‹ Encyclopédie chimique. Tome II.- Métalloïdes. Complément 2ème partieChapitre 62 sur 114 · A. — PASSÉ · texte numérisé non relu

A. — PASSÉ

Tout est curieux dans ces mines extraordinaires de l’Afrique australe, non seulement les conditions géologiques des gîtes, mais aussi les méthodes employées à leur exploitation, qui se sont, depuis l’origine, modifiées à plusieurs reprises différentes avec la profondeur et le développement des ressources sans cesse croissantes.

Mais pour comprendre les variations un peu complexes d’une situation qui n’a jamais eu d’analogue, il est indispensable de remonter à l’origine et de dire comment s’est constituée la propriété des mines. M. Chaper en a parfaitement rendu compte dans son intéressant mémoire, où il a eu, dit-il lui-même très justement, le désir de fixer le souvenir d’un état de choses doublement intéressant, parce qu’il était, d’une part, la conséquence d’un état initial bien plus étrange encore, aujourd’hui disparu, et d’autre part, l’acheminement à un état nouveau dont la formule devait porter l’empreinte ineffaçable de celle du début et rester par là quelque chose d’exceptionnel. Je lui emprunte à peu près textuellement les détails qui suivent :

Il Au moment où la première découverte du diamant eut lieu, il existait, sur le territoire des Diamond fields, trois propriétaires d’origine hollandaise ou boers : l’un, nommé de Beer, possédant le Vooruitzigt Eslate; l’autre possédant la ferme de Du Toit's Pan, et le troisième celle de Bultfontein. La limite des deux premiers propriétaires passait à 300 ou 400 mètres au sud de la mine actuelle de Kimberley, et, se dirigeant vers l’est, allait passer au nord de Du Toit’s Pan. Les mines de Kimberley et d’Old de Beers sont donc sur le Vooruitzigt Estate.

Dès l’année 1869, la London and South Africa Exploration C° acheta la ferme de Bultfontein, très probablement à cause de renseignements qui lui faisaient supposer l’existence de diamants en ce point. En 1870, au moment de la première installation des Dry diggers à Du Toit’s Pan, le propriétaire leur accorda le droit d’exploitation moyennant une redevance du quart de la valeur de ce qu’ils trouveraient. Cela dura peu ; les mineurs se sentant en force, quand leur nombre augmenta, refusèrent de payer cette taxe et déclarèrent qu ils ne consentiraient à payer qu’une faible somme mensuelle à titre de licence, soit 10 shillings; les nouveaux venus signifièrent au propriétaire que, faute par lui d’accepter cet ultimatum, ils s'empareraient purement et simplement du terrain en vertu de la loi du plus fort. Le possesseur évincé fit appel à la protection du gouvernement de VOrange Free State qui essaya d’intervenir, mais il

ENCYCLOPÉDIE CliniIQUE.

n’en avait pas les moyens matériels et force fut au farmer de se soumettre aux conditions des mineurs*.

La même chose se passa à Vooruitzigt Estate. A ce moment, c’est-à-dire dans la seconde moitié de l’année 1870, des offres étaient faites à de Beer, par une société anglaise, pour lui acheter sa ferme ; on lui offrait 600 livres sterling, prix énorme pour un pareil terrain, lorsque précisément un premier diamant y fut trouvé; l’acquéreur s’empressa d’ajouter 600 livres de plus et devint propriétaire du sol sur lequel, quelques semaines après, étaient successivement découvertes les deux mines de de Beer s et de Beer's New Bush ou Kimberley.

Le même abus de la force caractérisa la prise de possession de ces deux points par les mineurs. Enhardis par l’exemple des premiers, se sentant d’ailleurs de plus en plus forts, puisque leur nombre augmentait tous les jours, les mineurs voulurent bien consentir à payer la redevance mensuelle de 10 shillings, mais pas plus.

C’est alors qu’intervint l’Angleterre sous le fallacieux prétexte de mettre de l’ordre ; cependant les premiers temps de sa domination, beaucoup plus nominale que réelle, furent fort troublés. Pour n’en citer qu’un exemple, les propriétaires du Yooruitzigt Estate ne mamiuèrent pas de faire appel au gouvernement nouveau pour se faire aider à maintenir leur droit d'user de leurs propriétés comme bon leur semblerait et de n’en céder la jouissance qu'aux conditions qui leur conviendraient. Us éuoneèrent l’intention, en conséquence, de forcer les exploitants à leur payer non plus 10 shillings, mais 10 livres par mois : les mineurs se sentant les plus forts refusèrent net. Sans aucun moyen de coercition et mis en demeure, cependant, de protéger les droits de propriété de ceux qu’il avait avec tant d’empressement déclarés ses sujets, le gouvernement anglais tourna la difficulté; il acheta, moyennant 100 000 livres sterling, le Vooruitzigt Estate et le droit de subir lui-même leurs conditions.

Quoi qu’il en soit, et quelle qu’ait été l’origine du droit de propriété, l’usage s’en régla de la manière suivante :

Les habitudes en cours aux River diggings furent transportées aux Dry diggings, et l’on se partagea les terrains d’un commun accord en concessions ou daims, ayant la forme de carrés de 50 pieds hollandais ou 31 pieds anglais de côté, soit9"',445. Pour éviter les compétitions entre voisins, on traça sur le terrain un double réseau composé de deux systèmes de lignes orientées à angle droit les unes sur les autres et délimitant les daims ; ce réseau était censé recouvrir la surface de l’excavation remplie d’alluvions diamantifères à laquelle on croyait avoir affaire, et le droit du premier occupant fut le seul titre de chaque nouveau propriétaire.

Chacun d’eux ne pouvait en posséder qu’un à la fois et était obligé de le travailler d’une façon permanente : si un daim restait sept fois vingt-quatre heures sans être travaillé, il devenait ipso facto disponible et le premier venu pouvait l’occuper, c’est ce qu’on appela la règle du jump.

Tout daim réputé l icbe devenait l’objet d’une surveillance assidue et celui

1. J’ai déjà dit qu’il avait ensuite vendu sa ferme à la London and South Africa ExpL C”

125 000 francs

LE DIAMANT

qui le possédait ne pouvait ni s'absenter, ni même rester longtemps malade : on comprend tout ce qu’avait d’inique cet abus criant qui ne fut aboli qu’en 1875; le droit de posséder plusieurs daims ne fut reconnu que plus tard en 1876.

On peut se faire une idée par les détails qui précèdent de la manière dont le travail commença : il avait au plus haut degré le caractère individuel : chacun travaillait son daim seul et sans aide (car le secours de la main-d’œuvre des noirs n’arriva que plus tard), extrayait son minerai, le transportait et y cherchait les diamants.

Une première difficulté qui se présenta fut qu’il n’y avait pas d’eau en cet endroit : au lieu donc de pouvoir laver les sables, il fallut écraser avec des maillets ou des battoirs en bois le minerai diamantifère. Comme on n’avait affaire qu’à du yellow, cette opération était l'elativement facile et donnait sous le rapport de la récolte du diamant d’assez bons résultats ; mais que faire des résidus? La rivière n’était plus là pour les emporter ; on s’en débarrassa en les jetant au plus près, par exemple sur le daim voisin, quand il n’était pas occupé.

Cette habitude amena des encombrements sérieux et surexhaussa considérablement le terrain en divers points des trois premières mines découvertes : mais à Kimberley, où la matière était plus riche, il se passa peu de temps avant que tous les daims fussent possédés et travaillés, et l’encombrement n’atteignit pas les mêmes proportions ; les terres provenant du travail furent obligatoirement transportées en dehors du périmètre de la mine, tel qu’on le connaissait ou qu’on le supposait. L’inconvénient, pour en être moins immédiat, n’eu fut pas moindre; il ne fut ajourné que jusqu’au moment où la nécessité de donner un talus au reef en commanda l’écrêtement et obligea par conséquent à remanier les premiers dépôts dont on avait surchargé les bords du champ d’exploitation.

En même temps s’imposa à la communauté des diggers la nécessité de créer des servitudes de passage pour fournir un moyen d’accès aux daims du milieu de la mine. Voici comment on y pourvut ; les rangées impaires de daims orientées N. S. restèrent libres de toute sujétion, mais les rangées paires durent réserver la moitié de la surface de chaque daim du côté de l’ouest; ces moitiés de daims ainsi réservées, formèrent des bandes de 15 pieds de large, à parois verticales, dont la surface supérieure était destinée à servir de route d’exploitation (planche VIII). La jouissance des demi-daims, ainsi réservée par cette servitude, devait être rendue aux propriétaires aussitôt qu’on aurait atteint le fond de la fouille. Chacun installa sur le bord de ces routes des pièces de bois obliques, formant poteaux et supportant la poulie au moyen de laquelle on remontait le minerai. Les vases dont on se servait alors pour cet usage étaient des plus primitifs, simples peaux de bêtes formant sacs (c’étaient les plus communs), puis vases en bois; les vases en métal n’arrivèrent que beaucoup plus tard. Dans cette période, les Cafres, Basutos et Zoulous étaient encore rares, n’ayant point jusqu’alors pris l’habitude de venir offrir leurs bras moyennant salaire. Le transport du minerai extrait se faisait rarement en charrettes, souvent en brouettes et plus souvent encore à dos d’homme. Le travail du triage

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s’opérait en dehors de la mine, sur l’emplacement où il avait plu à chacun de planter sa tente ou d’arrêter le chariot qui l’avait amené et lui servait de demeure. Tout était d’ailleurs rendu extrêmement difficile par la rareté des approvisionnements de toute nature ; l’eau môme manquait et l’on ne pouvait se la procurer pour les besoins de la vie qu’à prix élevé, en l’achetant à des gens qui allaient la chercher assez loin.

Un courant commercial ne pouvait cependant tarder à s'établir, car la demande de toutes choses était pressante; aussi peu à peu les installations s’améliorèrent-elles et l’outillage commença-t-il à se perfectionner. On apporta du fer et du bois ; les transports de minerai se firent par chariots à deux roues; l’activité de l’exploitation alla rapidement croissant, d'autant plus que la prise de possession du pays par l’Angleterre avait accru la sécurité personnelle et la garantie de la propriété en amenant l’établissement aux Diamond fields de représentants du gouvernement appuyés d’une police effective.

Cependant on creusait toujours, et l’on n’arrivait point au fond de l’excavation que l’on s’attendait à vider ; les murailles verticales qui formaient les parois des routes de la mine se désagrégeaient de toutes parts ; afin de diminuer la saillie de celles-ci au-dessus du fond des travaux, on en abaissa le niveau, on entama le reef, on leur donna des pentes considérables, mais il arriva un moment où le système des routes devint impraticable ; hommes et bêtes étaient fréquemment précipités du haut de ces falaises verticales, dont l’abaissement ne pouvait suivre celui du fond des excavations ; les pentes d’ailleurs atteignaient des limites extrêmes et les charrois n’étaient plus possibles ; il fallut alors avoir recours à d’autres procédés d’extraction qui se substituèrent peu à peu au premier système. On établit donc des va-et-vient inclinés, ancrés d’une part sur les daims et d’autre part un peu en arrière de la crête du reef, à l’aplomb de laquelle les câbles étaient supportés par des charpentes.

Les seaux en cuir, en bois, en toile ou en tôle étaient suspendus à ces câbles au moyen de poulies et halés ou retenus par des cordes qui s’enroulaient en arrière sur de grands tambours horizontaux, en bois et à claire-voie, tournant alternativement dans l’un ou dans l’autre sens, et mus soit à la main, soit par des bêtes de somme (Planches IX et X).

Bien que la défense de posséder plus d’un daim fut déjà tombée en désuétude, il y avait plus de propriétaires possédant une fraction de daim que de gens en possédant plusieurs : les possesseurs de ^ de daim n’étaient pas rares à celte époque (vers 1874-75) ; il y en avait encore un en 1878 : les possesseurs ^6 î’ d® i de daim étaient très nombreux. Or, en vertu de la répugnance à l’association, commune à tous les chercheurs de trésors bien ailleurs qu’en Afrique, chacun entendait travailler pour soi. Aussi, sauf dans la partie ouest de la mine qui a toujours été en retard, y avait-il peut-être plus de va-et-vient que de daims à Kimberley ; on prétend que leur nombre s’est élevé jusqu’à 1600. »

Cette situation ne pouvait durer pour bien des raisons, mais surtout trois principales : en premier lieu les moyens employés devenaient de plus en plus insuffisants au fur et à mesure que la raine s’approfondissait, par suite de la

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faiblesse des engins ; puis l’inégalité dans les avancements de daims voisins amenait des différences de niveau qui ne tardaient pas à produire des éboulemenfs considérables d’un daim sur l’autre, pour lesquels la propriété de la matière éboulée, qui fut bientôt admise au profit du propriétaire envahi, n’était pas un dédommagement suffisant, car les daims en retard étaient naturellement les plus pauvres; enfin les chutes du reef, c’est-à-dire des parois mêmes de la mine, ne tardèrent pas à commencer et prirent bientôt l’importance de véritables désastres ; en admettant en effet que ces parois se maintiennent toujours sous un certain angle dépendant de leur nature, la quantité qui doit s’ébouler, ou être enlevée si l’on veut prévenir l’ébouleraent, est une fonction du second degré de la hauteur, c’est-à-dire croît très rapidement avec elle.

C’est surtout à Kimberley que ces difficultés se sont produites et accrues le plus rapidement, parce que la plus grande richesse de la mine a développé plus vite son e.xploitation. Les contestations auxquelles elles ont donné lieu sont infinies et je ne puis y insister ici; je me bornerai à indiquer la solution qu’on y a trouvée, solution bien provisoire, car elle ne suffit déjà plus aujourd’hui à remédier au mal, et il faut en chercher une autre.

Les deux premières ont été surmontées provisoirement, après de nombreuses crises qui ont naturellement fait baisser dans de grandes proportions la valeur de la propriété, par la réunion des daims entre les mains soit de riches spéculateurs, soit de sociétés minières; ces individus ou ces sociétés, disposant de capitaux beaucoup plus considérables et favorisés d’ailleurs par l’emploi des appareils à vapeur, devenu possible à la suite du développement des transports, purent introduire dans l’exploitation de puissants moyens mécaniques qui l’élevèrent enfin, vers 1879-80, à la hauteur d’une véritable industrie minière: la première société formée dans ce but le fut en 1877 en Angleterre et en 1880 dans la région diamantifère.

La troisième difficulté encore pendante, et qui a diminué depuis quelque temps dans une forte proportion, on pourrait presque dire maintenant a arrêté la production de la mine de Kimberley, donna lieu à la création d’une sorte de syndicat composé de directeurs et d'administrateurs de compagnies, appelé mining hoard, destiné non seulement à régler la question des chutes de reef, de beaucoup la plus importante, mais aussi, comme on le verra plus bas, à veiller à la sécurité de la mine, à la définition des obligations réciproques entre yoisins, à l’exécution des travaux publics, à l’épuisement de la mine et enfin à la répartition des taxes. Le mining board de Kimberley, le seul du reste qui ait eu à lutter contre des difficultés sérieuses, n’a jamais pu les vaincre et a laissé la question du reef empirer de plus en plus; elle n’est pas encore posée — sérieusement du moins — dans les autres mines (voir les planches XI et Xll, représentant la mine de de Beer’s et celle de Du Toit’s Pan).

Le nombre des daims, qui a varié du reste quelque peu parce qu’il en a été pris au début en dehors du terrain diamantifère, dont les limites n’étaient pas connues d’une façon précise, et le nombre des compagnies principales existant aujourd’hui à la suite de la fusion, sont donnés par le tableau suivant :

Noms des mines.

Nombre de daims*.

Nombre de compagnies principales existant actuellement.

Kimberley. . . .

De Beer’s ....

Du Toit’s Pan. . .

Bultfontein. . . .

Le nombre des daims possédés par une seule et même compagnie est naturellement très variable ; quelques-unes eir possèdent jusqu’à 50, 60 et même

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