‹ Encore les Femmes (volume 2)Chapitre 33 sur 36 · livre et une tapisserie dans un petit panier; — elle est · texte numérisé non relu

livre et une tapisserie dans un petit panier; — elle est

venue, elle reviendra; — veut-elle que je le sache?

— veut-elle seulement ne pas porter le panier? Comme je méditais sur ce problème, elle arrive avec sa fille ; elles sont allées se promener dans le bois. — Elle entre dans la cahute et s'assied. — Mais l'enfant a faim et veut s'en aller. — Elle tâche d'apaiser l'inexorable bamboche ; elle lui dit de lui cueillir un bouquet. — Elle me remercie des pervenches. Pour ce qui est de la bécasse, c'est une vengeance, ou du moins une réhabilitation; elle se rappelle qu'elle m'a une fois accusé de passion malheureuse pour la chasse. — C'est par fatuité que je lui envoie du gibier.

— Du reste, elle a fait en moi une excellence connaissance. — Non-seulement je lui donne un abri et des fleurs ; il ne manquait plus que de nourrir elle et sa famille.-— L'enfant revient avec un bouquet; elle la renvoie en lui disant : « Cherche encore un peu de réséda. » — J'offre à manger à l'enfant; il doit y avoir à la maison quelque chose. — « Oh! non, dit la mère, elle n'accepterait pas autre chose que son dîner. — Elle ne tombera pas dans le piège des à peu près et des atermoiements. Non-seulement il

faut partir, mais encore elle va bien me gronder. » « En sortant de la cahute, je lui montrai le ciel chargé de nuages. — Adieu , madame, lui dis-je, — je crains bien que le mauvais temps me prive tantôt et demain du bonheur de vous voir. — Elle me répondit : — Adieu, monsieur, jusqu'au premier rayon de soleil,

<( Elle avait encore le lendemain sa fille avec elle, — je la trouvai dans la cahute, — elle me dit : — Ma fille veut absolument aller voir Tétang dont elle vous a entendu parler. — Je résiste, non pas que j'espère obtenir qu'elle renonce à l'ordre qu'eJle m'a intimé, mais parce que je résiste assise, et que je me repose un peu en attendant que je cède.

« Elle se leva et me dit : — Venez-vous avec nous? vous nous empêcherez de nous perdre, ce sera bien assez pour moi de faire le chemin.

(( Le sentier pour descendre de mon jardin à la forêt est un peu gUssant : je lui oflfris mon bras ; — elle cessait de s'y appuyer chaque fois que le chemin devenait plue facile, et elle marchait seule.

« Je lui ai demandé un Uvre qui l'embarrassait pour relever sa robe dans la grande herbe ; — un peu plus tard, elle m'a donné d'elle-même à porter

un bouquet de digitales sauvages que sa fille avait cueillies. Nous avons fait le tour de Tétang; on voyait au milieu les larges feuilles et les belles fleurs blapLches du nénuphar, le lis des étangs. Elle les admira longtemps, puis elle donna le signal du départ. Je les laissai partir et s'engager dans le bois. J'attendis quelques instants, puis je me déshabillai, me jetai à Teau et allai cueillir trois ou quatre fleurs de nénuphar; puis je me rhabillai et ne tardai pas à Içs rejoindre, mon bouquet à la main. Elle fut surprise et toute joyeuse.

(c — Je n'oserai plus rien admirer devant vous, me dit-elle ; si j'admirais une étoile, je vois bien que vous iriez me la chercher, et je sais que vous la rapporteriez; mais ce serait un voyage trop long.

« — A propos de voyage, lui dis-je, mes maudites afifaires me rappellent à Paris.

{( — Vous avez souvent des affaires ! dit-eUe avec une petite moue de dédain.

« — Non , repris-je , ce sont toujours les mêmes ; — c'est que l'autre fois elles m'ont ennuyé. — Je voulais revenir ici; je me suis enfui sans rien dire et les

ai laissées là.

<i Un peu après je lui demandai son nom. — Elle

me répondit avec un peu de surprise et de hauteur :

— On m'appelle madame d'Apreville !

(c Puis elle ajouta après un moment de silence, et avec un peu moins de sécheresse : — Je m'appelle Noëmi, — je vous dispense de dire que c'est un trèsjoli nom, je ne l'aime pas; je le trouve prétentieux:

— mais qu'est-ce que cela vous fait ?

« — Et pourquoi cela vous fâche-t-il, madame '.' Vous savez bien que je ne vous appellerai jamais Noëmi ni tout haut ni en votre présence. — Elle ne répondit plus, et me quitta- avec un peu de raideur.

« Tu vois que je n'oublie pas mes affaires, comme tu me le reproches ; je partirai vendredi.

« René. /)

René de Sorbiéres à Augustin Sanajou.

Septembre.

<( C'était à une heure où elle ne vient pas d'ordinaire, — j'étais assis dans la cahute et je lisais, lorsqu'on frappa à la porte ; elle était seule, eUe me dit :

— J'ai bien froid, voulez- vous de moi?

— En effet, le temps était gris et triste ; — j'ouvris avec empressement; j'étais un peu ému.

LA PENÉLOnPE NORMANDE. 61

« Elle me dit : — Esther a voulu aller visiter une de ses petites amies, mais c'était trop loin pour moi, — je Tai envoyée avec sa bonne ; — alors je me suis ennuyée et je suis venue ici malgré le vilain temps.

« Je ne savais que lui dire ; comme elle avait froid, j'avais fermé la cabane. — Il y avait plus d'amour que de réserve dans les pensées qui roulaient dans ma tête. — Rien de ce que je pensais ne pouvait se dire, — ou du moins n'osait se montrer au dehors : — je cherchais dans ce que je ne pensais pas un sujet de conversation, et je ne le trouvais pas.

«Elle me dit : — Vous allez partir; quand reviendrez-vous ?

— « Enfin I m'écriai-je presque involontairement.

(( Elle me regarda d'un air d'étonnement.

u — Qu'a de singulier cette question ? demandat-^lle.

« •— Rien, sinon que vous ne l'ayez pas faite plus tôt.

« — ^ Eh bien! est-ce une raison pour que vous ne me répondiez pas?

«— Puisque cette question vous coûte tant â faire, je vais vous dire de quoi vous ^n dispenser à l'avenir : chaque fois que je m'absenterai d'ici, vous pouvez

être sure de de«x choses : la piemièrf, c'est qae je m'en Tais malgré moi; — la seconde, c'est que. je reviendrai le plus tôt possible... au plus tard.

« Nous eommeuçâniBs à déballer. Je lui parlai de xaou enfance, de mon isolement actuel.

« Elle me parla de son mari. — On l'a mariée fort jeune à un homme (jui, relativement, ne l'était 9»S' — H. Hercule d'Àpreville aime passionnément sa femme; — elle n'a pu être insensible à un dévouement de tous les instants. — Elle n'avait pas de fortune, lui en avait acquis une petite suiSisante poui' vivre i la campagne: ^ mais elle a mantfesté le désir de vivre à Paris, et il a repris la mer qu'il avait abandonnée depuis son mariage, afin d'augmeoter suffisamment son capital.

« -^ Maintenant, dit^Ue, comment lui dirai«jequp j'aime mieux rester à la campagne ?

«Je la regardai, — main, ou elle a un art in&npour déguiser et laisser en même temps entrevoir sa pensée, — ou cela n'avfiât rien de ce qu'un amoureux aurait voulu y voir; — le ton et la voix témoignaiwt »flp prpfpude indifférence, et, comme gi ce n'eut pas été ai^az, elle ajouta : — Ce pays est beau, on déepttvre tous les jours de nouveaux charmes à la nature, et

}è crois le séjour de la campagne meilleur pour Esther. ^— Par titi contraste bigarre, — si elle avait dit d'un ton froid qui en détruisait la valeur le commencement de sa phrase, qui pouvait me donner de si douces espérances, elle mit sur ces dernières paroles si froides une si douce musique, que je crus entendre : — Je t'aime !

a Puis elle revint sur la tendre estime et la profonde reconnaissance qu'elle éprouve pour soti mari. — £lie me fit une énumération de vertus et de qualités dont aucune n'est nécessaire pottr l'amour, puis elle ne dit Tpitùê rien.

u Je restais également silencieux.

« On frappa à la porte, — j'ouvris et je vis paraître an homme ; — madame d'Apreville se leva, — devint feuge, —lui tendit la'main, et lui dit : — Eh quoi î e'eat vous ! — Puis, se tournant de mon côté : — Je vous présente M. Anthime Férouillat, — etattpersonaage : — M. René de Sôrbières. — Nom nous inclinâmes tous deux, — moi d'un air froid, lui d'un air grognon.

« — Quel plaisir de vous voir aujourd'hui, mon ami ! ditH^Ue, et quelle charmante surprise ! — Vous m'aviez écrit que vous ne feriet pas cé Vôyâgè... Et

comment m'avez-vous trouvée ici, — où monsieur a bien voulu me donner un peu d'hospitalité contre le froid !

« — Vous trouvez qu'il fait froid? — dit sèchement M. Anthime Férouillat en essuyant son front rouge et trempé de sueur.

« Evidemment M. Férouillat était de mauvaise humeur; évidemment madame d'Apreville lui prodiguait les airs de chatte caressante et haineuse pour éviter qu'il me laissât voir une mauvaise hum^^ur, qu'elle jugeait avec raison plus compromettante encore que ses prévenances exasf'^rées à elle ; évidemment le quidam n'était pas dupe de cette petite rouerie. Mais madame d'Apreville continuait à le traiter avec m ton d'amitié tel, — qu'il y aurait eu, en eflTet, de quoi détourner les soupçons qu'on aurait pu conrevoir — sur un sentiment qui se manifeste moins volontiers en dehors.

«—J'espère, dit-elle, que vous venez dîner avec moi.

a — Oui, si cela ne vous dérange pas.

« — Mille remerclments, monsieur, me dit-elle, de votre gracieuse hospitalité.

« Les mots et le ton voulaient dire à M. Férouillat: — Je vois ce monsieur pour la première fois.

«Il me salua avec mauvaise humeur — et se mit en route.

« — Donnez-moi donc votre bras, — mon ami, — lui dit-elle ; — elle me fit un salut gracieux, — passa son bras dans celui de M. Antbime Férouillat, — et je les vis disparaître tous les deux.

« Je restai atterré, écrasé, furieux.

«Evidemment cet homme est son amant. Mais en même temps elle avait la conscience qu'elle le trahissait. — Deux révélations à la fois : elle Ta aimé, elle m'aime.

« Et moi je la' h«iis.

« Ren£. n

Augustin Sanajou à René de Sorbières.

« Ah çà ! mon beau don Juan, te voilà sérieusement amoureux !

« Augustin Sanajou. »

René de Sorbières à Augustin Sanajou.

« Parbleu !

« R. DE Sorbières. a

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Noémi d* Apreville à Julie Quesnei.

« Où en étais-je restée la dernière fois que je t*ài écrit, — ma bonne Julie ? — Ma foi ! si je laisse des lacunes, tu pourras bien suppléer ce que j'auî'ai oublié. — D'ailleurs, autant, quand un amour est mort, on aime à reporter son esprit en arrièire et à rappeler les moindres circonstances, autant, quand il s'agit d'un amour naissant^ on se soucie peu d'hier et dn s'occupe de demain.

« le suis triste aujourd'hui, •— et voici pourquoi : j'avais jusqu'ici été fort protégée par le hasard contre les visites d'Anthime Férouillat. A l'un de ses voyages, il avait plu tout le jour, et tiotis n'avions pas mis les pieds dehors, — ce qui ne m'avait pas empêchée de renvoyer ledit Anthime à dix heures du soir. — A un second voyage et à un troisième, M. de Sorbières était à Paris, et j'avais trouvé doux d'aller rudoyer Anthime là précisément où j|e sentais le mieux l'absence de «on rival, -^ c'est-à-dire de le mener promener à la tonnelle. Je ne sais comment M. de Sorbières l'apprit, mais il m'écrivit de Paris ^e j'avais été voir coucbeï' le soleil avec un homme.

LÀ PÉI^ËLOPfi NORMANDE. 67

A II est à peu près impossible de ne pas tromper lëâ hôffîmes ; ils ne nous demandent pa» antre chose qttè d'étipe trompés. Ils ont dans la tête nn type de femme bîiatiNi qui ne ressemble en rien à une vraie femme, et auquel iMant s'arranger pour ressembler, 90Q8 peine de ne pas obtenir leur prémeusd apprûba- , tion. ^— Il n'j a pas de religion qui soit ausâl hardie dans les miraeles qu'elle oflPbe à la Crédulité de ses adoptes que lé culte que ces messieurs veulent bien nous rendre. Une religion sans miracles et sans croyancjôs contraires à la nature et à la morale ordinairô dés choses n'aurait aucune chatice de s'établir.

— Les femmes qui sont les plus hardies à feindre d'être semblables à la figure mythologique qu'il plaît aux hommes de donner à la femme de leurs rêves sont eellés qui ont le plus de succès. Il ne faut reculer, sous (^e rapport, devant aucune absurdité. Ainsi un homme qui fait à une femme l'honneur de s'occupei^ d'elle ouMie à l'instant même tout ce qu'il sait le mieux A l'égard des femmes en général.

«Cette femme eût-elle trente ans et quatre enfants,

— il lui fera des questions insidieuses pour savoir Si vtaimetit «Ue n'ftui'àit pas gardé jusqu'au hasard dé sa rencontre aVèc luîutté prédéUsè ^rgftiité et unècom*

plëte innocence; -^laissez tomber par hasard la date delà naissance d*un enfant ou toute autre. circonstance qui établisse la preuve que vous êtes la mère de cet enfant, — il sera de mauvaise humeur, triste, comme si vous lui enleviez une illusion ; — il vous détestera un moment de n'avoir pas fait quelque gros mensonge dont il avait faim. — Dites-lui, si vous voulez, que votre mari vous a toujours traitée en sœur, que de vos quatre enfants, Tun était à lui dès avant le mariage, et que vous Tavez généreusement adopté , — que le second a été trouvé dans votre escalier, et que vous en avez pris soin pour ne pas rejeter un devoir que vous imposait la Providence ; — dites que vous avez fait semblant d'être enceinte du troisième pour des raisons que vous ne pouvez encore lui dire , — et pour le quatrième , ne reculez pas , si vous voulez, devant le conte que Ton fait aux enfants , que vous Kavez trouvé dans le jardin, sous un chou, — il vous répondra par des paroles d'incrédulité. — Mais diteslui alors que ce n'est pas vrai , — - que vous êtes en effet la mère de vos enfants et que votre mari en est le père, — vous le verrez désespéré, furieux, — il allait vous croire ; — vous pourrez alors sans inconvénient nier la vérité à son tour et revenir à la feuille de chou.

« C'est ce qui fait qu'il est facile à une femme de se faire adorer, — mais presque impossible de se faire aimer. Les hommes nous bissent dansées nicbes dont ils ne nous laissent pas descendre, — alors l'idole, au moindre mouvement, tombe et se brise. — Ils donnent des plaisirs à notre vanité, mais rarement du bonheur à notre cœur.— Le rôle qu'ils nous imposent est facile à jouer, — tant qu'il y a entre eux et nous la rampe, — et derrière nous les coulisses où nous pouvons nous habiller et nous reposer; — la perspective nous sauve. — D'ailleurs nous n'avons pas de choix; -?ime actrice qui ne mettrait ni blanc ni rouge au milieu de toutes les autres qui s'en enluminent, eiit-elle le teint le plus frais et le plus pur , — paraîtrait une taupe pâle. Une femme naturelle'au milieu de la comédie que jouent les autres , ferait à messieurs les hommes l'efiFet d'une effrontée drôlesse.

« Mais, une fois qu'ils ont obtenu Imrs entrées sur leth<^âtre et dans les coulisses, — naturellement l'illusion cesse, ils ne nous aiment plus parce que nous ne pouvons plus les tromper. Certes, si j'avais ri^pondu la vérité à M. deSorbières quand il m'écrivit que j'avais été voir coucher le soleil avec un homme ; si je lui avais dit comment j'avais été là immoler le Fé-

rQuillat, ~- ce sacrifice à la divinité absente aoraiten de <ïuoi le flatter; — s'il m'avait considérée comme une femme de vingt-cinq ans , mariée à un homme de cinquante qui voyage, comme une femme qui nécessairement, nesachantpasqu'ellerencontreraitM.de Sorbières, devait avoir un amant; — mais tion, il a mieux aimé, se contenter de ceci : « Vous rirez bien, si plus tard je vous dis ce que c'était que Thomme qui était avec moi. » Il n'en a pas demandé davàtitage. — Je vais dans une heure mettre sa crédulité à une épreuve qui ne m'inquiète en rien. Il me fallait expliquer Anthime Férouillat, — et voici comment :

(( L'autre jour, Anthime m'avait écrit qu'il ne ferait pas le prochain voyage, qu'une affaire le retiendrait et qu'il laisserait le commandement du navire à son second.

« J'avais profité de ma liberté, et j'étais allée jaser avec M. de Sorbières ; — nous étions à une des phases les plus charmantes de l'amour; on voit un homme vous dire avec ses regards qu'il vous adore, et en 'même temps trembler devant votre courroux présumé, et chercher pour en parler les choses les plus insignifiantes; mais ces choses sont modifiées par le timbre de sa voix altérée et plus basse que de cou-

LA PÉNÉLOPg NORMANDE. , 71

tum«, et vibrant ^yropatjùquemeut par r^cç^ent inyohiptftiremeat tendre et poignant.

a II semble un acteur qui vous chanterait h fable do Ldup #1 (fe l'Agmw ^ pur Tau* le plu9 temlre et le fton ardent de la Fmorite^ — « Son amour m'est rendu. » On ne tarde guère à ne plu« ente^dr? les pai:^e9, et il s'élève d«w5 le cœur une wîisique céietta, — «ne voix qni s'accorde avec Tautre pour prç>d«lre une divine harmonie.

«( C'e^t c^ moment qu'a choisi, ponr frçipper à la porte de lu cabane et pour produire sa figure, — Aj?thime Férouîllat, — absolument comme une fausse »ote de la elvinette dans on orchestre, — ce que les muBÎcieis «appellent un CQuaÇ'

«J'ai présenté M. Autbime Férouillat à M. Bené de Sorbières, et Af . Oené de Sorbières à M. Anthime Férouillât. — Cette présentation a paru lewr fa|re à tous deux un égal plaisir; — seulement, Antbim^ éJ^t fifrieux et tout près d'être gros«ier, — Bené était ^y^ loweiwernent étonné . -— M^ position n'étaii p^gis facile : -r obUfée de jouer à la fois denx rôles dijfférerits pour deuE publies m«d disposés, — je m'en s.nis tirée dje mon mie»x. -^ Je voulais empêcher FérouUIat de f»ire un éclat, et en même tempe ne pas laisser prend^'e

l'inconvenance de son arrivée pour un acte d'amant jaloux. — Je ne pouvais donc pas m'en fâcher devant M. René. — Il fallait le traiter en bonhomme bourru et mal élevé, — que Ton aime cependant beaucoup à cause de quelques qualités estimables : -— le recevoir mal aurait été avouer la position réelle ; — le recevoir à moitié bien n'aurait pas été plus habile. J'ai manifesté de son arrivée une très-grande joie; je l'ai traité avec cette familiarité que les femmes accordent aux hommes qu'elles appelleiit « sans conséquence. » Une fois que je n'ai plus eu qu'un public, je me suis vengée s|ir Férouillat.

« D'abord j'ai écrit à René : — Rapportez-moi ce soir à onze heures le livre que j'ai laissé chez vous, r— Anthime a dîné avec moi, puis il voulait me faire nier René. — Cet homme vous fait la cour, me disait-il, — et il accumulait toutes sortes de preuves qui auraient fait honneur à sa clairvoyance, s'il avait su qu'il voyait clair, «^ preuves païf aitement irréfutables , si j'avais voulu les réfuter au heu de lui en laisser le soin à lui-même. — Oui, lui dis-je, M. de Sorbières me fait la cour, — ajoutez que je l'aime et qu'il est mon amant. — Mais c'est impossible ! reprit alors Férouillat, ^ vous. Noëmi, vous!

LA PÉNÉLOPE NORMANDE. . 73 « — Pourquoi impossible? vous venez d'en donner des preuves irréfutables. — Seulement vous comprenez que je ne puis avoir deux amants,— et qu'il ne vous reste qu'à m'oublier.

« — Non, s'écria-t-il en fureur, —je ne vous oublierai pas, je le tuerai, et je vous tuerai aussi, ou j'écrirai ce qui se passe à Hercule.

« — Très-bien ; vous n'oublierez pas non plus de commencer par le commencement, — ou plutôt, je m'en charge, je lui dirai ce que son ami a fait du dépôt confié à son honneur.

« — Voyons, Nbêmi, parlons sérieusement; voyons votre imprudence à l'égard de ce godelureau, — voyez comme les apparences vous accusent!

« — Qu'appelez-vous des apparences? — M. de Sorbières m'aime, et je l'aime aussi.

« Alors Férouillat plaida parfaitement en faveur de mon innocence,et il me prouva à moi-même qu'il n'y avait aucun mal réel dans ce que j'avais fait, mais des « inconséquences, » Les hommes ont eu la bonté d'adopter ce barbarisme inventé par les femmes.

« Puis, graduellement, il en est venu à me demander pardon de ses soupçons injustes et injurieux.

. « Mais c'est ici que se placerait, si je pouvais te le raconter, ce qui me rend mortellement triste. — Je ne voulais pardonner à Anthime que s'il retournait immédiatement à son bord. — Lui ne voulait s'en aller que si je lui pardonnais, — mais il voulait de mon pardon des preuves que je ne voulais pas , que je ne pouvais pas lui donner. — L'heure s'avançait. Neuf heures, — neuf heures et demie. — Férouillat s'était assis avec cette attitude de souche opiniâtre que je sais inexorable. — Il ne serait pas parti, — et René allait venir... On frappe doucement à la porte. -—C'est René. « Noemi. »

Noemi éTApreviUe à Julie Quesnei.

a La vérité est que je n'avais pas oublié de livre chez René, — mais il m'en rapportait un néanmoins; il le posa sur une table — v.i me regarda d'un air mélancolique et en téalité fort touchant : — « Asseyezvôiis, ihonsieur, lui dîs-je, — je vous dois une expli- (ratiôn, et c'est pour vous la donner que je contreviens ce soir à une promesse que j'ai faîte à mon cher et excellent mari, — et à laquelle rîén ne m'aurait fait ^nanquer sans l'acte sauvage de son ami.

ti t>feNÉLOPE NOftMANDE. 75

«Je vous ai dit, monsieur, combien la conduite de mon ihari a été admirable à mon égard ; — j'éprouve poiir lui des sentiments oA il entre de la reconnaissance et une tendresse peut-être filiale et fraternelle, — ïiiaîs, quelle que soit la composition de ce sentiment, je dois, je veux n'en pas admettre d'autre dans mon coeur ; — d'ailleurs, si parfois j'ai soupçonné que ce n'était pas tout â îait de l'amour, et qu'il y a autre chose dans le monde, je n'en suis pas tout à fait sûre, et je veux continuer mon incertitude à cet égard.

«Je vous aï . rencontré , vous êtes obligeant,— vous avez de l'esprit ; nos âges et nos caractères se rapprocheiit ; — le plaisir que j'avais à vous rencontrer était tellement pur, que je ne m'eh suis pas défiée, — je l'aurais éc'rit à tnon mari par la première occasion que j'aurais trouvée. — Cet excellent Anthime Férouillat...

« — N'est-ce pas, me dit-il, ce malotru personnage qui tantôt...

« — Monsieur, dîs-je avec dignité, — vous voudrez bien parler avec plus d'égards de qui que ce soit qui sera chez moi â titre d'ami de mon marî.

« — Oui qiie ce soit — me dit-îl — veut dire !*. Xiithime^érbuiUat?

« — Pour le moment, monsieur.

« — Très-bien, nous l'appellerons donc « qui que ce soit, )) aussi bien je ne m'habituerais jamais à ce nom de Férouillat.

Je me mordis les lèvres pour ne pas rire, — mais je continuai :

« — Cet excellent Anthime Férouillat; — mais il faut que je vous dise qui il est. — Anthime Férouillat a été longtemps au service maritime avec mon mari, c'est son compagnon d'armes et son ami. — Je suis confiée à sa garde, monsieur; il a été chargé par M. Hercule d'Apreville — de me protéger contre tout et contre tous, et au besoin contre moi-même; — il joue, en un mot, le rôle de chien de berger, mais, à l'exemple de ce fidèle animal, il mord quelquefois la brebis qui s'écarte du chemin ; — c'est ce qui est arrivé tantôt. — Sa probité, à l'égard du dépôt qui lui a été confié, a plus de sollicitude que n'en aurait la jalousie, dans laquelle il entre toujours de l'amour qui la tempère. — M. Férouillat ne m'aime pas et est cependant craintif, défiant et hargneux. — Je l'ai entendu dire qu'il se brûlerait la cervelle, s'il ne pouvait dire à son ami à son retour : « Voici ta femme comme tu me Tas laissée, » de la façon dont un dé-

positaire rend une somme : -— Voici vos mille francs, dans le même sac, lié avec le même cordon ; — vous pouvez reconnaître le nœud que vous avez fait vousmême.

(( £h bien I M. Anthime est plus féroce dans ses craintes que ne le serait un homme qui serait jaloux pour lui-même.

« — Oui, dit-il, qui que ce soit est comme un huissier, toujours plus féroce que le créancier qu'il représente.

« Le ton de M. de Sorbières me déplaisait. — 11 était arrivé abattu; mais, depuis que je me justifiais, il devenait ironique et incrédule. — Je crus devoir le replacer dans une situation plus humble :

« — M. Férouillat m'a éclairée : — les relations que j'ai laissées s'établir entre vous et moi ne sont pas aussi innocentes que je le croyais; du moins, elles prêteraient au soupçon et à la médisance. — Je vous ai fait venir pour vous déclarer que je suis décidée à les faire cesser entièrement. Nous ne nous verrons plus.

« M. René n'avait plus envie de plaisanter. « Après un moment d'accablement, il reprit, ou du moins montra de la dignité, mêlée d'un peu d'ironie :

7a LÀ PÉNÉLOPE NORMANDE.

(( — Qui que ce soit a raison, madame ; je voa^ aime.

<( — J'ai donc raison aussi de ne plus vouloir vous voir.

(( — Oui, si vous ne m'aimez pas.

« — - Je ne vous aime pas.

• a — Dites-le-moi encore une fois, que je l'entende dans mon cœur.

<( Et il ferma les yeux, compie im fanatique de musique qui ne veut pas être distrait. .

« — Je ne vous aime pas, mo^çieur.

« — Ce n'est pas du tout cela, dit-il en ravivrant les yeux; vous avez ps^r inoment u^e yoix doi^pe, fluide, pénétrante, qui descend par les oreilles çiftP^ le fond du cœur; et celle avec laquelle vous me parlez en ce momçnt'eçt sèche et ne passe pas les oreilles,. Votre voix pénétrante, sereine et |)leue comme yptre regard, 1^ voix de Noëmi me dit dans le cœur que vous m'aimerez, et l'autre, la voix impérieuse et sans coi;leur de madame d'Apreville, ne la contredit qu'aux oreilles. Il faut que votre voix aille dire que yous ne m'aimez pas là où les échos de l'autre disent que vous m'aimerez.

u Je souris et lui dis d'une voix plus c^me.

(( — Je ne vous aime pas, monsieur.

« — Ah! très-bien, j'entends à présent; vous ne m'aimez pas. — Eh bien ! moi, je ne crois pas à l'amovr sans espoir. — Mon amour va mourir tué par cette parole. — Je le sens qui est mort.

« Je frissonnai. M. de Sorbières allait plus vite et plus loin en ce sens que je n'avais eu l'intention de le conduire. — Lui-même avait alors une voix doucement et cruellement pénétrante avec laquelle il eût été charmant d'entendre dire : — Je vous aime. '

(( — H est mort, dit-il, c'est dommage, — • c'était un noMe et poétique amour. — Et il me fittîe cet amour mort une oraison, un éloge funèbre si topchant, il me le rendit si regrettable, que j'en fus touchée et cessai de jouer.

« — Pardonnez, madame, si je vous parle de ce pauvre amour mort, — c'est la première et la 4^r'nière fois.

— Ah I dis-je presque malgré moî, — vops en parlez bien, monsieur. Je ne pouvais l'aimer, mais je puis bien le ^regretter une fois, et comme il recommençait, — je me mis à pleurer. — Ce qui me faisait pleurer, c'était la nécessité de repousser encore cet amour, ou du moins de ne lui donner, dans cette

soirée, qu'un rôle sacrifié; c'était surtout l'impossibilité où m'avait mise Topiniâtreté de cet odieux Férouillat de répondre à René : — Je vous aime aussi. Mais il fallait lui faire prendre le change s^^* la cause de mes larmes.

« — Je pleure de honte, dis-je, d'avoir, par un moment de foUe, écouté avec une apparence de plaisir ce discours .qui devrait m'offenser.

a Je dus prendre beaucoup sur moi pour ajouter : — J'ai peut-être manqué à mes devoirs d'épouse en vous écoutant jusqu'au bout, monsieur ; — n'espérez pas voir deur fois cette faiblesse. — Je puis avoir pour vous, monsieur, une sincère amitié, mais à la condition que cet amour, dont vou3 venez de faire l'oraison funèbre, est parfaitement enterré, — j'ai peur des revenants et je ne les aime pas. — Bonsoir, monsieur.

(( Avec moins de rigueur et de sécheresse, il m'aurait répondu, il aurait insisté, et je lui aurais dit : — Je vous aime. Il fallait le piquer, pour qu'il ne m'attaquât plus du côté que je sentais faible ; c'est ce qui eut lieu. -~ Il se leva sans parler, me salua et s'en alla, me laissant très-triste, très-accablée; ne me consolant que par la pensée que, grâce à Férouillat, il

LA PÉNÉLOPE NOBMANDE. 81

me faUait ce soir-là être dure, sèche et malheureuse, ou immonde et infâme ; et rendant grâce à Dieu, cependant, de ce que je n'avais été que dure et sèche^ — et de ce que je n'étais que malheureuse. Il était trois heures du matin quand René est sorti.

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