‹ Encyclopédie chimique. Tome II.- Métalloïdes. Complément 2ème partieChapitre 92 sur 114 · I. DIAMANTS DE LA COURONNE · texte numérisé non relu

I. DIAMANTS DE LA COURONNE

D’après .M. Harry Alis, c’est Michel de Bourdene qui le premier fait mention de cette précieuse collection. Dans son compte rendu des « Choses appartenant à la Chambre du Roi », il montre Philippe le Bel achetant en 1507 de Lorrain Deschamps, vingt-six grosses perles et un rubis balays « pour être mis ès joyaulx de la couronne ». Les diamants, perles fines, bijoux d’or et deniers royaux étaient alo'rs déposés au Temple, au Louvre, ou bien encore dans la Tour d’Argent, au Palais.

Toutefois, d’après M. G. Bapst, c’est seulement François R'' qui organisa cette collection le 15 juin 1530 à Bordeaux, à l’occasion de son mariage avec Eléonore d’Autriche.

En effet, par lettres patentes de cette date, il faisait don de ces joyaux à ses successeurs et ordonnait que « à chacune mutacion d’iceulx leur appréciation, po:x, peinture, plomb, soient vériffiez en leur présence, afin qu’ils baillent leurs lettres patentes obligatoires de les garder à la couronne ».

A cette époque, le trésor de la couronne ne représentait qu’une valeur totale de 272 212 écus soleil : il augmenta peu à peu et François R'’ lui-même y ajouta une superbe table de diamants valant 65 000 écus, mais il reçut probablement quelques atteintes sous Henri II, après la mort duquel on dut exiger de Diane de Poitiers, sa favorite, la restitution des pierreries qui avaient pas sé, avec la faveur royale, de Mme de Chateauroux à la duchesse

LE DIAMANT

d’Étampes et de celle-ci à Diane. On y rencontre cependant, sous François 11, une croix magnifique de plusieurs brillants estimée 90 000 ccus.

Cette croix et la table de François furent un peu plus tard (1569) données en gage à la République de Venise par Catherine de Médicis, pour un emprunt de 1 800 mille écus, mais l’emprunt fut remboursé et les bijoux rendus l’année suivante.

On a fort peu de détails sur les nouvelles acquisitions ou les transformations subies par les diamants de la couronne sous les règnes des divers souverains qui se sont succédé sur le trône depuis François F’’; tout ce qu’on sait, c’est qu’en 1661, Mazarin laissa au roi par testament, et sous la condition qu’ils porteraient à tout jamais son nom, dix-huit diamants de premier ordre, dont le plus beau avait appartenu à Sancy ; ces diamants doivent être encore, au moins en grande partie, dans la collection conservée jusqu’à nos jours, mais sans qu’on puisse dire, à cause des changements dans le montage qui les ont fait passer successivement dans de nombreuses parures, quels sont précisément ceux qu’il faut désigner sous ce nom.

On sait également que Louis XIV acheta de nombreux diamants à Tavernier, à son retour des Indes, notamment le fameux diamant bleu disparu depuis et qu’on croit être le même que celui désigné aujourd’hui sous le nom de diamant de Hope.

Le grand monarque aimait beaucoup à se parer des joyaux de la couronne; il fit monter presque tous les Mazarins dans une grande chaîne ou dans des boutons dont il se servait souvent, et dans les grands jours, il portait sur lui pour plus de 12 millions de diamants.

C’est par son ordre que le premier inventaire fut dressé par La Vallière, en 1691.

En 1717, le Régent, « le plus beau diamant du monde » entra dans la collection, et il fut employé pour la première fois avec les Mazarins dans la couronne qui servait au sacre de Louis XV. Jamais peut-être, dit M. Harry Alis, une seule pièce n’avait rassemblé tant de richesses; les Mazarins décoraient les huit branches, le Sancy servait de corps à la fleur de lis du sommet, et le Régent, appelé alors le « millionnaire » était enchâssé dans le bandeau.

Le second inventaire, dressé en 1774, porte à 7482 le nombi’e des diamants relevant du trésor royal. Deux ans après, les besoins de la cour obligèrent le roi à en vendre 1471, qui produisirent une somme de 700 000 livres. 11 est vrai qu’on en racheta peu après, à diverses reprises, 5536 nouveaux, qui portèrent le chiffre total à 9547.

En 1784, un arrêt du Conseil, signé du baron de Breteuil, ordonna que ces richesses seraient déposées au garde-meuble par les soins d’un sieur La Chapelle, chef du bureau de la maison du roi, et remises à la garde de Thierri, marquis de Ville-d’Avray. C’est là qu’en exécution d’un décret de l’Assemblée nationale, le fameux Inventaire de 1791 fut dressé par Bion, Christin et Delattre, députés, assistés de Thierri, commissaire général de la maison du roi, Lemoine-Crecy, garde général des meubles, Menière, joaillier de la Couronne, Louri et Laddgraff, joailliers.

La valeur des pierreries et bijoux fut ainsi fixée par eux, Régent, Sancy et diamant bleu compris (pour 12, 1 et 5 millions).

Diamants. 16,750,403' 11® 1''

Perles. 996,700

Pierres de couleur. 360,604

Parures. 5,834,490

Total. .... 25,922,197' 11® 1"

Cet inventaire fut terminé quelques jours avant les massacres de septembre 1792, mais les joyaux de la couronne furent volés presque immédiatement après. Voici entre bien d’autres la version de M. llarry Alis au sujet de ce vol qui fit un bruit énorme à cette époque :

« Par une nuit de ce même mois, dit-il, deux hommes, nommés l’un Douligny et l’autre Chambon, s’aidant de leurs pieds, de leurs mains et de la corde d’un réverbère, s’élevèrent à la hauteur de la colonnade du Garde-Meuble — le garde meuble était situé sur la place de la Concorde actuelle — coupèrent avec un diamant le carreau d’une croisée et pénétrèrent dans les appartements avec une lanterne sourde. Les complices de ces audacieux bandits, déguisés en gardes nationaux, simulaient une patrouille et, en réalité, surveillaient les abords du garde-meuble. Quand les fausses-clefs, les rossignols eurent ouvert les armoires et les coffre-forts, quelques-uns grimpèrent par le même chemin et, de main en main, les pierreries et les bijoux furent transportés au dehors jusqu’au pied de la colonnade. Tout à coup, le signal convenu se fait entendre : une patrouille de vrais gardes nationaux avait aperçu de loin une lumière suspecte dans les appartements. Elle accourait. Les voleurs prennent aussitôt la fuite, les poches bien garnies. La patrouille, en arrivant, trouva à terre Douligny qui, dans son empressement, avait manqué la corde du réverbère. Elle s’empara également de Chambon, qu’on découvrît dans les appartements.

Cependant, avec une singulière audace, tandis que le tocsin sonnait dans Paris, les voleurs qui avaient pu prendre la fuite se retrouvaient sous le pont de la Concorde et, assis en rond autour des coffre-forts volés, procédaient au partage des richesses. Le chef de la bande prenait un diamant, le remettait à son voisin de droite, et ainsi de suite, sans oublier sa part ni celle des sentinelles apostées. Plusieurs coffres avaient été vidés ainsi quand de nouveaux importuns survinrent. Chacun s’esquiva comme il put et le distributeur jeta les diamants qui restaient dans la Seine, où ils sont peut-être encore. Chambon et Douligny, condamnés à mort, firent des révélations ; d’autres arrestations eurent lieu et quantité de pierres furent retrouvées. Sur l’indication d’une lettre anonyme, on en recueillit pour plus d’un million qui étaient enfouies dans l’allée des Veuves, aux Champs-Elysées. Le Régent fut repris dans un grenier. L’affaire dura très longtemps (en 1814 il fut encore restitué pour plusieurs millions de pierres provenant du vol) et demeura toujours mystérieuse. »

Le Trésor en partie reconstitué fut considérablement augmenté par NapoléonI"- En 1810 on en dressait un quatrième inventaire qui donna 57 393 pierres pesant 13 968 carats g et évaluées 18 922 718 fr. 10. En 1811, par décret du

16 février, l’Empereur créait encore des fonds spéciaux pour l’achat de 6 millions de diamants.

En 1814 (G. Bapst), tous les joyaux de la couronne furent emportés à Blois par Marie-Louise; mais l’empereur d’Autriche, son père, les lui fit réclamer; après les avoir reçus, François II les fit remettre à Louis XVIII, qui dans la nuit du 20 mars 1815 les emporta à Gand où il les garda. 11 les rapporta à Paris lors de la seconde Restauration. Durant son règne, ces diamants ne subirent pas de grandes modifications; cependant Louis XVIII en détacha une croix du Saint-Esprit estimée 650 000 francs dont il fit don à Wellington.

Un nouvel inventaire, fait en 1832 par MM. Bapst et Lazard, assistés de MM. Janut et Maréchal, présente un effectif de 64 812 pierres de toutes natures, pesant 18 750 carats |-j et évaluées 20 900 260 francs; c’est exactement la même valeur qu’attribue à cette collection l’inventaire de 1849, ce qui n’est pas étonnant, car la reine Marie-Amélie ne s’en servit Jamais.

Montés de diverses façons sous l’empire, les diamants de la couronne furent très augmentés par de nouvelles acquisitions et montrés au public aux expositions universelles de 1855 et 1867. En 1870, époque de la guerre franco-allemande, ils furent expédiés à Brest, par les soins du maréchal Vaillant et de M. Rouland, dans le fameux train spécial du 30 août, avec l’encaisse métallique de la Banque; on les conserva dans une cour de l’Arsenal, enfouis sous un monceau de vieille ferraille, et ils échappèrent ainsi à l’avidité des membres de la Commune qui tentèrent de s’en emparer en avril 1871.

Rapportés à Paris après les douloureux événements de cette période néfaste, ils n’ont subi depuis lors aucune modification; on s’est contenté de les exhiber de nouveau à l’exposition universelle de 1878, ainsi qu’à une petite exposition qui eut lieu au pavillon de Flore il y a deux ans, et ils sont actuellement gardés dans un caveau du ministère des Finances, enfermés dans la caisse môme qui servit à leur transport à Brest et qui porte encore sur ses quatre coins les mots : matières explosibles.

C’est là qu’ils attendent la décision qui sera prise à leur égard par le Parlement au sujet des projets d’aliénation dont il est question depuis quinze ans. Il n’est peut-être pas inutile de répéter à ce sujet le récit qu’a fait M. Ilarry Alis des diverses péripéties que ce projet a subies.

« Ce fut M. Hervé de Saisy, dit-il, qui, le 7 août 1871, proposa le premier d’aliéner les diamants de la Couronne. M. le comte de Maillé, rapporteur, conclut à la prise en considération.

Cette proposition d’aliénation totale fut reprise en 1878 par M. Benjamin Raspail. Deux ans après, M. Jules Ferry présenta un projet de loi qui ordonnait la mise en vente des diamants de la Couronne et affectait le produit de cette opération à la création d’une Caisse de dotation des musées nationaux. Ce projet, qui a servi de base à toutes les propositions ultérieures, divisait les joyaux de l’État en trois catégories : un certain nombre d’entre eux, considérés soit comme objets d’art, soit comme présentant un intérêt historique, devaient être conservés dans les musées; quelques pièces devaient être affectées aux collections minéralogiques du Muséum et de l’École des Mines, et le reste seul serait vendu.

La principale divergence entre le projet du gouvernement et la proposition Raspail consistait dans l’affectation des fonds, dont le député de Paris désirait attribuer une partie à la création d’une Caisse des invalides du travail. Le rapport présenté par M. Lockroy au nom de la commission du budget concluait à l’adoption du projet du gouvernement. La Chambre se sépara avant d’avoir pris une résolution.

Dès les premiers jours de la nouvelle législature (novembre 1881), l’urgence était votée sur la question, et, en janvier 1882, une commission d’expertise était nommée « pour procéder à l’examen et à l’estimation des diamants de la Couronne. » 11 était dit dans le décret de nomination, « que les boîtes et écrins contenant les diamants et parures seraient successivement transportés dans la salle n“ 5 du corridor central, premier étage de l’hôtel des finances et réintégrés après chaque séance dans la caisse de fer à trois clefs sous des enveloppes cachetées et revêtues des signatures. » Ce qui fut fait.

Le rapport fort intéressant présenté le 15 février 1882 au nom de la commission d’expertise ne différait que sur des points de détail du projet de M. Jules Ferry. Il concluait à l’aliénation partielle, sous la condition de conserver par le moulage, le dessin ou la photographie, le modèle de certains joyaux et le type de plusieurs pierres, précieuses au point de vue de l’art du lapidaire.

Les experts faisaient d’abord remarquer que, depuis le dernier inventaire, la valeur du diamant avait diminué, tandis que celle des perles avait augmenté dans une assez forte proportion. Leur estimation atteignait le chiffre de 21 267 040 francs, dans lequel le Régent comptait — le chiffre de 1791 fut adopté sans discussion — toujours pour 12 millions.

Quelques joyaux tenaient une place honorable à côté de ce roi des pierres précieuses : les deux nœuds d’épaule évalués 100 000 francs; une rivière de quatre rangs, 220 000 francs; une superbe guirlande de feuilles de groseillers faite en 1855 pour l’impératrice, 270 000 francs; une plaque de ceinture, 200 000 francs; deux bandelettes de têtes, 225 000 francs; un diadème russe orné de fers de lance, 225 000 fr. ; un diadème grec en brillants, 150 000 fr.; une grande ceinture en pierreries, 250 000 francs; une double parure en saphirs et brillants, 525 000 fr. ; deux colliers de perles, l’un de 750 000 fr., l’autre de 650 000 francs; une parure de rubis et brillants, 450 000 fr., etc.

Les pièces à conserver, soit pour le Muséum d’histoire naturelle, soit pour l’École des mines, sont évaluées à 46 540 francs. Ce ne sont que des pierres « sur papier » parmi lesquelles figure « un brillant à cinq pans, couleur de rose, fixé dans un peigne, nommé Fleur dépêcher, pierre unique en son genre».

En voici d’ailleurs la nomenclature exacte. Pour le Muséum : 3 briolettes (diamants); 5 rubis; 12 améthystes; 20 opales; 13 perles; 1 lot de petites perles; 2 lots de turquoises; 1 lot d’émeraudes; 1 lot de topazes roses; 1 lot de perles; 1 lot de pierres vertes ; 1 diamant (portrait); 1 opale (spécimen). Pour l’École des mines ; 1 lot de rubis, d’émeraudes, de saphirs et de diamants.

Voici, d’autre part, la liste des objets que les experts proposaient de conserver, soit en raison de leur valeur artistique, soit à cause de leur caractère historique.

I,E DIAMANI'.

Le Régent qui, disent les experts, est demeuré tel que Saint-Simon le dépeignait dans ses Mémoires, en 1717.

Les 7 Mazarins; le huitième doit être la pierre qui forme le centre de la plaque de ceinture.

La broche reliquaire, qui se compose de 93 brillants, dont la taille particulière remonte sans doute au fameux lapidaire L. de Berquen (1470); la monture est du style Louis XV.

La montre du Dey d'Alger, estimée seulement 3000 francs.

Les décorations françaises et étrangères : insignes de l'ordre de la T^égion d'honneur et de la médaille militaire de France; — de l’ordre de la Jarretière d’Angleterre; — de l’ordre de Saint-André de Russie ; —de l’ordre de la Toisond’Or d’Espagne ; — de l’ordre de Sainte-Anne de Russie ; — de l’o ."dre de l’Aigle- Noir de Prusse ; — de l’ordre de Saint-Étienne de Hongrie ; — de l’ordre de l’Éléphant-Blanc de Danemark. Il est inutile de faire remarquer que ces insignes n’ont pas été donnés par des souverains étrangers, mais qu’ils ont été faits par le joaillier de la Couronne, en utilisant des pierres de la Couronne.

h'épée militaire, qui fut montée par Bapst en 1824 « dont la poignée, toute en brillants, d’une exécution merveilleuse, est un très beau spécimen de joaillerie comme il n’en existe pas. «

Trois couronnettes à détacher des grandes parures; d’eux d’entre elles sont des types charmants de la Restauration; la troisième en perles, montée récemment, est une reproduction très fine en diamant d’une ancienne monture en or de l’époque de Louis XVI.

Un grand rubis gravé, connu sous le nom de Côte de Bretagne, gravé par Gay, graveur de Mme de Pompadour. Jacquemin, joaillier de la Couronne en 1769, monta ce rubis pour le roi Louis XV.

Un petit dragon perle et émail.

Trois pièces en or ciselé.

Le tout représentant un total de 13,261,000 francs.

La commission proposait en outre de mettre à la fonte, après en avoir retiré pour 46 000 francs de brillants et d’émeraudes, trois pièces en or historiques, de mince intérêt artistique, et qui, acquises aux enchères par un Barnum quelconque, auraient pu faire l'objet d’une exploitation scandaleuse : la couronne impériale, le glaive du Dauphin et le glaive de Louis XVIII.

En résumé, les joyaux à aliéner représentaient, à l’estimation des experts, une valeur de 7 959 300 francs. »

Rien n’est encore décidé touchant cette aliénation qui serait certainement regrettable à tous égards, tout au moins pour les grosses pierres ou les bijoux historiques.

ENCYCLOPÉDIE CUI51IQLE.

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