujourd'hui la rue Sainle-Anne.
VIÏ
Entre deux Lauterues.
Ayez la bonté. Monsieur Galbraith, de voir si mon cheval n'est pas blessé; c'est le favori de lady Emily, je suis sûr qu'il est blessé, une pierre l'a frappé à l'épaule et à rebondi sur la mienne.
LADY Morgan. - Le manoir de Sackville^ scène 8.
Comme Moïse, vous êtes destiné h tirer le peuple de la servitude d' Egypte ; comment s'accomplira ce dessein? C'est ce qui n'a pas encore été révélé.
GcizOT. — Mémoires de Fairfax.
Quoi ! un tel homme si bien protégé du sort ! ah ! qu'estce que la destinée humaine? Je me suis dit souvent : ceci n'aura pas une fin heureuse; sa puissance, sa grandeur, l'entraîneront dans quelque piège.
Schiller. — Lamortde Wallemlein, acte m. — se. II.
Nous nousiransporlerons, si le lecteur veut bien nous y suivre, dans Tappartement de monsieur Ménageol , composé , comme nous
l'avons déjà dit, de deux petites pièces, cclairces sur la rue de Malle * par une double croisée en guillotine, à petits carreaux rarement nettoyés; au second étage d'une maison haute et fluette, passablement endommagée, et annonçant sa décrépitude par des lézardes à l'intérieur et par des espèces de bouffissures au dehors. Tout modeste et incommode que fut ce logement, le vénérable professeur l'habitait depuis une vingtaine d'années : stationnaire et homme d'habitude, il aimait sa bicoque avec cet attachement que l'on conserve à une ancienne maîtresse. Il avait la même affection pour sa commode à dessus de marbre gris, en chêne recouvert de marquerterie, avec ses trois tiroirs
* Aujourd'hui rue de Chartres, et qui se prolongeait en aboutissant à la rue Saint-Nicaise , assez en avant sur la place du Carrousel. Il n'y a plus de trace maintenant de ce double angle de r\ies étroites : quarante-deux maisons ayant été détruites par suite de l'événement du 5 nivôse, et remplacées en partie par les bâtiments annexes du pavillon Marsan. ■,
ENTRE DEUX LAWTERWES. 203
au ventre saillant, et à poignées de cuivre mobileset ouvragées. Celait l'objet leplus précieux de la channbre à coucher; l'honnête locataire lui accordait un soin tout particulier, la frottant lui-même périodiquement avec un morceau de laine enduit de cire; et quand il avait épousseté et essuyé son sucrier et ses quatre tasses de porcelaine de Saxe, rangées bien symétriquement au-dessus de ce meuble favori ; il se mirait devant ce luxe d'un pauvre homme, d'autant plus volontiers, que la vieille commode était surmontée d'une vieille glaceoblongue, quadrangulaire par la base, elliptique au sommet, encadrée dans une moulure d'or, et couronnée par deux roseaux se croisant et attachés par un ruban de bois fort bien imité. Le long clavecin vert-pomme à filets d'or, faisait, tant bien que mal, pendant à la commode; mais chargé qu'il était, de cahiers de musique, de solfèges, de partitions déchiquc-
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tées, il était moins propre et moins choyé : c'était le vieux serviteur dont on usait le plus, tout en l'adulant le moins. Le lit du bonhomme, quoique fort complet et assez douillettement confectionné, n'était point en vue; abrité mystérieusement par les deux battants d'une alcôve, devant laquelle était posé en sentinelle un vieux fauteuil aux bras tortus , au dossier ovale, recouvert sur le siège d'une housse en étoffe perse, à fond blanc et à dessins rouges.
Un papier jaunâtre, d'un âge respectable , parsemé d'amours bleus jouant du violon ou de la basse, composait la tenture de ce petit salon; ça et là, dans des cadres inégaux détaille et de forme, quelques compositeurs ou exécutants célèbres, montraient leur figure à l'eau forte ou en taille-douce. C'était pour la plupart des amis et des confrères du maestro^ membres de la Société académique des enfants d'Apol-
EKTllE DtUX. LAiSTERTVES. 205
Ion; mais , comme à sa coiu pagne des longues soirées d'hiver, le bon monsieur Ménageot avait gardé toutes ses attentions coquettes pour sa cheminée, dans laquelle s'emboilait hermétiquement un poêle de faïence , et dont deux chandeliers argentés, avec deux bougies-vierges, ceintes en guise de bobèches , de feuilles de roses blanches et vertes, composaient le principal ornement. Ils étaient en outre flanqués de deux figurines, véritables petits chefs-d'œuvre artistiques en porcelaine mate, dite biscuit; l'une représentant un joyeux savetier;, le genou en l'air, plus occupé de sa bouteille que de sa besogne; l'autre, une jeune ravaudeuse , le poing dans son bas, pensive et quelque peu soucieuse , paraissant songer plutôt à son amoureux qu'à ses pratiques.
L'objet indispensable manquait: c'était une pendule. L'artiste avaitlong-tcmps ambitionné ce complément du confortable , et sans la di-
sette, il s'en serait, certes, passé la fantaisie. Il en avait fait philosophiquement son deuil, et y avait supplée fort convenablement par un . cartel à moulures dorées, dans lequel s'épanouissait sa large montre d'argent à chaîne d'acier bien luisante, terminée par une clef carrée aussi en argent.
L'autre chambre, servant» la fois de cuisine, de salle à manger et de cabinet de toilette, était meublée, selon sa triple destination, d'une petite table en noyer, de quelques chaises, d'une fontaine de terre cuile recouverte d'osier, et d'une pile de tronçons de menu bois, réservé au poêle.
Tel était le Louvre du père Ménageot , moyennant deux cent cinquante francs par année, qu'il chérissait, qu'il adulait, où il était heureux et obscur depuis si longtemps; et dont n'avaient pu le déraciner la sanglante journée
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du dix août, ni la Terreur, ni Robespierre, ni le soulèvement des sections.
Or, il fui bien surpris, l'immuable locataire; lorsque deux beaux Messieurs, quarts de muscadins, selon l'estimation qu'il en fil, et dont le plus jeune, paraissant le maître, l'autre, un peu plus Agé lui semblant le domestique, vinrent un certain soir de 1 Avcnt frapper à sa porte; et après quelques brèves salutations, lui demander de leur céder, pour un mois seulement, son domicile tout garni. On offrait un prix fort convenable et qui eut satisfait à une année entière de loyer. C'était, disait-on, pour y établir une dame étrangère et sa jeune demoiselle, qui, voulant passer quelques semaines seulement dans la capitale, ne se souciaient pas de loger dans un hôtel. On connaissait de nom et de réputation monsieur Ménageot, et Ion n'avait pas hésité à s'adresser à lui.
L'artislG;. fort élonnéd'une telle proposition, et bien que la somme offerte lui parut exorbitante ne crût pas devoir l'accepter. Il n'était point d'avis de livrer à des étrangers ses pénales en masse; il répugnait surtout à s'abriter, même pendant un mois, dans un logement garni, où il n'aurait plus son clavecin, ses partitions, sa commode, son poêle, son alcôve, son chez lui enfin, dont il n'eût pu se séparer pendant vingt-quatre heures entières. Il re mercia donc fort civilement le maître et le valet , quelque insistance qu'ils fissent ; et les congédia, en remarquant avec surprise, qu'ils avaient curieusement examiné ses deux fenêtres donnant sur la rue, et parlé entre eux, alors qu'ils se reliraient, dans un patois inintelligible pour lui.
Une décade après environ, la veille de Noël , jour que le calendrier républicain appelait le 5 nivôse, et l'almanach grégorien le vingt-
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quatre décembre; notre bonhomme enveloppé dans son carrick, revenant de ses leçons, entre six et sept heures du soir, et se disposant à aller faire sa partie de dames au café d'Apollon, fut violemment heurté et presque renversé par un homme en blouse, paraissant fort distrait et singulièrement préoccupé.
— Le butor ne s'excuse même pas, murmura le vieux pianiste, sans que le grossier personnage fit même attention à ses plaintes
légitimes.
Cet individu était*suivi d'un autre, portant
aussi une blouse et un chapeau rabattu sur la ligure , un fouet dans une main , et de l'autre, conduisant par la bride un méchant cheval gris pommelé , attelé à une petite charrette, dans laquelle se trouvaient deux vieux tonneaux, calés avec des pierres, et solidement attachés avec des cordes.
Un troisième individu, également en blouse,
poussait par derrière, comme pour porter aide au pauvre hidcl qui traînait une charge plus que suffisante. Le bonhomme eut tout le temps de considérer l'équipage et ses conducteurs , attendu que, rasant d'assez près la muraille, peu s'en fallut qu'ils ne lui lissent passer une roue de la charrette sur les pieds. Maître Ménageot se tint coi et se garantit de son mieux, marmotta^U entre ses dents :
— Ces drôles sont-ils ivres, et veulent-ils m'écraser après avoir manqué de me jeter dans la boue? Saperlotte! faites donc attention, fut tout ce que la colère arracha de paroles au pacilique vieillard.
Deux de ces hommes se retournèrent sans lui répondre., mais il vit pendant une seconde leur visage, et, autant que la terne lumière des deux réverbères, atténuée encore par un léger brouillard, pou\ait lui permettre de les distin-
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giier, ii crnt loconnaîlre les étrangers, qui élaiont venus , huit ou dix jouis auparavant, lui proposer de louer son appartement.
Quelque bizarre que fût cette circonstance, le professeur ne crût pas devoir y faire une attention plus sérieuse; il entra au café, où l'attendait déjà son voisin Thuret, l'huissierpriseur, son partner habituel, joueur de dames émérite, qui avait eu jadis l'honneur défaire la partie de l'ilhistre philosophe de Genève.
— Ah ! ah ! dil l'oflicier de rhùlel Bullion, vous voilà, révérend Ménageot! je ne comptais pas vous possédiM^ ce soir, et cela m'eût manqué, je vous le confesse.
— Et pourquoi cela, mon respectable ami, reprit l'ex-organisle? Me suis-je pas votre fidèle , ne vous dois-je pas une revanche , ne vous ai-je pas gagné hier cinq prises de tabac ?
— Eh bien ! venez vous faire battre aujourd'hui, et ouvrez d'avance votre tabatière; je
' là
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VOUS ménage une botie secrète que j'ai combinée à dessein ; un coup de Jarnac que j'ai porté jadis et triomphalement à Jean-Jacques Rousseau. Tenez-vous ferme et prenez les noires, vous savez que c'est une faiblesse à moi de préférer les blanches. Je vous croyais au Grand- Opéra, continua monsieur ïhuret, tout en disposant le jeu ; solennité musicale, s'il en fut jamais.' L'oratorio âela Création, exécuté pour la première fois dans son entier et avec tout le prestige scénique. On dit même que le Consul y va avec toute sa famille.
— C'est fort séduisant sans doute, répliqua le bonhomme; d'autant plus que j'apprécie mieux qu'un autre ce qu'on appelle les écarts et les excentricités d'Haydn; j'aurais pu même me dispenser de donner mon écu de six francs au parquet. Levasseur le violoncelliste, mon collègue; ce bon Blasius ou Rochefort, m'auraient coulé facilement à l'orchestre des mu-
ENTRE DELX LANTERNES. 2lâ
siciens; mais je crains d'èlre importun dans les grands jours, et j'évite assez volontiers le lumulle et la foule. Je suis bien plus trau" cjuille ici, où je ne suis en danger que de perdre une ou deux prises de tabac.
Tout en causaut ainsi, la partie s'était engagée.
— Diable de mazelteî s'écria lout-à-coup l'huissier-priseur , vous vous laissez prendre là deux pions comme un écolier. Si vous eus- 'siez fait de ces bévues-la en face du grand Rousseau, il vous eût envoyé jouer aux dames avec son vicaire savoyard.
En effet, monsieur Ménagcot qui était pourtant d'une belle force d'araateui", qui avait tenu tête à Philidor, et gagné quelquefois monsieur Bish * au café Manoury, jouait tout de
* Grand-père maternel de l'auteur; homme excellent, artiste presque centenaire, déjà bien oublié aujourd'hui, quoique la France lui doive deux grandes importations allemandes, la clarinette et Gluck.
travers. Il élait involontairement distrait; il distinguait à travers les vitres, que ne cachait qu'en partie un léger rideau de mousseline, cette même charrette qu'il avait vue tout-àriieure de trop près, stationnant encore en face du café et harrant même la rue en partie. Il pensa en lui-même, que deux tonneaux étant une surcharge trop forte pour l'infortunée haridelle qui les tirait, la pauvre bête n'avait pu faire un tour de roue de plus. Cet incident si simple, si journalier dans Paris, le préoccupait malgré lui, et profilait sensiblement à son partner; quand soudain, un bruit de chevaux lancés au galopse fit entendre, suivi du roulement rapide d'une voiture et des cris de: Gare, gare, failes-donc place !
— C'est le général Bonaparte qui va à l'Opéra, dit tranquillement Thuissier-priseur.
— Quelques habitués du café tournèrent la tMe, l'équipage et son corlège étaient déjà loin,
EJSTRE DEDX L-VNTERJSES. 215
ils volaient comme la foudre; mais au même instant, une effrayante explosion, semblable à un double coup de tonnerre, ou plutôt à la détonnation simultanée de deux pièces d'arlillerie du plus fort calibre, éclata, donnant une commotion violente aux tables et aux individus qui garnissaient le café d'Apollon. Tous tombèrent pêle-mêle les uns sur les autres ; toute la devanture fut brisée; un épais nuage de fumée remplit aussitôt cette salle assez basse, dont le plafond s'effondra en partie.
Rien ne peindia celle scène si imprévue de confusion, de désordre, de douleur, augmentée encore par une borrible obscurité. A travers les cris des nombreuses victimes de cet événement inexplicable, tandis que d'autres étaient déjà muettes; on entendait le bruit incessant des vîtres, des tuiles volant en éclats et des cheminées qui s'écroulaient. La rue voisine do celle Saint-iNicaise , offrait un
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tableau non moins épouvantable : plus de vingt personnes gisaient sur le pavé, étendues çà et là, suffoquées ou asphyxiées; les unes couvertes d'horribles blessures, d'autres défigurées par le feu, toutes se débattant contre la mort au milieu d'un amas de décombres. Moment de cruelles angoisses ! car toutes les maisons d'âlentour. la plupart vieilles et frêles, ébranlées par le choc, semblaient prêtes à tomber, et personne dans ce chaos , n'osait porter secours à ces malheureux, craignant de s'exposer à une mort certaine.
Ce grand désastre venait d'être produit par une explosion de barils de poudre et de matières fulminantes , destinés à atteindre le premier Consul sur son passage; exécrable attentat dont Paris et la France gardèrent longtemps le souvenir et flétrirent du nom de machine infernale*! Le bruit en avait retenti J'avais alors six aiis et quelques nioiS: Ce grand événe-
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d'un bout à l'autre de la capitale; tout le quartier en avait ressenti la brusque commotion; les vitres étaient tombées dans la plupart des maisons et des édifices du voisinage. Telle avait été la force de cette immense explosion , que des débris de toitures et de fenêtres avaient voléjusques dans la courduLouvre; ou été lancés dans la direction opposée jusqu'au-delà de la Seine. On ramassa le lendemain des pierres, des morceaux de briques, et un fer de cheval
ment est le plus ancien et le plus ineffaçable souvenir de mon enfance. Mon père était logé au Louvre, comme tous les artistes de quelque nom. Son atelier, qui servait aussi de salon, était au rez-de-chaiissée , dans la cour, à droite en entrant par la rue du Coq, et tient aujourd'liui au logement du gouverneur. J'étais assis par terre, alignant des capucins de carte, pendant que ma mère tricotait et que mon père dessinait à la lampe. Un bruit lointain et effrayant se fit entendre; plusieurs carreaux de la grande croisée se détachèrent. Monsieur Ansiaux, peintre d'histoire, était là, et je crois aussi, ^Monsieur Ingres. Ils ne me parurent pas s'effrayer beaucoup, et dirent que c'était le canon d'alarme. Je ne passe jamais devant cette croisée, à coté de laquelle est une guérite, sans me rappeler tout cela.
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surlequai Voltaire,y lajoncliondelarueduBac. A la faveur de cet affreux tumulle, qu'augmentait de minute en minute une foule de curieux; un homme chancelant, éperdu, couvert d'une blouse grise, gagnait lentement et s'appuyant le long des murailles, l'extrémité de la place du Carrousel. Parvenu, sans savoir comment, sous le guichet conduisant de la rue duDoyennéau quai du Louvre, il revint à lui. Ranimé par le vent frais qui souffle en tout temps dans cet endroit , il s'aperçut qu'il rendait du sang par le nez et par la bouche. Une sorte d'atonie avait frappé à la fois le cerveau et les oreilles, il n'entendait pas les immenses clameurs qui retentissaientà peu de dislance de lui comme un hurlement. Il distinguait à peine les objets par la vue; mais quoique épuisé, sentant ses forces anéanties, poussé par l'instinct de la conversation, seul sentiment dont il était susceptible; il lit un dernier effort pour
ENTKE DEUX LAISTERNES. 219
fuir, traversa le quai, et, s'appuyantsur le parapet, il s'achemina ainsi jusqu'au milieu du pont des Tuileries. Là, un peu de sa présence d'esprit lui revenant presque machinalement, il se débarrassa de sa blouse qu'il roula en paquet et jeta à la rivière. Puis , il continua son chemin, marchant d'un pas plus assuré , jusqu'à une maison isolée du haut de la rue de Vaugirard.
A la porte de cette maison, un homme d'une stature plus robuste, mais aussi pâle, presque aussi déliguré que lui, vint à sa rencontre et fortà propos, car il s'évanouit dans ses bras. Le nouveau venu transporta le mystérieux personnage dans une petite chambre au second étage de la maison, et le posa sur un lit en s'écriant:
— Sauvé, sauvé, quel miracle ! ! !
Puis cet homme se jeta à genoux, se signa, iit une courte prière, et se releva bientôt pour donner les soins les plus empressés au blessé.
55b ENCLCME OU MARTEAU.
Ge ne fui qu'après une heure qu'il parvint à le tirer de l'espèce d'asphyxie dans laquelle il était plongé; mais une fièvre brûlante succéda au froid glacial qui avait laissé si longtemps ce jeune homme dans un état voisin de la mort.
Bientôt arriva effaré, hors de lui, un troisième personnage, qui s'écria en entrant, avec un sombre désespoir :
— Malheur ! malheur ! Le coup est manqué, il est sauvé.
— Sauvé, dit vivement le jeune homme, en se redressant tout-à-coUp sur son lit ; et je ne suis pas mort! Ah ! mon cher Limoëlan, qu'allons-nous devenir? Que diront là-bas le général et nos amis?
— Ils diront, reprit gravement celui auquel s'adressaient ces paroles; que Saint-Réjan a manqué de présence d'esprit ou do cœur. Cette mèche d'amadou était ilicertaine, je l'avais dit vingt fois; moi, j'aurais mis le Teii
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avec un tison en restant debout auprès du tonneau.
— Ah ! vous me croyez donc un lâche , s'écria le jeune homme exaspéré! Alors, prends un pistolet, Carbon, et fais-moi sauter la cervelle.
Celui à qui Saint-Réjan parlait ainsi , s'approcha fort ému, et dit au jeune homme en lui pressant la main :
— Remettez-vous, consolez-vous, nion noble maître; le sort vous a trahi, mais personne ne peut vous accuser de faiblesse; vous êtes un héros, un saint homme, un martyr.
— Que cette fatale nuit soit donc la dernière pour moi ! répliqua le jeune homme en retombant sur sa couche, laissez-moi mourir ici. Va, mon fidèle, mon dévoué Carbon, retourne au pays, n'attends pas à demain pour fuir. Demain, il ne sera plus temps peut-être. Allez, allez, donnez-moi votre niain, mdhsieur D^ Li-
raoëlan , croyez que tout est fini, que les deslins de la France reposent sur cet homme, et que Dieu lui-même le protège.
— Oui, oui , le ciel est pour lui, dit à son tour M. de Limoëian en joignant les mains.
— Un confesseur! un confesseur! lit Saint Réjan d'une voix faible et mourante.
— Un médecin! un médecin d'abord, dit Carbon en s'élançant hors de la chambre.
Un autre tableau plus animé, plus varié, se déroulait le même soir sur un autre point de la capitale. Pour reprendre les événements de plus haut, nous les détaillerons depuis le départ de Bonaparte du château des Tuileries.
Le premier Consul, après avoir dînéà Ip hâte, comme c'était assez sa coutume; impatienté de ce que Madame Bonaparte le faisait attendre ainsi que sa fille, pour le choix d'un châle, monta dans sa voiture comme sept heures sonnaient, accompagné des généraux Lannes,
ENTRE DEUX EANTERAES. 2!>3
Berlhier et Laurislon , ordonnant assez gaiment au jeune général Rapp, aide-de-camp de Desaix, devenu le sien depuis Marengo, de dire à Joséphine et à Hortense qu'il parlait sans elles. Soil qu'il en eut reçu l'ordre, soit qu'il fût légèrementaviné, le cocher Germain, dit César, lança ses chevaux avec une rapidité exlrème; et il est évident que Napoléon dût la vie à César *, car, grâce à la vitesse de sa marche, la voilure du chef de limitai, un moment arrêtée au coin de la rue Sainl-^icaise, par une charrette que le commandant de l'escorle fit ran-
* U , ocher qui conduisit si lieureusement le premier Consul s"ai)|;.'lait Germain; il l'avait suivi en Égy[)te; et dans une échauffoui' e, il avait tue de sa main un Arabe, sous les yeux du général en chef, qui , émerveillé de son courage, s'était éc.ié : « Diable! voilà un brave, c'est un César. -. Le nom lui en était reste. On a [irélendu que ce brave homme était ivre lors de l'exploxion, c'est une erreur que son adresse même dans cette circonstance dément d'une manière toute positive. Loisfiue le premier Consul, devenu empereur, sortait incognito dans Paris, c'était César qui conduisait, mais sans li-
vrée.
[Mémnb-psde (nvstai.t, tome 1, rli.ipifrc VI.)
224 ENcr.UMK ou marteau.
ger le long des maisons, était déjà parvenue à l'embranchement de la rue de Rohan, lorsque l'horrible explosion éclata. La secousse fut si violente que les grenadiers à cheval furent soulevés sur leur selle; les glaces du carrosse volèrent en éclats, mais personne ne fut atteint. Le cocher s'arrêta court.
~ Sacrebieu ! tout le quartier s'écroule sur nous, s'écria le général Lannes.
— A l'Opéra, dit froidement le premier Consul, et César roula comme l'éclair.
Madame Bonaparte pendant ce temps , qu'une coquetterie providentielle avait mise en retard; accompagnée de sa fille Hortense et de Madame Mural, ne faisait que d'entrer sur la place du Carrousel au moment de l'explosion. Ses glaces furent aussi brisées. Au dire d'un narrateur contemporain, Madame Bonaparte n'eut rien qu'une grande frayeur; Mademoiselle Hortense fut légèrement blessée au
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visage par un éclat de viire; Madame Caroline Murât, qui se trouvait alors fort avancée dans sa grossesse, fut frappée d'une telle peur, qu'on la ramena évanouie au château.
Cette catastrophe influa même sur la santé de son enfant. Le prince Achille Murât resta toujours sujet à de fréquentes attaques d'épilepsie.
Le premier Consul ne parut dans sa loge que lorsqu'il fut entièrement rassuré sur le sort de sa femme, et en la revoyant près de lui/11 était calme et grave , ne témoignant aucune émotion apparente. La foule l'accueillit avec ses bravos accoutumés ; mais le bruit de l'événement venant à se répandre bientôt dans la salle, tout le monde se leva, il se fit comme un hourra d'indignation, suivi d'applaudissements et de cris d'enthousiasme. La représentation se resscnlil de l'émotion universelle; une foule innombrable entoura et suivit le
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jeune Consul jnsqu'A sa résidence, comme pour l'escorler, pour le défendre, pour protester haulemenl contre l'exécrable attentat dont il avait failli être victime.
Rentré au palais, le général Bonaparte ne se contint plus. En descendant de voiture, il éprouva un frémissement d'indignation et de colère; mais en entrant dans le grand salon du rez-de-chaussée, déjà rempli d'ofliciers, de tribuns, de magistrats de tous les ordres; il se calma tout-à-coup, prit même un air de gaîté et de satisfaction; puis se frottant les mains, il dit tout haut :
— Eh bien! l\lessieurs, nous l'avons échappé belle!
Et chacun restait muet , tant était grande encore la stupeur. C'est à ce moment (pie voyant au milieu des groupes le ministre de la police, il s'avança vers lui et lui dit d'une voix tonnante :