A. - HISTORIQUE
Les anciens, cela est incontestable, savaient donner une certaine façon aux diamants.
Aux Indes, en particulier, il est probable que le procédé qui consistait à polir les faces du cristal naturel a été employé dès l’antiquité la plus reculée ; on ignore cependant à quelle époque commença la taille à facettes proprement dite ; du temps de Tavernier elle existait déjà, mais elle n’était pas d’un usage général et n’était employée que pour dissimuler quelque défaut ou quelque tache, les Hindous préférant à cette époque les diamants octaédriques naturels, qu’ils appelaient Naifes, à ceux qui avaient dû subir une opération de ce genre et qu’ils jugeaient par là même déflorés ; ils les taillaient cependant quelquefois à quatre biseaux avec une large table en dessus et une forte culasse en dessous, d'où le nom de taille des Indes appliquée à cette forme. Plus tard, probablement lorsqu’ils surent mieux cliver le diamant, ils employèrent la taille en table proprement dite, qui ne différait de la précédente qu’en ce que le dessous de la pierre était plat comme le dessus : les diamants très plats devinrent alors à la mode, et de nos jours encore, d’après Barbot, en Perse, à Bagdad, en Arabie, etc., les diamants les plus estimés sont ceux qui sont formés d’ime lame assez mince et étendue, taillée seulement à biseaux sur les bords, comme les anciennes glaces de A'enise : malheureusement, d’une façon générale et quel que soit le genre de taille adopté, on peut dire que la majeure partie des diamants d’Orient ont une mauvaise forme, et que les facettes sont irrégulières, mal polies et mal centrées.
On vient d’avoir tout récemment la confirmation de ces faits par le récit que JI. J. G. Robinson a fait paraître dans le Times de sa visite au trésor du Sultan, dans le Vieux Sérail, dont un iradé impérial lui a permis l’accès. Les nombreux diamants qui ornent les trônes, meubles, etc., faisant partie de cette belle collection sont tous plats et mal proportionnés.
En Occident, les diamants furent portés à l’origine soit bruts, soit peut-être avec une taille extrêmement rudimentaire analogue à la taille des Indes. L’époque où cette taille fit un pas décisif vers sa perfection actuelle est assez difficile à déterminer ; il est certain qu’en 1476, Louis de Berquen, lapidaire de Bruges, lui imprima un progrès considérable ; mais ne fit-il que perfectionner le mode détaillé déjà existant avant lui par l’emploi d’un procédé nouveau, ou bien l’inventa-t-il de toutes pièces par la découverte de la propriété qu’a le diamant de se tailler et de se polir lui-même par sa propre poussière.
IK DIAMAM.
Grave question qui a donné lieu à beaucoup de controverses et dont je vais mettre les deux principaux documents sous les yeux du lecteur.
La seconde opinion, acceptée du reste sans conteste pendant deux siècles, se fonde sur le passage suivant du livre publié en 1669 par Robert de Berquen et intitulé les Merveilles des Indes, Traité des Pierres précieuses : « Louis de Berquen l’un de mes ayeuls, a des’abusé le monde sur cela (les différentes opinions sur la taille du diamant). C’est luy qui le premier a trouvé l’invention, en rail quatre cent soixante et seize, de les tailler avec la poudi'e du diamant raesme; et en voicy l’histoire à peu prés : Auparavant qu’on eut jamais pensé de pouvoir tailler les diamants, lassé qu’on estait d’avoir essayé plusieurs manières pour en venir à bout, on fut contraint de les mettre en œuvre tels qu’on les rencontrait aux Indes; c’est à sçavoir des pointes naïves qui se trouvent au fond des torrens quand les eaux se sont retirées, et dans les pierres à fuzil, tout à fait bruis, sans ordre et sans grâce, sinon quelques faces au hazard, irrégulières et mal polies, tels enfin que la nature les produit et qu'ils se voient encore aujourd’buy sur les vieilles chasses et reliquaires de nos églises. Le ciel doiia ce Louis de Berquen, qui était natif de Bruges, comme un autre Bezellée, de cet esprit singulier ou génie, pour en trouver de luy mesme l’invention et en venir heureusement à bout.... Ce Louis de Berquen fit l'espreuve de ce qu’il s’ôtait mis en pensée dès le commencement de son étude; il mit deux diamants sur le ciment, et après les avoir esgrizez l’un contre l’autre, il vit manifestement que par le moyen de la poudre qui en tombait et l’aide du moulin, avec certaines roues do fer qu’il avait inventées, il pourait venir à bout de les polir parfaitement, rnesme de les tailler en telle manière qu'il voudrait. En effet, il l’exécuta si heureusement que cette invention, dés sa naissance, eut tout le crédit qu’elle a eu depuis, qui est l’unique que nous ayons aujourd’hui. Au mesme temps, Charles, dernier duc de Bourgogne, à qui on en avait fait récit, lui mil trois grands diamans entre les mains pour les tailler advantageusemeiit selon son addresse. 11 les tailla dès aussitost, l’un espais, l’autre faible, et le troisième en triangle, et il y réussit si bien que le duc, ravi d’une invention si surprenante, lui donna 5000 ducats de récompense. Puis ce prince, comme il les trouvait tout à fait beaux et rares, lit présent de celuy qui estait faible au pape Sixte quatrième et de celuy en forme d’un triangle et d’un cœur, réduit dans un anneau et tenu de deux mains, pour symbole de foy, au roi Louis XI, duquel il recherchait alors la bonne intelligence, et quant au troisième, qui estait la pierre espaisse, il le garda pour soy et le porta toujours au doigt, en sorte qu’il l’y avait encore quand il fut tué devant Nancy, un an après qu’il les eût fait tailler, sçavoir est en l'année mil quatre cent soixante dix-sept. »
Il faut croire que cette taille ressemblait peu à la taille en brillant eu usage de nos jours, car J.-J. Fugger a laissé des dessins très soignés, faits en 1555, des joyaux de Charles le Téméraire, achetés par son grand oncle Jacob Fugger aux Bernois. On y voit le fameux diamant gros et épais dont il vient d’être question : il est taillé en pyramide à base carrée de 5 huitièmes de pouce à la base; la pointe a la forme d’une étoile à quatre rayons qui ne donne ni de prés ni de loin l’idée de la taille à facettes.
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Aussi l’assertion de Berquen a-t-elle été contredite par le savant M. Delaborde dans un passage de sa Notice, sur les émaux, etc., du Musée du Louvre, publiée en 1855, et que je vais également reproduire :
« Les Grecs appelaient le diamant indomptable parce qu’ils ne savaient pas le tailler. Les Romains conservèrent l’e.vpression, même alors que, dans la grande vogue des pierres gravées, leurs habiles artistes eurent découvert la propriété du diamant, non seulement d’entamer les pierres les plus dures, mais de s'entamer lui-même. Pline consacre un paragraphe entier de son XXXVIP livre au diamant ; la moitié d'une ligne compense toutes les folies que contiennent les autres : Alio adamante perforari potest, nous dit le savant encyclopédiste latin. Ainsi donc, si même Pline n’avait en vue qu’un diamant de qualité inférieure, le secret de la taille du diamant par lui-même était trouvé, au moins dans son principe, au début de Père chrétienne. Pourquoi ce secret ne fut-il pas exploité de manière à mettre dès lors le diamant à la portée du luxe? Ce n’est pas la difficulté du travail qui y mettait obstacle, le diamant une fois opposé à lui-même rendait facile ce qui était impossible : ce ne sont pas les circonstances extérieures qui, dès le troisième siècle, furent médiocrement favorables au luxe, car deux siècles de fabuleuse prospérité suffisaient et au delà pour donner au diamant taillé la vogue et une grande valeur. Mais, il faut le dire, le secret de la taille du diamant ne réside pas seulement dans la découverte des propriétés du diamant à se tailler lui-même, il est plus encore dans l’invention d’une combinaison mathématique qui donne au diamant taillé tout son éclat. Un diamant en table, dont les tranches sont taillées à pans irréguliers, faisait moins d’effet, après avoir coûté beaucoup d’efforts, qu’un cristal de roche. On dut donc abandonner et laisser sommeiller cet ingrat travail, surtout à une époque où les pierres gravées étaient plus recherchées que les pierres précieuses, et les pierres colorées plus estimées que les pierres limpides. Les grands désastres de l’empire romain passèrent sur ces débuts, et les premiers siècles du moyen âge ne furent capables, en aucun genre, de reprendre et de perfectionner ce que les anciens avaient laissé d’imparfait. Le secret de la taille des diamants se transmit cependant de génération en génération, avec la taille grossière et le polissage des pierres précieuses. Quand le luxe, faisant appel à l’art et à l’industrie, eut remis en valeur la taille à facettes des pierres fines, qu’on se contentait alors de porter eu cabochon, et le diamant qu’on laissait briller par les seules facettes de ses pointes naïves, on peprit toutes les traditions de la taille des pierres et on s’attaqua au diamant, aour ajouter par des facettes artificielles à l’éclat que lui donnaient les formes ecidentelles de son éclat naturel. On taillait alors les faux diamants, faits de verre ou de béricle, à l’imitation des vrais. Et, quant au diamant, on le débita d abord en tables, à faces bien dressées, à tranches taillées en biseau ou à pans
facettes. Le diamant avait-il plus d’épaisseur, on comprit l’importance de la régularité des facettes, on tailla la nartie la plus large en table à biseau et la partie opposée en prisme régulier lormant culasse. C’est ainsi qu’on les trouve ornant encore quelques joyaux d’église, c’est ainsi qu’ils sont décrits dans les documents. De ce moment, leur prix s’élève avec les progrès dans l’art de les tailler. Vendus d’abord beaucoup moins cher que les autres pierres fines qu‘
LE DIAMANT
à autant d’éclat ajoutaient leurs brillantes couleurs, ils prennent bientôt un rang égal et enfin une valeur supérieure.
« Telle est la marche suivie par la taille du diamant, telle n’est pas l’histoire qu’on en a tracée.... Les encyclopédistes du moyen âge, trop connus pour qu’il soit nécessaire de les citer tous, brodent, sur le canevas de ces fables (celles de Pline), d’autres fables plus ineptes encore : ce n’est donc pas dans leurs ouvrages qu’il faut chercher la preuve d’un usage constant de la taille du diamant, mais dans les descriptions des inventaires, dans les détails fournis par les comptes, dans l’existence d’un corps de métier tout entier, formé en France comme dans les Flandres par les tailleurs de diamants, probablement dés le treizième siècle et avec certitude dès le quatorzième, enfin dans l’existence d’un tailleur de diamants nommé Herman, célèbre à Paris dans son art dès 1407. C’est, en effet, à dater de la fin du treizième siècle et surtout de la seconde moitié du quatorzième que les diamants à faces ou à côtés, taillés en écu ou en table, prennent, dans le prix des pierres précieuses et dans les montures des riches joyaux, un rang qu’ils n’y avaient pas occupé jusque là. Aussi, lorsque le duc de Bourgogne, en 1405, donne, dans le Louvre, à dîner au roi et à sa cour, ses nobles convives reçoivent des présents, et onze diamants en font partie : ils valaient 786 écus. Au nombre de ses riches joyaux, le duc de Berry comptait un diamant qu’on estima, en 1416, 5000 écus. Le prix très élevé, mentionné dans ces deux exemples, ne peut s’appliquer à des pointes naïves, autrement dites des diamants non faits, c’est-à-dire polis naturellement....
« Qu’y a-t-il de fondé dans ces prétentions (de R. de Berquen)? C’est que Louis de Berquen, homrne ingénieux, qui avait étudié les mathématiques, aurait compris que la taille du diamant, telle qu’on la pratiquait de son temps, était susceptible d’importants perfectionnements par une plus grande régularité de facettes, disposées dans un ordre symétrique et dans un accord parfait. »
Tels sont, avec quelques citations d’auteurs anciens qu’on peut expliquer indifféremment de plusieurs manières suivant les besoins de la cause, les deux documents principaux qu’invoquent toujours les partisans et les adversaires de Louis de Berquen : il me suffira, sans prendre un parti tout à fait en dehors de ma compétence, de les avoir reproduits tout au long et de signaler seulement que les adversaires de l’opinion de M. Delaborde prétendent que les formes indiquées par quelques anciens documents sont simplement des formes de cristaux naturels et non des formes de pierres taillées : quoi qu’il en soit, il est tout à fait remarquable que tandis qu’on discute beaucoup sur la découverte de la taille proprement dite, on passe complètement sous silence celle du clivage.
Le clivage a cependant une grande importance dans l’histoire du diamant : il était sûrement inconnu du temps de Boetius de Boot (1609), mais on semble trouver dans son onvrage, ainsi que je l’ai montré, la première notion rudimentaire de sa découverte.
Suivant M. King, cette invention serait due au D’’ Wollaston, qui s en servait, dit-il, pour acheter à bas prix de gros diamants rejetés par les joailliers
à cause de leurs taches, les clivait et en revendait les fragments plus petits, mais parfaits d’eau et de couleur, à des prix rémunérateurs.
S’il s’agit ici du D" Wollaston, bien connu par divers travaux scientifiques, qui, né en 1659, est mort en 1724, le fait ne peut être exact. En effet, dès 1665, Tavernier signale le clivage comme pratiqué couramment par les Hindous, où ils sont, dit-il, beaucoup plus habiles que nous. Le clivage a donc été découvert en Occident, suivant toutes probabilités, dans la première moitié du XVII' siècle; mais, chose curieuse, les conditions dans lesquelles s’est faite cette importante découverte sont restées complètement inconnues : en ce qui concerne les Indes, au contraire, on peut se demander ce que signifie ce passage souvent cité des livres sacrés de ce pays ; « Le vajra n’est coupé que par le vajra)); peut-être l’invention du clivage y est-elle beaucoup plus ancienne qu’on se l’imagine.
Ce qu’il y a de certain, c’est qu’à partir de Louis de Berquen l’art de la taille commença véritablement à se dessiner : on a vu que lui-même fit ses premiers essais sur trois diamants bruts que lui avait confiés Charles le Téméraire et dont l’un aurait été, dit-on à tort, le Sancy ; mais il faut admettre alors pour ce diamant, dont l’histoire presque fabuleuse sera racontée plus loin, qu’il fut retaillé plus tard à une époque inconnue; en effet, à cette époque et pendant bien longtemps encore, comme le fait remarquer M. King,
comme le montre le diamant de Fugger, dont je viens de parler, les seules formes connues furent les diamants en pointe, qui n’étaient autres que les cristaux octaédriques naturels à faces bien dressées et polies, et les diamants en table, exigeant beaucoup plus de travail et beaucoup plus estimés, dans lesquels la pointe du cristal était enlevée et remplacée par une table carrée ou oblongue : l’extrémité opposée était également dressée par une petite face d’une étendue moindre dont les côtés étaient à angle droit l’un sur l’autre, avec cette règle que la longueur des deux côtés ajoutés l’un à l’autre devait égaler celle de la table supérieure. Si la pierre était plate, la table iie consistait que dans la tête formée du plan et des côtés supérieurs et ne se prolongeait pas sous la monture.
Le suprême de l’art consistait à pratiquer des biseaux sur les côtés de la table, ainsi (lu’on peut le voir dans Boetius de Boot, qui dit : « L’on a coutume de le vendre au poids lorsqu’il a acquis une forme parfaite par le sculpteur, c est-à-dire que dans la superficie supérieure il a une table carrée, plus longue d un côté, les deux tables latérales égales à la supérieure et les trois inférieures aussi égales à la supérieure, et que les latérales sont en sorte abaissées et abattues que tous les angles droits des fables constituent et soutiennent des hypoténuses. »
Les choses restèrent en l’état pendant environ deux cents ans, ainsi qu en témoignent les joyaux de la Renaissance et même de tout le xvi' siècle, et 1 art du diamantaire ne fit un nouveau pas important que sous Mazarin; la protection du puissant cardinal, qui s’en était véritablement épris, lui donna une nouvelle et décisive impulsion, sous l’influence de laquelle fut inventée la taille de la rose d’abord, puis du brillant en seiie, et plus tard, à la fin du
LE DIAMAÎiT.
xvii® siècle, du brillant en trente-deux ; c’est un tailleur de Venise, nommé Vincent Peruzzi, qui aurait découvert cette dernière forme, dite en brillant recoupé, la plus parfaite de toutes et la seule employée aujourd’hui, avec quelques modifications, pour les diamants de forme régulière.