COURBURE
La courbure des cristaux est un phénomène anomal, mais pourtant assez fréquent dans la nature : cette courbure, en tant qu’elle est liée au phénomène même de la cristallisation, peut être superficielle, comme dans la tourmaline, le gypse et certaines calcites cristallines, ou profonde, c’est-à-dire s’étendant dans toute la masse, comme dans d’autres calcaires mélangés de carbonates isomorphes et aussi dans la pyrite arsenicale, les spaths perlés, certains prismes de quartz, etc. D’autres courbures superficielles peuvent provenir de causes physiques ou chimiques extérieures et étrangères à la cristallisation, qui semblent avoir opéré un commencement de fusion ou de dissolution du cristal, ou bien de causes mécaniques qui en auraient usé la surface (grenat, pyroxène, horn-hlende, etc., Delafosse).
Le diamant, comme je l’ai déjà dit et montré par de nombreuses figures, présente ce phénomène à un très haut degré : on peut dire qu’un nombre relativement faible de pierres brutes sont à faces planes ou à arêtes rectilignes ; presque toutes au contraire sont courbes ; mais ce n’est plus une courbure opérée dans un sens unique, comme dans le gypse en fer de lance qui conserve ses faces prismatiques parfaitement planes, ou comme dans la tourmaline dont les longues aiguilles cannelées restent sensiblement rectilignes, c’est au contraire une courbure uniforme, s’étendant régulièrement dans tous les sens et pouvant même dans certains cas, ainsi qu’on l’a vu, donner aux cristaux hexoctaédriques une forme presque exactement spliérique.
Fig. 65.
Cette courbure est superficielle, puisque les faces de clivage sont planes :
LE DIAMAIJT.
mais à quelle, cause l’attribuer ? C’est ce qu'il est difficile de dire. On a bien coutume de l’expliquer par la disposition de couches successives qui seraient venues s’appliquer sur les faces d’un noyau primitif, d’une manière analogue à celle que représente la figure 6a ; c’est ce que les Allemands appellent la formation par écailles (Schalenbildung)-, mais outre qu’on ne voit pas pourquoi les autres minéraux habituellement limités par des faces planes ne posséderaient pas la même propriété,—car c’est nécessairement ainsi qu’ils doivent tous procéder à leur accroissement, — on ne comprend pas très bien comment cette disposition par couches successives peut laisser leurs surfaces de séparation, qui ne sont autre chose que des faces de clivage, parfaitement planes à quelque distance de la périphérie qu’on les prenne ; le cas n’est pas le même, en effet, que celui du gypse et de la tourmaline où la courbure n’existe que dans un sens, et où l’on peut supposer l’accroissement arrêté à un moment quelconque, suivant une surface courbe, parce que le clivage suivant cette face n’existe pas ou est imparfait, fibreux, etc. ; dans le diamant, c’est au contraire parallèlement au plan même de clivage que l’accroissement devrait s’opérer. Or, peut-on supposer que le noyau primitif ait eu ses faces planes, et qu’au moment où la matière cristallisable est venue progressivement à manquer, les couches successives d’accroissement soient restées en retrait les unes sur les autres? C’est peu probable. Faut-il croire au contraire qu’à un moment quelconque de son développement, le cristal, si petit qu’il fût, ait présenté des faces courbes et que par suite les couches d’accroissement aient dù nécessairement être concentriques? C’est la seule manière d’expliquer la courbure des faces à un moment quelconque de la croissance du cristal et par conséquent quelle que soit sa taille. Mais en adoptant cette hypothèse n’y a-t-il pas quelque chose de singulier dans la propriété du clivage plan parallèle aux faces octaédriques ?
11 est d’ailleurs essentiel de remarquer que cette courbure même ne résulte pas nécessairement de la structure par couches successives; la figure schématique que je viens de donner n’est pas autre chose, à sa limite, qu’un trioctaèdre à faces planes : il faut, pour transformer cette forme en un octaèdre à faces courbes régulières (et l’on en trouve fréquemment, ainsi qu’on l’a vu), d’abord que l’épaisseur des couches ait varié incessamment, grandissant d’abord pour diminuer ensuite à partir des arêtes jusqu’au centre de la face octaédrique, et en second lieu que ces faces, nécessairement triangulaires, aient eu leurs sommets convenablement émoussés pour ne pas produire l’apparence du solide trioctaédrique. Ce sont là tout autant de faits possibles, mais peu probables, qui ne laissent pas beaucoup de valeur à cette explication de la courbure.
Je ne m’attarderai pas longuement à discuter la cause mise en avant par quelques savants qui se sont occupés de cette question et qui ont attribué la courbure au frottement des cristaux contre diverses matières, sables, graviers, etc., avec lesquelles ils auraient été charriés.
Celte explication est assurément vraie pour beaucoup de cristaux du Brésil dont on rencontre des échantillons presque complètement sphériques où toute trace de cristallisation a disparu à la surface (planche 1, n" 9) ; mais ouü’e qu’elle n’est plus possible d’une façon générale depuis que la découverte des mines du Cap a montré que le diamant ne se trouvait pas seulement dans des
4G E^■CYCLOPÉDIE CHIMIQUE. i
terrains d’alluvion, de nombreux faits la rendaient déjà, bien avant cette époque, absolument improbable, notamment les diverses stries quelquefois très régulières dont il est couvert, et surtout les impressions d’une finesse admirable qu’on y remarque souvent. 11 suffit de regarder attentivement un très petit nombre de cristaux bruts pour s'en convaincre.
La vérité est qu’il n’a pas été trouvé jusqu’ici d’explication bien plausible de ce curieux phénomène.