R. DE S
René de Sor bières à AugusUn Sanajou.
(( C'était au milieu du jour; — comme j'étais dans la cahute, elle envoya Esther m'appeler. — J'arrivai auprès d'elle avec empressement.
« — Me pardo^nez-vous devons déranger? dit-elle.
« Je répondis par un sourire qui devait exprimer suffisamment que je lui pardonnais.
a — Nous, voudrions , cohtinua-t-elle , planter des pervenches dans notre petit jardin, et nous voulons vous demander la permission d'eti arracher quelques touffes.
• — Je vous en choisirai moi-même que je vous enai demain matin.
— J'avais un peu peur de la pluie, me dit-elle en montrant des vapeurs sombres qui montaient à rizon.
Je répondis de Tair et du ton le plus indifférent je pus prendre :
— Si par hasard vous vous trouviez surprise parla ie, il y a là une cahute où Ton serre les outils dé linage où vous trouverez un abri.
Elle me regarda fixement et d*uii air interrogatîf .
— A moins, continuai-jé, — ce qui vaudrait ux, — que vous fissiez l'honneur de frapper à la iscn et de vous y mettre à couvert.
J'agissais en ce moment comme ce député qui, liant obtenir un bureau de tabac pour sa vieille rante, demandait en même temps la pairie pour même, — afin qu'on lui accordât la première chose ir adoucir le refus de la seconde.
( L'offre hardie de la maison rendit toute simple et te modeste l'offre de la. cahute sur laquelle on se ilia. — Elle s'inclina légèrement sans répondre. — lez, dis-je, voici où on met la clef. — Par ce on, je liais faire comprendre que c'était un endroit Banal
appartenant à la vieille Bérénice et au jardinier autant qu'à moi. — Puis, je la saluai et partis, laissant la cahute ouverte, — car je voyais l'orage monter.
« Je m'enfonçai sous les arbres. — Bientôt de larges gouttes d'eau tombèrent avec bruit sur les feuilles. — Puis les éclairs sillonnèrent le ciel, puis le tonnerre gronda au loin. — Je reçus toute la pluie avec une joie profonde. — Évidemment elle avait dû profiter de l'hospitalité de la cahute; —elle y était entrée une fois,— c'était tout.— rLes jours plus courts qui allaient venir, la fraîcheur des soirées, ne rempêcheraient pas de venir à mon jardin comme je l'avais redouté.
« Bientôt, — un vent léger chas&a la nuée, le bruit du tonnerre s'éloigna, — le ciel a*eparut bleu et limpide, le soleil changea en diamants étincelants les gouttes de pluie restées sur les feuilles, — et il ne restade l'orage qu'une douce senteur exhalée du feuillage des chênes et des fraisiers sauvages. Je rentrai chez moi, —il n'y avait personne, mais la cabane était fermée et la clef accrochée à la place que j'avais indiquée.
« Le lendemain matin, je lui envoyai quelques touflfes de pervenche, — et une bécasse que j'avais tuée auprès de l'étang.
LA PÉNÉLOPE NORMANDE. ë7
« Vers deux heures, j'ai trouvé dans la cahute un hvre et une tapisserie dans un petit panier; — elle est venue, elle reviendra; — veut-elle que je le sache? — veut-elle seulement ne pas porter le panier? Comme je méditais sur ce problème, elle arrive avec sa fille ; elles sont allées se promener dans le bois. — Elle entre dans la cahute et s'assied. — Mais Tenfant a faim et veut s'en aller. — Elle tâche d'apaiser l'inexorable bamboche ; elle lui dit de lui cueillir un bouquet. — Elle me rcîmercie des pervenches. Pour ce qui est de la bécasse, c'est une vengeance, ou du moins une réhabilitation; elle se rappelle qu'elle m'a une fois accusé de passion malheureuse pour la chasse. — C'est par fatuité que je lui envoie du gibier. — Du reste, elle a fait en moi une excellence connaissance. — Non-seulement je lui donne un abri et des fleurs ; il ne manquait plus que de nourrir elle et sa famille.— L'enfant revient avec un bouquet; elle la renvoie en lui disant : « Cherche encore un peu de réséda.» — J'offre à manger à l'enfant; il doit y avoir à la maison quelque chose. — « Ohî non, dit la mère , elle n'accepterait pas autre chose que son diner. — EUe ne tombera pas dans le piège des à peu près et des atermoiements. Non-seulement il
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faut partir, mais encore elle va bien me gronder. » « En sortant de la cahute, je lui montrai le ciel chargé de nuages. — Adieu , madame, lui dis-je, — je crains bien que le mauvais temps me prive tantôt et demain du bonheur de vous voir. — Elle me répondit : — Adieu, monsieur, jusqu'au premier rayon de soleil.
« Elle avait encore le lendemain sa fille avec elle, — je la trouvai dans la cahute, — elle me dit : —Ma fille veut absolument aller voir Fétang dont elle vous * ^^ ^^ a entendu parler. — Je résiste, non pas que j'espère obtenir qu'elle renonce à Tordre qu'elle m'a intimé, l ^^^ mais parce que je résiste assise, et que je me reposa \\rie un peu en attendant que je cède. \ ^
« Elle se leva et me dit : — Venez-vous avec nous ^ vous nous empêcherez de nous perdre, ce sera bie assez pour moi de faire le chemin.
« Le sentier pour descendre de mon jardin à la forêt est un peu glissant : je lui offris mon bras ; — ell cessait de s'y appuyer chaque fois que le chemin de venait plus facile, et elle marchait seule.
« Je lui ai demandé un livre qui l'embarrassaipour relever sa robe dans la grande liei:be ; — u peu plus tard, elle m'a donné d'elle-même à porter
LA PÉNÉLOPE NORMANDE. oQ
un bouquet de digitales sauvages que sa fille avait oueillies. Nous avons fait le tour de Tétang; on voyait au milieu les larges feuilles et les belles fleurs blanches du nénuphar, le lis des étangs. Elle les admira longtemps, puis elle donna le signal du départ. Je les laissai partir et s'engager dans le bois. J'at-
tendis quelques instants, puis je me déshabillai, me jetai à l'eau et allai cueillir trois ou quatre fleurs de nénuphar; puis je me rhabillai et ne tardai pas à Içs rejoindre, mon bouquet à la main. Elle fut surprise et toute joyeuse.
(( — Je n'oserai plus rien admirer devant vous, me clit-elle ; si j'admirais une étoile, je vois bien que vous iriez me la chercher, et je sais que vous la rapporteriez; mais ce serait un voyage trop long.
« — A propos de voyage, lui dis-je, mes maudites affaires me rappellent à Paris.
(( — Vous avez souvent des affaires ? dit-elle avec Une petite moue de dédain.
« — Non , repris-je , ce sont toujours les mêmes ; — c'est que l'autre fois elles m'ont ennuyé. — Je voulais revenir ici; je me suis enfui sans rien dire et les ai laissées là.
« Un peu après je lui demandai son nom. — Elle
me répondit avec un peu de surprise et de hauteur :
— On m'appelle madame d'Apreville !
« Puis elle ajouta après un moment de silence, et avec un peu moins de sécheresse : — Je m'appelle Noëmi, — je vous dispense de dire que c'est un trèsjoli nom, je ne l'aime pas; je le trouve prétentieux:
— mais qu'est-ce que cela vous fait ?
(( — Et pourquoi cela vous fâche-t-il, madame ? Vous savez bien que je ne vous appellerai jamais Noëmi ni tout haut ni en votre présence. — Elle ne répondit plus, et me quitta- avec un peu de raideur.
« Tu vois que je n'oublie pas mes affaires, comme tu me le reproches ; je partirai vendredi.
« René. /)
René de Sorbiéres à Augustin Sanajou.
Septembre.
(( C'était à une heure où elle ne vient pas d'ordinaire, — j'étais assis dans la cahute et je lisais, lorsqu'on frappa à la porte ; elle était seule, elle me dit ;
— J'ai bien froid, voulez- vous de mol?
— En effet, le temps était gris et triste ; — j'ouvris avec empressement ; j'étais un peu ému.
« Elle me dit : — Esther a voulu aller visiter une ie ses petites amies, mais c'était trop loin pour moi, •^ je l'ai envoyée avec sa bonne ; — alors je me suis innuyée et je suis venue ici malgré le vilain temps.
« Je ne savais que lui dire ; comme elle avait froid,- 'avais fermé la cabane. — Il y avait plus d'amour pie de réserve dans les pensées qui roulaient dans na tête. — Rien de ce que je pensais ne pouvait se lire, — ou du moins n'osait se montrer au dehors : — c cherchais dans ce que je ne pensais pas un sujet le conversation, et je ne le trouvais pas.
u Elle me dit : — Vous allez partir ; quand reviendrez-vous ?
— «Enfin! m'écriai-je presque involontairement.
« Elle me regarda d'un air d'étonnement.
« — Qu'a de singulier cette question ? demandat-^Ue.
u ~- Rien, sinon que vous ne l'ayez pas laite plus tôt.
« — ^Eh bien I est-ce une raison pour que vous ne me répondiez pas?
«— Puisque cette question vous coûte tant à faire, je vais vous dire de quoi vous ^n dispenser à l'avenir :
chaque fois que je m'absenterai d'ici, vous pouvez
62 Lk PÉNÉLOPE NORMANDE,
être 9ure de de^ix choses : la pj^emière, c'est <pie je m'en vais malgré moi; ■— la seeo0de, c'est que.je reviendrai le plus tôt possible... au plus tard-
« Nous commençâmes à déballer. Je lai parlai de mon enfance, de mon isolement actuel.
il Elle me parla de 3on mari. — On Ta mariée fprt jeune à un homme qui, relativement, ne Tétait piis. — M. Hercule d'Apreville aime passionnément w femme; — elle n'a pu être insensible à un dévox^tment de tous les instants. — Elle n'avait pas de fortime, lui en avait acquis une petite suffisante 90^ vivre i la campagne: — mais elle a man^^sté le désir de vivre à Paris, et il a repris la mer qu'il avait abondoimée depuis son mariage, afin d'augmenter suffisamment son capital.
« -^ Maintenant, dit-eEe, comment lui dirai-je que j'aime mieux rester à la campagne ?
«Je la regardai, — main, ou elle a nn art iiifinipour déguiser et laisser en même temps entrevoir sa p^- «ée, — ou cela n'avait rien de ce qu'vm amoureni aurait voulu y voir; — le ton et la voix témaignaii^t d^^* ^pfonde indifférence, et, comme ci ce n'ent pas été ujms^ elle ajouta : — Ce payis est beau, on déepnTT^ Ions les jours de nouveaux cbarmes à la nature, e*
crois le séjour de la campagne meilleur pour Eser. ^— Par un contraste bizarre, — si elle avait dit un ton froid qui en détruisait la valeur le commeH- ^ment de sa phrase, qui pouvait me donner de si ouces espérances, elle mit sur ces dernières paroles froides une si douce musique, que je crus entendre : * Je t'aime I
a Puis elle revint sur la tendre estime et la prd%>&de econnaissance qu'elle éprouve pour son mari. --« £Ue ie ât une énumération de vertus et de qualités dont ncune n'est nécessaire ponr l'amour, puis elle ne it plus rien.
« Je restais également silencieux.
« On frappa à la porte, — j'ouvris et je vis paraître \n homme ; — madame d'Apreville se leva, — devint ouge, -^lui tendit la main, et lui dit : -—Eh quoi ! 'est vous ! — Puis, se tournant de mon côté : — Je DUS présente M. Anthime Férouillat, — etaupôrson* lage : — M. René de Sôrbières* — Nous nous inclinâmes tous deux, -^ moi d'un air froid, lui d'un air gtognon.
« — Quel plaisir de vous voir aujourd'hui, mon affii l dit-elle, et quelle chaînante surprise î — Vous m'aviez écrit que vous ne ferieîE pas ce voyage... Et
comment m'avez-Tons tronvée ici, — où monsieur a bii^n Tonln me donner nn pen d'hospitalité contre le froid!
« — Vous trouvez qn'il fait froid ? — dit sèchement M. Anthîme FéroniUat en essayant son. front ronge et trempé de sueur.
il Evidemment M. FéroniUat était de mauvaise humeur; évidemment madame d'Apreville lui prodi^ait les airs de chatte caressante et haineuse pour éviter qu'il me laissât voir une mauvaise humeur, qu'elle jn^^ait avec raison plus compromettante encore que ses prévenantes exag'^rées à elle ; évidemment le quidam n'était pas dupe de cette petite rouerie. Mais madame d'Apreville continuait à le traiter avec un ton d'amitié tel, — qu'il y aurait en, en effet, de quoi détourner les soupçons qu'on aurait pu concevoir — sur un sentiment qui se manifeste moins volontiers en dehors.
«—J'espère, dît-elle, que vous venez dîner avec moi.
« — Oui, si cela ne vous déranp:e pas.
« — Mille remercîments, monsieur, me dit-elle, de votre gracieuse hospitalité.
« Les mots et le ton voulaient dire à M. Férouillat : — Je vois ce monsieur pour la première fois.
« Il me salua avec mauvaise humeur — et se mit ï route.
« — Donnez-moi donc votre bras, — mon ami, — i dit-elle ; — elle me fit un salut gracieux, — passa n bras dans celui de M. Antliime Férouillat, — e\
les vis disparaître tous les deux.
« Je restai atterré, écrasé, furieux.
«Evidemment cet homme est son amant. Mais en ème temps elle avait la conscience qu'elle le trahîsit. — Deux révélations à la fois : elle Ta aimé, elle 'aime.
« Et moi je la h«iis.
« Rêvé. i>
Àuguêtin Sanajou à René de Sorbières.
« Ah çà ! mon beau don Juan, te voilà sérieuse-
lent amoureux î
« Augustin Sanajou. »
Bené de Sorbières à Augustin Sanajou.
« Parbleu !
« R. DE Sorbières. ^
Noéini d'Apreville à Julie Quesnet.
«. Où en étais-je restée la dernière fois que Je t*ài écrit, — ma bonne Julie ? — Ma foi ! sî je laissé dcS lacunes, tu pourras bien suppléer ce que j'aurai oublié. — D'ailleurs, autant, quand un amour est mort, on aime à reporter son esprit en arrière et à rappeler les moindres circonstances, autant, quand il s'agit d'un amour naissant, on se soucie peu d'hier et on s'occupe de demain.
(depuis triste aujourd'hui, — et voici pourquoi:
j'avais jusqu'ici été fort protégée par le hasard contre
les visites d'Anthime Férouillat. A l'un de ses
voyages, il avait plu tout le jour, et ïiôas n'avions
pas mis les pieds dehors, — ce qui ne m'avait pas
empêchée de renvoyer ledit Anthime à dix heures du
soir. -^ A un second voyage et à un troisième, M. de
Sorbières était à Paris, et j'avais trouvé doux d'aller
rudoyer Anthimelà précisément où \e sentais le mieux
l'absence de son rival, — c'est-à-dire de le mener
promener à la tonnelle. Je ne sais comment M. de
Sorbières l'apprit, mais il m'écrivit de Pàrk %«€ j'ft-
vais été voir coucher le soleil avec un homme.
LÀ PÉNÉLOPE NORIfANDE. 67
. ft II est à peu près impossible de ne pas tromper led Mffîméa ; ils ne nons demandent pas antre chose ({ne d'éti^e trompés. Ils ont dans la tète nn type de femme buearre qui ne ressemble en rien à nne vraie femme, et auquel itfant s'arranger pour ressembler, sons peine de ne pas obtenir leur précieuse approba- , tion. "-* il n'j a pas de religion qui soit aussi hardie dans les miracles qu'elle offire à la erédulité de ses adeptes que lé culte que ces messieurs veulent bien nous rendre. Une religion sans miracles et sans eroyancjes contraires à la nature et à la morale ordinaire dés choses n'aurait aucune chance de s'établir, i- Les femmes qui sont les plus hardies à feindre d'être semblables à la figure mythologique qu'il plaît aux hommes de donner à la femme de leurs rêves sont eelles qui ont le plus de succès. Il ne faut reculer, sous èe rapport, devant aucune absurdité. Ainsi un homme qui fait à une femme l'honneur de s'occupe]^ d'elle ouMie à l'instant même tout ce qu'il sait le mieux à l'égard des femmes en général.
« Cette femme eût^elle trente ans et quatre enfants, — il lui fera des questions insidieuses pour savoir Si calment elle n'àui'àit pas gardé jusqu'au hasard de sa ihettcôntre avec lui utte préd^yisé Vîrgiftité et une com*
plète innocence; —laissez tomber par hasard la date delà naissance d'un enfant ou toute autre.circonstance qui établisse la preuve que vous êtes la mère de cet enfant, — il sera de mauvaise humeur, triste, comme si vous lui enleviez une illusion ; — il vous détestera un moment de n'avoir pas fait quelque gros mensonge dont il avait faim. — Dites-lui, si vous voulez, que votre mari vous a toujours traitée en sœur, que de vos quatre enfants, Tun était à lui dès avant le mariage, et que vous Tavez généreusement adopté , — que le second a été trouvé dans votre escalier, et que vous en avez pris soin pour ne pas rejeter un devoir que vous imposait la Providence ; — dites que vous avez fait semblant d'être 'enceinte du troisième pour des raisons que vous ne pouvez encore lui dire , — et pour le quatrième , ne reculez pas , si vous voulez, devant le conte que Ton fait aux enfants , que vous Favez trouvé dans le jardin, sous un chou, — il vous répondra par des paroles d'incrédulité. — Mais diteslui alors que ce n'est pas vrai , — que vous êtes en effet la mère de vos enfants et que votre mari en est le père, — vous le verrez désespéré , furieux, — il allait vous croire ; — vous pourrez alors sans inconvénient nier la vérité à son tour et revenir à la feuille de chou.
« C'est ce qui fait qu'il est facile à une femme de se faire adorer, — mais presque impossible de se faire aimer. Les hommes nous hissent dans des niches dont ils ne nous laissent pas descendre, — alors l'idole, au moindre mouvement, tombe et se brise. — Ils donnent des plaisirs à notre vanité, mais rarement du bonheur à notre cœur. — Le rôle qu'ils nous imposent est facile à jouer, — tant qu'il y a entre eux et nous la rampe, — et derrière nous les coulisses où nous pouvons nous habiller et nous reposer; — la perspective nous sauve. — D'ailleurs nous n'avons pas de choix; --une actrice qui ne mettrait ni blanc ni rouge au milieu de toutes les autres qui s'en enluminent, eût-elle le teint le plus frais et le plus pur , — paraîtrait une
taupe pâle. Une femme naturelle'au milieu de la comédie que. jouent les autres , ferait à messieurs les
hommes l'efiFet d'une eflFrontée drôlesse.
« Mais, une fois qu'ils ont obtenu leurs entrées sur letWâtre et dans les coulisses,—- naturellement l'illusion cesse, ils ne nous aiment plus parce que nous ne pouvons plus les tromper. Certes, si j'avais r<^pondu la vérité à M. deSorbières quand il m'écrivit que j'avais été voir coucher le soleil avec un homme ; si je lui avais dit comment j'avais été là immoler le Fé-
pQuiUat, — ce sacrifice à la divinité absente auraiteu de qxioi le flatter; — s'il m'avait considérée comme une femme de vingt-cinq ans , mariée â un honimê de cinquante qui voyage, comme une femme qui tiécessairement,nesachantpasqu 'ellerencontreraitM.de Sorbières, devait avoir un amant; — mais lion, il a mieux aimé. se contenter de ceci : « Vous rirez bien, si plus tard je vous dis ce que c'était que l'homme qui étftit avec moi. » Il n'en a pas demandé davantage.— Je vais dans une heure mettre sa crédulité à tine épreuve qui ne m'inquiète en rien. Il me fallait expliquer Anthime Férouillat, — et voici comment :
« L'autre jour, Anthime m'avait écrit qu'il ne ferait pas le prochain voyage, qu'une affairé le retiendrait et qu'il laisserait le commandement du navire à son
second.
« J'avais profité de ma liberté, et j'étais allée jaser
avec M. de Sorbières ; — nous étions à une des phases les plus charmantes de l'amour; on voit un homme vous dire avec ses regards qu'il vous adore, et* en même temps trembler devant votre courroux présumé, et chercher pour en parler les choses les plus injsignifiantes ; mais ces choses sont modifiées par le timbre de sa voix altérée et plus basse que de cou-
LÀ PÉNÉLOPP NORMANDE, li
tume, et vibrant ^ympaUiiquement par V^ççmt inyoloJOtftireiQent tendre et poignant.
« Il semlde un acteur qui vous chanterait la fable do X^iip $$ es rAgmm '^ eur Vm le plu$ tendre et le ptop ardent de la Fmorite^ — « Son amour m'est randu. » On ne tarde guère à ne plue entendra les pAi^e9, et U B'élève àam le co^or une mnsiqne celette, — une voix qui s'accorde avec l'autre pour produire une divine harmonie.
i( C'e^t C0 moment qu'a choisi, ponr frapper à la p(^e de la cabane et po];M* produire 3a figure, — Aj9tbime Férouillat, — absolument comme une fausse aota ^ la clarinette dans nn orchestre, — ce quç le«? muâeiens appellent un couac.
i< J'ai préeenté M. Anthûne Féroiûllat à M. fieuié de Sorbières, et ftf - ftené de Sorbières à M. Antbjme Férouillat. -*• Cette présentation a pdi*u lenr fmre à tous deux un égal plaisir; — seulement, AntJnme était furieux et tout près d'être grossj^r, -^ Bené était 4p^ loureuiement étonné . — Hf^ position n'étaii pas facile : -r obligée de jouer à la fois deux rôles dijSerents pour deuE publics mal disposés^ — je m'en s.uis tirée de UàQU mieux. -^ Je voulais empêcher Férouillat de fmre un éclat, et en même temps ne pas laisser prendre
rinconvenance de son arrivée pour un acte d'amant jaloux. — Je ne pouvais donc pas m'en fâcher devant M. René. — D fallait le traiter en bonhomme bourru et mal élevé, — que l'on aime cependant beaucoup à cause de quelques qualités estimables : — le recevoir mal aurait été avouer la position réelle ; — le recevoir à moitié bien n'aurait pas été plus habile. J'ai manifesté de son arrivée une très-grande joie; je l'ai traité avec cette familiarité que les femmes accordent aux hommes qu'elles àppelleiit « sans conséquence. » Une fois que je n'ai plus eu qu'un public, je me suis vengée s|ir Férouillat.
« D'abord j'ai écrit à René : — Rapportez-moi ce soir à onze heures le livre que j'ai laissé chez vous. -- Antilime a dîné avec moi, puis il voulait me faire nier René. — Cet homme vous fait la cour, me disait-il, — et il accumulait toutes sortes de preuves qui auraient fait honneur à sa clairvoyance, s'il avait su qu'il voyait clair, — preuves parfaitement irréfutables , si j'avais voulu les réfuter au heu de lui en laisser le soin à lui-même. — Oui, lui dis-je, M. de Sorbières me fait la cour, — ajoutez que je l'aime et qu'il est mon amant. — Mais c'est impossible ! reprit alors Férouillat, ^— vous. Noêmi, vous!
LA PÉNÉLOPE NORMANDE. v 73 « — Pourquoi impossible.? vous venez d'en donner les preuves irréfutables. — Seulement vous comprenez que je ne puis avoir deux amants, — et qu'il ae vous reste qu'à m'oublier.
« — Non, s'écria-t-il en fureur, —je ne vous oublierai pas, je le tuerai, et je vous tuerai aussi, ou j'écrirai ce qui se passe à Hercule.
« — Très-bien ; vous n'oublierez pas non plus de commencer par le commencement, — ou plutôt, je m'en charge, je lui dirai ce que son ami a fait du dépôt confié à son honneur.
(( — Voyons, Nbêmi, parlons sérieusement; voyons votre imprudence à l'égard de ce godelureau, — voyez comme les apparences vous accusent!
(( — Qu'appelez-vous des apparences? — M. de Sorbières m'aime, et je l'aime aussi.
« Alors Férouillat plaida parfaitement en faveur de mon innocence,et il me prouva à moi-même qu'il n'y avait aucun mal réel dans ce que j'avais fait, mais des « inconséquences, )> Les hommes ont eu la bonté d'adopter ce barbarisme inventé par les femmes.
« Puis, graduellement, il en est venu à me demander pardon de ses soupçons injustes et injurieux.
c( Mais c'est ici qae se placerait, si je pouvais te le raconter, ce qui me rend mortellement triste. —Je ne voulais pardonner à Anthîme que s'il retournait immédiatement à son bord. — Lui ne voulait s'en aller que si je lui pardonnais, — mais il voulait de mon pardon des preuves que je ne voulais pas, que je ne pouvais pas lui donner. — L'heure s'avançait. Neuf heures, — neuf heures et demie. — Férouillat s'était assis avec cette attitude de souche opiniâtre que je sais inexorable. — Il ne serait pas parti, — et René allait venir... On frappe doucement à la porte. —C'est René. « Noemi. »
Noëmi (FApreville à Julie Quesnet.
« La vérité est que je n'avais pas oublié de livre chez René, — mais il m'eii rapportait un néanmoins; il le posa sur une table — et me regarda d'un air mélancolique et en téâlitè fort touchant : — « Asseyezvôtis, morisieiir, lui dîs-je, —je vous dois une expli- (•atibn, et c'est pour vous la donner que je contrevieûs ce soir à iine promesse que j'ai faite à mon cher et exi^ellent mari, — et à laquelle rîèn ne m'aurait fait manquer sahs l'acte sauvage de son ami.
Lîl1>fe^ËLt)PE NORMANDE. 75
« Je vous aï dît, monsieur, combien la conduite de
aaon ihari â été admirable à mon égard ; — j'éprouve
[)biir lui des sentiments où il entre de la reconnaissance et une tendresse peut-être filiale et ifraternellé,
— iiiais, quelle que soit là composition de ce sentiment, e dois, je veux n'en pas admettre d'autre dans mon ;œur ; — d'ailleurs, si jparfoîs j'ai soupçonné que ce l'était jpas tout 4 fait de l'amour, et qu'il y à àùfré ihose dans le monde, je h'^én suis pas tout â fait sûre, 5t je veux continuer mon incettitucTe à cet égard.
«Je vous âî rencontré, vous êtes obligeant, — TOUS avez de l'esprit ; nos âges et nos caractères se 'apprôchetit ; — le plaisir que j'avais à vous renconrer était tellement pur, qtie je ne m'eii suis pas déiée, —je l'aurais éc'rit à îmoh mari par la première iccasion que j'aurais trouvée. — Cet excellent Âniiime Férouillat...
« — N'est-ce pas, me dit-il, ce malotru personnage [tti tantôt...
« — Monsieur, dis-je avec dignité, — vous voudrez tten parier avec plus d'égards de qui que ce soit qui erà criez moi à titre d'ami de mon màrî.
(( — l)ui que ce soil — me dit-il — veut dire iMitliime)F''érbuiUat?
« — Pour le moment, monsieur. 1
« — Très-bien, nous l'appellerons donc « qui cpe ce soit, )) aussi bien je ne m'habituerais jamais à ce nom de Férouillat.
Je me mordis les lèvres pour ne pas rire, — mais je continuai :
« — Cet excellent Anthime Férouillat; —mais il faut que je vous dise qui il est. — Anthime Férouillat a été longtemps au service maritime avec mon mari, c'est son compagnon d'armes et son ami. — Je suis confiée à sa garde, monsieur; il a été chargé par M. Hercule d'Apreville — de me protéger contre tout et contre tous, et au besoin contre moi-même; — il joue, en un mot, le rôle de chien de berger, mais, à l'exemple de ce fidèje animal, il mord quelquefois la brebis qui s'écarte du chemin ; — c'est ce qui est arrivé tantôt. — Sa probité, à l'égard du dépôt qui lui a été confié, a plus de sollicitude que n'en aurait la jalousie, dans laquelle il entre toujours de l'amour qui la tempère. — M. Férouillat ne m'aime pas et est cependant craintif, défiant et hargneux. — Je l'ai entendu dire qu'il se brûlerait la cervelle, s'il ne pouvait dire à son ami à son retour : « Voici ta femme comme tu me l'as laissée, » de la façon dont un dé-
positaire rend une somme : — Voici vos mille francs, dans le même sac, lié avec le même cordon ; — vous pouvez reconnaître le nœud que vous avez fait vousmême.
(( Eh bien ! M. Antliime est plus féroce dans ses craintes que ne le serait un homme qui serait jaloux pour lui-même.
« — Oui, dit-il, qui que ce soit est comme un huissier, toujours plus féroce que le créancier qu'il représente.
« Le ton de M. de Sorbières me déplaisait. — 11 était arrivé abattu; mais, depuis que je me justifiais, il devenait ironique et incrédule. — Je crus devoir le replacer dans une situation plus humble :
« — M. Férouillat m'a éclairée : — les relations que j'ai laissées s'établir entre vous et moi ne sont pas aussi innocentes que je le croyais; du moins, elles prêteraient au soupçon et à' la médisance. — Je vous ai fait venir pour vous déclarer que je suis décidée à les faire cesser entièrement. Nous ne nous verrons plus.
« M. René n'avait plus envie de plaisanter. « Après un moment d'accablement, il reprit, ou du moins montra de la dignité, mêlée d'un peu d'ironie :
7a LA PÉNÉLOPE NORMANDE.
« — Qui que ce soit a raison, madame ; je vm^ aime.
« — J'ai donc raison aussi de ne plus voulou' vou^ voir.
« — Oui, si vous ne m'aimez pas.
« — - Je ne vous aime pas.
\ « — Dites-le-moi encore une fois, que je l'entende dans mon cœur.
<( Et il ferma les ye^x, compiç ^n fanatique i^ musique qui ne veut pas être distrait.
<( -^ J[e ne vous aimç pas, mo^içie^r.
« ^ Ce n'est pas du tout cela, dit-il en raviyrfptlQS yeux; vous avez par moment une voix doi^çe, fluKj?» pénétrante, qui descend par les oreilles ^^a^ le fou^ du coeur; et celle avec laquelle vous me parlez en ce moment 'eçt sèche et ne passe pas leis oreiUes.. Votre voix pénétrante, sereine et bleue comme votye yçgard, Içi voix de Noëmi nie dit dans le cœilr que vous m'ainaçrez, et l'autre, la yoix impérieuse et sans coi|leur de madame d'Aprevipe, ne la contredit qu'aux oreilles. Il faut que votre voix aille dire que yous nç m'aimez pas là où les échos de l'autre disent que vous m'aimerez.
« Je souris et lui dis d'une voix plus C4dme.
« — Je ne vous aime pas, monsieur.
« — Ahl très-bien, j'entends à présent; vous ne n'aimez pas. — Eh bien ! moi, je ne crois pas à 'amoff sans espoir. — Mon amour va mourir tué >ar cette parole. — Je le sens qui est mort.
«Je frissonnai. M. de Sorbières allait plus vite et >lus loin en ce sens que je n'avais eu l'intention de le 'onduire. — Lui-même avait alors une voix douceïient et cruellement pénétrante avec laquelle il eût îté charmant d'entendre dire : — Je vous aime. ■
« — Il est mort, dit-il, c'est dommage, -— c'était un loWe et poétique amour. — Et il me fit^de cet amour nort une oraison, un éloge funèbre si touchant, il ne le rendit si regrettable, que j'en fus touchée et cessai de jouer.
« — Pardonnez, madame, si je vous parle de ce pauvre amour mort, — c'est la première et la ^erlière fois.
— Ah ! dis-je presque malgré moî, — vops en parlez bien, monsieur. Je ne pouvais l'aimer, mais je puis bien le Regretter une fois, et comme il recommençait, — je me piis à pleurer. — Ce qui me faisait t)leurer, c'était la nécessité de repousser encore cet amour, ou du moins de ne lui donner, dans cette
soirée, qu'un rôle sacrifié; c'était surtout l'impossibilité où m'avait mise l'opiniâtreté de cet odieux Férouillat de répondre à René : — Je vous aime aussi. Mais il fallait lui faire prendre le change s)^^la cause de mes larmes.
« — Je pleure de honte, dis-je, d'avoir, par uu moment de folie, écouté avec une apparence de plaisir ce discours .qui devrait m'offenser.
« Je dus prendra beaucoup sur moi pour ajouter - — J'ai peut-être manqué à mes devoirs d'épouse e vous écoutant jusqu'au bout, monsieur ; — n'espéra pas voir deuxT fois cette faiblesse. — Je puis avo pour vous, monsieur, une sincère amitié, mais à L condition que cet amour, dont voug venez de fair^ l'oraison funèbre, est parfaitement enterré, — j' peur des revenants et je ne les aime pas. — Bo soir, monsieur.
« Avec moins de rigueur et de sécheresse, il m' rait répondu, il aurait insisté, et je lui aurais dit : Je vous aime. Il fallait le piquer, pour qu'il ne m'a'i^taquàt plus du côté que je sentais faible ; c'est ce q;*:^^ eut lieu. •— Il se leva sans parler, me salua et s'exi alla, me laissant très-triste, très-accablée', ne me consolant que par la pensée que, grâce à Férouillat, il
me fallait ce soir-là être dure, sèche et malheureuse, ou immonde et infâme ; et rendant grâce à Dieu, cependant, de ce que je n'avais été que dure et sèche^ — et de ce que je n'étais que malheureuse. Il était trois heures du matin quand René est sorti.
« NoÉMi. »
Noëmi d'Apreville à Julie Quesnet.
« Ah! ma chère enfant! j'ai voulu jouer avec l'amour... ça brûle, ça brûle jusque dans la moelle des os.
« J'aime René de toutes les forces à la fois et de toutes les faiblesses de mon âme. Je l'aime tellement, et cet amour m'élève si haut l'esprit et le cœur, que,
lorsque je le vols à mes pieds, c'est de bonne foi que je le repousse, — c'est de bonne foi que je lui offre une simple amitié. Mais c'est que je souffre horriblement, à penser que la seule preuve d'amour convaincante, irréfragable que je puisse lui donner, je l'ai donnée déjà à un homme vulgaire, et que je ne puis faire pour l'homme que j'adore avec tant de raison que ce que j'ai fait pour Férouillat, parce qu'il était là et que je m'ennuyais.
n LA P|:^ËLOPe NORMANDE.
0 4'j^me René e| jç Içî ?:çpQi^ç^e, — et je lui di| : — J^ pe yous aime pas, et je le repouçsefc^ t^t que je pourrai ! Oh ! que je le hais ce Férouill§t ! Lç inQJpfjrç mal que je rêye pour liii, c'est unç mort prompte et violente.
« Cette c]:iamj)re où il n'est entré qu'une fois est restée pleine de lui. — Comme elle est embaumée des fleurs qu'il m'ï^ lé^issées en partant \ — car il est parti.
« Mais les fempfie? p'î^ttaclipnt pas assez de prix à elles-mêmes, — elles né pensent pas assez à sç garder pour l'homme qu'elles aimeront. — Elles se donnent parce qu'on les aime d'une façon qui leur plaît, et qu^d Tient le po^oment où elles aiment elles-mêmes, elles i^'pnt plus riei; à donner, que les restes et les os d'un festin où se sont assis des indifférents.
« Que faire, que devenir? — Quand j'aurai dit à René : Je vous aime, ce mot déchirera et brûlera le yoile gui couvre mon cœur et mes pensée^ ; — je ne pquri'ai plus lui cacher Ifi vérité sur Férpuillat, je serai tfpp à René pour soutenir un mepsouge. -- Açc^pt§f^-t-il comme mie expis^tipu su^sante mo« désespoir de ne pas l'avpir attendu ? — Si je lui dis que j'aimais Férouillat, — il se demandera à quoi sert
. Li PÉNÉLOPE normande;. 83
d'être Iiean, spîrîtael, noMe, *^ puisqu'on pouvait ayoir cette femme a^ prix qu'y ppuvait mettre le Férouillat, — puisqu'elle a aimé Férouillat.
(c Si je lui dis que je ne l'aime pfis, -^ il me méprisera encore ^avantage. — Les hommes attachent à ^otre possession un prix que nous ne comprenons bien que lorsque nous aimons. — Il ne comprendra pas qu'on cède aux désirs qu'on inspire, — parce qu'on croit que l'ampur consiste uniquement 4 être aimée, et que J'op choisit non pas l'homme qu'on aipae, mais cel^i qui vous aipie de la façon qui nous plaît le plus. — C'est une sorte de traditioii s^oys qui nous guide pour le reste. Sait-on mauvais gré aux ss^uyages de danser au son d'un tambour quand ils ne connaissent pas d'autre musique? — Savais-je que j'aimerc^is?
« Non, il faudra que je persévère ^ms mon laensqnge, — et cela gâte et empoisonne naon amour. — Et, d'ailleurs, commeftt faire ? Férouillat, si je le re- PQ^s^e tout à fait, s'exaçpérera, — fera des sorties qui diront clairement ce que je yeu^ cacher, et je perdrai fli^me le béuéftce ^e }a ?i^çéçîté.
<( — Si je pe le repousse p^s, — pie partagerai-je eutïe lui et René? — Oh I non, jamais ( — et d'ailleurç
encore, -— comment dirai-je à René de ne pas me voir tous les cinq jours? Tant que je me préserve et me défends avec des phrases sur ma fidélité, — que je devrais à mon pauvre Hercule, je puis faire passer Férouillat pour un gardien vigilant; — les heures auxquelles la prolongation de ces visites donnerait un sens cruellement clair, n'appartiennent pas àRené et ne gênent pas nos relations actuelles.'
« Ah! oui, — c'est de bonne foi, — c'est du meilleur de mon cœur que je voudrais le voir se contenter, non pas d'une amitié qu'il refuse, — mais d'un amour si pur, si noble, si complet, que je sens dans mon cœur, en laissant de côté, en dédaignant ce qui a été profané par Férouillat. — Je suis tout heureuse que René soit à Paris. — De loin, je puis, j'ose l'aimer,
— je puis ainsi doubler cet amour de cruautés et d'avanies pour le détestable et le détesté Férouillat. Le bruit de ses ridicules gémissements n'ira pas jusqu'à mon bien-aimé et ne le réveillera pas du rêve.
— Hélas ! où il me voit belle, honnête et pure, comme je meurs de chagrin de ne pas être.
« Ah ! Julie ! — toi qui n'as pas encore aimé, gardetoi, conserve-toi pour l'homme que tu aimeras. — Si tu savais comme alors on devient précieuse à soi*
même, « — comme on se sent riche et conséquemment avare de tout ce qu'il aime en nous ! de quel or suprême on croit ses cheveux quand on a senti les regards de son amant s'arrêter voluptueusement sur eux! quelle valeur on attache soi-même au contact de cette main sur laquelle on Fa vu cueillir un plaisir dont il a frissonné en y posant ses lèvres ! — Alors, on sait qu'on a des regards dans lesquels on verse au cœur d'un autre une céleste ambroisie ; alors, on devient ménagère de ses regards, on ne veut s'en servir que pour lui, — on ne voudrait parler que pour lui, parce qu'on sait qu'on a dans la voix une céleste musique qui lui fait frissonner lé cœur. Oh ! heureuse, la fename qui s'est gardée! mais rien ne nous avertit de nos richesses; — nous éparpillons, nous dépensons les diamants, les rubis et les émeraudes, comme du billon et des sous de cuivre, — et nous n'en savons la valeur que lorsque nous avons jeté les derniers, ou lorsque ceux qui nous restent ont perdu leur titre à cause de la prodigaUté qui les a rendus vulgaires.
« Aujourd'hui, je ne sens ma richesse passée — que par ma ruine et ma misère. — J'ai jeté aux mendiants"" des chemins toutes mes splendeurs > toutes
mes liçliesses, tout mpn bonhepir — ^t je n'ai glijs rien Q. donner à celui que j'aime ; — je ne saT9i§ p^ que j'aimerais, — je ne savais pas qu'op aimait, je croyais qu'on était seulement aimée; je ne sayaispas que j'avais en dépôt — les richesses et le bonl^enr 4€S René ; — le voilà qui arrive, et j'ai tout dépensé, tout perdu, je n'ai plus rien !
« -^ Ah! si j'avais su cela, àurais-je épousé Hercule,
— aurais-je... — Ah ! que je hais ce Férouillat, — et
je suis à luil Ah! René est loin, — je puis braver Férouillat ; ce n'est pas de lui que j'ai peur, — il dira tout à mon mari s'il le veut, mais pourvu qjj^e René ne sache rien... ne sache rien. — U faut donc que je le trompe... Je ne puis même me donner entièremeatà lui, lui donner mon cœur et pia pensée comme ma personne sans' le perdre I
« Ah ! Julie, je suis bien à plaindre !
<( Heureusement René est à Paris , — je voudrais qu'il y restât toujours; je puis, à ma fantaisie, etTaimer et haïr Férouillat.— Je puis prolonger cette situation au delà de laquelle je ne vois que le désespoir.
« NoÉMi. »
fBmi de SorbUres à Augustin Sanajou.
« J'ai agi en écolier. — Elle ne veut pas de mon tmour» elle m'offre son amitié, — et je refuse. — Je eux l'amour ou rien.
« Je refuse bêtement de prendre avec eUe ce petit sntier de l'amitié, sinueux comme un serpent, et sur (quel on marche lentement, cueillant ici une pâgueîlte fiatidique pour refifeuiller, là un wergissmeinicht pour le dessécher dans son livre de messe , — lais qui, au bout du compte, conduit exactement au lême but que la route directe, pavée et carrossable,
- qui porte sur un poteau un écriteau avec ces mots :
- Routç de l'amour.
c( Je m'obstine à combattre à l'entrée de cette large mte, je veux entrer par la grille ou ne pas entrer du lut, — par le chemin le plus court, — ou m'en re- «umer, — et je ne pense pas que, si on cédait à mon [>ioiâtreté, — j'aurais, en comptant le temps du dé- 9t, — mis plus de temps à arriver que si je m'étais ^solûment engagé dans le chemin le plus long, mais ont j'aurais déjà mesuré la moitié, avant le temps où f^urais eu obtçni^ de prendre l'autre.
« Je ne sais si les femmes sont de bonne foi quand elles vous proposent de vous donner de l'amitié au lieu de Tamour que vous leur demandez, — ou si c'est un moyen de prolonger la fin d'un empire qu'elles vont abdiquer, — ou encore si c'est un faux-fuyant inventé par la vanité d'un vaincu, comme les témoins de celui qui cède en imaginent dans les duels qui s'arrangent.
(( Toujours est-il que j'ai autrefois formulé cet aphorisme, qui, sous une forme dont Rabelais, Montaigne, Molière, n'auraient pas hésité à se servir, — cache un enseignement assez moral — que la bégueulerie moderne particulière aux époques de corruption voudrait déguiser sous quelque périphrase hypocrite.
« L'amitié est un grand chemin sur lequel on détrousse les hommes et on trousse les femmes.
« Cette question de l'amitié , si lestement résolue alors pour moi, est arrivée après des péripéties que je te conterai après-demain à Paris. — Je ne te dis ce qui précède que parce qu'il faut que je t'écrive en t'envoyant des papiers qui ont besoin d'être remis à mon avoué avant mon arrivée. — Hier, j'ai revu madame' d'AprevîlIe , elle m'a fait un sourire très-gracieux, — m'a tendu la main et m'a dit : — Bonjour, mon ami. -^ Il est évident qu'on ne vous appelle pas
mon ami» de cette voix-là quand onrne veut faire de DUS qu'un ami.
« Cela m'a rendu furieux de ma sottise : — pourquoi e pas la laisser me conduire où je veux, par le chelin qu'il lui plaît de choisir ?
(( E m'a fallu continuer mon rôle , tout mauvais [u'il est.
« Je n'ai pas répondu.
« Elle menait sa fille, qui va faire sa première comlunion, à la prière du soir, à l'église, — Elle dit : Je uis fatiguée, et elle prit mon bras. — On entendait la loche, nous marchions lentement; elle s'appuyait sur aoi avec confiance ; — à la porte de l'église , elle me lit : — N'est-ce pas que vous êtes mon ami? — Je la aluai, et m'en allai en lui disant adieu.
« Je partirai demain vers neuf heures du matin , et ^onséquemment sans la revoir.
« René. »
Noëmi d'Apreville à René de Sorbières, à Paris.
« Votre adieu de l'autre soir était si sec, que je n'avais pas deviné que c'était un adieu. « Aussi ai-je pris, pour une intention de l'adoucir.
ce bouquet de magnolias que j'ai trouvé dans votre cabane, — et dont elle était tout embaumée. — Grâce à votre soin de les mettre dans Teau, dans ce charmant petit vase de Chine dont je me suis également emparée, les fleurs étaient aussi fraîches que si vous mêles aviez données vous-même en venant de les cueillir.
c( Je devais vous remercier de vos belles fleurs, — et j'allais borner là ma lettre , — quand j'entends du bruit en bas, c'est ma servante qui se querelle avec le facteur de la poste — à ca^ise du port de votre lettre.— Quarante sous ! — elle prétend que ce ne doit pas être une lettre, — que c'a Fair d'un paquet, et que ces choses-là se mettent au roulage. — Il faut mop inter- • vention pour qu'on prenne la lettre. — Je vais m'entretenir avec elle , — je verrai plus tard si je dois ajouter quelques mots sur ce qui me reste de papier
blanc.
« Dix heures dt^ soir.'--' Je suis un peu plus touchée qu'il ne faut de ce carnet entier sur lequel vous m'avez écrit au crayon pendant les quatorze heifres dç votre voyage. Je devrais ipe gronder d'en être touchée; mais j'ai une certaine inclination à rejeter sur d'aytres les torts qu'il m'arrive d'avoir. C'est donc 4 vous que je m'^n prends.
LA PÉNÉLOPE NORMANDE. 9t
« Écotitez-moi; vous me parlez une langue qui me bouleverse le cœur : je la comprends, elle me charme, mais il m'est impossible de la parler. Vous me dites que vous m'aimez et que vous êtes triste. Vous dire encore une fôîs que je ne vous aime pas, ce serait une dureté , et je ne veux pas être dure. Vous dire seulement que je suis triste aussi, ce serait vous donner une espérance, et je n'ai rien à vpus faire espérer.
<( Je ne m'appartiens pluç : que voulez-vous donc que je vous donne? Je ne suis pas heureuse : laissezmoi être honnête, c'est-à-dire ne pas être désespérée. D'ailleurs, j'aime mon ma^. La pensée de sa tendresse, de ses bons procédés, me revient sans cesse. Les femmes qui vivent dans le tourbillon du mQpde n'ont pas les mêmes raisons qu'une solitaire comme moi — de tejiir au net les comptes de leur conscience; elles n'ont guère le temps d'y regarder; mais pensez à la vie que je mène, et vous verrez que je ne suis pas dans les conditions de me permettre des infamies. — Vivant beaucoup avec moi-même, je tiens particulièrement à ne pas faire de ma personne une trop mauvaise compagnie.
« Tenez, sérieusement, si vous étiez là, je prendrais une de vos fortes mains dans les deux miennes — et,
de ma voix la plus douce et la plus persuasive, de celle que vous appelez ma voix bleue, je vous dirais : — Je vous en prie, tâchons de dévenir amis, puisque nous ne nous sommes pas rencontrés à l'heure où nous aurions pu prendre une autre route, — n'est-ce pas que vous ne voulez pas que nous devenions deux indifférents, deux étrangers ? — C'est ce qui aurait nécessairement lieu cependant, si vous vouliez vous opiniâtrer à chercher l'héroïne de grandes aventures en moi qui n'ai que l'étoffe d'une amie assez gentille et très-bonne femme, — et qui oserait vous aimer beaucoup, si vous ne vouliez pas qu'elle vous aimât plus qu'elle ne le doit , ou plutôt , autrement qu'elle ne le doit.
« Vous voyez, par le commencement de cette lettre, que j'ai prévenu vos désirs, — j'ai pris le bouquet et le vase, — je le garderai comme un cher et doux souvenir qui ne me quittera jamais, — à condition que ce sera la date de la naissance de notre amitié, sinon, je le briserai et vous en enverrai les morceaux, — et je ne vous pardonnerai pas le chagrin que cela me donr nera.
« Je vous écris , ma fenêtre ouverte. — Il vient du fond de la vallée une délicieuse petite brise, ^ilrae
semble que ce sont les fleurs de votre jardiu qui m'envoient un peu de leurs parfums de votre part.
« Aidez -moi à changer en intimité douce et facile des relations qui, par votre faute', font mine de nous apporter toutes sortes de chagrins, — sinon la chose sera impossible, si vous n*y travaillez pas avec autant de bonne volonté que moi.
René de Sorbières à Noëmi d*Apreville.
« Qu'est-ce donc que cette amitié dont vous faites si grand bruit, madame?
« L'amitié console, — et votre amitié n'aurait à me
consoler que de votre inimitié, — je n'ai de chagrin au
monde que ce qu'il vous plaît de me donner.
■ « Si j'allais dire à un ami : — « Je meurs d'amour
pour une femme, cette femme, tu peux me la donner?»
<( Croyez-vous que mon ami hésiterait?
«Me consoler ! Vous ressemblez à ce chirurgien peu
satisfait de sa clientèle, qui, le soir, embusqué près de
sa maison, enveloppé d'un manteau, donnait des
coups de couteau aux passants, et allait vite attendre
chez lui qu'on les lui apportât à panser.
a Au lieu de me consoler de med chagrins, — faitesles cesser.
(f Donnez-moi la femme que j'aime.
« Où bien vous n'avez pas ponr moi d'amitié.
« L'amitié que vous me proposez est un marché frauduleux, par lequel vous prenez ce qui vous plaît en moi, sans me donner en échange ce qui me plsdt en vous.
«Vous n'avez pas d'amitié pour moi, — puisque vous reculeriez devant l'épreuve du plus simple devoir de l'amitié.
c( René. »
Noêmi d'ApreviUe à Béni de Sorbières.
« Mes trois magnolias, dont l'un seulement commence à jaunir et à se rouiller parles bords de ses pétales , me regardent si doucement et en même temps avec tant d'entêtement, qu'il me semble que c'est vous qui êtes là à me regarder, — et je me sens oppressée soùs ce regard. Qu'êtes-vous donc? Quelle étrange et . fatale influence exercez-vous sur ma pauvre organisation? -—Je ne vous aime pas, — et je souffre de votre amour, — je souffre peut-être de ne pouvoir vous ai-
LA PÉNÉLOPE NORMANDE. do
mer, — mais je ne puis vdus aimer. — N'achevez pas de me rendre impossible ma solitude. — Si vous étiez là , ce serait à inon tour d'être à vos genoux, pour vous detnander grâce, et vous Verriez bieti que c'est une âme en détresse qui vous prie.
« Croyèz-vous que je ne l'ai pas fait comme vous, ce rêve éblouissant, — qui met dans une triste nuit toiit le reste? — Mais ce rêve est un remords douloureux, lin doux poison répandu sur ma vie. Parce que nous ne pouvons être amants , est-ce à dire que nous démons être étrangers; indifférents, ennemis? Essayez un peu de mon amitié, — vous la verrez si tendre, si dévoilée, si exclusive ! — vous n'en pouvez juger tant qu'elle a peur, — tant qu'elle marche d'jin pas hésitant sur un terrain où elle vous voit creuser des trappes et tendre des pièges.
« Savez- vous à quoi j'ai passé mon temps aujourd'hui? — à me quereller avec Ësther qui, sous prétexte que je ne l'ai pas condamnée à l'infirmité qu'on apprend aux enfants de ne se servir que d'une main, ce qui équivaut, selon moi. à Thabitude qu'on leur donnerait de ne marcher qu'à cloche-pied, — veut faire le signe de la croix indiff^éremment de la main droite ou de la main gauche, — r et me demande des raisons ;
— si vous en savez , dites-les-moi — pour ne pas me laisser battre sur ce terrain par cette petite.
« Nous sommes allées ensuite à votre cabane ; — j'ai admiré un des plus beaux couchers de soleil que j'aie vus, — mais l'inexorable Esther m'a rappelée à l'ordre quand l'iieure du dîner est arrivée. — Cette fille m'élève bien sévèrement.
« Puis, ce soir, je vous griffonne ces deux pages,
— que je ne vais pas relire, dans la crainte d'avoir trop envie de les brûler, car je me trompe fort, ou elles contiennent un peu plus de contradictions qu'on n'en fait tenir ordinairement dans deux pages ; — choisissez dans ce fouillis ce qui pourra vous donner une bonne impression.
<( NOÉMI
Noëmi d'Apreville à René de Sorbier es.
« Il fait ce matin un temps étrange , il pare notre village d'une toilette nouvelle qui ne lui sied pas mal; — l'air est blanc et épais , et le soleil , dont le disque est rouge, glisse et insinue au travers des rayons un peu incertains; les oiseaux, qui s'y connaissent, pensent que le soleil va dissiper ces brumes d'automne.
car ils chantent comme lorsqu'ils saluent la naissance d'une belle journée. — Ohl les ingrats oiseaux qui ohantent ainsi quand le msdtre est absent! — Ohl les ingrates fleurs, les marguerites, les roses d'Inde, — que j'aimerais mieux appeler les roses d'or, elles s'épanouissent éclatautes, comme s'il n'y avait pas d'absent là-bas, comme s'il n'y avait personne de malheu* reux ici !
(( De quelles splendeurs la nature se pare en cette saison I — Il y a des jours où la vue de ces belles choses que nous aimons tant tous les deux — me calme et me fait trouver qu'il fait encore bon vivre après tout; — mais malheureusement il m'arrive d'autres jours de m'en irriter contre moi et contre vous, qui jetez dans mon esprit tant de trouble, dans mon cœur tant d'anxiétés et tant d'émotions qu'il m'est défendu d'accueillir; par moment je me sens céder un peu à vos mauvaises raisons, — alors je m'enferme, tournant le dos à la fenêtre; il me semble que cette calme et belle nature ne veut pas qu'une telle indigne la regarde — et je me mets à pleurer de teut mon cœur.
<r Nous sonmies bien malheureux tous les deux, n'est-ce pas? Quelques années plus tôt, si nous nous
é LA PÉNÉLOPE NORMANDE.
éûùùs r^ncoirtTés ^ hotis aùïîons fsSt un bonheur sièms égal avec tout ce (Jlii nous sfeft à coiiiposer cette p^ fonàë misère à lâciueHe je ne voîâ ^^s de fin, — puisque tous ne voulez pas m^aîder à îne trôniper en appelant amitié un sentiment que jë i«]^ôti^serâi tant que vétis n'y aurez pas fait cértâîùs rétrancliemènts indispensables. Pour Occuper mon temps pendant votre absence , j'ai retiré Esther de Fécole; je lui â^ pr^ends une foule de choses que je ne sais pas. Cfômtne j'étais d'une santé délicate, mon père m'avait donné uii petit cheval et là permission de courir dessus loin de Fécole. C'est comme cela que je n'ai rien appris de ce qu'il faut que j'enseigne aujourd'hui, mais je crèd'ns qu'Esther ne s'aperçoive de mon îghôrance ; l'indulgence n'est p9,s son fort, et je vais Wè riiettre en campagne pour trouver un génie démonstratif qui viehhîi ici îné remplacer. -^ Vous Voyez bien que \ miaîgi^ mes interminables jérémiades , je Suis encore uri peu géiiUne pour quelqu'un (Jui met tùlé teUë pérsiètaiicie à m'aimer. U est midi, le soîeîl â trionàphé dé là brume. Esther mlntimie rordi*e de Ta côttdùîrfe â !à cabane; vous savez bien que je pense à voué là e^eiw* phis ipiê partout.
(( Vous m'avez donné une part de votre jardiiî, \m^
L4 P.ËNËLOPE MOfl MANDE- «9
p^rt de YQs fUeijins;, nw part de votre soleil ; — çt mçi,
que vous ai-iç donné en échange, — à vous'qui ne
y^Qulez pas de mon amitié? — Ne m'en veuillez pas,
1^ plus belle fille du moude ne peut doi^ier que ce
qu'elle a, — et moi je u-ai que du chagrin; ce n'est
psis ma faute si vous vouliez absolument eu preAdi^e
votre part et ne prendre que cela.
« Adieu I — écrivez-ïnoi ; — ne me dites jas que
vQus êtes amoureux, — à quoi cela^ sert-il? GcQjrez-
yous que je n'y pense pas? Cela n'est pas g^çéreu?:,
vous avez l'air d'uu homme qui parlerait obstinément
de son parc et de ses bois à quelqu'un qui n'aurait
qu'un pot de giroflée sur sa fenêtre.
(( NoÉau. ))
> René de Sorbièresà Noëmi d'Apreville,
u Je ne vois pas le grand malheur qu'il y aurait pQ^r \^ giro£iée à descendre de sa fenêtre dai^s le parc, -*- 4 y trouver de bq^^e terre et de hou soleil.
« Ge ii'^st que par orgueil qu'elle veut rester dans la terre ipaigre et ari^e. de ^a prison de faïence, — et c'est un orgueil bien inal fondé que celui qui pousse une giroflée i la^gair et 4 g'étipler.
« Pour la propriétaire de la giroflée, c'est être bien avare que de ne pas accepter la société dans laquelle Tun apporte le parc et Tautre son pot de fleurs. ^ Le premier promettant beaucoup de reconnaissance en ♦ forme d'appoint, — c'est abuser étrangement delà passion du propriétaire du parc qui n'a pas de giroflée.
« n ne faut pas être si fière parce qu'on ne vit pas,
parce qu'on n'a qu'un cœur froid et des sensations
émoussées. — C'est peut-être très-heureux d'être
mort, mais ce n'est pas une raison pour être si dure
et si dédaigneuse pour ceux qui ont l'infériorité d'être
encore vivants.
« René. »
Noëmi d*Apreville à René de Sorbiires.
« Gardez votre parc, — je garderai ma giroflée.— Votre invitation à la planter dans votre beau jardin de vie et d'amour est un piège — pour deux raisons î
« 1® Les giroflées ne sont jamais si belles, si riantes , que dans les fentes des murailles , — vivant plu^ dans l'air que sur la terre, et buvant la rosée ;
<( 2* Nous connaissons les horticulteurs et ce dor^ ils sont capables, — vous auriez bien vite changé nt ^
>aavre et chère giroflée en quelque autre chose. — ^ous en feriez une fleur double; — je veux qu'elle reste simple. — Dieu sait quelle couleur vous lui imposeriez en place de cette belle couleur d'or qui lui i^ été donnée ainsi que sa forme et sa situation sur le: bautes murailles, pour se détacher comme une étoile sur le ciel bleu.
« C'est une mauvaise action de parler si légèrement des morts, — c'en est une bien plus mauvaise encore^ d'essayer de les faire revenir à la vie dont ils se sont échappés. — Les vrais morts ne souffrent plus ;•— moi je suis très-malheureuse, — très-malade, et j'ai.pour me consoler cette lettre ironique -et dédaigneuse.
« Vous êtes fâché contre moi, — mais ce n'est pas, il me semble, une raison suffisante pour avoir emporté d'ici le soleil et le bleu du ciel; — il fait un temps affreux , — un temps à donner le spleen aux pinsons. — Si le vent dure encore une journée, vous ne trouverez plus de feuilles aux arbres , et ce sera dommage ; celles des vignes vierges sont du rouge des rubis, — celles des cerisiers, orangers, Qomme des topazes.
« Avez-vous du chèvrefeuille à Paris ? — Non , —
en voici un brin que j'ai cueilli hier chez vous. —
IM LA P£NtL0PË ROftMANIIjg.
4Juaad j'aurai soixatite ans^ alass que «>ii» àocefUam le» bonnétes déUees dé la sainte «aâtié ^ abus sim^ ^e ceé roamnesqucriës; --—je veux que. lîqus' c^to à recevoir cette fleur aiitant de plaisir 'que j.^en ai 6|i à vous l'envoyer; -;- à la distaueç où nous soniiùès, je n'ai pas peur de vous; je ne dai$ si la roule fatigue Tamour, mais il arrive ici tout pareil à l'aniiâé.
« SI vous ne me parliez pas opiniâtrémiônt d'amour, je vous dirais ici : « Je vous aime, » — mais vous seriez capable de donner à ces mots un sens que Je ne veux pas qu'ils aient* — Je ne vfeux pas que mon amitié arrive là -bas changée comme votre autour. •— Quand on voyage en poste, lorsque deux postillons se croisent et se rencontrent à moitié route , ils échanî^ent leurs chevaux; chacun prend la voiture de l'autre et retomnô ainsi à son point de départ. — Je crains que nos deux messagers n'imitent un peu les postillons en question , — ce qui nous induirait tous deux en erreur, — en nous inspirant , à moi une confiance et une sécurité dangereuse, — à vous des e^^anees qui nous feraient beaucoup de md à tous les deux-.
c( Adieu. Je vous serre la main avec mon eœur, — Cette mauvaise phrase est prétentieuse et révottante; mais , ma foi , tant pis ! je ne recule devant aucun
hi P|;îiÉLÛP6 N0BM4ND&. (03
moyen pour vous prouver que j'ai un cœur, — vous en avez dout^.
« Quel malheur que cette manie de ne pouvoir rencpijtrçr i|ne femn^e sans lui parler d'amour ! — S^ vous payiez ppif^nip cel?i me gêne avec vous ! — Que de bonnes choses j'aurais 4 YP^§ ^S OT^ J^ î^®i^? spigîieî|§emwt renferinéps !
« P fa^ y renoap^r tout 4 fait. — Etçs-ypus musicien, pfl^^r coiçiprendre ipa poippar^so^i ? — Si uous ne gQ}:jYop9 npus mettre (bJ; yiyre dans le in^rae ton, au lieu 4'WÇ inême harmonie, nouç ne ferons jç^mais que tint^^r^ et charivari.
« C'çs]; pliis doux; plus teufire, plus enivra^t, je rayqi|€{, 4^ çjianter ei^ m^eur; iiia}§ que youlez-vpus î je suis majeur jusque dans les os. — - Je ^e ch^iigçf ai pa^, c'est 4 ypus à vous mettre d'accord.
« Adieu efîcpre une fois. — Je me d^éfie de^ grands parp39 o4 l'pn peut faire de ïnauvaises resncpntres; mais je ne vous défends pas d'aiif^^r un pe^ le3 gif oflées. — Ne les arrachez plus, ne les volez pas, — voilà tout ce qu'on vous demande.
« Noiau. »
Noëmi d'Apreville à René de Sorbières,
« J*ai des chagrins à moi, et puis j'ai les vôtres dont il faut bien que je prenne ma part; — c'est plus qu'U n'en faut pour être fort triste.
« Quand vous êtes loin, je vais très-régulièrement à votre cabane regarder la forêt et le soleil couchant; — il me semble que je dois regarder et aimer ces belles choses pour nous deux. — Hier, je trouvai les fenêtres de la maison ouvertes, comme si vous y étiez; je n'ai compris que c'est un soin de Bérénice, pour aérer votre appartement, qu'en recevant ce matin votre lettre qui m'apprend que vous passerez encore quinze jours là-bas.
« J'espère que vous êtes à' Paris très-ennuyé, trèstriste ; — si je vous y croyais heureux, il ne m'en faudrait pas davantage pour me faire vous détester complètement. — Je m'enïiuie de vous.
<( NoÉHi. »
Mené de Sorbières à Noëmi d'Apreville.
« Quand vous recevrez cette lettre, je serai en
route, et le même jour, à dix heures du soir, je serai à votre porte.
« René. »
Mené de Sorbiéres à Augustin Sanajou.
« Je pleure de rage. — Cette femme est une coquine, cette Il faut que je me remette pour te
raconter tout à Theure.
« ....Hier, je suis arrivé à neuf heures et demie chez moi; — mais quel a été mon étonnement en retrouvant dans ma valise la lettre que j'avais écrite à madame d'Apreville pour lui annoncer mon arrivée, et que j'avais chargé ton Benoît de mettre liier à la poste ! — Je ne sais si c'est lui, — si c'est moi, — *mais l'étourderie était faite.. — Contrarié un moment, je pensai ensuite avec plaisir que je la surprendrais plus agréablement et davantage eh apparaissant à son désir de me voir, comme le Perdnet des contes de fées, chaque fois que Gracieuse pense à lui. — Je me dirigeai donc vers sa demeure. — Comme j'allais faire le tour du jardin pour gagner la porte principale, je m'aperçus que la petite porte était entr'ouverte. — Il était dix heures et demie; ^-^ cette circonstance m'in-
cpiéteil; -^8iB aitendâH; q«(élçpi'iiii. . . , età éoùp sûr éO^ ne m'attendait pas, puisquej'avaismaletfa^edansnfô poche ; -^ je poussai la porte et j'entrai dans le jardin, après avoir refermé la porté sans bruit; puis j'allai versi h^ ^a^soa : -—le j^^ salon étai^t é^airé et plein de fleurs, — il avait un air de fête qui me fit fpofd au cœur ; — * elle n'y était pas ; -^ je sortis et la VÎ6 qpn se piromenait à«ins le jardin , -^ en regardant du côté de la porte d'entrée, rr- qu'elle ouvrit en ayÀBt soIb de ne pas f^ire de bruit, et qu'elle referma après avoiff jeté les yeux sur le chemin. — 3a servante dormait, — elle était seule, ^— elle attendait... -T- cette ohambfe parée et parfumée attendait aussi. — Alors apparuretit à mes yeux toutes les fantasmagories qu'a si vite fait d'évoquer un esprit en proie à la jalousie. — Je rentrai dans . le salon , il y avait du papier sur une petite table, — et je me mis à écrire : (r 11 est onze heures moins un quart à votre pendulf , j'écris ees mots dans votre salon ; -—je m'en vais pour né pas vous déranger. )>
« Je me levais pour m'en aller sans bruit, — je lavis debout et pftie à la porte du salon , — elle me regardait écrire.
(( — Enfin, — mè dit-elle d'un air serein,>cahne et
LA PANÉ L'OISE NOilMANDfi. tê?
'heureux, — j*ài cïu un inômewt que tôtfsTi*an*rverî^. pas.
« Et elle me tendit la mkin. — Au lieu de béfiser cie^ inaîûvje 'la pfih sâtis là sertrèi^, je rh'inblîirai élvec tmëir de politesse trcfîde , Je tctodiëi Ift lëtti^ pter laqtiéUeje lui avais annoncé mon arrivée -pOttf»iti^»S8urer qu'elle était bien dans ma poche.
« -—'Ces paroles, répondisse, veulettt*elles dii^eque
vous âi'attendiez?
« — Mais elles me paraissent assez claires. — 0^'»vez-vous? — Regardez ces fleurs, voyez, tout ne vous àit'àl pas ici que je vous attendais?
<( — - Il est Vrai que je vous avais annoncé mon lirrivée par une lettre.
(( — Je ne Fai pas reçue.
- « — Je le crois, elle est -dans ma poche. -^ Comment alors m'attendiez-vous ?
(( — Je vous attendais si bien, que, si vous h'»§tîez pas arrivé, je ne vous aurais peut-^être jamais revu de ma vie. Gcnnmeilt! une femme que vous ^pMteifde/ aimer plus passionnément qu'elle ne le "veut vous éôrit : u Je m'ennuie de voUs, » -et vous n'afrîvez pas auprès d'elle dans le temps strictement îVéoe^f^Wijv ^pbur faire la route ? On ia 'ferait rie*n (Jilë^ JVA)*' r(^ï>pct
humain. — Ma lettre jf^tie, j'ai commencé à compter les heures et à vous attendre.
a — Mais vous étiez pâle...
(( — C'est sans doute le froid que j'ai ressenti dans le jardin en regardant sur la route ; — en marchant» même en rond, il me semble qu'on va au-devant des gens.
(( Je me jetai sur sa main et la couvris de baisers.
« — Maintenant, me dit-elle, — il faut vous en aller. .
« — Pourquoi?
(( — Parce que ma santé n'est pas assez forte pour me permettre de veiller plus tard, — et parce que ma confiance dans la bienveillance de ma servante et de mes voisins n'est pas assez robuste pour que je sois certaine qu'ils trouveraient d'eux-mêmes toutes les preuves de l'innocence de nos entrevues à une heure pareille.
« — Tout le monde dort.
« —C'est pour cela que je veux dormir aussi.
« A ce moment j'entendis un coup de sifûet répété trois fois. — C'était évidemment un signal. — Elle frissonna; —je la regardai.
. « — Quelle folie I dit-elle, n'ai«-je pas eu peur I Voilà
LA PÉNÉLOPE NORMANDE. i09
ce que c'est que de lire de mauvais livres. —J'oubliais que nous vivons dans une sorted'Arcadie malhonnête, où le vol se contente de s'exercer sous la forme prudente du commerce. — Je prenais ces coups de siflOièt pour un signal de voleurs. — Allez-vous-en bien vite.
« — Mais, dis-je en souriant, si ce sont des voleurs, ^ous m'exposez à leurs coups.
« — Allons donc I c'est un signal d'amoureux, — i'est la forme la plus rustique de la sérénade ; — c'est oîn de la guitare des galants espagnols, — mais ça Ut et ça demande la même chose.
« Le même signal fut répété , mais un peu plus brt.
« — > Vous voyez bien, dit-elle, que tout le monde ne lort pas, — Sortez vite, il n'est pas encore une heure i laquelle il soit précisément impossible de terminer me visite tardive; — mais plus tard, si on vous voyait sortir de chez moi, je serais compromise, perdue. — Ulea^-vous-en.
a — Elle était émue et tremblante.
« — Je vous obéis, lui dis-je , parce que vous avez >eur, car sans cela je vous ferais remarquer...
« -— Rien du tout... Au nom du ciel, allez-vou,s-en I
« — Alors je vais repartir pour Paris...
iiO. LA PÉNÉLOPE NORMANDE.
<( *— Comme vous voudrez , pourvu que. vous
(( — Ah! madame...
(( — Ohl mon Dieu !... partez... J'irai vous voir demain à une heure à votre cabane... Mais partez.
« Et elle me prit par le bras , — sa main toucha la mienne; — • sa main était froide.
« Je me dirigeais vers la petite porte, — elle m'arrêta. — Non, me dit-^lle, pas par là. Et elle me conduisit du côté de la porte principale. — Là elle prêta l'oreille, puis ouvrit la porte très-doucement et me poussa dehors. -— A ce moment, les trois coups de sifflet, qui jusque-là avaient été discrets jusqu'à un certain point, déchirèrent Tair, le silence et la nuit, d'un accent aigu et menaçant; — - la porte était déjà refermée sur moi. J'étais stupéfait, étourdi; il était évident que ce signal avait un sens pour elle, et était pour quelque chose dans sa frayeur et dans son ent* pressement à me renvoyer. -—Je me hâtai de falr^te tour du jardin ppiir courir à la petite porte par laqijeUe j'étais entré , — car c'était de ce côté qu'était le siffleur. — Malgré la rapidité de ma course, je n'a]> rivai que pqur voir se fermer cette porte; —je l'avais refermée derrière moi, — il est évident qu'on l'avait
LA PÉNÉLOPE NORMANDE. Ml
iverte; — je ne vdyais personne, on ne sifflait plus : c'est le sifllenr qu'on attendait; c'est lui qui est ré. — Quelle perfidie! -— quelle li3rpocrisie ! — Je lai autour de la maison comme un loup autour ne ferme; j'écoutais, mais il me semblait que le lit de mon cœur qui sautait dans ma poitrine m'emîhaît d'entendre ; je le comprimais de mes deux ins pour le faire taire; j'essayai d'aUer pousser les IX portes , elles étaient bien fermées ; je voulais trer. J'essayai d'escalader le mur, j'y déchirai mes jles et mes genoux; je voulus entrer au moins par bruit, par une peur, par quelque chose qui vînt de [; je voulus... déranger I Je voulais faire entendre ion tour ianois coups de siflOiet pareils à ceux qui ient tan^ effrayé madame d'Aprevîlle. Mais mpn 3tion était telle , ma respiration était si haletante, i lèvres si desséchées, que je ne pus faire sortir nn son. Alors je fus saisi d'une rage indicible. Je îs une pierre, puis une autre, puis une troisième, as jetaû à travers les vitres que je voyais par-dessùs anr du jardin. — J'en entendis une se briser en its. — Si c'est un homme, si c'est un amant, il va îr I m'écriai-je , — je vais le voir, —je les tuerai ) les deux t
« Mais il s'ouvrit une autre fenêtre, celle d'un voisin. — La honte me prit et je m'en allai chez moi, — où je ne pus tenir en place. — Deux heures après, je rôdais encore autour du jardin de madame d' Apreville. — Puis il me vint une idée. — Je résolus d'entrer. -— J'allai encore chez moi prendre une échelle, — mais, comme j'arrivais près de chez elle, j'entendis des pas : — je sentis cette joie profonde qu'éprouve un amant jaloux au moment où... il va avoir cette joie poignante, douloureuse, mais en échange de laquelle à ce moment on n'accepterait pas les plus grandes ivresses de l'amour heureux.
« Je déposai mon échelle et je m'avançai dans la direction du bruit des pas ; — je me trouvai en face de deux paysans qui me dirent bonjour en m'appelant par mon nom. — D'autres pas succédèrent à ceux-lif -*-« un autre paysan me dit encore bonjour^ monsieur René. — Pourquoi bonjour î Est-ce qu'il va faire jour ? Ces gens se lèvent pour aller à leur ouvrage, il est tout simple qu'ils me disent bonjonr. — L'hon* zon s'éclaire ; -— c'est le jour ; — je n'ai que bien juste le temps de remporter mon échelle , -~ et encore vais-je choisir le chemin pour n'être pas rencontré.
LA PÉNÉLOPE NORMANDE. il3
« Je suis rentré chez moi — où je suis depuis deux
heures. — Je marche dans ma chambre comme une
bête féroce emprisonnée.
« A coup sûr — elle attendait quelqu'un ; — elle a
ouvert la porte ; — il est entré... J'ai été faible et
lâche ; — il fallait entrer : — quelle joie d'écraser
leurs deux visages Tun contre l'autre !
« J'ai essayé de dormir ; — j'ai pleuré, j'ai rugi ; — je viens de t'écrire, — je suis plus calme ; — je partirai demain sans la revoir, — j'irai à Paris, et je ne reviendrai ici que quand je l'aurai oubliée ; je ne l'attendrai pas à la cabane ; — je ne veux pas lavoir; toutes ses tentatives à ce sujet seront inutiles; — je ne la reverrai pas ; je ne dois pas, je ne veux pas la revoir; — je m'en irai par une route détournée, pour qu'on ne sache pas dans le pays, pour qu'elle ne sache pas que je vais à Paris ; — je ne lirai pas ses lettres — et surtout je ne la reverrai pas, je ne la reverrai jamais ; — je ne veux pas la voir.
« René. »
NoSmi d'AprevilU à Rmé de SorUères.
a 10 heures du matin.
« Ne m'attendez pas à votre cabane ; je n'irai pas, je n'irai plus, je n'irai plus jamais. Nous ne devons plus nous revoir.
«Adieu !
René de Sorbiires à Noëmi d'ApreMle,
« Et moi, je veux vous voir ; je veux une explication; je veux vous convaincre de votre perfidie ; je veux... non, je veux que vous vous excusiez, si c'est possible. Je vous en ai bien trouvé des excuses, moi... vous en trouverez. Cet homme venait pour votre servante, n'estrcepas!
« Vous ne voulez pas me voir parce que vous êtes fâchée de ma colère, de ma violence, de cette vitre que j'ai brisée; — mais je suis amoureux, je suis jaloux. — Il y avait tant d'apparences ! — Et qui me dit que ce sont des apparences? — Vous attendiez quelqu'un, et ce signal vous * a émue ; — vous êtes allée ouvrir la porte: — j'ai vu la porte se refermer; — j'ai essayé de franchir la muraiUe ; — j'ai les ongles arra-
chés et les genoux sanglants. — Je veux vôtis voir, — je ne vous ferai pas de reproches, — • maïs îl faut que je vous voie, — soit chez vous, soit à ma cabane. —Je le veux, — je vous en prie, — il le faut.
« René.»
Noëmi d'Apreville à Julie Qiiesnet.
« Ah! ma chère! que je suis malheureuse! et encore... je ne sens pas tout mon malheur. L'étrange combat que je livre en ce moment, et qui prend toutes mes forces, m'ôte, comme à un soldat sur le champ de bataille, la conscience de mes blessures, de mes souffrances et du sang que je perds.
« J'attendais FérouîUat et son ennuyeux et périodique amour. J'avais eu soin d'écrire à René une lettre assez tendre. En bonne logique, et en temps ordinaire, cela devait empêcher un amant de venir. Quand un amant se voit très-certaînen>ent aimé, quand sa maîtresse mérite le plus son amour, naturellement il aime un peu moins, et ne s'avise pas des grandes scènes de sentiment. A ce point de vue, écrire une lettre sufiSsamment tendre à René, cela devait suffire pour' lui ôter toute idée de quitter Paris. On à toujours le temps de
faire cnire les poules domestiques qui gloussent autour de la maison; mais on se donne à peine le temps de prendre son fusil et de courir à des perdrix Sauvages que Ton a vues se remiser dans les ajoncs. Mon tort a été de traiter un amoureux que j'aime comme si c'était un amant. Je me suis trompée. René est arrivé dans le temps rigoureusement nécessaire pour franchir la distance. H était dix heures et demie. J'attendais FérouUlat. J'avais laissée ouverte la petite porte qui estderrière le jardin. Je regardais moi-même sur la route; en entrant dans la maison, je vis René assis devant ma table, qui m'écrivait. Cet empressement, cette présence, qui auraient dû me combler de joie, me glacèrent le cœur. Je m'occupais de le renvoyer après lui avoir fait croire que je l'attendais. Je prétextai une indisposition. Il allait partir, lorsque Antbime FérouUlat, ne trouvant pas ouverte, comme à l'ordinaire, la petite porte que René avait refermée derrière lui, fit entendre un signal usité entre Hercule et lui, trois coups de stffliet. Ce signal ne tarda pas à être répété. Je poussai René dehors et j'allai ouvrir à Férouillat. — Mais M. de Sorbières avait à peu près deviné ce qui se passait. Il avait vu se refermer la portequ'il avait déjà fermée lui-même. Plein defureur
il lança une pierre qui brisa une vitre. Féroi^illat s'élança pour sortir; je le retins en lui promettant de lui dire toute la vérité. Gela me donna le temps de préparer un mensonge. Je lui avouai une partie de mon secret pour cacher sûrement le reste. Je le priai de m'aider à me sauver de l'abîme sur le bord duquel une sottC: coquetterie m'avait conduite. J'avouai que M. de Sorbières me faisait la cour; que j'avais accepté un bouquet; je lui désignai un petit vase de Chine dans lequel était ce bouquet. — Férouillat saisit le vase et le brisa par terre.
« Jamais M. de Sorbières n'était entré dans la maison, — il revenait sans doute de chez lui, lorsque moi, impatiente de ne pas voir arriver mon cher Anthime, j'avais ouvert la porte qui donne sur la grande route, — • Ilm'avait saluée, nous avions échangé quelques paroles; ^— il était en train de me supplier de le laisser entrer dans le jardin, lorsqu'au signal d'Anthime j'avais brusquement refermé la porte. — J'avais été un peu coquette, je l'avouais, mais cela ne justifiait pas les emportements de mauvais goût de M. de Sorbières ; — c'était laconduite d'un homme mal élevé. Aussi je prenais la résolution de ne lé revoir jamais. — • Ce qu'il y avait de vrai dans ma confession donna au
reste une vraisemblance suffisante , — et j'achevai d'apaiser Férouillat. — C'est très-cher d'apaiser Férouillat.
« Lui parti, — je pleurai amèrement. René était perdu pour moi. Il n'y avait pas moyen d'expliquer ni de nier. — Nier, il avait vu et entendu. — Expliquer, cela ne s'expUquait que trop de soi-même. Il est évident que je perdais René que j'aime, — qu'il ne reviendrait pas. — Le génie des femmes et des conquérants m'est venu en aide — l'audace. Si j'avais montré à peine mon cœur déchiré, — mes yeux rouges de larmes, — mon esprit ahattu par la honte, — il m'aurait repoussée avec mépris ; — le seul moyen de le faire revenir était de le renvoyer, de lui fermer une porte ; c'est ce que j'ai fait par ma lettre. — Il est désespéré, il me fournit un catalogue d'excuses entre lesquelles je n'ai qu'à choisir; U croit d'avance ce que je lui dirai; — mais, comme il faut que je lui dise à peu près la vérité, j'ai besoin de le désespérer un peu plus; — les excuses qu'il a trouvées pourmoi et qu'il est prêt à accepter ne s'élèvent pas tout à fait à la vérité ; — et il me pardonnerait cette vérité ; — mais je veux qu'il craigne, qu'il imagme et qu'il me pardonne davantage; —je veux qu'il me pardonne d'avance
plus que je ne compte lui avouer; — qu'il me pardomie avec reconnaissance, avec humaifé, avec bonheur, — Ce n'est que demain, apirès rechange dte plusieurs lettres encore, que je consentirai à le revoir.
« Ah ! quelle triste chose, ma chère, qtfé ce combat de ruses et de mensongeTs, de fourberies, quajfid on aime ! Je serais si heureuse de n'avoir rien à lui cacher !
(t No£i0« i)
Noëmi d'Apreville à René de ^orbières.
« Comment ne comprenez-vous pas vous-même que nous ne devons pas nous revoir? — D'ailleurs je Tai promis, — je l'ai promis à un anli qui a' été généreux et indulgent.
« Le signal imprévu qui m'a tant troublée hiei' était une habitude de marins, une flaiçon qu'ont de s'appe- 1er entre eux et de s'annoncer de l'un à l'autre mon mari et M. Férouillat. Quand je vous ai renvoyé si ' vite, j'ai crû que c'était mon mari qui revenait brusquement.
«Je n'étais pas coupable, car je ne vous aime pas,
je ne vous aime pas d'amour ; — mais j'ai eu peur des apparences, j'ai cm que le ciel allait me punir de la légèreté avec laquelle j'ai laissé nos relations tourner à l'intimité. — Ce n'était qae M. Férouillat qui, ponr s'introduire chez moi à cette heure inusitée, avait employé ce stratagème, et d'ailleurs a, je crois, voulu me frapper de terreur en me faisant croire ainsi au retQur de M. d'Apreville, car il tous savait chez moi.
c( Ëh bien ! cet homme dont les manières sont rudes et presque grossières s'est montré excellent et plein de cœur ; — il a été presque éloquent pour me peindre mes torts. — « Je vous crois innocente , m'a-t-il «dit, car vous ne mentez pas d'ordinaire : — mais «crûyez-vous qu'il ne suffirait pas d'un soupçon, « même injuste, pour troubler toute la vie de mon « pauvre ami ?» — Et il m'a retracé cette tendresse si touchante, si dévouée, de M. d'Apreville. — J'ai voulu expier mes torts en les confessant à cet excelent homme. Je lui ai dit ce qui est vrai : — je n'aurais pas trompé Hercule. — Si j'avais aimé M. de Sorbières, — j'aurais écrit à M. d'Apreville: «Ne (( comptez pas sur moi^ j'ai disposé de mon cœur et (( de ma personne, mais je n'ai pas voulu vous troffl-
(( per*, )) et j'aurais quitté sa maison sans attendre son retour.
(( Mais, comme je ne vous aime pas, j'ai pu dire à M. FérouiUat : — Mon ami, j'ai de grands torts ; — j'ai été un peu coquette avec M, de Sorbières ; j'ai écouté avec plaisir ces banales paroles d'amour que l'on adresse à toutes les femmes, — mais je suis restée pure et digne de mon mari. — Si vous voulez me perdre, vous le pouvez ; — il ne me pardonnera pas même ce qui s'est passé, mais il en mourra de chagrin. — Je puis m'arrêter sur cette pente où je n'ai fait que les premiers pas ; — je romprai toutes relations avec M. de Sorbières, — je ne recevrai plus de lettres de lui, — je ne lui écrirai pas ; — je n'irai plus dans son jardin, et il n'entrera pas ici, et alors.... Je n'ai plus rien de vous. — Vos dernières fleurs sont fanées, — vos lettres sont brûlées, — le petit vase de Chine est en mille pièces. — Ecrivez-moi deux lignes, les dernières, pour me dire que vous ne garderez pas dQ mauvais sentiments contre moi; — que ces lignes ne parlent que du seul sentiment que je vous avais offert, — de l'amitié ; — que je puisse lea garder. — Adieu ! monsieur^ je serai bien heureuse, si, lorsque je serai une vieille femme, vous acceptez ce
sentiment, le seul dont je pois se disposer ; — il pourra alors nons donner des consolations et ne fera de chagrin à personne. — Je ne crois pas manquer à mes promesses en vous disant que je suis triste à en mourir, — Adieu. »
René de Sorbiires à Noëmi dApreville.
(( Tâchez de vous pardonner à vous-même. — Je vous pardonne, n