La vis tellurique, Gauthier-Villars
loi mathématique quelconque, une fonction algébrique par exemple, dont ces systèmes représenteraient les valeurs multiples. La destruclion d’un corps simple ou d’un système d’équilibre pourrait donc donner naissance à un ou plusieurs systèmes d'équilibre, c’est-à-dire à un ou plusieurs corps simples dont les poids atomiques n’offriraient aucune relation simple nécessaire avec le poids atomique du corps primitif. Le poids absolu seul demeurerait invariable.
Cette conception tout idéaliste, puisqu’elle dépasse de beaucoup le témoignage des sens, se concilie parfaitement avec les doctrines des philosophes grecs. Ainsi que nous l’avons vu, ils séparaient nettement la nolion de matière de celle de ses propriétés, qui n’en devaient être que les manifestations.
On va même plus loin encore. Plusieurs physiciens, dominés par la tendance moderne de tout ramener à des phénomènes de mouvement, identifient les prétendus atomes de nos éléments avec divers mouvements engendrés dans l'éther, fluide continu, doué de propriétés hypothétiques, qui remplirait l’Univers.
Pour MM. Ilelmholtz et W. Thompson, ces mouvements seraient tourbillonnaires et sensiblement représentés par les singuliers anneaux ou tores que l'on peut produire avec certaines vapeurs telles que l’hydrogène phosphoré et le chlorhydrate d'ammoniaque en vapeur.
L’analyse mathématique démontre que de semblables tourbillons, une fois engendrés par une cause quelconque dans un milieu parfaitement élastique et où le frottement est nul, ne sont plus susceptibles de disparaître ou de se modifier. Ils restent toujours formés des mêmes particules et en nombre invariable; la connexion des parties constituantes n’étant rompue ni par la marche en avant ni par aucun changement de forme. Le grand fait de la conservation de l’énergie s’accorde du reste assez bien avec cette conception purement dynamique.
C’est là une hypothèse, il est vrai, mais elle n’est pas nouvelle; sous une forme plus précise, elle nous ramène aux tourbillons d’Héraclite et surtout à ceux de Descartes. Il faut ajouter cependant que, si elle rend compte de l’invariabilité relative des éléments, elle n'explique pas le mécanisme au moyen duquel on pourrait passer d’un élément à un autre.
D’autres tentatives ont été faites dans ce même ordre d’idées. Nous rappellerons les études de M. le baron Dellingshausen pour rattacher les propriétés physiques et chimiques des corps à l’état dynamique d'un fluide élastique et continu, animé de mouvements vibratoires. Les ondes stationnaires de ce fluide, formant par leurs interférences des surfaces nodales fermées, constitueraient, d’après cette conception, la matière sensible, les atomes des corps dont la forme et la dimension dépendraient alors de la nature du mouvement vibratoire, c’est-à-dire de l’intensité, de l’amplitude et de la durée de ce mouvement.
Cette théorie expliquerait mieux que la précédente la possibilité de la transmutation des corps simples; elle la ramènerait, en effet, à une transformation de mouvements vibratoires. Mais dans les deux conceptions, le point de départ est toujours hypothétique : c’est l’existence d’un éther à la fois infiniment élastique et tout à fait incompressible, notion qui ne saurait satisfaire pleinement un esprit philosophique.
Quant à tout expliquer par les seuls phénomènes de mouvement, c’est un
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effort illusoire au point de vue physique, notre raison ne pouvant concevoir de force sans point d’appui ni de mouvement sans matière.
Aucune des théories de la philosophie chimique qui se partagent actuellement les esprits n’est donc encore capable de résoudre définitivement le problème de la constitution de la matière, et les conclusions que l’on peut tirer de la science expérimentale ne vont pas au delà de la notion des corps simples irréductibles et, par conséquent, non transmutables entre eux. Cette notion doit-elle être considérée comme le dernier mot de la science? Nous ne le pensons pas, et nous nous associons pleinement à la conclusion si nettement formulée par M. Berlhelot dans ses Origines de l'alcliimie :
« Assurément, cette notion de l’existence définitive et immuable de soixantedix éléments distincts, tels que nous les admettons aujourd’hui, ne serait jamais venue à un philosophe ancien, ou bien il l’eût rejetée aussitôt comme ridicule; il a fallu qu’elle s'imposât à nous par la force inéluctable de la méthode expérimentale. Est-ce à dire cependant que telle soit la limite définitive de nos conceptions et de nos espérances? Non, sans doute : en réalité, cette limite n’a jamais été acceptée par les chimistes que comme un fait actuel, qu’ils ont toujours conservé l’espoir de dépasser. » 1
1. Le chapitre relatif à l’alchimie a été rédigé avec le concours de M. J. Rey, ingénieur civil des mines.