‹ Encyclopédie chimique.Tome III.- Métaux. 16e cahierChapitre 15 sur 92 · Dumas. Philosophie chimique, p · texte numérisé non relu

Dumas. Philosophie chimique, p

repasse à l’état de massicot, dont une portion mêlée à la liqueur du récipient se combine peu à peu avec l’acide et s’y dissout. C’est là le dragon noir qui mord et qui avale sa queue. En distillant de nouveau et en rectifiant, on obtient de l’acétone, qui est l’eau ardente, et une huile rouge brun, très difficile à éliminer. C’est le sang humain des alchimistes, l’élixir cherché. D’abord elle est rouge, couleur prédestinée, et en outre, elle possède la propriété de réduire et de précipiter l’or de ses dissolutions, comme bien d’autres huiles du reste.

Après Raymond Lulle, il convient de citer encore son élève, le pape Jean XXII, et surtout Nicolas Flamel, dont la science, les richesses et surtout l'usage charitable qu’il faisait de ces dernières, ont popularisé le nom en créant une véritable légende autour de sa personne. Il a laissé de nombreux écrits, dans lesquels il se vante d’avoir transformé le mercure en argent et en or. L’origine de sa découverte aurait été puisée dans un manuscrit d’Abraham-le-Juif, prince, prêtre-lévite, astrologue et philosophe, manuscrit dont il donne une description merveilleuse et dont un vieux médecin israélite, maître Cauches, rencontré en Espagne, après un pèlerinage à Saint-Jacques de Composfelle, lui aurait donné l’interprétation. C’est le 25 avril 1582 qu’il se vante « d’avoir transmué véritablement, en présence de sa femme Pernelle, en quasi autant d’or pur, meilleur certainement que l’or commun, plus doux et plus ployable, une demi-livre environ de mercure ».

Suivant cette légende, l’opération dut être souvent recommencée par lui, car, pris de dévotion après la mort de sa femme, en 1415, il fonda et renta quatorze hôpitaux en la ville de Paris, y bât trois chapelles, décora et dota de bonnes rentes sept églises, etc....

Tout porte à croire qu’il ne faut voir, dans cette légende, qu’une allusion à la véritable origine de la fortune de Nicolas Flamel, fortune qu’il devait à ses rapports avec les Juifs persécutés, qui lui confiaient fréquemment leurs richesses, et à l’imitation desquels il faisait le commerce de l’or et de l’argent monnayés*.

Dans un manuscrit du xv c siècle, attribué à Paul de Canotonto, natif de Trente, il est donné la description d’un fourneau particulier, ou moufle, exclusivement destiné à la coupellation.

Basile Valentin, auquel on doit l’antimoine, et qui vivait à la même époque, donne aussi la préparation de l’or fulminant, corps détonant qui n’est autre chose que le résidu de la précipitation du chlorure d’or par le carbonate d’ammoniaque. 11 avait remarqué la précipitation du cuivre par une lame de fer dans une solution cuivreuse, ce qui paraissait alors, aux yeux des alchimistes, une véritable transmutation. Enfin il connaissait la préparation de l’acide sulfurique par le soufre et l’eau régale.

Lies monnaies et leur falsification. — A partir du règne de Char-

1. Un récent pamphlet donne môme comme exemple de la continuité des rancunes de la race juive à travers les âges, la destruction de l’église Saint-Jacques la Boucherie, qui contenait l’ex-voto par lequel Nicolas Flamel avait fait la consécration de son œuvre de projection, ainsi que la disparition du cimetière des Innocents, ou il avait fait reproduire les ligures hiéroglyphiques « enseignant à tout homme la voye linéaire du grand œuvre ».

L’OU

lemagne et sous ses successeurs, la frappe des monnaies, comme privilège royal, fut de plus en plus centralisée et placée sous la surveillance immédiate du souverain. Les faux monnayeurs devinrent l’objet de poursuites rigoureuses et les lois les plus sévères furent édictées contre eux, alors que, cependant, les princes étaient loin d’être aussi scrupuleux pour eux-mêmes.

C’est surtout au xiv° siècle, en même temps qu’ils accordaient leur confiance aux alchimistes, que les rois de France, et à leur exemple les souverains étrangers, cherchaient à se procurer des ressources par l’altération des monnaies. Philippe le Bel, Philippe de Valois et le roi Jean se signalèrent comme faux monnayeurs. Une ordonnance adressée, en 1550, par Philippe de Valois aux maîtres des monnaies, nous édifie complètement sur l'honnêteté de ce prince. Mais, de même que cela avait déjà eu lieu à la fin de l’empire romain, ce sont seulement les monnaies d’argent que l’on altère.

Plus tard, en 143(5, Henri VI d’Angleterre accorda à divers alchimistes le droit de fabriquer de l’or et de l’argent, et inonda son royaume de fausse monnaie. Un chimiste hollandais du xvin 0 siècle, Conrad Barchusen, prétend que 1 or d’Henri VI s’obtenait en plaçant du mercure et du sulfate de cuivre dans un creuset de fer avec de l’eau. Le cuivre, mis en liberté par le fer, formait avec le mercure un amalgame qui, lavé et comprimé pour chasser les matières solubles et l’excès de mercure, donnait par la fusion un métal de la couleur de l’or, mais plus léger que lui, et recevant facilement l’action du balancier.

Pour reconnaître l’abaissement du titre ou la fraude, il fallait des moyens chimiques. Aussi voyons-nous se développer, sous Philippe de Valois, chez les orfèvres, les essais au toucheau ou à la pierre de touche et la coupellation, dont tous les détails sont soigneusement étudiés. L’ordonnance de 1343, qui décrit celte opération, prescrit l’emploi de réactifs bien purs, tels que le plomb, et indique les précautions minutieuses à prendre dans le choix des balances et dans les pesées.

On employait pour effectuer la séparation de l’or et de l’argent le cément royal des anciens, perfectionné par l’addition de nitre, ainsi qu’une méthode basée sur l’emploi do l’antimoine.

Quant aux essais par la voie humide, ils n’ont commencé à être d’un usage général que vers le xvi c siècle, sous le règne de François I er .

g 3. L’ÉPOQUE MODERNE

I.esi précurseurs de la Chimie. —L’époque moderne commence avec l’invention de l’imprimerie et la découverte du Nouveau Monde. Des faits nouveaux de tout genre attirent l’attention des penseurs. On sort peu à peu des vaines spéculations philosophiques pour regarder la nature telle qu’elle se révèle à nous, et la science en reçoit une impulsion nouvelle. Une réaction se prononce contre les idées spéculatives du moyen âge, et la recherche de la pierre philosophale est reléguée au rang des utopies irréalisables.

Paracelse, le fondateur de la chimie médicale, donne le premier une des-

cription claire et complète de la séparation de l’or et de l’argent par la voie humide et de leur précipitation par le cuivre. Il est, avec Bernard Palissy, l’inventeur des émaux et le vrai précurseur de Bacon, le plus grand ennemi de la doctrine des quatre éléments, à laquelle, malgré l'autorité d’Aristote, il oppose celle des trois éléments des chimistes : le sel, le soufre et le mercure.

Rappelons que Bernard Palissy, en appliquant avec une sagacité merveilleuse la méthode expérimentale, expliqua le premier le phénomène de la cristallisation des sels, que les alchimistes considéraient comme une transmutation de l’eau en terre ; le premier il indiqua le rôle des engrais et leur importance capitale en agriculture, telle qu'elle est comprise et appliquée de nos jours; enfin il montra que l’origine des sources terrestres ne doit pas être cherchée dans l’océan, mais dans l’atmosphère, en dévoilant l’influence du niveau hydrostatique. 11 fut, d’ailleurs, le grand ennemi des alchimistes, et s’éleva avec force contre leurs prétendues transmutations.

Libavius, un des disciples de Paracelse, qui vécut à la fin du xvi* siècle, donna la recette du verre rouge hyacinthe, dont la teinture est produite par un mélange de fer et d’or. Enfin Agricola, né en 1494, à Schemnitz, peut être considéré comme le père de la métallurgie moderne. Il connaissait parfaitement la coupellation et a donné la théorie de l'amalgamation des minerais précieux. 11 a décrit aussi l’affinage de l’or et de l'argent par les acides et indiqué l'opération du grillage pour chasser l’arsenic et le soufre.

Les procédés. — En même temps que l’on s’éloignait des recherches spéculatives, les procédés industriels se perfectionnaient. Vargas, chimiste espagnol du milieu du xvi e siècle, indique l’emploi du manganèse noir (Pyrolusile) pour purifier le verre pendant sa cuisson en lui donnant une couleur d'eau limpide et transparente; d’où le nom de savon des verriers, donné à cet oxyde. Il parle aussi de la gravure sur métaux, au moyen de l’eau-forte. Pour l’écriture en lettres dorées et la dorure, il indique le procédé suivant :

« Prenez de la gomme arabique, de la couperose (sulfate de fer), du sucre blanc, du safran, en parties égales; écrivez avec ce mélange et appliquez une feuille d’or sur les caractères ainsi tracés. L’or s’attachera fortement, et, lorsqu’il sera sec, vous le brunirez. »

« Pour dorer le bois et le parchemin à peu de frais, broyez du cristal et de la gomme arabique; réduisez ce mélange, avec un peu d’eau, à un état demi-liquide homogène. Vous en mouillerez un pinceau, et vous en oindrez le bois ou le parchemin. Cela fait, vous frotterez l’endroit où ce mélange a été appliqué avec une pièce d’or, et cet endroit sera doré. »

C’étaient, on le voit, des recettes purement mécaniques. Un nommé Coinle introduisit le premier, sous le règne de François 1 er , l'emploi de l’eau-forte dans la monnaie de Paris. Les monnayeurs, qui avaient emprunté ce procédé aux alchimistes, l'appelaient eau de départ (aqua chrysulea). Comte gagna une fortune considérable en réussissant, pendant longtemps, à tenir secrète cette opération qu’il feignait de croire dangereuse, au point de n’y pas toucher luimême. Mais bientôt, l’usage de l’eau-forte se répandit tellement qu'on s’en servait pour laver les monnaies d’argent et en enlever frauduleusement une partie.

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On savait aussi dans quelles limites la séparation de l’or et de l'argent pouvait s'opérer à l’aide de l’eau-forte, un excès d’or dans l’alliage empêchant l’attaque. La meilleure proportion fut reconnue être de trois parties d’argent pour une partie d’or; ce dernier formait donc le quart du total, d'où le nom d 'inquartation donné à cette opération. L’argent dissous était précipité par une lame de cuivre et le cuivre par le fer.

L’Italien Biringuccio appliquait déjà le même procédé d'inquartation à l’affinage de l'or. Il coupellait d’abord le métal à l’aide de quatre parties d’argent et d’une partie de plomb et traitait deux fois de suite l’alliage obtenu par l’eau-forte.

ï,es derniers alchimistes et les premiers chimistes. —

L’œuvre commencée, au xvi c siècle, par Paracelse, Agricola et Palissy, qui, en ne faisant appel qu’à l’expérience seule, sont les vrais précurseurs de la chimie, s’est poursuivie sans interruption jusqu’à Lavoisier. Une ligne de démarcation de plus en plus nette s'établit, dans cette période de transition, entre les chimistes proprement dits et les hommes qui s’obstinaient encore à la recherche de la pierre philosophale, esprits vains ou chercheurs obstinés qui remplaçaient parfois la science réelle par la supercherie.

Ces derniers doivent pourtant être mentionnés, à cause de la place que leurs recherches tiennent dans les préoccupations de leur époque et l’attestation que leurs affirmations relatives à la prétendue transmutation des métaux vils en or ont reçue de la part d’écrivains d’ailleurs dignes de foi l . C’est ainsi qu'on raconte qu’en 1616, Gaspard ilarbach, alchimiste particulier du roi de Danemark Christian IV, fabriqua ponr ce dernier de l’or avec lequel on frappa des médailles portant pour exergue : « Vide mira Domini 1647 », et au-dessous le signe symbolique du mercure.

A Prague, en 1618, le comte de Rülz, directeur des mines de l’Empire, transforma sous les yeux de l’empereur Ferdinand III, au moyen d’une poudre de projection lui venant d’un ami, six marcs (3 livres) de mercure en cinq marcs d’or. On en frappa plusieurs médailles.

L’empereur Rodolphe II, passionné pour l’alchimie, refit, avec la même poudre et sur du plomb, une expérience qui réussit parfaitement. La médaille qu’il fit frapper à cette occasion porte l’inscription :

« Aura progenies plumbo prognata parente ».

Le général suédois Paykhül fit, en 1706, avec du plomb et une poudre spéciale, pour le roi Charles XII, une masse d’or qui servit à frapper 147 ducats; la médaille commémorative portait :

« Hocaurumarte chimica conflavit »•

On cite encore, au xvui 0 siècle, le landgrave Ernest-Louis de Hesse-Darmstadt, qui fabriqua lui-même de l’or et de l’argent avec deux poudres de projection données par un inconnu. Enfin, l'on voit apparaître à la fin du siècle un alchimiste dans la personne du docteur Price, membre de la Société royale de

1 • Voir à ce sujet un intéressant article de M. de Rochas dans le journal La Nature, 1" mai 1886.

Londres. Price se vantait de posséder deux poudres de projection pouvant teindre le mercure en or et en argent. Forcé de s'exécuter devant la Société royale en 1784, il n'en eut pas le courage, et s’empoisonna avec l’huile volatile du laurier-cerise. C’est le dernier alchimiste dont il soit fait mention dans l’histoire.

Mais à côté de ces utopistes, sincères ou non, surgissent les véritables savants, ceux qui, les premiers, méritent de porter le nom de chimistes. Parmi eux nous devons citer, dès le xvn e siècle, les noms de Van Helmont, le fondateur de la chimie des gaz, celui de l’illustre lloyle, auquel on doit de nombreuses découvertes, entre, autres la préparation de l’hydrogène, et celui de l'Allemand Glauber, si connu par son sel admirable ou sel de Glauber, le sulfate de soude, dont il reconnut les propriétés thérapeutiques. 11 perfectionna la fabrication du verre rouge coloré au moyen de l’or. Son procédé, très ingénieux, consiste à précipiter le chlorure d'or par la liqueur des cailloux (silicate de soude) qu’il avait découverte, puis à fondre le précipité qu’il avait ainsi obtenu parfaitement pur. Glauber donne l’explication de cette réaction et entrevoit les doubles décompositions.

Enfin Kunckel, l’un des inventeurs du phosphore, trouva, vers la fin du xvn e siècle, le procédé de séparation de l'or et de l’argent par l’acide sulfurique (huile de vitriol). L’emploi de cette méthode est toujours encore indispensable pour l’analyse de certains alliages.

Le xvm e siècle est pauvre en faits nouveaux relatifs à la chimie de l'or parce que les vrais chimistes ne donnent plus à l’or une place prépondérante dans leurs études et qu’ils dédaignent le grand œuvre ainsi que la recherche de la panacée ou élixir d'or potable. La découverte de Lavoisier, en donnant aux combinaisons chimiques leur véritable interprétation, mit fin à la période des tâtonnements et de l’empirisme et inaugura une nouvelle ère de progrès dans la chimie des métaux précieux. Mais les résultats ainsi acquis ne sont plus du domaine exclusif de l'histoire; ils constituent la chimie actuelle de l’or et, à ce titre, nous les décrirons en détail dans le cours de cet ouvrage.

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