POLITIQUE
Il se passe à Alger, depuis dix-septans, un fait sans exemple peul-être dans les relations internationales des peuples civilisés , et qui seul donne la mesure de tout ce que le gouvernement de juillet a apporté de lâcheté et d’indécision dans sa politique extérieure. Ce fait, c’est l’existence d’un homme s’intitulant consul général d’Angleterre, accrédiLé auprès du dey d’Alger, protégeant à ce titre les sujets anglais auprès dTm gouvernement qu’il ne reconnaît pas, repoussant tout exec/uatur, toute marque d’adhésion, tout hommage officiel, même de simple convenance, et se posant ainsi dans nos propres foyers comme une protestation vivante contre la légitimité, je dirai mieux, contre le fait même de notre conquête.
Il n’est personne à Alger qui ne se soit demandé cent fois pourquoi cette étrange anomalie ; pourquoi M. Saint-John n’est pas renvoyé, depuis 1830, à son gouvernement ; pourquoi nous nous laissons ainsi insulter jusque chez nous par le représentant d’une nation rivale ; pourquoi, enfin, nous ouvrons carrière à des espérances d’abandon dont la réalisation serait tout uniment impossible. Aux yeux de la raison et de la justice, tout cela est clair, net, inattaquable, et, certes, si l’Angleterre s’était trouvée dans une position semblable, elle n’aurait pas attendu dix-sept ans pour y pourvoir. Elle n’aurait pas permis surtout qu’un consul étranger devînt dans son propre sein le drapeau de ses ennemis, et favorisât presque ostensiblement un commerce inqualifiable d’approvisionnemens de guerre, comme celui que Gibraltar entretient depuis plusieurs années avec l’émir.
Est-ce à dire que nous sommes par hasard dans une position exceptionnelle vis-à-vis le cabinet de Londres ? Nullement. La conquête d’Alger, en affranchissant la Méditerranée, a rendu un service égal à toutes les nations tributaires de l’ancienne régence, et l’Angleterre était du nombre. Son commerce a d’ailleurs profité du débouché nouveau ouvert aux produits européens, et sa population maltaise s’est enrichie du plus pur de notre or en cultivant les jardins potagers qui entourent nos grandes villes. Bien loin donc d’avoir à se plaindre de notre prise de possession, l’Angleterre ne devrait, rivalité à part, que s’en applaudir dans l’intérêt de ses propres sujets, et il est hors de doute que si, dès les premiers jours, la question avait été ainsi catégoriquement posée, nous ne subirions pas aujourd’hui l’humiliation de voir un consul étranger non accrédité protester par une attitude inouïe contre le fait même de notre existence en Afrique.
Mais , nous l’avons dit , toute la politique de notre gouvernement est là. Pour lui, point de situations définies. Le vague, l’indécision partout. L’Algérie est-elle anglaise ou française? Nous l’ignorons encore, ou plutôt nous sommes sûrs qu’elle n’est pas française , parce que nous n’y jouissons d’aucune des immunités que ce titre suppose. Nos lois n’y sont pas reconnues, nos magistrats y perdent leur caractère inamovible ; nous-mêmes semblons renoncer, en y entrant, à notre nationalité, pour nous plonger dans un chaos d’institu-
— lit-ions hétéroclites qui tiennent plus de la barbarie que de la civilisation. De là une position fausse , souverainement fausse , qui place Alger bien au-dessous de Constantinople et de Smyrne pour la sécurité et la protection qui entoure nos nationaux. De là l’incertitude où nous sommes sur l’avenir probable du pays; de là une inquiétude profonde qui touche à tout, qui suspend tout, qui arrête les capitaux dans leur essor, qui épouvante l’émigration européenne, qui s’étend jusqu’aux actes même du gouvernement, et rend ainsi impossible, ou du moins énormément dispendieux, le développement, si naturel en tout autre cas, de notre influence civilisatrice.
On comprend dès lors , par ce simple exposé , que s’il est une mesure urgente , préalable , indispensable dans la condition actuelle, c’est une déclaration qui coupe court à ces désastreuses incertitudes et qui nous place définitivement sous le drapeau de la France ou sous celui de la barbarie. Quelle sera la formule de cette déclaration ? Peu importe ! L’essentiel est qu’elle détermine, sans équivoque, à quelle catégorie de citoyens nous sommes censés appartenir. L’essentiel est qu’en proclamant noire réunion nominale à la France, elle nous maintienne de l’autre côté de la Méditerranée les droits imprescripbles dont nous jouissons de ce côté ci. L’essentiel est qu’un Français de Paris ne soit pas jugé à Alger par un tribunal exceptionnel, à Mascara par un commandant de place , à Constantine par un conseil de guerre , pour des faits qui aux antipodes même le laisseraient sous la sauvegarde de nos institutions et sous la protection immédiate de nos consuls.
La réunion de CAlgcrie à la France et la reconnaissance des droits civils attachés au titre de Français , telle est donc la première mesure réclamée impérieusement par notre situation anormale et par le danger que court notre précieuse colonie sous le poids de sa législation exceptionnelle.
Mais il y a peut-être quelque difficulté secrète, quelque veto diplomatique, quelque engagement de vieille date dont il nous faut tenir compte vis-à-vis d’une certaine puissance , sous peine d’aggraver encore nos embarras antérieurs. Triste pays que celui où de pareilles raisons peuvent arrêter pendant dix-sept ans les meilleures intentions, et paralyser la marche rationnelle des faits civilisateurs ! Triste gouvernement que celui qui abdique ainsi son initiative en face d’aussi misérables considérations , et qui aime mieux jeter cent millions par an dans le gouffre stérile de l’arbitraire que de reconnaître en droit ce que toute l’Europe a déjà reconnu en fait !
Et quand nous disons toute l’Europe, nous n’exagérons rien ; car l’Angleterre elle-même, ce terrible épouvantail de nos Lilliputiens politiques, l’Angleterre serait très-embarrassée s’il lui fallait élever la moindre objection contre la réunion des deux territoires de France et d’Algérie. Jusqu’ici notre faiblesse a fait sa force. Elle a trouvé commode, excentrique même, et tout à fait digne de John Bull, de nous tenir en échec dans notre propre maison, par une de ces rodomontades à la Falstaf qui lui sont si familières. Mais, du jour où un acte législatif émané de la chambre viendrait couper court à cesprotestations fictives par une prise de possession réelle, de ce jour la morgue de John Bull pourrait bien se répandre dans ses journaux en diatribes amères
contre notre monomanie d'avidité conquérante , mais il n’aurait garde de traduire son dépit par un veto émané du Foreign-Office, veto qui ne serait, aux yeux du monde entier, que la manifestation ridicule d’une impuissante jalousie.
Ceci posé, existe-t-il d’autre difficulté sérieuse à une déclaration demandée depuis dix ans, par l’Algérie elle-même, dans la personne de plusieurs milliers de ses colons? aucune. — Le budget ne changerait ni d’importance, ni de répartition; seulement, son emploi serait plus régulièrement constaté. Les formes administratives resteraient les mêmes, moins l’arbitraire qui en aggrave la rigueur; seulement, il serait bien convenu que ces formes imparfaites ne seraient que transitoires, et quelles subiraient successivement des modifications, ou plutôt des simplifications importantes qui le ramèneraient peu à peu au type consacré en France par cinquante années d’exercice.
Quant aux conséquences d’un pareil acte, elles seraient immenses. L’Algérie a vécu jusqu’ici au jour le jour, sans se connaître elle-même, incertaine de son nom, de sa nationalité, de son lendemain, régie exclusivement par l’arbitraire et le transitoire, livrée aux tiraillemens de vingt pouvoirs rivaux, hostile surtout par sa mobilité aux institutions permanentes, aux grandes tentatives industrielles et commerciales, aux grands développemens agricoles, à tout ce qui porte un caractère de durée, de stabilité et de contrôle ; — avec une déclaration de réunion, tout cela change, notre nationalité est définitivement acquise. Il ne peut pas plus y avoir de doute sur son avenir qu’il n’y en a pour l’avenir de la Provence et de la Corse. Nous sommes Français, et avec ce titre, nous recouvrons nos droits, si longtemps foulés aux pieds par une administration anti-nationale. Dès lors, plus de craintes, plus d’incertitudes pour nos personnes, nos propriétés et nos intérêts. Plus d’effet rétroactif dans les lois, plus d’ordonnance destructive du droit de propriété, plus d’élucubration bureaucratique ébranlant toute chose par sa base, en remettant en question le principe même de l’organisation sociale. Dès lors, en un mot, les garanties suprêmes de la loi française, nous protégeant comme hommes, comme citoyens, comme administrés, contre les ridicules tentatives d’une législation exceptionnelle. — Du jour où Y Algérie est réunie à la France par une déclaration législative, ses magistrats sont nécessairement inamovibles, notre code y est nécessairement appliqué dans les cas si nombreux en Algérie de contestations civiles, d’expropriation, de délimitation territoriale, de définitions de personnes, etc., et par ce seul fait disparaissent à la fois ces criantes injustices, ces vols organisés, ce pillage légal du pays qui n’ont laissé rien debout de ce que toute administration doit respecter, qui ont effrayé ainsi les capitaux étrangers, ébranlé le crédit public, rendu la colonisation impossible, et produit enfin cette terrible crise financière sous laquelle se débattent aujourd’hui tous les intérêts de la colonie.
Ces considérations sont à nos yeux décisives ; le seront-elles aux yeux de la chambre ? Nous aimons à croire, pour son honneur, que ce n’est pas trop préjuger de son intelligence que de lui prêter les mêmes convictions : nous savons même qu’un noble pair, qui a fait de la question algérienne son étude
spéciale, et qui mieux que personne peut la présenter sous son véritable point de vue, doit porter à la tribune du Luxembourg le veu explicite que nous formulons ici comme délégué delà colonie. — Que l’Algérie soit donc réunie à la France, grâce aux efforts de tous les hommes qui s’intéressent à notre prédominance politique dans la méditérannée, et toutes les difficultés du problème algérien sont tranchées par le fait même, et l’épouventail d’Abdel-Kader s’évanouit comme celui de Bou-Maza, et le Maroc n’hésite plus à signer le traité de commerce qu’il a jusqu’ici repoussé, et dès l’année prochaine, dès demain même, nous pouvons accomplir sans danger quelquesunes de ces économies que réclament nos finances, et offrir en même temps à la métropole quelques compensations commerciales pour ses immenses sacrifices.