I. HISTORIQUE
La découverte des mines du Cap, ou, pour parler plus exactement, des mines du Griqualand West, dans l’Afrique australe, ne date que de 1867. Bien que, d’après MM. Jacobs et Ghatrian, ces gisements aient été signalés dès 1750 sur une carte dressée par des missionnaires français, et que d’ailleurs il fiit parvenu quelques diamants en Europe par la voie de la côte orientale, la tradition s’en était complètement perdue, et c’est seulement à cette époque qu’un enfant, en jouant sur les bords du Vaal, sur le terrain de la ferme de Kalk, située à quelques lieues au nord de la ville de llope-Town, trouva le premier échantillon.
« Il arriva, disent les auteurs que je viens de citer, que deux trafiquants et un chasseur d’autruches de passage, ayant obtenu l’hospitalité dans la maisonnette d’un fermier Boer, nommé Jacobs, remarquèrent la pierre brillante que tenait entre ses mains l’enfant pendant que, le soir arrivé, on faisait, comme c’est la coutume, la lecture d’un chapitre dans la grosse vieille bible de famille qui se trouve sur la table de la chambre à coucher commune pour toute la famille. O’Reilly, l’un d’eux, se dit que ce pourrait bien être une de ces pierres dont parlent les Livres saints, et il demanda à l’enfant s’il voulait la lui donner. Celui-ci, sans difficulté, remit à son hôte ce qu’il semblait si vivement dé
O’Reilly montra bientôt après la pierre au docteur Guibon Atherstone, à Grahams-Town, qui la reconnut pour un véritable diamant : elle fut achetée 500 livres sterling par le gouverneur de la colonie du Cap, sir Philipp Moodhouse, et figura à l’Exposition universelle de 1867 à Paris : son poids était de 21 carats O’Reillv retourna encore chez le Boer et y trouva un second diamant, qu’il vendit au même gouverneur pour 200 livres.
Les fermiers des bords du fleuve se mirent alors naturellement à fouiller le terrain environnant, et plusieurs diamants ayant été découverts, la nouvelle s’en répandit peu à peu et les diggers commencèrent à affluer. En 1868, il y en avait déjà un assez grand nombre sur les bords de la rivière et on y fit des
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trouvailles importantes, notamment celle de la fameuse Étoile de l’Afrique du Sud (Star of South Africa), du poids de 85,5 carats, achetée 400 livres au nègre qui l'avait trouvée et revendue 11,500 livres à MM. Ilunt et C“, les joailliers de Londres. On comprend que le bruit de ces heureuses fortunes ne tarda pas à se propager au loin et à arriver au Cap notablement amplifié par la voix et la crédulité publiques : ce fut alors, à travers le pays désolé qui, de la mer, s’étend sur une longueur de mille à douze cents kilomètres jusque vers le confluent du Yaal et de l'Orange, un exode analogue à celui qui s’ôtait produit au milieu de notre siècle vers les champs aurifères de la Californie. 11 serait impossible de compler le nombre des malheureux qui périrent de faim et de soif dans ce vaste désert qu’on mettait plusieurs semaines à traverser ; tout manquait eu effet, et sur la route et sur les lieux mêmes, les objets de première nécessilé faisaient complètement défaut, mais la soif de l’or et l’espérance de fortunes colossales soutenaient le courage de ces malheureux aventuriers dont un si grand nombre jalonna de ses ossements la route des Diamond fields!
La population augmenta cependant bien vite, et les rives du Yaal furent fouillées avec ardeur : bientôt on poussa les travaux jusque sur les collines avoisinantes, et en 1869, deux ans après la découverte, près de dix mille blancs étaient occupés à la reclierche du diamant dans les environs des villes de Pniel et de Klipdrift, nouvellement fondées.
En décembre 1870 seulement, et cette fois non plus sur les bords du fleuve, mais à 40 kilomètres environ dans l’intérieur des terres, un mineur du Yaal, de passage à la ferme de Vooruitzieht, vit entre les mains des enfants du fermier un assez grand nombre de petits diamants qu’ils avaient ramassés dans les environs ; on fit sur ses conseils quelques recherches, bientôt couronnées de succès, et c’est ainsi que la mine de Du ToU’s Pan fut découverte. C’était la première de ces mines sèches {Dry digginga), si étonnantes, si extraordinaires, ne présentant aucune analogie avec un seul des gisements diamantifères précédemment connus, et dont l’exploitation n’a été qu’une lutte continuelle contre une situation exceptionnellement difficile et des obstacles à peine surmontables, tandis que leurs résultats ont bouleversé le commerce des diamants, tout en donnant la vie à un recoin complètement désert de l’Afrique.
11 ne fut pas possible de garder longtemps le secret : tous les diggers plus ou moins malheureux des bords du Yaal accoururent; un au après, en 1871, Du Toit’s Tan était une véritable ville de tentes avec ses hôtels, ses églises et ses journaux, et le pauvre fermier hollandais, débordé de tous côtés par une population de plusieurs milliers de personnes qui étaient venues camper chez lui et fouiller son propre terrain sans permission, vendit son droit de propriété à la London and Soîitli Africa Exploration C“ pour le prix de 125 000 francs.
En même temps les recherches se multipliaient de tous côtés : pendant le mois de mars, on découvrait la mine de Bultfontein et presque en même temps celle A'Old de Beer's, puis, en juillet, celle de Kimberley, la plus importante et la plus célèbre de toutes, appelée d’abord de Beer’s New Rush, puis Colosberg Kdpjè, et dont les premiers résultats furent tellement extraordinaires, qu’ils firent immédiatement abandonner toutes les autres.
On ne saurait, dit M. Moulle d’après les témoignages des premiers exploitants,
LE DIAMASÏ.
se faire une idée de l’immense quantilé de diamants qui fut fournie, dès le commencement, par la seule mine de Kimberley. En quelques semaines, une ville nouvelle fut créée, et 4 à 5000 mineurs fouillaient le sol avec acharneraont. l’eaucoup des premiers travailleurs firent fortune en moins d’un mois : l’un d’eux trouva en 15 jours pour plus de 250 000 francs de diamants.
En 1872, 50 000 personnes, blancs ou gens de couleur, étaient déjà rassemblées sous des tentes autour de la mine ; pendant ce temps, des milliers de gens se répandaient également dans le pays environnant pour chercher de nouveaux gîtes dont la richesse égalât ou surpassât celle de Kimberley, mais leurs efforts furent vains; là devait s’arrêter, au moins pour longtemps, le succès des prospecteurs ; on découvrit bien d’autres mines, mais à part celles de Jagersfonleùi et Coffeefontein, situées dans l’État libre d’Orange, et d’ailleurs notablement moins riches que les précédentes, les autres ne fournirent qu’une très petite quantité de diamants et furent bientôt délaissées.
11 serait trop long de peindre la vie et les mœurs extraordinaires de ces temps pour ainsi dire héroïques, dont on trouvera sans peine de nombreuses descriptions dans la littérature contemporaine ; de raconter en détail les difficultés matérielles du début, la vie sous la tente, les disputes et les rixes inévitables dans une agglomération d’aventuriers où la force seule faisait loi ; puis, après les succès et les fortunes de la première heure, les excès de toutes sortes, encouragés par les énormes bénéfices si facilement et si rapidement réalisés : ce récit, qui n’aurait plus qu’un intérêt rétrospectif, serait d’ailleurs tout à fait étranger à mon sujet; aujourd’hui tout cela a pour jamais disparu. Kimberley, le centre principal des mines du pays, est une ville de plus de vingt mille âmes, avec de larges rues tracées au cordeau et éclairées à la lumière électrique, jouissant relativement de tous les bienfaits de la civilisation et possédant même un club où les étrangers — j’en parle par expérience — reçoivent la plus cordiale et la plus confortable hospitalité ; de coquettes maisons en bois ou même en briques remplacent successivement les cabanes on tôle galvanisée qui avaient elle-mêmes déjà remplacé les tentes primitives, ce qui fait qu’on n’est plus obligé d’interrompre les audiences de justice ou les représentations théâtrales, comme on l’était autrefois lorsque la pluie venait crépiter sur les toits les jours d’orage, ou la poussière sécher l’encre dans les encriers pendant ces formidables tempêtes de vent si fréquentes là-bas en certaines saisons ; enfin, si la voie ferrée, qu’on pousse du reste activement, n’y arrive pas encore, on n a plus à faire que quelques lieues en voilure pour parvenir jusqu’au centre des Diamond fields. 11 y a deux ans, lors de ma visite, le point terminus du chemin de fer était Victoria West, où quarante heures de chemin vous séparaient de Kimberley; bien qu’on emportât encore en route, en cas d’accident, un tonnelet d’eau potable, on ne risquait plus depuis longtemps de mourir de faim ou de soif dans le voyage ; aujourd’hui, ce point est llope Town, à 17 lieues des mines. L’année prochaine, la voie ferrée sera terminée et apportera probablement, dans les conditions économiques du travail, une révolution considérable *.
t- Depuis que ces lignes ont été écrites, le chemin de fer a été terminé ; la ligne a été ouverte jusqu’à Kimberley à la fin de l’année 1885
Depuis l’époque de la découverte, beaucoup de voyageurs ont visité les Diamond fields : indépendamment de l’immense intérêt scientifique, industriel et commercial que présentent ces mines, dont les circonstances de gisement et d’exploitation sont uniques à la surface du globe et dont la production a jeté en quinze ans dans la circulation d’énormes richesses, il y a en plus, dans la lutte engagée là contre la uature, dans les conditions de l’existence au milieu de ce désert, jusque dans l’aspect même de ces excavations et du travail qui s’y accomplit, un côté pittoresque qui attire et intéresse au suprême degré ; c’est un spectacle inoubliable, celui qui s’offre à l’œil du visiteur à son arrivée à Kimberley, lorsqu’à l’extrémité d’une rue, en pleine ville, il rencontre sous ses pas le gouffre béant de la mine (planche V), dans lequel les deux tours de Notre-Dame placées l’une sur l’autre n’affleureraient pas le niveau des bords, lorsqu’il aperçoit dans ce trou immense, animé par le va-et-vient des bennes qui descendent et remontent sans cesse pour les services de l’extraction et de l’épuisement, plusieurs milliers de Cafres au travail, et qu’il entend leurs voix, mêlées au grincement des poulies et au choc des marteaux, s’élever comme un murmure confus du fond de cette ruche gigantesque.
Les travaux publiés par les géologues, minéralogistes et ingénieurs sur ces mines sont assez nombreux; je citerai parmi les plus importants, auxquels j’ai fait de fréquents emprunts, ceux de M.\l. Dünn, Maskelyne, Cohen, et surtout les deux mémoires importants de MM. Chaper et Moulle, dont le premier, vers 1880, a véritablement fait connaître au public français ces gisements, sur 1 avenir desquels il a émis dès cette époque quelques prévisions complètement réalisées plus tard, et dont le second a publié sur eux les renseignements les plus nouveaux, classés avec un très grand esprit de méthode, en y ajoutant les observations intéressantes qu’un long séjour sur les lieux lui a permis de rassembler.