OBSERVATIONS PRÉLIMINAIRES
Les phénomènes de la dissolution ont donné lieu aux théories les plus diverses et les plus contradictoires.
On les a longtemps considérés comme purement mécaniques, et cette doctrine a régné dans la science jusqu’au temps de Lavoisier. « Les uns, dit Chaptal dans ses Éléments de nhimie (t. I, p. 40), ont supposé des étuis dans le dissolvant, des pointes dans le corps dissous. Newton admet des pores dans l’eau, dans lesquels ces sels vont se nicher, et explique ainsi pourquoi l’eau n’augmente pas de volume en proportion du corps dissous. Gassendi suppose des pores de diverses formes pour concevoir comment l’eau saturée d’un sel peut en dissoudre d’autres d’une nouvelle espèce. »
A partir de Lavoisier, les chimistes se sont rangés à l’opinion qui envisage la dissolution comme une véritable combinaison chimique.
Gay-Lussac a considéré, à son tour, la dissolution comme un phénomène physique analogue aux phénomènes de fusion et de vaporisation. Dans son premier mémoire, il avait admis, avec Lavoisier, qu’un sel fusible à 100 degrés se mêlerait à cette température en toutes proportions avec l’eau. De nouvelles expériences l’amenèrent plus tard à combattre la doctrine qu’il avait d’abord adoptée. Après avoir reconnu qu’aucun sel soluble dans l’eau n’est fusible au-dessous de la température d’ébullition de ce liquide; il constata que le coefficient de solubilité dans l’alcool de certains corps organiques, fusibles à basse température, ne varie pas quand ceux-ci changent d’état moléculaire. «Parmi les corps inflammables, la cétine, la paraffine, les acides gras solides, ne présentent aucune anomalie dans leur solubilité dans l’alcool, en passant de l’état solide à l’état liquide. La progression à mesure que la température s’élève, est parfaitement continue et régulière. » (Voy. p. 330).
Les expériences de Gérardin sur la solubilité des corps dans le bichlorure d’étain et l’alcool amylique ont confirmé la justesse de l’opinion de Gay-Lussac. Réciproquement, le point de fusion du soufre et du phosphore n’est pas modifié par la présence d’un dissolvant.
L’opinion la plus vraisemblable, dans l’état actuel de la science, est celle qui consiste à envisager la dissolution comme intermédiaire entre le mélange et la combinaison proprement dite. « Elle est caractérisée par cette circonstance qu’il
existe un rapport constant et défini pour chaque température entre le poids du corps dissous et celui du dissolvant (coefficient de solubilité). Ce rapport n’est pas modifié d’une manière appréciable par la présence d’une petite quantité d’un sel étranger, dénué d’action chimique par le sel dissous. Le coefficient de solubilité change avec la température; il croît généralement, à mesure que celle-ci s’élève (1). »
Cette doctrine sera exposée avec détail, à la fin de ce chapitre, dans un paragraphe spécial (§f3,p.292). Comme elle repose sur l’ensemble des recherches d’ordre physique et calorimétrique, entreprises dans ces dernières années sur les solutions salines, on a pensé qu’elle serait plus intelligible si on la faisait précéder d’un résumé complet du vaste système d’expériences qui lui sert de base.