CHALDÉENS, ÉGYPTIENS, PHÉNICIENS, HÉBREUX
Nous possédons des données plus nombreuses sur ces peuples que nous étudierons ensemble, parce que les idées scientifiques y apparaissent à peu près en même temps et s’y développent ensemble.
Dans ses Origines de l’alchimie (1), Berthelet cite ces quelques lignes du chapitre V de la Genèse, auxquelles il attribue une origine babylonienne ; « Les enfants des dieux, voyant que les filles des hommes étaient belles, choisirent des femmes parmi elles. » Cette légende a été souvent développée par les auteurs du deuxième et du troisième siècle de notre ère. Tertullien reproduit la même idée et leur attribue l’invention des métaux ou plutôt des secrets des métaux : « Ils trahirent, nous dit-il, le secret des plaisirs mondains; ils livrèrent l’or, l’argent et leurs œuvres... »
D’après Hœfer (2)-, on trouve dans le Pentateuque l’énumération complète des métaux anciennement connus (vers 1500 avant Jésus-Christ), et parmi eux se trouve l’argent (kliesef), à côté de l’or, du fer, de l’airain, du plomb et de l’étain.
Tous les peuples anciens paraissent croire que la découverte des métaux est d’origine divine, et cette idée se retrouve, avec des variantes insignifiantes, chez les Chaldéens, les Égyptiens, les Hébreux. Pour les uns, ce sont les anges déchus, tandis que les autres citent le dieu Phthâ, et d’autres encore un personnage fabuleux nommé Hermès.
Hermès est, d’après les Égyptiens, l’inventeur de l’art des métaux et de la science alchimique (ou hermétique). On le nomme Tpiç géyiatoç (le trois fois très grand) ou Hermès Trismégiste. 11 est infiniment probable que ce roi alchimiste n’a jamais existé, pas plus qu’Osiris, Isis ou Agalhodémon. La science des métaux était seulement, chez ces peuples primitifs, un ensemble de recettes mystérieuses que les prêtres seuls connaissaient et qu’il leur était défendu de dévoiler. Toutes les fois que des faits nouveaux étaient découverts dans leurs temples ou qu’ils formulaient une doctrine nouvelle, on en faisait un livre que l’on inscrivait, sans nom d’auteur, dans le sanctuaire, et, comme Hermès personnifiait le sacerdoce égyptien, on put réunir ces ouvrages et les attribuer à ce personnage divin. C’est ainsi que certains auteurs anciens nous disent qu’il écrivit vingt mille volumes, d’autres trente-six mille cinq cent vingt-cinq.
Diodore de Sicile fait remonter à Hermès lui-même la découverte de l’argent.
L’argent doit avoir été découvert à peu près en même temps que l’or, car ses mines sont assez communes et il s’y présente souvent à l’état natif. Le nom qu’il porte dans toutes les langues est tiré de sa couleur et de son aspect. Ainsi, le mot hébreu khesef vient du verbe kliasaf, être pâle ; en grec, ôtpyupoç vient de (üpyôç, blanc; de là viennent encore les mots argentum et argent. Le mot hébreu khesef désigne à la fois l’argent monnaie et l’argent métal; ce double sens se retrouve dans les autres langues.
Non seulement les peuples primitifs attribuaient à des divinités la découverte de la science des métaux, mais ils établissaient même une relation entre chaque métal et un dieu ou une planète. Ainsi, on trouve dans le commentaire de Proclus sur le Timée : « L’or naturel et l’argent, et chacun des métaux comme des autres substances, sont engendrés dans la terre sous l’influence des divinités célestes et de leurs effluves. Le soleil produit l’or; la lune l’argent; Saturne le plomb, et Mars le fer. » Nous retrouverons chez les alchimistes des attributions analogues et cette croyance à une certaine parenté entre les métaux et lès planètes; ces attributions étaient basées sur de vagues analogies d’éclat ou de couleur.
Les documents égyptiens que nous possédons nous montrent que dès la plus haute antiquité il existait en Égypte une industrie métallurgique très développée, et que les rois interdisaient d’en révéler les secrets pour s’en réserver le profit Les recettes employées étaient consignées dans des livres qui ont été détruits presque complètement vers l’an !290 de notre ère par Dioclétien, pour empêcher les Égyptiens de profiter de ces recettes pour s’enrichir et sè révolter.
Des recettes analogues éxislaient certainement chez les peuples voisins, les Chaldéens, les Phéniciens, et les populations syriennes intermédiaires entre 1 Égypte et la Babylonie. Certaines idées des alchimistes du moyen âge n’ont pas d’autre origine.
Les Égyptiens paraissent avoir connu de temps immémorial le moyen de puiifier lor et 1 argent à l’aide du plomb et des cendres des végétaux. Les Hébreux savaient aussi purifier l’argent au moyen des cendres, certainement au moins 900 ans avant notre ère. C’était une espèce de coupellation.
D’après Lepsifis (1), les Égygtiens distinguent dans leurs inscriptions huit produits minéraux particulièrement précieux, qu’ils rangent dans l’ordre suivant :
L’or ou nuh ;
L’asèm ou électrum, alliage d’or et d’argent •
L’argent ou hat;
Le chesteb, ou minéral bleu, tel que le lapis-lazuli ;
Le mafek, ou minéral vert, tel que l’émeraude ;
Le chomt, airain, bronze ou cuivre ; '
Le mm, ou fer (d’après Lepsius) ;
Le taht, ou plomb.
(1) La plupart de ces faits sont empruntés aux Origines de l’alchimie, de Berthelot.
L’ARGENT ET SES COMPOSÉS
Cet ordre est constant et se retrouve sur tous les monuments égyptiens, jusqu’aux temps des Ptolémées et des Romains.
L’argent est figuré sur les monuments égyptiens avec la même forme que l’or, mais avec une couleur différente. Son nom précède même celui de l’or dans quelques' inscriptions, par exemple sur les stèles de Barkal à Boulaq. Peut-être le rapport des valeurs des deux métaux a-t-il été interverti à certains moments, à cause de l’abondance de l’or. On sait que ce rapport a beaucoup varié chez les différents peuples et avec les époques. On peut consulter à ce sujet le tableau XIV des Métaux précieux de Roswag, tableau relatif aux peuples latins et aux époques modernes ; on y voit par exemple que le rapport entre la valeur du kilogramme d’or et ceMe du kilogramme d’argent a varié, chez les Romains, de 17 à 7, de l’année 70 à l’année 58 avant notre ère. Chez les Japonais de notre époque, il s’est écarté beaucoup du rapport admis en Europe (15,5). Nous reviendrons plus loin sur ces variations.
L’argent que l’on obtenait dans les opérations métallurgiques était plus ou moins pur ; il était allié à l’or dans un grand nombre d’alliages naturels, et l’on sait que l’argent allié à l’or ne peut en être séparé ni par la coupellation ni par aucun des procédés connus des anciens Égyptiens; on doit lui faire subir Y inquartation, dont nous retrouverons l’origine plus tard. On appelait électrum cet argent aurifère. De même les traitements métallurgiques insuffisants pouvaient fournir un or argentifère, c’était le produit brut. D’une manière générale, les Égyptiens appelaient asèm ou asemon l’argent sans titre, c’est-à-dire impur.
Ces impuretés qui augmentaient le poids de l’argent sans modifier beaucoup ses propriétés physiques favorisaient l’opinion que l’on pouvait doubler le poids de l’argent en y ajoutant du plomb. C’est évidemment là une des idées qui ont le plus contribué au développement de l’alchimie. Nous retrouverons d’ailleurs ces mots d’asèm et d’électrum chez les Grecs et les Romains, et nous en préciserons le sens.
Lepsius signale encore l’argent parmi les huit substances employées à la préparation d’une matière sacrée à Edfou ; Plutarque cite aussi ce métal parmi les corps destinés à préparer un autre corps sacré.
Chez les Égyptiens et les Hébreux, l’argent servait de moyen d’échange, mais il n’était pas encore monnayé dans les premiers siècles. Il est probable cependant que les monnaies d’argent sont d’origine égyptienne, bien qu’Hérodote en attribue la première idée aux Lydiens. Tant que l’argent n’a pas été monnayé, on l’estimait au poids. Moïse, dit la Genèse, fit peser devant tout le peuple la somme d’argent destinée à l’achat d’un terrain de sépulture.
A partir du moment où les Égyptiens connurent l’argent monnayé, ils firent des lois sévères contre les faux monnayeurs. Diodore de Sicile rapporte qu’on leur coupait les deux mains.
Le musée du Louvre contient entre autres richesses quatre tablettes votives, couvertes d’inscriptions, qui ont été trouvées en 1854, sous Tune des pierres angulaires du palais du Sargon, en Chaldée, dans un coffret de pierre. Les inscriptions rappellent la date de la fondation de l’édifice (70t5 av. J.-C.) et fixent par conséquent nettement Tâge des tablettes.
L’une d’elles est en or et pèse 167 grammes, une autre est en argent, une troisième est formée d’un alliage de cuivre et d’étain (bronze), et la dernière est du carbonate de magnésie pur (1).
La lame d’argent est formée de métal pur; elle est un peu noircie à la surface. Son poids est de 435 grammes. Peut-être ces rapports de poids répondent-ils aux valeurs relatives des deux métaux. Quoi qu’il en soit, il est remarquable que la pureté du métal soit à peu près parfaite.
Les Phéniciens en s’emparant de l’Espagne y trouvèrent de nombreuses mines d’or et d’argent qui furent exploitées pendant bien des siècles et qui ne furent délaissées par les Espagnols que lors de la découverte du Nouveau-Monde.
Mais ces derniers faits nous amèijent à une autre période plus récente, que nous appellerons la période gréco-romaine. Elle est caractérisée par l’influence des civilisations grecque et romaine, bien que nous ayons souvent encore dans son étude à reporter nos regards vers l’Égypte. Elle nous conduira jusqu’aux alchimistes du moyen âge.