VI. L'EXPLOITATION DE LA TOURBE
L extraction de la tourbe brute remonte aux temps les plus reculés. Pline nous dit, qu’au temps des Romains, les peuples qui habitaient les bords de la Baltique s en chauffaient déjà. Les incendies accidentels et spontanés de quelques amas tourbeux avaient sans doute appris à ces peuples la propriété comburante de ce produit de la décomposition des plantes. Les énormes amas de cendres que l’on trouve dans certains marais ne peuvent être que les résultats de ces incendies accidentels. L épaisseur considérable de la couche de tourbe recouvrant ces amas de cendres nous permet de leur assigner une haute antiquité. Mais à cette époque
les quantite's extraites étaient minimes, et l’usage de la tourbe très restreint pendant la période romaine et le moyen âge, où elle ne servait qu’aux besoins de quelques paysans ; extractions éparses alors uniquement sur des points bien rares, où les forêts n’existaient pas.
La Hollande commença au quinzième siècle l’exploitation de la tourbe qui, au dix-septième, fut importée en France. Ce fut en 1721 que Lamberville fit, le premier, extraire de la tourbe dans les marais de la Picardie. Cette extraction demeura longtemps stationnaire, et ne servait toujours qu’aux paysans des localités pour leur chauffage. Quelques usines essayèrent plus tard de s’en servir, mais les inconvénients que présentait la tourbe brute les forcèrent d’abandonner son emploi ; car elle était trop légère, trop encombrante, brûlait mal, et les fournitures étaient par trop irrégulières.
La plus ancienne méthode d’extraction se faisait à la bêche ou petit louchet; on enlevait ainsi des morceaux de tourbe qu’on faisait sécher. Dans cette extraction toute primitive, on ne s’enfonçait qu’à une profondeur de 1“,50 à 2 mètres au plus ; encore fallait-il plusieurs hommes, et écoper pendant le creusage; dès qu’on parvenait à 4 ou .5 pieds, l’eau devenait si abondante, qu’elle forçait d’abandonner l’entaille pour en faire une autre à quelques pas de là. Aussi, quand on parcourt les marais tourbeux anciennement exploités dans le nord de l’Europe, ceux de l’Allemagne, de la Russie, de la France, de la Suisse, de l’Italie, de la Bavière, de l’Autriche, de la Bohême et de la Hongrie, on est frappé de la négligence, de l’abandon» de l’incurie et de l’ignorance qui ont présidé dans tous ces pays à l’extraction du combustible. 11 semble que les hommes aient pris à tâche de gaspiller, d’anéantir ces précieux dépôts. Effectivement les gîtes n’ont pas été creusés, mais fouillés dans tous les sens à de petites profondeurs, sans aucune méthode. Dans presque toutes les exploitations, on n’a pris la couche de tourbe qu’à la surface, c’est-à-dire dans la zone la plus nouvelle, celle de moins bonne qualité, et, pour lors, abandonné la portion la meilleure en la laissant sous l’eau et en la recouvrant des débris de la surface. Espérons que, dans la suite, nos descendants n’auront pas, comme nous, à déplorer le gaspillage de cette richesse combustible ‘.
Aucun soin ne préside à l’extraction, qui s'arrête dès que l’eau paraît, c’està-dire à 1 mètre de profondeur ; et même certaines tourbières, où le niveau de l’eau était élevé étaient alors déclarées inexploitables. C’était l’enfance de l’exploitation, et cependant elle existe encore. Dans un grand nombre de localités on était obligé d’assainir d’avance le marais, ce qui était non-seulement extrêmement coûteux, mais encore nuisible à la tourbe, et rendait toute reproduction impossible ; car, entre autres effets produits par le dessèchement du marais, on remarque d’abord une dépression du sol et la disparition des plantes qui servent à former la tourbe. Quand les marais sont profonds, que le niveau de l’eau ne permet pas au tireur de se placer sur la tourbe pour l’extraii’e, on se sert de la drague et de la puisette, ou drague hollandaise. Dans ce dernier cas, la tourbe est placée dans un bateau et conduite sur les lieux où l’on veut la mouler et l’étendre.
Le tireur la piétine d’abord dans le bateau. Il y ajoute de l’eau à l’aide d’une écope, puis la réduit en fragments moins gros ; il la jette ensuite sur un plancher,