V. LES APPLICATIONS DE LA TOURBE
Chauffage. — Comme matière combustible, la valeur de la tourbe est variable, non seulement d’un gisement à l’autre, mais encore dans le même gisement, et, sous ce rapport, il est impossible de fixer à priori la valeur d’une tourbière. Ce n’est qu’ après des sondages réitérés et un minutieux examen des couches, qu’on peut la déterminer. Aussi la science du tourbier est-elle d’une haute importance; en effet, c'est d’elle que dépend le choix du marais, son estimation comme matière première, le lieu où il faut placer l’exploitation, et la méthode dont il convient de la conduire.
La tourbe, convenablement préparée, peut remplacer la houille, même dans l’industrie métallurgique.
Le soufre et le phosphore, qu’on rencontre parfois en petite quantité dans la tourbe, ne provenant que des tourbes marines infiniment rares, on n’a guère à craindre que le fer traité par ce combustible soit altéré par ces substances. La tourbe, dégageant une chaleur constante, on n’a jamais à en redouter ces coups de feu qui brûlent le fer ou fondent les creusets de verreries ou d’aciéries, et l’on sait que les plus beaux cristaux de Bohême s’obtiennent au feu de tourbe. En Russie, le gouvernemeut a décrété son emploi exclusif dans ses fabriques de Moscou et des autres centres industriels.
En essayant, par la litharge, la tourbe de Creme (Lombardie), M. Ottavio Ferrero* a constaté qu’elle perd de son pouvoir calorifique par la compression. Car à la partie supérieure de ce gîte elle donne 3,549 calories, tandis qu’elle n'en a que 5,005 à la base et seulement 2,450 quand elle a été comprimée.
Di.sUllation de la tourbe^. — La tourbe soumise à une température élevée, dégage de l’eau, des carbures d’hydrogène et des gaz qu’elle renferme comme composants chimiques ; le résidu solide est un charbon possédant un pouvoir calorifique très élevé et analogue par son aspect extérieur au charbon de bois.
Charbon de tourbe. — C’est de Lamberville qui, en 1671, soumit le premier la tourbe à la calcination et en obtint du charbon ; mais ses essais n’eurent alors aucune suite. Cependant on les reprit à la fin du dix-huitième siècle et au commencement de celui-ci. Parmi les diverses méthodes, la première qu’employèrent les carboniseurs de tourbe fut la carbonisation en meules, analogue à celle employée pour le bois. Plus tard, on essaya de carboniser en vases clos, dont les formes varièrent presque au gré de chacun des carboniseurs, puis on creusa dans la terre des trous qu’on revêtit d’une chemise en briques. Un certain nombre de fours analogues à ceux qu’on emploie pour la fabrication du coke furent proposés, essayés et presque aussitôt abandonnés.
M. Challeton a employé des appareils dans lesquels la carbonisation se fait d’une
t. Saggi di combustibili e minerali lombardi (Société Italie 2. Challeton de Brughat, De la tourbe, 1853.
des sciences naturelles).
manière progressive et continue ; le charbon obtenu se refroidit lentement à l’abri du contact de l’air. On obtient de cette manière un charbon dur, à cassure métallique, sans brisé ni menu. Le chauffage de l’appareil se fait avec le gaz qui se dégage pendant l’opération et qui est en excès, car 1000 kilogrammes de tourbe donnent 286 mètres cubes de gaz proto et bicarboné.
Les produits qui se dégagent pendant la carbonisation de la tourbe, sont : du goudron, des huiles essentielles volatiles, de l’alcool analogue à l’esprit de bois, du carbonate d’ammoniaque, du gaz hydrogène proto et bicarboné plus une certaine proportion d’oxyde de carbone et d’acide carbonique.
Goudron. — Le goudron de tourbe est une matière de consistance butyreuse, exhalant une odeur empyreumatique très forte et caractéristique. Il retient toujours une quantité d’eau égale à plus de moitié de son poids, eau qui se trouve mélangée mécaniquement avec lui, et dont il est nécessaire de le séparer avant de le soumettre à la distillation.
Une fois privés de leur eau, les goudrons distillent facilement. Cette distillation commence vers 150“ environ. On obtient d'abord des huiles plus légères que l’eau, puis de l’huile d’une densité à peu près égale à celle de ce liquide ; ensuite des huiles plus lourdes, plus ou moins paraffinées, dans lesquelles on voit la paraffine apparaître sous forme de paillettes ou d’aiguilles de diverses grandeurs. Lorsque la température atteint 300 à 320 degrés, la paraffine apparaît en plus grande abondance; mais selon que l’opération a été poussée à un degré plus ou moins élevé, le résidu qui se trouve dans la chaudière est du brai sec, semblable à celui qu’on obtient dans la distillation de la houille, ou du graphite qui, quelquefois est cristallisé d’une manière tout à fait régulière et tout à fait semblable à celui que l’on obtient dans la distillation des huiles minérales fines.
Huiles essentielles. — Les huiles essentielles se séparent du goudron dès la distillation de la tourbe; elles apparaissent sous forme de petits flocons d’un jaune tendre, qui se liquéfient à la température de 20 à 25“. Ces huiles ont une odeur empyrameutique assez forte. Rectifiées convenablement, elles donnent des produits qui ont un écoulement facile dans les arts, car les plus volatiles dissolvent spontanément et à froid le caoutchouc et constituent le photogène, carbure d’hydrogène liquide.
Alcool. — L’alcool qu’on retire de la tourbe par distillation est tout à fait identique à celui qu’on peut retirer du bois. Sa purification et sa rectification s’opèrent de la même manière. En carbonisant en grand la tourbe, on en obtient 3 à 4 pour 100 du poids de la tourbe.
Carbonate d'ammoniaque. — Le carbonate d’ammoniaque est le produit le plus important qu’on recueille pendant la carbonisation de la tourbe. Comme il est très volatil, on doit prendre soin de le fixer en le transformant, à moins qu’on ne le destine à la fabrication de l’ammoniaque liquide On le fixe en le transformant en sulfate ou en chlorure. C’est le sulfate qu’on obtient le plus facilement, et qui sert à doser les quantités d’ammoniaque que la tourbe renferme; car c’est
7‘2 ENXYCLOPÉDIE CIIIMIQUE.
un sel qui cristallise très facilement, et dont la composition est bien définie.
100 pai'ties de tourbe rendent de 5 à 5 pour 100 de leur poids de sulfate d’ammoniaque, selon leur qualité et l’état plus ou moins avancé de la décomposition des végétaux.
Alun. — Sur les bords de l’Avelon, dans le département de l’Oise, les parties nférieures de la tourbe consistent en un sable granuleux, imprégné de sulfure de fer, où l’on trouve des troncs d’arbres de toutes dimensions, des feuilles et des fruits de noisetier couverts d’incrustations pyriteuses qui se continuent sur les galets : le fer provient des lignites wealdiens qui affleurent non loin de cet amas; la tourbe est chanvreuse, noire, un peu sulfureuse, souillée de limon. Cette alluvion pyriteuse se retrouve en face de la Haute-Touffe et elle forme un dépôt assez considérable vis-à-vis du Béquet, où elle détermina, vers 1770, la création de la première manufacture de couperose qu’ait eu la France. Un dépôt plus considérable est exploité pour couperose, près de Poincourt.
Engrais. — Dans l’Oise on exploite, vers Sacy-le-Grand, à la partie inférieure des tourbières, une sorte de limon noir qu’on pétrit et qu’on moule sur place, pour être converti, après dessèchement à l’air, en une poudre charbonneuse dont le mélange avec le produit des vidanges forme un engrais excellent.
Application medicale de la tourbe. — Il existe à Kleinschirma, village situé à 3 kilomètres de Freyberg, et presque à la surface du sol, un dépôt tourbeux peu étendu, qui offre cet intérêt qu’on en emploie, dit-on, les produits avec succès dans le traitement des affections goutteuses. Cette tourbe est brune et à demi fluide ; elle exhale une odeur d’humus particulière. Pour préparer les bains thérapeutiques, on la passe au travers d’un tamis métallique suspendu dans de l’eau chaude; on verse dans la baignoire une certaine quantité du liquide brunâtre et trouble ainsi obtenu.
Les substances actives seraient, non seulement les matières dissoutes, mais aussi les particules brunes tenues en suspension et qui auraient la propriété de stimuler la peau. Pour augmenter la proportion des parties solubles il suffit d’y ajouter un peu de soude ou de potasse qui détermine la production de crénate, d’ulmate et d’autres sels.