I. — Argyrose ott sulfure d'argent, AgS
La variété la plus commune de sulfure d’argent a reçu les noms d’argyrose (de SpYupoç, argent), argentite, ou argent vitreux (1).
A l’état de pureté il contient :
Ag. 87,04
Il cristallise dans le système cubique, en cubes, en cubo-octaèdres, plus rarement en dodécaèdres rhomboïdaux bK Fréquemment les cristaux sont
déformés par allongement ; certains cristaux cubiques se pénètrent en présentant un aspect analogue à celui des cristaux maclés de fluorine.
Les faces de clivage sont parallèles aux faces du cube.
(1) Les Espagnols le nomment Plata vitrea; les Anglais, Vitreous silver; les Allemands, Silberglam ou Glaser^. En France, on l’appelle généralement Argijrose.
L’ARGENT ET SES COMPOSÉS
Sa densité varie de 7 à 7,4 et sa dureté de 2 à 2,5.
Ce minéral est d’un gris de plomb ou d’acier, rarement en cristaux brillants, la surface étant ordinairement terne, et quelquefois complètement noire par suite d’une altération superficielle. Les cassures fraîches ont un éclat assez vif, souvent irisé.
Il est très ductile et très malléable. Cette dernière propriété est tellement marquée qu’elle a depuis longtemps attiré l’attention ; Agricola la signale dès le seizième siècle. L’argyrose se laisse couper au couteau en copeaux courbes et ■ brillants.
Il est rare de rencontrer ce minerai en cristaux bien nets qui sont assez peu nombreux et recherchés pour les collections minéralogiques, mais on trouve des masses considérables de sulfure d’argent presque pur en fragments amorphes ou lamelliformes. Les échantillons les mieux cristallisés contiennent constamment des traces d’autres métaux dont les sulfures sont mélangés avec l’argyrose, sans qu’on puisse en conclure qu’il y a combinaison. Les minerais exploités contiennent toujours ces métaux étrangers en quantité appréciable; ainsi l’argyrose compacte de Joachimsthal (Bohême) donne à l’analyse :
Sulfure d’argent. AgS 89,07
— de plomb.'.. PbS 4,25
— de fer. FeS® 4,32
— de cuivre. Cu^S 1,91
Lorsqu’un ou plusieurs de ces sulfures étrangei’s vient à prédominer, on passe insensiblement à des espèces définies qui souvent sont caractérisées par un mode de cristallisation distinct et des propriétés physiques et chimiques très différentes, et auxquelles les minéralogistes ont donné des noms spéciaux; nous les examinerons plus loin.
ün a rencontré dans certains gisements, notamment à Freyberg, en Saxe, un sulfure d’argent de même composition que l’argyrose, AgS, mais qui cristallise dans le système du prisme orthorhombique; à cause de la forme de ses cristaux, on lui a donné le nom à'acanthite (de âKav0a, épine). Il est presque isomorphe avec la chalcosine. L’angle du prisme est de H0° 54'.
ha. daléminsite est également une autre variété rhombique de l’argyrose; l’angle du prisme est de 116 degrés. Toutefois ces minéraux sont très rares.
Le sulfure d’argent, qui, à cause de sa teneur en argent, est un des minerais argentifères les plus estimés, est aussi un des plus abondants. On le rencontre dans les filons qui traversent le gneiss, le micaschiste, Tamphibolite, le schiste argileux et quelquefois le granité, le porphyre, avec d’autres minerais d’argent, tels que l’argent natif, les sulfures composés argentifères.
On le trouve abondamment au Pérou, au Chili, au Mexique, au Nevada (particulièrement dans le célèbre filon de Comstock Iode); en Norvège, à Kongs- ^erg, en Suède, à Sala; au Hartz (Andreasberg); en Saxe, à Freyberg, Marien- •^arg; en Bohême, à Joachimsthal; en Hongrie, à Schemnitz et à Kremnitz; en France, à Sainte-Marie-aux-Mines, Giromagny, etc.
On peut reproduire arlificiellement, dans un grand nombre de réactions, le sulfure d’argent avec les caractères physiques et la forme cristalline qu’il présente habituellement dans la nature.
Durocher (1) avait déjà obtenu du sulfure d’argent en faisant passer de l’hydrogène sulfuré sur du chlorure d’argent chauffé au rouge; mais les cristaux obtenus sont peu nets.
Il est préférable de faire passer l’acide sulfhydrique sur l’argent, comme l’ont indiqué Sainte-Claire Deville et Troost (2); on obtient alors des cristaux mesurables; on peut même, d’après Carnot (3),remplacer l’argent par un composé argentifère quelconque, et l’on obtient, au rouge sombre, en quelques minutes, des cristaux d’argyrose. '
Dumas, dans ses recherches sur la détermination de l’équivalent du soufre (4), et Stas, dans ses expériences de vérification de la loi de Prout (5), étudièrent la formation du sulfure d’argent par vole sèche et par l’union directe du soufre et de l’argent à haute température. Ces savants faisaient passer lentement un courant de vapeurs de soufre sur de l’argent chauffé à une température voisine du rouge; l’argent se transformait en sulfure avec incandescence; la masse s’échauffant jusqu’à fusion, et, après refroidissement, on observait dans la masse des cristaux d’argyrose.
Margottet (6), dans ses recherches sur la production par voie sèche des sulfures métalliques, reprit cette réaction et arriva à la rendre régulière et à produire de beaux cristaux de sulfure d’argent. Son procédé consiste à faire passer sur l’argent chauffé au rouge non plus un courant de vapeurs de soufre pur, mais un courant de ces vapeurs diluées dans un grand excès d’azote. Dans ces conditions, non seulement on évite l’incandescence de la masse métallique et la fusion du sulfure, mais l’argyrose cristallise à la surface des morceaux d’argent à mesure qu’il se forme.
L’appareil employé est un tube en verre peu fusible qui comprend une partie horizontale contenant des lames d’argent, et, à une extrémité, une partie recourbée en forme d’U, et contenant du soufre. La partie horizontale peut
(1) C. XXXII, p. 825(1851).
(2) c. R., t. Lll,p. 920(1861).
(3) Bourgeois, Reproduction artificielle des minéraux (Encyclopédie chimique), p. 33.
(4) Ann. chim. phys. [S], t. LV, p. 129 (1859).
(5) Bull. Acad. Bruxelles, t. XXXVII, p. 253.
(6) Thèse, p. 15 (1879).
L’ARGENT ET SES COMPOSÉS
être cliauffée au rouge naissant sur une grille à gaz. On a soin de remplir l’appareil d’azote avant de chauffer, et de faire passer très lentement les vapeurs du soufre en maintenant le courant d’azote. Dans ces expériences on obtient soit des cristaux en aiguilles fines ou prismes allongés lorsque le courant gazeux passe très lentement, soit des cristaux très nets et mesurables lorsqu’on élève la température et qu’en même temps on fait circuler plus rapidement le mélange gazeux. Les cristaux nets obtenus sont des dodécaèdres rhomboïdaux, leur densité est 7,25; leur composition correspond exactement à la formule AgS. Dans aucun cas Margottet n’a obtenu les variétés orthorhombiques naturelles de l’argyrose.
D’autres méthodes ont été indiquées pour la reproduction artificielle du sulfure d’argent, notamment par voie humide. Ainsi Geitner (1) a reproduit ce minéral en chauffant l’argent métallique avec une dissolution d’acide sulfureux à 200 degrés en vase clos. Cette méthode, qui est assez générale, donne de petits cristaux d’argyrose.
Becquerel (2) l’a préparé également en chauffant en vase clos à 1.50 degrés sous de très fortes pressions des substances capables de donner du sulfure d’argent par réaction mutuelle, procédé qui a servi au même savant pour reproduire la galène. On obtient aussi de l’argyrose sous forme de lamelles cristallines.
Les conditions de reproduction artificielle de l’argyrose sont donc très différentes et très nombreuses, et il est difficile d’indiquer quelle est la méthode qui se rapproche le plus des conditions naturelles de formation de ce minerai dans les filons. On voit en effet ce composé se produire naturellement sous nos yeux, comme l’a observé Muller (3). Ce savant a remarqué sur les parois de galeries récemment ouvertes dans des mines d’argent des enduits gris d’acier, à éclat métallique, qui sont formés de sulfure d’argent. Ce corps prendrait naissance seulement sur les surfaces exposées à Faction des gaz sulfureux dégagés par la combustion de la poudre de mine, l’argent étant fourni par les eaux argentifères qui ruissellent sur les parois.