‹ Encyclopédie chimique.Tome III.- Métaux. 15e cahier (volume 2)Chapitre 9 sur 157 · PÉRIODE DU MOYEN AGE · texte numérisé non relu

PÉRIODE DU MOYEN AGE

Ici, il deviendrait difficile de maintenir la distinction entre les données chimiques et les données alchimiques. En effet, la plupart des alchimistes contribuent par leurs travaux à amasser des documents positifs et même un grand nombre d’entre eux expriment des doutes sur la transmutation des métaux et cherchent à la raisonner. Ce sont déjà des chimistes, obligés encore à avancer sans guide, un peu au hasard, parce que les lois fondamentales font défaut, mais commençant déjà à augmenter par leurs travaux le nombre de ces faits dont l’accumulation a fini par produire la science actuelle.

Geber.—Parmi les alchimistes arabes qui forment le tait d’union entre l’antiquité et le moyen âge, Geber ou Yeber doit être cité au premier rang. C’est le plus ancien, et c’est le maître de tous. Il vivait au huitième siècle.

D’après Geber, la matière de l’art réside dans l’étude des substances telles que le soufre, l’argent, la tutie, la magnésie, la marcassite, le sel ammoniac.

Il affirme que le plomb peut être facilement changé en argent, de même que l’étain, à condition qu’on leur enlève leurs propriétés spéciales.

Dans sa Summa collectionis complementi secretorum naturæ, Geber nous dit que « l’argent est un métal d’un blanc pur, sonore, malléable, fusible, et résistant à l’épreuve du cineritium (coupellation). Alliée à l’or, la coupellation ne le sépare pas; il faut un artifice pour l’en séparer. Exposé au contact des vapeurs acides et du sel ammoniac, il prend une belle couleur violette. Son minerai n’est pas aussi pur que celui de l’or, car il est ordinairement mêlé de

beaucoup d’autres substances. Le plomb se transforme facilement en

^^'§nnt.L'étain s’allie avec l’or et avec l’argent. »

Plus'loin, j] décrit la coupellation. Voici, dit-il, le mode d’opération :

« Que l’on prenne des cendres passées au crible, ou de la chaux, ou de la poudre faite avec des os d’animaux brûlés, ou un mélange de tout cela, ou d’autres choses semblables. Il faudra ensuite les humecter avec de l’eau, les pétrir et les façonner avec la main, de manière à en faire une couche compacte et solide. .4u milieu de cette couche, on fera une fossette arrondie et solide, au fond de laquelle on répandra une certaine quantité de verre pilé. Enfin on fera dessécher le tout. La dessiccation étant achevée, on placera dans la fossette l’objet que l’on veut soumettre à l’épreuve, et on allumera un bon feu de charbon. On soufflera sur la surface du corps que l’on examine, jusqu’à ce qu’il entre en fusion. Le corps étant fondu, on y jettera du plomb par parcelles, et on donnera un bon coup de feu. Et lorsqu’on verra le corps s’agiter et se mouvoir vivement, c’est un signe qu’il n’est pas pur. Attendez alors jusqu’à ce que tout le plomb ait disparu. Si le plomb a disparu et que ce mouvement n’ait pas cessé, ce sera un indice que le corps n’est pas encore purifié. Alors il faudra de nouveau y projeter du plomb et souffler à la surface, jusqu’à ce que tout le plomb soit séparé. On continuera ainsi à projeter du plomb et à souffler, jusqu’à ce que’ la masse reste tranquille et qu’elle apparaisse pure et resplendissante à la surface. Dès que cela a lieu, on éteindra le feu, car l’œuvre est alors parfaitement terminée. En projetant du verre sur la masse que l’on soumet à l’épreuve, on remarque que l’opération réussit mieux; car le verre enlève les impuretés.

« A la place du verre, on pourra employer du sel ou du boi’ax, ou quelque alun. On pourra également faire l’épreuve du cineritium dans un creuset de terre, en soufflant tout autour et sur la surface, comme nous l’avons indiqué.

« Le cuivre se sépare de l’alliage un peu plus lentement que le plomb, mais

il est plus facilement enlevé que l’étain. Le fer ne se prête pas à la fusion.

Il existe deux corps qui l'ésistent à l’épreuve de la perfection, à savoir l’or et l’argent, à cause de leur solide composition, qui résulte d’un bon mélange et d’une substance pure (I). »

Dans un autre ouvrage, VAlchimia Geberi, le même alchimiste indique plusieurs découvertes d’une grande importance, celles dé l’eau-forte, de l’eau régale, de la pierre infernale, du sublimé corrosif, du précipité rouge (per se), du foie de soufre.

« Pierre infernale. — Dissolvez d’abord l’argent dans l’eau-forte; faites ensuite bouillir la liqueur dans un matras à long col non bouché, de manière à en chasser un tiers; enfin laissez refroidir le tout. Vous verrez se produire de petites pierres fusibles, transparentes comme des cristaux. »

Sans nous arrêter aux autres alchimistes arabes qui pour la plupart ne font que répéter les recettes de Geber, arrivons immédiatement au treizième siècle.

Albert le Grand (né en 1193, mort en 1280). — C’est un des maîtres de la science au moyen âge; il aurait écrit vingt et un volumes in-folio.

Dans ses ouvrages il admet la possibilité de faire de l’or et de l’argent au moyen des autres métaux.

(1) Traduction de Hœfer, Histoire de la chimie, t. I, p. 336. — La plupart des détails qui suivent sont empruntés à cet ouvrage.

L’ARGENT ET SES COMPOSÉS. 23

Dans le De rebus metallicis et mineralibus, il décrit la coupellation de l’or et de l’argent :

« L’argent, dit-il, est purifié dans le feu par le moyen du plomb; les impuretés se séparent pendant la combustion. »

« Le cuivre blanchi par l’arsenic n’esl pas de l’argent véritable, car, chauffé, il dégage l’arsenic et reprend son aspect primitif.Le soufre noircit l’ar¬

gent. »

Dans le Cbm-positum de compositis, nous trouvons les phrases suivantes :

« L’argent peut être facilement transformé en or; pour cela, il n’y a qu’à en changer la couleur et le poids.Il y a quatre esprits métalliques, le mer¬

cure, le soufre, l’orpiment et le sel ammoniac, qui tous peuvent servir à teindre les métaux en rouge (or) ou en blanc (argent). C’est avec ces quatre esprits que l’on prépare la teinture appeler en arabe élixir et en latin fermenUm,

employée à opérer la transmutation des métaux en or et en argent.L’eau

prime (acide nitrique) dissout l’argent, sépare l’or de l’argent. L’argent

dissous dans cette em prime communique à la peau une couleur noire qui s’enlève très difficilement. »

Roger Bacon (né en 1214, mort en 1292). — Il admettait aussi un élixir rouge pour jaunir les métaux (teinture en or) et un autre élixir pour les blanchir (teinture en argent).

Cependant, d&as son Spéculum secretorum, il. reconnaît l’impossibilité de la transmutation :

« Vouloir transformer une espèce en une autre, faire de l’argent avec du plomb, de l’or avec du cuivre, c’est aussi absurde que de prétendre créer quelque chose avec rien. »

Saint Thomas d’Aquin (né en 1225, mort en 1274). — « Si vous projetez de l’arsenic blanc sublimé sur du cuivre, vous verrez celui-ci blanchir, et si vous y ajoutez moitié d’argent pur, vous aurez tout le cuivre changé en argent véritable. »

Arnaud de Villeneuve (né vers 1250, mort au commencement du quatorzième siècle).— Dans son Rosarius philosophorum, il donne la préparation de Vélixir : « Prenez trois parties de limaille d’argent pur, triturez-la avec une fois autant de mercure, jusqu’à ce qu’il en résulte une masse pâteuse comme du beurre; faites-la digérer dans un mélange de vinaigre et de sel commun, et soumettez le tout à la distillation. »

J)a.ns h Flos florum : « La lune (argent) est intermédiaire entre le mercure et les autres métaux, comme l’âme du monde est intermédiaire entre l’esprit et le corps. »

Nicolas Flamel (mort en 1418). — Cet auteur nous raconte qu’il opéra pour la première fois la transmutation du mercure en argent, en 1382 :

« La première fois que je fis la projection, ce fust sur du mercure, dont je convertis demy livre ou environ en pur argent, meilleur que celuy de la minière.

2t ENCYCLOPÉDIE CHIMIQUE.

comme j’ai essayé et fait essayer par plusieurs fois. Ce fust le 17 de janvier, un lundy, environ midy, en ma maison, présente Perrenelle (sa femme) seule, l’an de la restitution de l’humain lignage 1382. »

Eck de Sulzbach (quinzième siècle). — Il donne, dans la Clef des philosophes, la première description de Varbre de Diane :

« Dissolvez une partie d’argent dans deux parties d’eau-forte. Prenez ensuite huit parties de mercure et quatre ou six parties d’eau-forte; mettez ce mélange dans la dissolution d’argent, et laissez le tout reposer dans un hain de cendres, froid ou chauffé très légèrement. Vous remarquerez des choses merveilleuses : vous verrez se produire des végétations délectables, des monticules et des arbustes. »

Basile Valentin (quinzième siècle). — Dans un de ses ouvrages, on trouve un procédé employé pour faire de l’argent et de l’or :

« Vous calcinerez un mélange de limaille d’étain et de chaux vive pendant une journée; vous obtiendrez, après avoir enlevé la chaux, une poudre qui, étant fondue avec du plomb, vous donnera de l’argent et de l’or en quantité suffisante pour vous mettre à même de vivre dans l’aisance. Après avoir calciné du plomb et de l’étain avec du sel commun, vous ajouterez au mélange qui reste un peu d’huile de vitriol, de manière à en faire une masse pâteuse qu’il faut conserver dans un vase bien luté et chauffer sur un bain de sable pendant huit jours et huit nuits. C’est ainsi qu’un quintal de plomb peut donner sept marcs et demi d’argent fin. »

Pendant les quatorzième et quinzième siècles, la fabrication des monnaies fut réglementée par des ordonnances spéciales. Celle de Philippe de Valois, de 1343, parle en termes très précis de la coupellation et des précautions que doivent prendre les essayeurs pour obtenir dans cette opération le titre exact de l’alliage d’argent.

Au seizième siècle, nous rencontrons le nom de Paracelse, le chef des médecins chimistes de cette époque et plusieurs de ses disciples. L’un d’eux, Oswald Croll, connaissait la préparation du chlorure d’argent {luna cornea) par précipitation d’une-dissolution d’argent dans l’eau-forte par le sel marin.

Nous devons aussi citer, parmi les contemporains de Paracelse, le grand métallurgiste de ce temps. Agricole (1494-1555). On lui doit un grand nombre d’ouvrages. Son traité De re metallica donne encore la description détaillée de la coupellation et signale l’emploi de l’eau-forte pour séparer l’argent de l’or. Il indique aussi le vitriol vert (sulfate de fer) ou l’huile de vitriol (acide sulfurique), puis le soufre ou l’antimoine, pour le même usage.

Le Traité d’Agricola, intitulé : De veteribus et novis Metallis, nous donne de très nombreux détails sur l’exploitation des mines, leur histoire et la nature des minéraux.

Pendant la même période, l’Italien Biringuccio décrit les procédés d’affinage de l’or et donne des détails très précis sur la méthode dite d’inquartation qui

L’ARGENT ET SES COMPOSÉS

est encore employée aujourd’hui, tandis que l’Espagnol Ferez de Vargas s’occupe de la gravure sur métaux (argent, cuivre, fer, etc.) au moyen d’une couche de cire et d’eau-forte.

Les alchimistes étaient assez nombreux au seizième siècle; l’un d’eux, Zécaire, né en 1510, rend compte d’expériences dans lesquelles l’argent en limaille chauffé avec du cinabre donnait un poids considérable d’argent. Cependant les insuccès de la plupart d’entre eux ne pouvaient rester secrets, et un grand nombre des savants que nous venons de citer émettent des doutes, dans leurs ouvrages, sur laréalité de la transmutation. Dans son Traité des métaux, Bernard Palissy nous montre, notamment, que l’or et l’argent des alchimistes ne sont pas véritables, car ils ne résistent pas à l’épreuve de la coupellation. A mesure que le nombre des observations positives augmentait, les doutes s’accentuaient davantage, et dans les deux siècles suivants les prétentions des alchimistes ne résistent plus à une discussion sérieuse.

Mais en même temps que les découvertes qui s’accumulaient enrichissaient la science naissante, leur connaissance se répandait et elles étaient quelquefois exploitées dans un but peu louable. C’est ce que nous indique une ordonnance de Charles IX, de 1561, qui défend de laver les pièces d’argent à l’eau-forte. Il paraît que ce procédé était employé pour enlever frauduleusement aux monnaies un peu du métal précieux.

Pendant le di.x-septième siècle, nous rencontrerons un grand nombre de savants qui ajoutent à la science des découvertes importantes.

Van Ilelmont (né en 1577) combat les idées des alchimistes qni prétendaient que l’argent dissous dans l’ean-forte est détruit ; d’après lui, il n’est aucunement altéré dans son essence et se retrouve tout entier dans la dissolution.

Les ouvrages de Robert Boyle (né en 1626) nous fournissent un grand nombre de détails :

Il nous indique, notamment, une poudre pour argenter sans le moyen du mercure : « Faire un mélange de parties égales de sel commun, de cristaux d’argent dissous dans l’eau-forte (nitrate d’argent) et de chaux ou tartre calciné. On frotte avec cette poudre le cuivre et le laiton préalahlement décapés par un acide. » Cette composition est encore employée aujourd’hui.

Il signale le changement de couleur du chlorure d’argent à la lumière, mais il attribue ce phénomène à l’action de l’air.

Il remarque que le précipité blanc (de chlorure d’argent) obtenu par le sel marin ajouté à une dissolution d’azotate d’argent dans l’eau-forte pèse plus que l’argent et constate que l’apparition de ce précipité est une réaction très sensible du sel ; d’après cet auteur, la dissolution d’argent dans l’eau-forte produit un nuage blanc très marqué dans 3000 grains d’eau distillée tenant en dissolution 1 grain (1) de sel commun sec. Il propose l’emploi de cette dissolution pour doser le sel commun contenu dans les eaux de la mer.

Boyle a déterminé la densité d’un grand nombre de corps et trouve pour l’argent 11,091, celle de l’eau étant prise pour unité (sans indication de température).

(t) 1 grain vaut 5 centigrammes environ.

26 ENCYaOPÉDIE CHIMIQUE.

Il prépare le sulfhydrate d’ammoniaque (liqueur fumante de Boyle) et montre que ce réactif précipite les sels de plomb et les sels d’argent.

Cependant les idées alchimiques se retrouvent en plusieurs endroits dans ses ouvrages; il nous affirme, par exemple, avoir fait de l’argent avec un peu d’or, du cuivre et de l’acide chlorhydrique extrait du beurre d’antimoine. Il est probable que l’argent qu’il obtenait dans ces préparations provenait de l’or ou peut-être de l’antimoine qu’il employait.

Glauber (né en 1604) s’occupe, lui aussi, de l’azotate d’argent. D’après lui, la dissolution d’argent dans l’eau-forte teint en noir les matières organiques telles que les plumes, les fourrures, le bois. Cette dissolution est d’abord précipitée par l’ammoniaque, et le précipité est soluble dans un excès de réactif.

Kunckel (né en 1630) nous donne un moyen de préparer l’argent parfaitement pur : « Une dissolution d’argent dans l’eau-forte est précipitée par le sel commun ; le précipité blanc est ensuite mélangé avec de la potasse et calciné dans un creuset. »

Autrerecette, du même auteur, pour constater la pureté de l’eau-forte : on la Iraite par l’argent; si l’eau-forte est pure, le liquide reste limpide et transparent; si elle est impure, il se trouble et laisse déposer une chaux blanche.

Il signale encore l’emploi de l’huile de vitriol (acide sulfurique) pour séparer l’argent de l’or :

« L’huile de vitriol dissout l’argent, mais seulement en faisant bouillir la liqueur. Cette même huile de vitriol ne dissout pas l’or, qui peut être, par là, séparé de l’argent. »

Glaser, démonstrateur de chimie au jardin du Roi, a publié, en 1663, un Traité de chimie où il décrit en ces termes la préparation de la pierre infernale : « Après avoir fait cristalliser la dissolution d’argent dans l’eau-forte, mettez ce sel dans un bon creuset d’Allemagne un peu grand, à cause que la matière, en bouillant, au commencement, s’enfle, et pourrait verser et s’en perdre ; mettez votre creuset sur petit feu, jusqu’à ce que les ébullitions soient passées, que votre matière s’abaisse au fond; et environ ce temps-là vous augmenterez un peu le feu, et vous verrez votre matière comme de l’huile au fond du creuset, laquelle vous verserez dans une lingotière bien nette et un peu chauffée auparavant, et vous la trouverez dure comme pierre, laquelle vous garderez dans une boîte pour vos usages. »

Au dix-huitième siècle, les savants se débarrassent de plus en plus des anciens préjugés et s’attachent à développer la chimie expérimentale. Ceux qui s’occupent de l’argent, de ses combinaisons et des essais d’argent deviennent tellement nombreux, qu’il est impossible de les citer tous. Donnons seulement quelques noms :

Margrair(1709-1780). — Nous lui devons une « Manière aisée de dissoudre l’argent dans les acides végétaux » et un « Moyen de faire la réduction de l’argent corné (chlorure d’argent) sans perte ».

Scheffer (contemporain du. précédent). — On lui doit des études sur l’affinage de l’or et de l’argent.

Scheele (1742-1786). — Il remarque que le chlorure d’argent noircit à la lumière et qu’une feuille de papier imprégnée de ce sel étant exposée dans les

L’ARGENT ET SES COMPOSÉS. 2T

diverses régions duspecire solaire, on la voit noircir bien plus rapidement dans la région violette {Traité de l’air et du feu).

Mais nous touchons à l’époque de Lavoisier ; à partir de ce moment, les découvertes se succèdent si rapidement, qu’on ne saurait leur conserver leur ordre chronologique sans faire double emploi avec les chapitres suivants.

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