AU MUSÉUM
E. PREMT
Les chimistes ont travaillé pendant longtemps dans des laboratoires humides et sombres, qui ressemblaient beaucoup à ces cabinets d’alchimistes que Rembrandt a si bien représentés dans ses admirables tableaux.
Nos maîtres eux-mêmes se contentaient de laboratoires modestes; ils travaillaient presque toujours seuls et formaient peu d’élèves.
Les choses sont aujourd’hui bien changées ; nous sommes installés actuellement dans de beaux laboratoires spacieux et aérés; des préparateurs nous aident dans nos travaux, montent nos appareils et surveillent nos expériences ; nous disposons, pour nos recherches, de toutes les ressources que peuvent nous fournir la physique, la mécanique, la métallurgie et l’art du verrier.
Les fabricants de produits chimiques nous vendent des réactifs que nous préparions péniblement nous-mêmes autrefois.
Nous ne pouvons qu’applaudir à toutes les facilités qui sont données aujourd’hui aux savants pour exécuter leurs travaux. Du reste, il faut le reconnaître, les chimistes, par l’importance de leurs découvertes, par les services qu’ils rendent à l’industrie et par les nombreux élèves qu’ils forment, restituent largement au Pays les libéralités qu’ils ont reçues.
Les laboratoires de chimie peuvent être partagés en deux classes : 1° les laboratoires de recherches a 2° les laboratoires d’enseignement. Quelquefois ces
deux sortes de laboratoires se trouvent placés sous la direction d’un même professeur.
Je parlerai d’abord des laboratoires de recherchés.
Ces laboratoires destinés à former des chimistes, sont d’une organisation assez récente.
Pendant longtemps les professeurs n’admettaient dans leurs laboratoires que leurs préparateurs.
Gay-Lussac qui a été pour moi un maître si bienveillant, m’a refusé d abord l’entrée de son laboratoire de l’École polytechnique; il disait que si j’étais une fois admis comme préparateur dans le laboratoire de l’École, M. Pelouze, qui était alors son répétiteur, m’abandonnerait la préparation du cours et perdrait ainsi l’habitude des manipulations.
J’ai reconnu plus tard toute la justesse des appréhensions de Gay-Lussac, en voyant de jeunes chimistes entreprendre des recherches sans être en état d’exécuter les préparations chimiques les plus élémentaires : de pareils travaux sont toujours sans portée : un maître prudent ne doit engager ses élèves dans les recherches originales, que quand leur instruction chimique est complète et qu’ils sont en état de préparer un cours.
Les laboratoires de recherches se sont développés simultanément à l’étranger et en France.
A l’étranger, les laboratoires les plus célèbres ont été d’abord ceux de Berzélius à Stockholm et de Liebig à Giesen ; dans le premier, on se livrait surtout à l’étude de la chimie minérale et à celle de l’analyse ; les plus grands chimistes de l’Allemagne sont sortis du laboratoire de Berzélius.
Le laboratoire de Giesen, dirigé par Liebig, était consacré principalement aux recherches de chimie organique.
C’est dans le laboratoire de Liebig et sous la direction du maître, que se sont formés tous les chimistes qui, répandus ensuite en Allemagne et en Angleterre, sont devenus eux-mêmes des savants distingués.
A l’étranger, un grand nombre de laboratoires célèbres ont été institués, et calqués en quelque sorte sur celui de Liebig.
Tous les chimistes connaissent le laboratoire deM. Bunsen à Heidelberg, celui de M. Hofmann qui a été établi d’abord à Londres, ensuite à Berlin, et celui de M. Frésénius.
En France, le principal laboratoire de recherches a été pendant longtemps celui de l’École polytechnique. Je suis heureux de dire ici que la fondation de ce laboratoire est un nouveau service que notre grande École a rendu à la science.
Le ministre de la guerre n’a jamais refusé aux jeunes chimistes français et étrangers, l’autorisation de s’exercer gratuitement aux recherches originales, dans les laboratoires de l’École, placés sous la direction de M. M. Dumas et Pelouze.
C’est dans le laboratoire de l’École polytechnique que j’ai fait mes premières armes. Nos maîtres éminents nous dirigeaient dans nos travaux avec une bienveillance parfaite; ils nous indiquaient les questions sur lesquelles nos investigations devaient porter; ils exécutaient devant nous des recherches originales qui nous servaient de modèles.
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J'ai vu travailler avec moi et au même moment, dans les laboratoires de l’École poiytecunique, MM. Malaguti, Piria, Leblanc, Cahours, Peligot, Stas, de Marignac, Melsens.
A l’imitation de leurs maîtres, les élèves ont fondé ensuite de nombreux laboratoires au Collège de France, à l’École des mines, au Muséum, à la Sorbonne, à l’École normale, à l’École de médecine, au Conservatoire des arts et métiers, à l’École de pharmacie, etc.
Chacun de ces laboratoires a pris en quelque sorte le cachet du maître qui le dirige.
Si je ne parle pas ici du célèbre laboratoire qui a été fondé à l’École des mines par Berthier, d’où sont sortis tant de chimistes éminents et qui a exercé une si grande influence sur les progrès de la chimie minérale et de la métallurgie, c’est que M. Carnot qui est aujourd’hui professeur à l’École des mines et qui dirige avec tant de distinction les travaux des élèves, veut bien, à ma demande, faire l’historique de ce laboratoire.
Le laboratoire de l’École normale, fondé par M. Henri Sainte-Claire Deville, a été principalement consacré à la chimie générale, à la chimie analytique, à la synthèse minéralogique, aux recherches physico-chimiques et aux phénomènes de dissociation ; les travaux sortis de ce laboratoire, devenu une véritable école de chimie, sont de première importance; les élèves ont été souvent des collaborateurs de M. H. Deville et ensuite des maîtres éminents, tels que MM. Debray, Troost, Hautefeuille, Fouqué, Ditte, Grandeau, Gernez, etc.
C’est à l’influence de M. H. Deville, à son ardeur scientifique qui ne s’est jamais démentie, à l’action toute paternelle qu’il a exercée sur ses élèves, qu’il faut attribuer l’importance des travaux qui sont sortis des laboratoires de l’école normale (1).
Dans le laboratoire de M. Pasteur, les expériences portent principalement sur les questions de chimie physiologique, sur les fermentations, sur les organismes inférieurs, sur les virus, sur leur culture et leur transformation en vaccins.
Ces belles découvertes de M. Pasteur, si difficiles et quelquefois si dangereuses, font entrer la médecine dans une voie expérimentale toute nouvelle ; elles seront précieuses pour la thérapeutique et auront des conséquences d’une importance incalculable.
Le laboratoire de chimie que dirige M. Würtz, est consacré principalement aux recherches de chimie organique; il est fréquenté par de nombreux élèves français et étrangers déjà connus dans la science. Le maître éminent auquel on doit des découvertes de chimie de premier ordre, telles que celles des glycols et des ammoniaques composées, forme ses élèves en exécutant devant eux ses recherches et leur communique le feu sacré par son brillant enseignement : M. Friedel a fait un grand nombre de ses beaux travaux dans le laboratoire de M. Würtz.
C’est au Collège de France que M. Berthelot poursuit, avec une ardeur sans
(1) Lorsque j’écrivis ces ligues, je ne pouvais pas prévoir, hélas ! que M. H. Sainte-Claire Deville serait enlevé si rapidement à l’affection de ses nombreux amis et à l’admiration du monde savant.
égale, ses grands travaux sur la chimie générale, sur la synthèse organique et sur la thermochimie.
L’activité scientifique de M. Berthelot est incompréhensible : ses nombreux mémoires remplissent des numéros entiers des Annales de chimie.
Les travaux de M. Berthelot font école, et déjà plusieurs de ses élèves suivent avec succès les voies nouvelles que le maître a ouvertes.
M. Cahours exécute ses belles recherches de chimie organique qui sont devenues immédiatement classiques, dans le laboratoire de l’École polytechnique : il travaille à côté de ses élèves et les associe souvent à ses propres travaux; des chimistes très distingués tels que MM. Demarcay, Gal,Étard, etc., se sont formés dans le laboratoire de M. Cahours.
J’ai maintenant à parler des laboratoires d’enseignement. Pour caractériser ce genre de création scientifique, je demande la permission de choisir, comme exemple, le laboratoire que j’ai fondé, il y a dix-sept ans, au Jardin des plantes; il est le premier de ce genre qui ait été créé en France : en transformant mon enseignement du Muséum, qui pendant longtemps a été exclusivement didactique, en un autre enseignement, qui est à la fois théorique et expérimental et qui a formé déjà un si grand nombre de préparateurs, je crois avoir rendu un service véritable à la science.
L’innovation que j'ai introduite dans l’enseignement public de la chimie, peut être exprimée ici en deux mots : j’ai annoncé, il y a dix-sept ans, à mes élèves du Muséum que mon cours ne constituerait qu’une partie de mon enseignement, et que tous mes auditeurs seraient dorénavant admis dans mes laboratoires pour se livrer à des manipulations de chimie absolument gratuites.
Je professais la chimie depuis trente années au Muséum, mais je sentais depuis longtemps que mon enseignement n’était plus en rapport avec les besoins de la science.
J’avais le titre de professeur du haut enseignement, mais mon cours était élémentaire ; j’enseignais la chimie, mais je ne formais pas de chimistes ; ce qui cependant est le but réel du haut enseignement de la chimie.
Il faut avoir la franchise de reconnaître que l’enseignement scientifique supé- ■ rieur, tel qu’il fonctionne aujourd’hui, et quel que soit le mérite du professeur, ne produit pas toujours les résultats qu’on doit en attendre ; il s’adresse, comme on le sait, à des auditeurs libres, dont le professeur ne connaît ni les aptitudes scientifiques ni le degré d’instruction : comment veut-on que, dans de telles conditions, un enseignement supérieur soit profitable ? Il est évident que lorsqu’un professeur n’est pas renseigné sur l’instruction de ses auditeurs, il lui est impossible d’aborder les hautes régions de la science. Dans des études scientifiques, tout se tient et s’enchaîne ; les théories élevées ne peuvent être comprises que par ceux qui possèdent déjà des connaissances élémentaires précises.
Avant d’avoir fondé, au Muséum, mon laboratoire de chimie, mes élèves connaissaient les théories de la science que nous enseignions dans nos cours ; ils lisaient nos ouvrages et souvent même, hélas! ils les apprenaient par cœur
FREMY. — LES LABORATOIRES DE CHIMIE
pour passer des examens; mais ils restaient, en général, étrangers à la pratique de la chimie.
Le professeur faisait bien quelques expériences dans son cours ; mais il recherchait surtout celles qui avaient un caractère brillant et qui étaient destinées à exciter l’étonnement des auditeurs.
Les examens passés par les élèves ne constataient en rien leur aptitude pour les études chimiques.
En effet, les examinateurs devaient nécessairement conformer les questions qu’ils adressaient, au genre d’éducation que les élèves avaient reçue : ils ne jugeaient ainsi que la mémoire des élèves, laissant de côté toute la partie de notre science qui est véritablement utile, je veux parler de celle qui développe le jugement et l’esprit d’observation.
Les études de chimie étaient donc presque sans profit pour les élèves.
Il ne faut pas oublier que la chimie est en quelque sorte une science outil, que l’on peut utiliser dans les directions les plus diverses, mais qui, pour être appliquée, exige une longue pratique expérimentale.
J’ai donc essayé de rendre à l’enseignement chimique son véritable cachet, en lui donnant un caractère expérimental : je ne veux pas que mes élèves soient seulement savants en chimie, mais je désire qu’ils soientréellement chimistes, c’està-dire en état de préparer un cours et de soumettre les questions de chimie à l’épreuve de l’expérience. Si je pouvais donner un nom spécial à mon laboratoire du Muséum, je voudrais qu’il fût appelé le laboratoire des préparateurs.
Telles sont les idées générales qui m’ont guidé dans la création de mon laboratoire de recherches et d’enseignement du Muséum.
Je donnerai actuellement quelques détails sur le temps d’étude que demande selon moi un apprentissage chimique, et sur la méthode qu’il faut suivre pour devenir un véritable préparateur.
Une éducation chimique, pour être complète, exige au moins quatre années: elle doit en outre être suivie avec méthode et passer par les différents degrés qui constituent l’ensemble de notre science.
Je désire que les élèves qui entrent dans mon laboratoire soient munis, autant que possible, du titre de bachelier ès sciences, qui constate déjà une certaine aptitude pour les études scientifiques. Il est bien entendu que j’admets des exceptions en faveur des élèves qui, par des considérations de famille, n’ont pas eu la possibilité de compléter les études que l’examen du baccalauréat exige, mais qui ont, pour les sciences, une aptitude réelle.
Le plus grand vice de l’éducation chimique actuelle est le défaut de méthode. Un élève suit un cours de chimie sur les métaux, sans avoir étudié suffisamment les métalloïdes qui servent cependant de base à la chimie et dont les propriétés sont si souvent appliquées dans l’étude des métaux. Il étudie la chimie organique avant de connaître les caractères des corps simples et de leurs composés, sur lesquels repose une partie de la chimie organique. Il veut apprendre l’analyse chimique et il ignore souvent les faits de chimie générale qui seryent aux déterminations analytiques : s’il entre dans un laboratoire, il veut se livrer immédiatement à des recherches originales, avant d’avoir exercé son esprit d’observation, en exécutant d’abord les principales préparations de la chimie élémentaire.
Dans mon laboratoire d’enseignement, j’ai vou!,i que l’éducation '--mique fît; graduée et basée à la fois sur la théorie et sur l’expérience.
Les élèves ne peuvent s’exercer à l’analyse chimique que lorsqu ils ont fait preuve de connaissances réelles en chimie générale. Les manipulations sont placées à la suite des démonstrations théoriques. L’élève qui a entendu le matin, dans l’amphithéâtre, le professeur développer les principes théoriques de la science, peut, dans la journée même, constater au laboratoire les faits principaux sur lesquels les théories sont fondées.
C’est ainsi que l’enseignement de la chimie, prenant, dès le début, dans l’esprit des élèves un caractère expérimental et pratique, perd son aridité et se trouve débarrassé de tous ces faits de détail qui, accumulés dans un enseignement purement théorique, chargent sans utilité la mémoire.
En un mot, je ne me contente pas d’apprendre à mes élèves les faits et les théories chimiques, je leur montre comment on exécute des expériences de chimie.
La chimie n’est pas seulement professée dans mon laboratoire au point de vue de ses applications à l’analyse, aux sciences naturelles et à l’agriculture ; elle est envisagée aussi dans ses rapports avec les autres sciences, telles que la physique, la minéralogie et la géologie. Nos savants aides-naturalistes du Muséum, tels que MM. Terreil, Stanislas Meunier et Jannettaz, sont venus souvent faire dans mon laboratoire des conférences d’analyse chimique, de physique, de minéralogie et de géologie, que mes élèves ont suivies avec le plus grand profit pour eux.
Je considère le professorat comme le complément indispensable d’une bonne éducation scientifique. On ne possède réellement les principes de la science que lorsqu’on est en état de les faire comprendre à d’autres. L’enseignement développe les idées et devient souvent l’occasion de conceptions scientifiques originales.
J’engage donc mes préparateurs et ceux de mes élèves qui veulent compléter leur éducation scientifique, à faire un certain nombre de conférences dans notre amphithéâtre : j’attache une très grande importance à cette sorte d’enseignement mutuel.
Je reçois annuellement dans mon laboratoire quarante ou cinquante élèves qui manipulent tous les jours, depuis midi jusqu’à cinq heures du soir, sous ma direction et celles de mon aide-naturaliste, M. Terreil, et de mon préparateur, M. Laugier.
Je ne saurais trop remercier ici mes deux collaborateurs de leur zèle et de leur dévouement à la science. Ils passent une grande partie de la journée au milieu des élèves, leur donnant toutes les explications théoriques et pratiques qui leur sont utiles pour exécuter leurs expériences.
La première année de manipulation est consacrée à l’étude des métalloïde». Les élèves préparent tous ces corps simples et leurs principales combinaisons.' Des explications théoriques sont données sur ces opérations, et les élèves sont tenus d’inscrire tous les détails des expériences qu’ils exécutent sur un cahier qu ils montrent à MM. Terreil et Laugier.
L étude des métaux occupe la seconde année.
La troisième année est consacrée à la chimie organique.
FREMY. — LES LABORATOIRES DE CHIMIE
C’est dans la quatrième année que les élèves se livrent à l’analyse chimique quantitative et quelquefois à des recherches originales.
Les élèves sont soumis à des examens fréquents et classés suivant leur mérite : je délivre un diplôme de capacité à ceux qui ont travaillé avec succès.
On me permettra de dire ici que ce système d’éducation méthodique de la chimie, fondé à la fois sur la théorie et sur l’expérience, a donné les résultats les plus heureux.
Les élèves laborieux qui sortent de mon laboratoire trouvent, en général, à se placer avantageusement, comme préparateurs, dans les laboratoires scientifiques ou dans ceux de l’industrie.
Je pourrais aussi en citer un grand nombre qui occupent aujourd’hui dans l’enseignement des situations importantes et qui sont devenus des savants véritables : je montre dans mon laboratoire, avec un certain sentiment de fierté, la liste nombreuse de mes anciens élèves qui doivent à la chimie une position indépendante.
Je crois donc avoir atteint complètement le but que je m’étais proposé en. fondant mon laboratoire, et en modifiant mon enseignement du Muséum.
Cette création scientifique a même produit un fait intéressant que je n’avais pas prévu et que je tiens à citer ici, parce qu’il est à l’honneur de mes anciens élèves et qu’il est dû entièrement à leur initiative.
Animés d’un sentiment d’affectueuse camaraderie, mes anciens élèves ont eu la pensée de fonder une Association destinée à encourager les débuts de leurs jeunes camarades, a resserrer les anciennes amitiés et à en faire naître de nouvelles.
A la fin de chaque année, mes anciens élèves, disposant des intérêts d’une somme qu’ils ont généreusement souscrite, se réunissent, sous ma présidence, et distribuent des récompenses et des encouragements aux élèves les plus méritants.
L’utilité d’une pareille Association a été comprise par quelques amis des sciences et par des savants éminents, qui ont voulu concourir à cette œuvre d’initiative individuelle.
M. Menier, dont la générosité était bien connue, a fait don à notre laboratoire du Muséum d’une somme de 10 000 francs. MM. Séguin et Michel Perret ont ajouté 2000 francs au don de M Menier; MM. P. Thénard, Bontron et Fremy ont versé une somme de 1500 francs dans la caisse de notre laboratoire. M. Bischoffsheim, qui consacre si généreusement, comme on le sait, une partie de sa fortune à l’encouragement des sciences, vient de mettre à ma disposition une somme de 10 000 francs qu’il offre à l’Association de mes élèves.
En faisant connaître ici ces initiatives individuelles, mon but est, je i avoue, de provoquer des imitations.
Les amis de la science sont nombreux en France ; s’ils n’interviennent pas plus souvent dans nos fondations scientifiques, c’est qu’ils n’en connaissent ni l’importance ni le but.
J’espère donc que tous les laboratoires auront un jour, comme le mien, des dotations dues à l’initiative individuelle, qui permettront de soutenir et d’encourager les jeunes savants.
Il me restait une dernière condition à remplir, pour compléter l’organisation de mon laboratoire du Muséum ; je veux parler de la création d’un certain non bre de bourses destinées aux jeunes élèves sans fortune, qui veulent suivre la carrière des sciences.
Nos élèves reçoivent aujourd’hui un enseignement gratuit de la chimie théorique et expérimentale, qui leur procure souvent une carrière lucrative; mais je voudrais plus encore.
Si nos élèves, après quatre ans d’études chimiques, trouvent presque toujours dans l’industrie des positions convenables, il en est un certain nombre qui sont animés du feu sacré, qui veulent aller plus loin et se livrer au culte de la science pure pour devenir de véritables savants.
Cette vocation, quand elle est réelle, ne peut être qu’encouragée, mais elle expose ceux qui la possèdent à bien des déboires.
Il faut quatre années, comme je l’ai dit, pour savoir la chimie ; mais l'apprentissage du chimiste qui veut se livrer à des recherches originales est beaucoup plus long.
’ Nous voyons souvent des jeunes gens sans fortune s’engager courageusement dans la carrière scientifique ; ils luttent pendant longtemps avec la plus grande énergie ; mais, hélas ! ils se trouvent bientôt en présence de difficultés qu’ils n’avaient pas prévues ; l’avancement scientifique est lent et irrégulier et ils ne tardent pas à regretter la décision qu’ils ont prise.
Si à ce moment on leur tendait la main, si on venait à leur aide en leur donnant la possibilité de continuer leurs travaux, on conserverait à la science de jeunes savants qui pourraient la faire avancer un jour.
J’ai développé autrefois cette thèse de la rémunération du travail scientifique, dans plusieurs publicationssur les Volontaires de la science, sur V Organisation des carrières scientifiques, etc. J’ai souvent rappelé que l’État encourageait avec raison les jeunes artistes en les envoyant à Rome, et que les jeunes savants qui se sont déjà distingués par des produclions originales devraient, eux aussi, recevoir des encouragements de l’État.
C’est ainsi que j’avais demandé que des bourses fussent offertes à ceux de nos élèves du Muséum, qui ont pour les sciences naturelles une vocation, incontestable et qui ne peuvent pas supporter pendant longtemps les charges de l’éducation scientifique.
le suis bien heureux d’annoncer ici que ma voix a été entendue et que les Chambres viennent de voter la création de vingt bourses, qui seront mises à la disposition des élèves du Muséum qui ont un goût marqué pour les sciences naturelles.
Tous ceux qui aiment la science et qui veulent ses progrès se joindront à moi, je n’en doute pas, pour adresser leurs sentiments de profonde reconnaissance aux auteurs de cette généreuse création.
Telles sont les dispositions que j’ai introduites dans mon laboratoire d’enseignement du Muséum.
Il m a donc été permis de réaliser, à la fin de ma carrière scientifique, les améliorations que j’avais rêvées dans ma jeunesse pour l’enseignement de la chimie et que j’avais formulées dans les termes suivants :
FREMY. — LES LABORATOIRES DE CHIMIE
1° Un enseignement de chimie théorique, fait dans l’amphithéâtre et portant sur les grandes découvertes de la chimie ;
2* Un enseignement de chimie expérimentale, représenté par des manipulations gratuites, exécutées dans les laboratoires et offertes à tous les élèves qui font preuve de zèle et d’intelligence ;
3° Des interrogations fréquentes et des épreuves de manipulations permettant de constater les progrès des élèves et de les consigner dans un brevet de capacité :
4° Des conférences faites par les préparateurs et par les élèves sur les parties élémentaires de la science ;
5° Des bourses offertes aux élèves, sans fortune, qui ne peuvent pas supporter les frais de l’apprentissage scientifique ;
6° Des encouragements donnés aux jeunes savants qui suivent avec succès la ■carrière des sciences, et qui leur permettent de consacrer leur temps aux recherches originales ;
7° Pour l’enseignement scientifique, je ne me contente donc pas de la gratuité. Je veux que les jeunes savants sans fortune soient soutenus dans leurs études par des bourses et des encouragements, et qu’ils ne soient abandonnés par l’État qu’au moment où la science qui leur a été donnée gratuitement peut leur assurer la situation qu’ils méritent.
C’est ce principe que j’ai mis en pratique dans mon laboratoire.
11 me reste actuellement à présenter quelques généralités sur la disposition qui doit être donnée, selon moi, à un laboratoire de chimie.