DANS U]NE PETITE CHAMBRE
Des récils du bonhonime et des rapports venus d'autre part, Buffet, en homme intelligent avait conclu que c'était Saint-Réjanl luimême et son domestique Carbon qui avaient été se proposer pour locataires au musicien, dans l'intention fort évidente de profiter des croisées donnant sur la rue, pour lancer des grenades, des fusées à la congrève ou tout autre projectile incendiaire sur le passage du premier Consul. Bien plus, M. Ménageot était la cause innocente de l'attentat exécuté si audacieusement en pleine rue; car son refus de céder son logement, avait obligé les conspirateurs à changer de système, à recourir à une machine infernale ; il était clair aussi que c'était ces mêmes hommes , assistés de Limoëlan, qui avaientconduit la charrette meurtrière.
Fort de ces indices quelque faibles qu'ils fussent, l'adroit Buffet en avait prolité auprès des autres mailres qu'il servait en sous-œuVre
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dans un autre quartier. Le signalement exact du cheval et de la charrette lui avait aussi été d'une merveilleuse ressource, pour découvrir l'endroit où les coupables avaient remisé pendant quelque temps l'animal et le véhicule. Or, comment le citoven doublement olïicieux Buffet savait- il le nom du principal acteur du drame sanglant de nivôse? Voilà ce qui peut sembler mériter quelque intérêt, et ce que nous tacherons d'expliquer de nolie mieux. L' ex-commissaire de la police Lenoir, Duruisseau, mouchard à la demi-solde, s'était volontiers rapproché de M. le valet-de-chambre, qui , pour se mettre bien avec les espions subalternes, ei les mettre en œuvre dans l'occasion , se montrait libéral envers eux et leur pa)iait quelquefois largement à boire.
Dans une précédente lenconire de cabaret borgne, le Duiuissoau, qui n'avait guère pour mission que de battre le pavé de Paris sur les
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talons des olïiciers chouans, à raison de vinglcinq centimes par télé, avait conté ingénuement au dit Buffet, que le plus audacieux et le plus entreprenant de tous ces Vendéens, était un jeune officier de l'ancienne marine royale, très chaud royaliste, parent de Charrelle, et ayant servi d'aide-de-camp à (leorges Cadoudal dans les dernières guerres. L'indiscret Duruisseau, fort intempérant de la langue, lorsqu'il était entre deux vins, avait ajouté à ces détails que ce Breton suspect était un blond aux yeux bleus, un peu grêle de corpulence, mais de tournure agréable et bien pris dans sa taille; que, loin d'avoir adopté les modes excentriques du feu Directoire, il conservait publiquement et religieusement l'uniforme demi-civil , demi -militaire des révoltés de l'Ouest, et qu<^ ses amis entre eux le nommaient le ^eniil rlievalier de Siiint-Kéjaiil. Autre observation : Le gentil chevalier i»e
marchait jamais sans èlrc accompagné d'un serviteur affîdé, homme de quarante ans environ, de haute stature et d'une physionomie sombre et grave, qui se nommait Carbon.
Or, ces signalements étaient en parfait rapport avec ceux des deux individus qui avaient visité M. Ménageot dans son domicile de la rue de Malte, quelques décades avant l'explosion; ces mêmes hommes se retrouvaient conduisant l'infernale charrette et déguisés, le soir même et sur le lieu de l'attentat.
Mais l'honnête professeur assure que les malfaiteurs étaient au nombre de trois. Messieurs les policemen, parfaits observateurs , avaient remarqué que, depuis le 5 nivôse, le chevalier de Saint-lléjant, son fidèle Carbon, non plus qu'un autre officier vendéen, nommé Picot de Limoëlan , n'avaient circulé dans Paris comme à leur ordinaire; donc ils se cachaienl; et pourquoi se cachaient-ils s'ils n'é-
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taient pas les coupables? Toul cela était de la dernière évidence ; et raessire Buffet fut fort bien accueilli lorsqu'il porta dans les bureaux ces renseignements appuyés de tant de probabilités. Ce fut un triomphe pour lui, lorsque, sur ses indices, Carbon, valet de la conspiration, fut arrêté. Ce malheureux, tout dévoué qu'il était, pris au dépourvu, intimidé, effrayé, Unit par trahir son maître. Tous deux furent jugés et décapités le 50 germinal (20avriN80l).
Le jour de l'arrestation de Saint-Réjant, le valet-de-chambre Buffet, ayant reçu une gratification asez convenable et la promesse formelle d'être employé activement dans la police de sûreté générale qui s'organisait, se présentait plus joyeux que de coutume pour coiffer et habiller son maître. M. le sénateur allait ce jour-là à une réception au palais des Tuileries; il était pressé, ei tout indulgent
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cju'il élail, il ne piil s'empêcher de faire quelques reproches à son citoyen officieux, dont il remarquait depuis quelque temps les absences fréquen les. En effet, le sieur Buffet , dans sa double fonction de valet-de-chanibre et d'agent secret de la police , négligeait nécessairement l'une au profit de l'autre. Il s'excusa de son mieux auprès de son excellent patron, prétextant quelques affaires de famille qui l'avaient distrait un peu de son service.
— N'en parlons plus, mon cher Buffet, avait dit le magistrat, vous m'êtes attaché, jelesaisj tâchez d'être plus exact à l'avenir.
Tout en lui passant son habit de réception, le valet crut annoncer une bonne nouvelle à son maître, qu'il savait, par position, dévoué au gouvernement, en lui apprenant que le principal ageiH de la machine infernale était enfin arrêté et que c'était le chevalier de Saint- Réjanl.
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— Saiiil-Réjanl! s'écria le sénaleur en pâlissant tout-à-coup , Saint-Réjani ! Vous en êtes bien sûr?
Le valet ne jugea pas à propos d'expliquer comment il était plus sûr qu'un autre de la chose; il pâlit à son tour, effrayé de l'effet qu'il venait de produire.
— Comment, reprit-il, Monsieur le sénateur connaîtrait-il ce scélérat? Ah ! je ne puis Je croire !
— Non, pas positivement, reprit M. Bussy en se remettant de son mieux; mais je m'indigne, je m'afflige de voir aux rangs des criminels un jeune homme qui m'était recommandé.
~ Ah bah !
— Sans doute , il est venu me voir une foi% ou deux au commencement de l'hiver ; et s'il eût suivi mes conseils, il n'en serait pas là.
— Il esi venu ici ! par exemple ! et je ne lai pas vu! exclama le domestique ébahi.
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— Et c'est vous qui lui avez ouvert la porte, lit le sénateur du ton de Tindifférence. Après tout, pourquoi ne vous dirais-je pas la vérité, mon cher Buffet ? Je connais votre dévoûment pour moi et votre discrétion. 11 y a cinq ou six mois, je reçus une lettre de Vienne , elle me venait d'une personne à laquelle je porte un vif intérêt; cette personne, qui habite maintenant l'Allemagne, après avoir résidé longtemps en Angleterre, me recommandait un je^ne officier vendéen, son parent, dont elle connaissait la tête chaude et les opinions exaltées. Elle me suppliait d'éclairer, de guider ce jeune homme capable de quelque entreprise audacieuse, d'un crime peut-être;et,si vous l'avez remarqué dans le temps, Buffet, cette lettre m'agita violemment; les antécédents de ce jeune fanatique, sa présence à Paris, étaient de nature à me compromettre ; car celui dont je vous parle est le chevalier de Sain t-Réjant. Encore aujourd'h ui ,
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s'il est vrai que son nom figure parmi des criminels d'État, au nombre des auteurs de l'horrible attentat de nivôse, cela peut me faire le plus grand tort.
— Rassurez-vous, Monsieur le sénateur , reprit Buffet en donnant un dernier coup de brosse à l'habit de cérémonie de l'homme d'État; vos antécédents parlent assez pour vous, votre dévoûment à la république est connu ; il est impossible que l'on vous soupçonne de connivence avec des royalistes enragés et des assassins. Je sais bien qu'il y a, de par le inonde, et surtout à Paris, des délateurs maladroits, des patriotes soi-disant d'un zèle exagéré , qui voient des conspirateurs partout et dans tous les partis ; M. le ministre Fouché et le premier Consul lui-môme se moquent de ces terroristes et ne croient pas à leurs rêveries. N'a-t-on pas accusé et mis en jugement mademoiselle de Cicé, une sainte iille, pour
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avoir donné asile sans le savoir, à un de ces maudits Bretons? MnisM. Bellard, l'avocat, a 1res bien prouvé qu'elle était blanche comme ueige en celte affaire. N'a-t-on pas arrêté à Montpellier, départenient de l'Hérault, le pacifique M. Nolin , aident de change de Paris, qui revenait des eaux, que l'on a mis au secret et ramené de brigade en brigade, lui soutenant mordicus, qu'il était M. de Limoëlan, déguisé en malade? Et quand on a d'abord soupçonné les Jacobins et les septembriseurs; n'a-t-on pas commencé par exiler deux cent-vingt-lrois individus, sans autre preuve contre eux qued'avoir fait partie, dans le temps, des anciens clubs révolutionnaires ? On a été jusqu'à signaler M. Regnault de Saint-Jean-d'Angély , parce qu'il est du département des Deux-Sèvres ; M. Bœderer, qui est un bon citoyen et un ami «le la liberté. On a cherché aussi à attaquer d'autres personnages imporlanls du Conseil d'Éial,