ÉQUILIBRES CHIMIQUES DANS LES DISSOLUTIONS
§ t. — Caractères généraux des dissolutions.
1. Lorsqu’on met un corps liquide en présence d’un autre corps solide, liquide, ou gazeux, il arrive fréquemment que les deux corps s’unissent, de façon à former un système liquide et homogène. Plusieurs cas se présentent alors.
Tantôt le système se comporte comme une combinaison véritable , unique, formée en proportions définies, et incapable de s’unir avec une nouvelle dose de l’un des composants ;
Tantôt, au contraire, et ce cas est le plus fréquent, on peut ajouter au système formé tout d’abord plusieurs doses nouvelles de l’un ou de l’autre des composants, voire même de tous les deux, de façon à constituer une série de systèmes liquides et homogènes, dans lesquels la proportion relative des composants varie d’une manière continue et indéfinie : c’est ce que l’on appelle une dissolution.
2. Quelle est la nature véritable de cet état des corps? Quel rôle physique et chimique remplit le dissolvant, l’eau en particulier, à laquelle on a le plus communément recours? Les particules du corps dissous sont-elles simplement mélangées au dissolvant, c’est-à-dire écartées les unes des autres, sans changement dans leur nature chimique, à la façon d’une poussière impalpable, répartie uniformément dans le liquide ; ou tout au plus modifiées dans leurs arrangements physiques relatifs, ainsi qu’il arrive lors de la fusion d’un corps solide? Ou bien le dissolvant exerce-t-il une action propre : soit en se combinant intégralement avec le corps dissous pour former un nouveau composé, lequel se
distinguerait des combinaisons chimiques par le caractère indéfini de ses proportions ; soit en se combinant en partie avec la totalité du corps dissous, pour former un véritable composé défini, lequel se dissémine ensuite physiquement! au sein du dissolvant? Enfin le dissolvant est susceptible d’opérer une décom-| position chimique véritable, en séparant tout ou partie du corps primitif dans ses composants ; ces derniers, d’ailleurs, pouvant demeurer libres au sein du liquide, avec lequel ils sont mêlés et confondus; ou se combiner, à leur tour et séparément, avec le dissolvant, chacun d’eux formant avec ce dernier soit une combinaison indéfinie, soit une combinaison définie, disséminée dans la totalité du liquide.
3. Telles sont les principales manières d’envisager les dissolutions. La variété des pnénomènes naturels est si grande, que chacune de ces hypothèses semble réalisée et applicable dans un certain ordre de dissolutions. En tout cas, ces diverses questions se présentent à chaque instant dans nos éludes ; par exemple, lorsqu’il s’agit de décider :
Quelle est l’action réciproque de deux corps réunis dans le même dissolvant;
Comment une base se répartit entre deux acides;
Comment un acide se répartit entre deux bases ;
Ce qui arrive lors du mélange de deux sels dissous;
En vertu de quels principes se forment les précipités ;
Bref, quels équilibres chimiques président aux réactions qui s’opèrent en présence de l’eau.
On voit par ces exemples combien le problème de l’état des corps dans les dissolutions importe à la mécanique moléculaire.
4. Ce problème n’offre pas moins d’intérêt dans les applications. Cilons-en quelques-unes, choisies parmi les plus caractéristiques.
Ainsi l’étude des eaux minérales et des réactions qu’elles exercent sur l’organisation humaine dépend de la nature des sels que ces eaux renferment. Par exemple, la théorie des actions exercées par les eaux sulfureuses sera bien différente, selon que l’on y admettra l’existence réelle des sulfures alcalins complètement formés; ou bien la séparation, totale ou partielle, des sulfures dissous en hydrogène sulfuré et alcali libre, capables d’exercer séparément les actions propres à chacun de ces deux composants.
De même l’état réel des sels ferriques dissous est d’une haute importance pour la connaissance de leurs effets médicamenteux. Ceux-ci ne seront pas les mêmes., si le fer est à l’état de sel stable et actif par ses propriétés d’ensemble; ou bien si le sel dissous se trouve décomposé par l’eau en sel acide et en sel basique, ce dernier facilement attaquable par les principes immédiats de l’économie; ou bien au contraire si le sel dissous est décomposé par l’eau en acide libre et oxyde de fer soluble, privé de toute réaction basique et peut-être même devenu inactif, parce qu’il est coagulable par les moindres traces de matières étrangères.
Dans la théorie de la respiration, il est essentiel de savoir quels sont les sels alcalins cotennus dans le sang, et quel est l’état réel de dissolution ou de combinaison de l’acide carbonique et de l’oxygène qui s’y trouvent renfermés.
L’état réel des corps dissous n’importe pas moins dans l’étude des conditions
BEIiTUELOT. — ESSAI DE MÉCANIQUE CHIMIQUE. 53
i règlent certaines fabrications, spécialement celles qui déterminent la fixation des couleurs sur les étoffes : ainsi les phénomènes de la teinture en rouge d’aniline ne seront pas les mêmes, si les sels de rosaniline sont stables en présence de l’eau, ou bien s’ils sont décomposés par ce dissolvant, etc., etc.
Bref la constitution chimique des corps dissous dans les principaux liquides physiologiques, celle de nos boissons et de nos médicaments, aussi bien que celle des dissolutions que nous employons dans l’industrie, importent extrêmement à connaître.
5. Pour prendre une idée plus complète de cet ordre de phénomènes, nous examinerons successivement la dissolution des corps sous leurs trois états, gazeux, liquide et solide; puis nous parlerons d’un phénomène inverse, la formation des précipités. — Ces questions sont traitées de la page 144 à la page 19G du tome ,11 de l’ouvrage.