‹ Encyclopédie chimique.Tome III.- Métaux. 15e cahierChapitre 11 sur 38 · I. — L’ÉTALON D’OR OU L’ÉTALON D’ARGENT · texte numérisé non relu

I. — L’ÉTALON D’OR OU L’ÉTALON D’ARGENT

Dans un système monétaire quelconque, l’étalon est la matière (ordinairement un métal, quelquefois un papier) qui a pleine force libératoire d’après la loi. Ainsi un pays qui adopte l’étalon d’or admet que l’or seul a pleine foi'ce libératoire, c’est-à-dire que dans les échanges le débiteur peut obliger son créancier à accepter un payement en or, tandis que les autres- monnaies ne sont que des monnaies d’appoint à cours limité ou même des monnaies fiduciaires. Cette adoption d’un étalon oblige évidemment l’État à déterminer rigoureusement la valeur des pièces fabriquées avèc cet étalon, de la fixer proportionnellement au poids des monnaies, d’établir par des lois le titre des alliages monétaires, et d’entourer de certaines garanties légales la fabrication des alliages et la frappe

des pièces de l’étalon. En outre, comme il est nécessaire pour Incommodité des échanges de livrer au public d’autres monnaies, d'argent, de cuivre ou de papier, on doit aussi déterminer le rapport de valeur de ces matières à celui d’un poids égal de l’étalon, mais en spécifiant que ces monnaies n’auront pas cours forcé ou ne l’auront que comme appoint, c’est-à-dire pour une valeur maximum que l’on indique.

S’il est vrai que, conformément aux principes généraux que nous avons exposés, l’or et l’argent sont les deux seules marchandises qui remplissent à peu près les conditions demandées pour la fabrication des monnaies, il semble que le système monétaire le plus simple serait celui qui après avoir choisi l’un de ces deux métaux comme étalon considérerait l’autre et toutes les autres marchandises comme des monnaies d’appoint ou fiduciaires, et que par suite il ne devrait y avoir à distinguer que les pays à étalon d’or et les pays à étalon d’argent. Cependant un certain nombre d’États ont conservé le double étalon, la France notamment. Ces différences fondamentales que nous trouvons à la base des divers systèmes monétaires tiennent à des considérations économiques variables avec les États et les époques; cherchons à les préciser (1).

Les grandes lois monétaires françaises de l’an 111(1795) et de l’an XI (1803) portent que l’unité monétaire prend le nom de franc, que la taille de la pièce de 1 franc sera de 5 grammes et son titre de 900 milièmes, et qu’en outre on frappera des pièces en or de Î20 francs au titre de 900 millièmes et à la taille de 155 au kilogramme, ces dernières pièces ayant cours forcé comme les pièces d’argent (2). Ces lois ne font que sanctionner l’usage du double étalon adopté depuis longtemps en France.

A la même époque, d’autres pays préféraient l’étalon unique.

Ainsi en 1797, l’Anglèterre décida de renoncer au double étalon et de conserver à l’or seul la pleine force libératoire, en réduisant l’argent au rôle de monnaie d’appoint à cours limité. Il est vrai que cette réforme ne fut pas immédiatement réalisée, la circulation métallique étant alors complètement arrêtée et remplacée, en Angleterre, par des billets de banque non convertibles, qui avaient par conséquent cours forcé. Ce système provisoire se prolongea jusqu’en 1821, et ce ne fut qu’à partir du 21 mai de cette année que la réforme monétaire décrétée en 1797, puis une seconde fois eu 1816, put recevoir son exécution Depuis cette époque, l’Angleterre a conservé l’étalon unique d’or.

Le Portugal a adopté la même réforme en 1854.

Au contraire, la Hollande remplaça, le 26 novembre 1847, la double circulation monétaire d’or et d’argent au rapport de 1 à 15,873 par l’étalon unique d’argent.

(1) Données empruntées à VAnnuaire du Bureau des longitudes (1888), p. 316 et suiv. et à l’ouvrage de M. A. Costes, ancien sous-directeur des monnaies et médailles, intitulé : Notes et tableaux pour servir à l’étude de la question monétaire (1884).

(2) La taille de la pièce de 20 francs en or étant de 155 au kilogramme, le poids d’une pièce d'or de 20 francs esf donc de 1000 grammes divisés par 155, soit 6»',45161. D’autre part 1 franc d’argent pèse 5 grammes et 200 francs d’argent 1 kilogramme ; 1 kilogramme d’or monnayé (à 900 millièmes) vaut donc exactement 15,5 fois autant que 1 kilogramme d’argent monnayé (à 900 millièmes). C’est ce rapport 15,5 admis par la loi du 5 germinal an XI qui lui a permis de fixer la taille de la pièce d’or.

Cet exemple fui suivi parla Belgique, l’Autriche, la Prusse et les autres États de la Confédération germanique.

Plusieurs de ces pays ont modifié plus récemment la base dè leur système monétaire, soit en revenant au double étalon, soit en adoptant l’étalon d’or.

La plupart des États que nous venons de citer comme ayant abandonné le double étalon pour prendre l’étalon d’argent, ont décrété cette réforme vers i 850, précisément à l’époque de la découverte des riches mines d’or de la Californie (1848) et de l’Australie (1851), effrayés par la quantité énorme d’or jeté sur le marché par ces nouvelles exploitations. L’or étant avant tout une marchandise, sa très grande et subite abondance fut immédiatement suivie d’une dépréciation très sensible, et comme, d’après les principes généraux exposés plus haut, la monnaie doit avoir la même valeur que celle du métal précieux qu’elle renferme, il en résultait que les pièces d’or n’avaient plus la valeur qu’elles possédaient au moment de la frappe et devenaient en partie fiduciaires ; or les économistes sont unanimes pour admettre qu’une monnaie fiduciaire ne peut avoir cours forcé.

A ce moment des efforts furent tentés en France en vue d’obtenir la même réforme, et on proposa de remplacer le double étalon d’or et d’argent de la République par l’étalon unique d’or, comme le faisaient la Hollande, la Belgique et d’autres États. Mais il arrive fréquemment en économie politique que les conséquences véritables d’un événement tel que celui que nous venons de rapporter (abondance subite de l’or sur le marché et sa dépréciation) ne sont pas celles qui paraissent les plus naturelles, et beaucoup d’économistes conseillèrent, au contraire, de profiter de la baisse de l’or pour en faire le seul étalon, pensant que cette production exagérée du métal précieux n’aurait qu’un temps et serait limitée très naturellement par les besoins du marché. Enfin d’autres furent d’avis de conserver au moins provisoirement le double étalon établi par la loi de l’an XI, et d’attendre pour juger l’effet produit dans les autres États par la réforme monétaire ; cette opinion avait surtout pour elle l’avantage de ne pas introduire trop fréquemment des changements dans les lois fondamentales des monnaies, changements qui amènent toujours des troubles dans les relations commerciales.

C’est ainsi que la question monétaire a été posée en France, et depuis quarante années elle est à l’étude sans qu’on ait pu se décider à remplacer la loi de l’an XI par l’établissement d’un étalon unique.

Cependant le mal allait s’aggravant chaque jour, et en réalité son origine était double. D’abord l’abondance de l’or avait pour résultat de diminuer sa valeur et d’altérer en fait le rapport légal de 15,5 entre les deux métaux , il en résultait que l’argent faisait prime, quatre pièces en argent de 5 francs ayant en réalité une valeur un peu supérieure à celle d’une pièce de 20 francs (1).

(I) Cette première cause n’aurait pas sufTi cependant pour donner à la question monétaire la gravité qu’elle a prise dans ces dernières années, parce que très peu de temps après la révolution survenue dans le marché de l’or, un événement analogue (la découverte des mines de Nevada et la production meilleure des autres mines d’Amérique) a produit le même résultat pour le marché de l’argent, de sorte que le rapport légal 15,5 n’est pas aujourd’hui très éloigné du rapport de valeur réelle. L’abaissement simultané de la valeur des deux mé-

En outre, un autre fait contribuait à rendre fâcheuse la situation des pays à double étalon, c’est l’absorption toujours plus grande de l’argent occidental par les pays d’Orient. Il y a là un phénomène économique de la plus haute importance pour la question monétaire.

Pline appelait déjà l’extrême Asie : « Le puits de l’argent, la fosse où va s’enterrer le métal blanc». Cet historien estimait à 100 millions de sesterces, environ 20 millions de francs de notre monnaie^ la quantité d’argent qui passait ainsi tous les ans d’Europe en Asie. Humboldt, au commencement de ce siècle, l’évaluait à 125 millions de francs, et depuis, chaque année, les relations commerciales se développant sans cesse avec les pays d’Orient, cette valeur a augmenté régulièrement. C’est que le commerce avec ces peuples ne ressemble en rien à celui des pays d’Occident entre eux ; l’Européen exporte très peu en Extrême-Orient, tandis qu’il apporte des Indes et de la Chine une quantité prodigieuse de produits dont il paye la valeur, de sorte que les échanges ne se font pas entre des marchandises par l’intermédiaire des monnaies, mais entre leurs marchandises et nos monnaies. Et ce qui est particulièrement grave, c’est que le pays orientaux n’oiU jamais admis et d’admettent encore aujourd’hui que les payements en argent, non pas en or ; ce sont des pays à étalon d’argent.

Ces deux causes combinées ont pour résultat un drainage continuel des monnaies d’argent européennes.

La plupart des États occidentaux furent conduits à adopter des mesures énergiques pour combattre ces effets, même les Étals qui restaient fidèles au double étalon.

En Suisse, une loi fédérale du 21 janvier 1860 réduisit de 900 à 800 millièmes le titre des pièces de 2 francs, de 1 franc et de 50 centimes, conservant seulement au litre de 900 millièmes les pièces de 5 francs.

La même année, la Russie abaissa le titre de ses monnaies divisionnaires d’argent de 868 à 750 millièmes. Une mesure analogue fut adoptée en 1862 par l’Italie, qui conservait seulement les pièces de 5 francs au litre de 900 millièmes et abaissait les autres monnaies d’argent au titre de 835 millièmes.

En France, une commission nommée le 15 juin 1861 avait également proposé l’adoption du titre de 835 millièmes pour les pièces divisionnaires, en maintenant seulement les pièces de 5 francs d’argent à 900 millièmes ; mais le gouvernement hésitait à entrer dans cette voie.

L’adoption d’une pareille mesure était destinée à remédier bien simplement à la crise monétaire : Supposons en effet que la dépréciation de l’or sur le marché soit exactement de 1 dixième par rapport à l’argent. Il en résultera que le poids d’or que l’on échangeait anciennement contre 900 grammes d’argent équivaudra seulement à 810 grammes de ce dernier métal. L’étranger qui nous apporte ou nous envoie des marchandises aura donc intérêt à prendre notre argent plutôt que notre or ; mais cet intérêt n’existera plus le jour où l’or aura

taux ne peut avoir aucune conséquence fâcheuse pour les relations conimerciales dans les pays à double étalon, le seul résultat qu’il peut produire est qu’un objet que l’on achetait t franc peut être vendu un peu plus ou un peu moins, c’esl-à-dire que le prix des objets augmente ; mais ce résultat ne trouble en rien le système monétaire, il oblige seulement l’Etat à frapper un plus grand nombre de pièces.

60 ENXYCLOPÉDIE CHIMIQUE.

abaissé le litre des monnaies d’argent de 900 à 810 millièmes, sans en changer ni le poids ni la valeur légale. Il faut cependant reconnaître que le remède ne serait tout à fait efficace que si la réduction du titre portail uniformément sur toutes les pièces d’argent; mais procéder ainsi équivaudrait en réalité à l’adoption de l’étalon unique d’or, puisque celte réduction ou cette augmentation du titre des pièces d’argent serait établie de manière à maintenir une concordance absolue entre la valeur des monnaies d’argent et celles d’or. De plus, les grandes lois monétaires de la République, nolainment la loi de l’an III, avaient cherché à mettre en harmonie le système monétaire et le système métrique décimal en fixant à d’alliage la quantité de cuivre admis dans les monnaies; modifier ce litre pour toutes les pièces en adoptant un rapport d’alliage plus compliqué tel que ou eût été détruire en partie la simplicité de ces grandes institutions monétaires.

Aussi la Suisse et l’Italie avaient excepté de leur mesure les pièces de 5 francs en argent qui seules restaient à 900 millièmes.

Le gouvernement français présenta en 1864 un projet de loi abaissant à 835 millièmes le titre des pièces d’argent, celles de 5 francs exceptées; mais ce projet fut amendé par le pouvoir législatif, qui, le 25 mai 1864, autorisa cet abaissement du titre seulement pour les pièces d’argent de 50 et de 20 centimes.

Pendant ce temps, la Belgique, qui en 1850 avait adopté l’étalon unique d’argent, était revenue en 1861 sur cette mesure et avait repris le double étalon. A la suite de la loi française de 1864, elle provoqua la réunion d’une conférence monétaire entre la Belgique, la France, l’Italie et la Suisse. Cette conférence aboutit <â la convention du 23 décembre 1865 qui a constitué ce qu’on est convenu d’appeler l'Union latine. La Grèce a adhéré à cette Union le 18 novembre 1868.

Cette convention monétaire de 1865 a été promulguée le 20 juillet 1866 et a reçu son exécution du l" août 1866 au 31 décembre 1879. Elle a été remplacée par une seconde convention monétaire conclue le 5 novembre 1878 entre les mêmes États, promulguée le 30juillel 1879 et mise en vigueur du!" janvier 1880 au 31 décembre 1885.

Enfin, le 6 novembre 1885 une troisième convention monétaire a été conclue entre la France, l’Italie, la Grèce et la Suisse.

La Belgique n’a adhéré que le 12 décembre 1885 à cette nouvelle Union qui a été promulguée le 30 décembre 1885 et qui e.\iste depuis le 1 "janvier 1886 (1), et sera en vigueur jusqu’au 1" janvier 1891. Nous reproduirons plus loin le texte de cette dernière convention.

Les principales dispositions communes de ces trois grandes conventions monétaires successives sont :

L’établissement du double étalon;

La création des pièces d’or et d’argent, d’après les bases adoptées par les lois de la République française ;

(1) Plusieurs autres Étals, notamment l’Espagne, la Bulgarie, la Roumanie, la Serbie et la plupart des Républiques de l’Amérique du Sud ont adopte le système monétaire de l’Union

L’énumération d’un certain nombre de garanties de poids et de titre Telalives à la l'abricalion, des monnaies ;

L’abaissement à 835 millièmes de fin des pièces d’argent divisionnaires (de 2 francs, 1 franc, 0 fr. 50 et 0 fr. 20) considérées comme pièces d’appoint n’ayant cours légal que jusqu’à concurrence de 50 francs pour chaque payement (1).

Certaines dispositions relatives à la limitation du nombre des pièces d’argent, particulièrement des pièces de 5 francs.

Cependant l’accord établi entre ces Étals pour rétablissement d’un système monétaire n’a pas été obtenu sans de longues discussions et de grands efforts. On retrouve la trace de ces difficultés dans les procès-verbau.x des conférences qui ont arrêté les termes des trois conventions et aussi dans les travaux d’autres commissions qui de 1865 à 1885 ont été spécialement instituées pour l’étude des questions monétaires.

En 1867 (le 17 juin), une conférence internationale, dans laquelle di.x-hiiit États étaient représentés, se réunit à Paris (2) ; elle avait été précédée de la réunion d’une Commission française nommée par le ministre des finances et chargée de préparer le terrain de la discussion delà conférence. L’opinion de la Commission française s’est trouvée très différente de celle de la conférence.

La Commission maintenait le système du double étalon (3), auquel elle trouvait l’avantage de modérer l’écart entre les deux métaux, de favoriser le commerce avec les pays orientaux qui n’admettent que l’argent, et de respecter la liberté des contrats qui donnent aux débiteurs la faculté alternative de payement.

La conférence au contraire, cherchant surtout à unifier les systèmes monétaires, décida, à une grande majorité, que l’on devait adopter l’étalon d’or, en prenant pour base la pièce de 5 francs en or, au titre de 9 dixièmes. Elle laissait d’ailleurs à chaque État la faculté de prendre transitoirement l’étalon d’argent.

Une nouvelle commission française fut nommée par le ministre des finances en 1868. Elle adopta entièrement les vues de la grande conférence internationale de 1867, adoptant l’étalon d’or (4), proposant seulement de conserver la pièce de 5 francs d’argent en en limitant la fabrication et en fixant à 100 francs le maximum obligatoire dans les payements.

Le conseil supérieur de l’agriculture, du commerce et de l’industrie, consulté également à ,1a fin de 1869, admettait aussi l’étalon d’or, mais proposait cependant de conserver la pièce de 5 francs en argent sous certaines conditions.

Fort de ces avis, le gouvernement français entreprenait d’obtenir des diffé-

(1) L’étalon d'argent n’est ainsi réellement maintenu que pour les pièces de 5 francs qui seules parmi les monnaies d’argent conservent la pleine force libératoire.

(2) Autriche, Grand-Duclié de Bade, Bavière, Belgique, Danemark, États-Unis, France, Grande-Bretagne, Italie, Pays-Bas. Portugal, Prusse, Russie, Suède, Norvège, Suisse, Turquie, Wurtemberg.

(3J Cet avis n’avait été adopté qu’à la majorité de cinq voix contre trois.

(T) L’opinion de la Commission de 1868 sur ce point est très nette ; « Attendu, dit-elle, que toute équation légale et permanente entre la valeur des deux métaux, soumis, chacun de leur côté, aux variations de l’offre et de la demande, est en flagrante contradiction avec les principes de l’économie politique et avec la nature même des choses». On ne peut mieux montrer combien le système du double étalon est peu rationnel.

rents États, particulièrement de ceux qui avaient pris part à la conférence de 1867, une adhésion officielle, lorsque les événements de 1870 sont venus interrompre ces négociations.

Depuis cette époque, en 1873, l’Allemagne qui avait auparavant l’étalon d’argent adopta l’étalon d’or. La Suède, la Norvège, le Danemark et les États-Unis suivirent son exemple. Il en résulta immédiatement que des quantités énormes d’argent démonétisé furent amenées sur le marché, et une baisse considérable de ce métal en fut la conséquence, baisse augmentée encore par la production toujours plus grande des mines d’argent.

' On vit alors les divers États à double étalon limiter d’abord, puis suspendre la frappe de la pièce de 5 francs d’argent, et provoquer de nouveau des conférences monétaires.

Il y en eut deux qui furent réunies à Paris, l’une au mois d’août 1878 (1), l’autre au mois d’avril 1881 (2).

En outre la question de l’étalon fut discutée dans les deux conférences de l’Union latine de 1878 et de 1885.

Le système monétaire actuellement adopté dans tous les États de VUnion latine (France, Grèce, Belgique, Italie et Suisse), d’après la dernière convention du 0 novembre 1885, ne diffère pas beaucoup de celui fi.vé par la première convention de 1865. Nominalement la base du système est le double étalon, mais avec des restrictions telles pour l’argent, que l’on peut considérer ce régime monétaire comme intermédiaire entre celui de l’étalon d’or et celui de l’étalon d’argent.

Pendant cette période la plupart des autres pays ont conservé leur système monétaire, sauf les exceptions signalées pour l’Allemagne, la Suède, la Norvège, le Danemark et les États-Unis. Actuellement on peut classer les différents États dn monde civilisé d’après la nature de leur régime monétaire ; les uns adoptent l’étalon d’or, d’autres l’étalon d’argent, d'autres encore les deux étalons (3). Nous reviendrons plus loin sur ces différences.

Mais on doit se demander pourquoi elles existent encore, alors que la question de l’étalon a été discutée sous toutes ses faces dans presque tous les pays, et que le développement donné aux transactions internationales rend tous les jours plus nécessaire l’unification des systèmes monétaires. C’est qu’en réalité la question n’est pas simple et que sa solution dépend à la fois des conditions économiques des divers pays, et aussi pour chaque peuple des circonstances spéciales variable d’une époque à l’autre.

Il en résulte que les négociateurs de la convention de 1885 ne se trouvaient pas exactement en présence des mêmes difficultés que leurs prédécesseurs, et qu’ils n’ont pu, par conséquent, profiter qu’en partie des travaux de leurs

(1) Étaient représentés : l’Autriche-Hongrie, la Belgique, les États-Unis, la France, la Grande-Bretagne, la Grèce, l’Italie, les Pays-Bas, la Russie, la Suède, la Norvège et la

(2) L’Allemagne, rAutriche-Hongrie, la Belgique, le Danemark, l’Espagne, les États-Unis, la France, la Grande-Bretagne, les Indes britanniques, le Canada, la Grèce, l’Italie, les Pays* Bas, le Portugal, la Russie, la Suède, la Norvège et la Suisse avaient des représentants.

(.3) Consulter le tableau publié par II. Gestes (loc. cit.), p. 180 à 183.

devanciers. Pour préciser, examinons pendant la péi’iode de 1860 à 1885 quels ont été les grands événements économiques dont on a dû tenir compte :

Vers 1860, l’effet produit par l’exploitation des nouvelles mines d’or d’Australie et de Californie (1851) était complet; il se traduisait par une baisse sensible de l’or. Il semblait donc que l’on devait à ce moment choisir de préférence l’étalon d’argent. Mais, quelques années plus tard, la découverte des prodigieux filons argentifères de Coinstock (Nevada) amenait sur les marchés des quantités énormes d’argent, et par suite déterminait une baisse rapide du métal blanc. Cette baisse s’accentua encore sous l’influence des perfectionnements apportés dans la métallurgie américaine de l’argent. Ces événements nouveaux ayant produit tout leur effet vers 1865, l’argent se trouvait alors avoir repris à peu près la même valeur par rapport à l’or que celle fixée par nos lois monétaires fondamentales (1 : 15,5), les deux métaux ayant éprouvé successivement l’un et l’autre une baisse équivalente. Mais, en 1873, la démonétisation de l’argent en Allemagne et dans quelques autres pays et la suspension de la frappe de la monnaie d’argent dans les États de l’Union latine amenaient une nouvelle baisse d’argent ; ce résultat avait amené dans le marché des métaux précieux de grandes perturbations, qui n’étaient pas encore calmées en 1875 ou 1878. A ce moment de.nouveaux perfectionnements apportés dans la métallurgie de l’argent provoquèrent encore une production plus abondante et par suite une nouvelle baisse (1).

Ce dernier fait était encore rendu plus grave par une diminution sens ibledii rendement des mines d’or qui avait lieu simultanément; aussi la production d’argent en trente ans, de 1855 à 1885, a triplé, tandis que celle de l’or a diminué d’un quart pendant la même période. Enfin une autre grande cause permanente du renchérissement de l’argent que nous avons déjà signalée, l’absorption du métal blanc par les pays d’Orient, s’est beaucoup exagérée pendant ces dernières années, et a, dans une certaine mesure, compensé les causes de dépréciation de l’argent. Ce renchérissement est surtout la conséquence des expéditions entreprises par plusieurs États occidentaux dans les différentes régions de l’Asie, expéditions qui ont pour résultat immédiat d’ouvrir davantage ces pays à notre civilisation et par suite de provoquer des importations de produits orientaux dans nos contrées, tandis que notre argent, qui en est le prix, est

(t) D’après le stalisticien allemand Stoëtbeer, la production moyenne annuelle de l’or et de l’argent aurait été :

Paris proportionnelles

(en kilogrammes), (en kilogi-aumies). de de

De 1851 à 1856. 199 388 886115 18,4 81,6

(Revue scientifique, 22 décembre 1888, p. 813.)

absorbé; on doit aussi l’attribuer en partie à certaines circonstances accidentelles, telles que la maladie des vers à soie en Europe, qui nous a obligés à recourir aux soies orientales, la révolte des Cipayes en 1857 qui a rendu nécessaire l’envoi de sommes considérables, en argent dans l’Inde, la guerre civile de l’Amérique du Nord en 1862-1865, qui a contraint les Européens à rechercher les cotons de l’Inde, etc... Telles senties principales causes qui ont contribué à faire augmenter ou diminuer la valeur absolue de l’argent pendant ces trente dernières années; quelques-unes il est vrai agissent en sens contraire et une compensation peut avoir lieu dans une certaine mesure; mais on conçoit qu’elle ne peut être absolue et que, lorsqu’elle se produit pour une époque, elle ne peut être constante.

Les mêmes raisons ou d’autres analogues peuvent aussi faire varier la valeur absolue de l’or. Nous avons vu que la production des mines d’or avait diminué de J pendant ces trente dernières années (de 1855 à 1885), contrairement aux prévisions de la plupart des économistes qui prévoyaient, vers 1860 et 1865, un rendement plus grand de ce métal et une baisse correspondante (1).

En résumé, ces variations considérables de valeur absolue des deux mélaux tiennent à ce fait fondamental que l’or et l’argent sont avant tout marchandises, c’est-à-dire des objets produits par l’industrie et ayant une valeur propre. Cette valeur est par suite soumise à la loi de l’offre et de la demande, et rien ne peut faire prévoir, par exemple, si dans dix ans Tor sera plus rare qu’aujourd’bui ou si l’argent sera moins cher.

Il semble que ces difficultés qui sont inhérentes à la nature même des monnaies auraient dû depuis longtemps faire abandonner le double étalon, comme le recommandait si nettement la Commission française de 1868 (voy. plus haut, p. 61). C’est en effet le parti qu’ont adopté beaucoup d’États. L’Union latine et plusieurs autres pays sont au contraire restés fidèles en principe au double étalon, craignant surtout un des dangers qui pouvaient résulter d’une réforme aussi radicale.

Ce danger provient de ce que parmi les pays à étalon unique, les uns ont celui d’argent et d’autres celui d’or. Il est probable que si tous les États à étalon unique avaient adopté le même étalon unique, par exemple l’étalon d’or, l’intérêt des Étals à double étalon eût été de prendre aussi l’étalon d’or. Mais du moment que les uns préfèrent l’or et les autres l’argent, s’il survient une baisse considérable sur l’un des métaux, les pays qui l’auront pris comme étalon auront leurs monnaies dépréciées, tandis que les autres auront des pièces qui feront prime au dehors. Déjà plusieurs États à étalon unique ont senti ces difficultés qui se sont traduites par des crises nnonétaires. Elles sont cependant moins sensibles pour quelques-uns, notamment pour les pays d’Orient, à étalon d’argent, dont le commerce international est jusqu’à présent peu développé, et pour l’Angleterre qui conserve pour elle l’étalon d’or, tandis que ses colonies ont presque toutes celui d’argent.

Outre cet inconvénient de l’étalon unique, une autre raison a fait maintenir

(I) Voy. noUimment Michel Chevalier, Cours d'économie politique, t. III, la Monnaie, p. 7,â5 et suiv. (1806).

L’ARGENT ET SES COMPOSÉS. (i5

dans les pays d’Union latine le système monétaire actuel, c’est le désir de faciliter les transactions. En effet, la monnaie d’or qui occupe un très faible volume pour une valeur relativement grande ne peut être fractionnée autant que celle d’argent; celle-ci ne peut inversement fournir des pièces dépassant en dimensions le poids d’une pièce de 5 francs (25 grammes); or les transactions ordinaires nécessitent à la fois l’emploi de pièces de faible et de grande valeur ; aussi les pays à étalon d’or ont tous des pièces divisionnaires en argent ou en alliage de cuivre dont la valeur est bien moindre que celle de la plus petite pièce d’or; quant aux pays à étalon d’argent, les payements importants s’y font ordinairement au moyen de pièces d’or dont lé cours n’est pas forcé, ce qui présente de nombreux inconvénients, ou bien avec les monnaies d’argent légales qui deviennent fort encombrantes et d’un transport difficile lorsqu’il s’agit de fortes sommes. Aussi le public trouve-t-il commode d’avoir à sa disposition des pièces d’or pour les gros payements et des pièces d’argent pour les transactions moins importantes, les unes et les autres ayant cours forcé. On a dû nécessairement tenir compte de ce vœu du public dans les différentes commissions ou conférences qui ont eu à étudier en France la question du double étalon.

Enfin les réformes monétaires dans les pays de l’Union latine se compliquent encore par les conventions mêmes qui ont constitué cette Union. Si, en effet, un des pays intéressés, la France, par exemple, désirait adopter un étalon unique et se séparer des autres États, elle devrait satisfaire à toutes les conditions acceptées au début et prévues par les conférences pour le cas où la dissolution de l’Union aurait lieu. Elle devrait notamment restituer à ces États toutes leurs monnaies qu’elle détient actuellement, et accepter de même la restitution des pièces françaises qui circulent dans ces pays. L’écart qui existe aujourd’hui entre la valeur réelle des pièces d’argent et leur valeur légale rendrait ces échanges ruineux pour les uns, profitables pour les autres, suivant la nature et la quantité de ces monnaies, appartenant à chaque État, qui circulent dans les autres pays.

Telles sont les raisons principales qui ont fait maintenir les conventions fondamentales de l’Union latine, particulièrement l’adoption en principe du double étalon. Pour remédier en partie aux inconvénients de la baisse de l’argent, on n’a maintenu le cours forcé des monnaies d’argent que pour les pièces de 5 francs, et même l’article 8 de la convention de 1885 décide que le monnayage de ces pièces est provisoirement suspendu, et qu’il ne pourra être repris que lorsqu’un accord unanime se sera établi à cet égard entre tous les Etats contractants (1).

Cependant nous devons retenir de ce rapide résumé que le maintien du double étalon ne présente pas d’avantages et offre des dangers. C’est un principe qui doit disparaître parce que sa base est scientifiquement inexacte,

(I) Ce remède permet, it est vrai, de se soustraire aux conséquenco.s les plus immédiates de la dépréciation de l’argent en limitant le nombre des pièces dépréciées, mais en réalité pour l'avenir il aggrave le mal, puis.|ue en supprimant un des emplois de l'argent il détermine par iui-môme une nouvelle baisse de ce métal.

ENCVCLOP. ciiiu. 5

comme Ta si bien montré le rapport de la commission française de 1868 que nous adopterons comme conclusion :

» Attendu que toute équation légale et permanente entre la valeur des deux métaux, soumis, chacun de leur côté, aux variations de l’offre et de la demande, est en flagrante contradiction avec les principes de l’économie politique et avec la nature même des choses.»

Page 1