SÉCRÉTION ET FORMATION DU SUC PANCRÉATIQUE
Le pancréas paraît fonctionner par intermittences, et sa sécrétion s’effectue d’une façon discontinue sous l’influence d’excitations qui ne sont pas aussi nettement définies que celles qui président à d’autres sécrétions. Une alimentation abondante est éminemment favorable à la formation de grandes quantités de liquide actif;
mais on ignore la cause réelle de ce phénomène. On la rapporte généralement à une action réflexe provenant de l’excitation directe des nerfs de l’estomac et de la muqueuse intestinale; et, en effet, la sécrétion pancréatique augmente avec celle du suc gastrique, quand on excite la muqueuse stomacale par des vapeurs d’éther.
Après les repas, la glande pancréatique est rouge, érectile, et sécrète un liquide très visqueux, depuis la cinquième jusqu’à la neuvième heure; puis elle pâlit, le tissu devient flasque et ne donne plus qu’un produit fluide et aqueux, analogue à celui des fistules permanentes.
Le pancréas est d’ailleurs d’une composition très complexe et encore mal déterminée. Il est riche non seulement en matières albuminoïdes, mais aussi en leucine et en tyrosine. Scherer et Gorup-Besanez ont constaté la présence de la leucine dans le tissu bien frais de la glande; 10 kilogrammes de pulpe de pancréas de bœuf ont donné 180 grammes de leucine, avec de petites quantités de xanthine d’hypoxanthine et de guanine (Scherer). Étant donnée l’altérabilité extrême du tissu pancréatique, on est en droit de se demander si la leucine et la tyrosine ne prennent pas naissance à la suite de l’action de la trypsine sur les matières protéiques qui le constituent, par un processus analogue à celui des deux premières phases de la digestion pancréalique.
Les expériences d’Henninger paraissent établir l’alcalinité du tissu pancréatique absolument frais. La réaction acide, constatée par Lieberkuhn, puis par Edinger, doit être attribuée à un commencement de putréfaction.
La sécrétion du pancréas est augmentée par l’excitation de la moelle allongée (Heidenhain) et du bout périphérique du grand splanchnique (Lebediew), par l’application directe de courants induits sur la glande (Kuhne et Lea); ralentie, au conlraire, puis arrêtée quand on prolonge les excitations précédentes; elle' est arrêtée aussi par l’excitation du bout central du pneumogastrique (Bernstein) ]e vomissement, et en général, d’après Pawlovv, par toute excitation sensitive. La section de tous les nerfs de la glande donne une sécrétion paralytique diffuse que n’arréle plus l’excitation du pneumogastrique.
Le pancréas frais renferme les trois ferments qui se trouvent dans le suc pancréatique.
La formation du ferment digestif de l’albumine, dans le pancréas, a été l’objet de travaux nombreux qui, s’ils ont jeté un jour nouveau sur la question, ne l’ont cependant pas éclairée complètement.
D’après Heidenhain, le tissu pancréatique frais ne renferme pas de ferment peptogène, ou du moins n’en contient que des traces, et l’infusion de la glande dans une solution de carbonate de soude à 1 p. 100 agit à peine sur la fibrinede même, l’extrait glycérinique du pancréas, pris sur l’animal pendant la vie’ n’agit pas davantage sur les matières albuminoïdes, et ne renferme que des traces seulement de ferment pancréatique. Mais que l’on abandonne la glande à elle même pendant quelque temps, après l’extraction, ou, comme l’a fait Kiihne qu’on broie le pancréas entièrement frais avec des fragments de verre en présence de l’alcool fort, et qu’on épuise ensuite la pulpe exprimée par l’eau ou la glycérine, on obtient une solution très active.
Le pancréas frais renfermerait, au lieu de trypsine, un corps soluble dans l’eau et dans la glycérine, que Heidenhain désigne sous le nom de zymogène, et qui
se transformerait rapidement, après la mort, en trypsine; cette transformation serait retardée dans les solulions alcalines ou salines de zymogène, n’aurait pas lieu dans la solution glycérinique qui se conserverait indéfiniment, mais se produirait par l’action de l’eau et de la chaleur, par l’oxygène, l’eau oxygénée, la mousse de platine (Podolinski), l’alcool concentré (Kiihne).
La proportion de zymogène du pancréas dépend essentiellement de l’état d’alimentation de l’animal, et se trouve en relation avec l’état physiologique de la zone des cellules granuleuses qui entourent les culs-de-sac des canaux excréteurs, et avec le moment de la sécrétion du suc pancréatique. C’est, en effet, pendant la période la plus active de la digestion, environ six heures après le repas, au moment où le suc pancréatique coule abondamment et avec son maximum de puissance digestive, que le pancréas contient le moins de zymogène; celui-ci, transformé en trypsine, a disparu des cellules granuleuses qui se sont rapetissées par suite de la liquéfaction aqueuse de leur contenu. La quantité de zymogène augmente ensuite et atteint son maximum de 16 à 30 heures après le repas, au moment où diminue, puis cesse la sécrétion du suc pancréatique, et où la zone des cellules granuleuses a repris son maximum d'ampleur.
On a attribué au contact de l’oxygène un rôle important dans la transformation du zymogène en trypsine. Podolinski a montré que les extraits pancréatiques devenaient plus actifs en laissant au préalable la glande au contact de l’air pendant 24 heures. Le même auteur a observé qu’en prenant une solution de zymogène dans le carbonate de soude à 1 p. 100, qui, portée à 37 degrés, ne dissout pas la fibrine lorsqu’on la place dans un atmosphère de gaz hydrogène ou carbonique, il suffisait d’y faire barboter de l’oxygène pendant une dizaine de minutes pour voir la fibrine se dissoudre presque aussi vite que dans une solution de trypsine.
Liverdsige a reconnu que le pancréas, épuisé par la glycérine, reprend son activité primitive après traitement pendant un certain temps au contact de l’air.
D’ailleurs Herzen prétend que l’oxyde de carbone fait repasser la trypsine à l’état de substance zymogène.
D’après Langendorff, la matière zymogène ne se formerait pas dans le pancréas qui ne serait qu’un lieu de dépôt de cette substance fabriquée dans l’organisme; 1 auteur prétend, en effet, qu’après avoir déterminé l’atrophie de la glande par la ligature des conduits excréteurs, on retrouve la substance zymogène dans le sang.
Schiff n a pas manqué d’imaginer une théorie des pa ncréatogènes, comme il avait créé celle des pepsinigènes. Il y fait jouer un rôle important à la rate qui devrait modifier au préalable les peptones provenant de la digestion et de 1 absorption stomacale, pour que le pancréas puisse se charger de ferment. Schiff étaie sa théorie sur d’ingénieuses expériences que Herzen a simplifiées de la manière suivante : on sacrifie trois chiens en même temps, le premier à jeun depuis 24 heures, le second, privé de rate et guéri, à la 7* heure de la digestion, le troisième enfin à la 7' heure de la digestion, et l’on fait des extraits pancréatiques de la glande de chaque animal. L’extrait provenant du premier animal ne digère pas l’albumine; celui du n° 2 n’agit pas mieux (chien dératé); enfin celui du n° 3 dissout environ 30 grammes d’albumine coagulée.
Les expériences d'IIeidenhain paraissent en désaccord avec la théorie de Schiff, puisque la matière zymogène s’accumule dans le pancréas sans intervention de la rate. Mais on a vu qu’il y a un rapport constamment inverse entre la proportion de cette matière et celle de la trypsine dans le pancréas, et le moment où le ferment pancréatique est sécrété en plus forte proportion coïncide avec celui où la rate, dilatée, possède son maximum d’activité fonctionnelle. Cette remarque faite, Herzen admet qu’à ce moment la raie produit un ferment quelconque capable de transformer le zymogène en trypsine, et pour le démontrer il opère de la manière suivante : il tue deux chiens, l’un, à jeun depuis 24 heures dont il prend la rate et divise le pancréas en trois portions qu’il met à infuser séparément dans la glycérine, le second à la sixième heure de la digestion et dont il prend seulement la rate bien dilatée. Il examine ensuite le pouvoir digestif de trois portionsde pancréas traitées comme suit :
Première portion : simple extrait glycérique de pancréas frais : pas de digestion de l'albumine.
Deuxième portion: broyée avant l’infusion avec un fragment de la rate non dilatée du même chien : pas de digestion.
Troisième portion: broyée avant l’infusion avec un fragment de la rate dilatée du second chien tué en pleine digestion : digestion complète de l’albumine.
Herzen a repris ses expériences en remplaçant la glycérine, comme liquide extractif, par une solution aqueuse d’acide borique à 5 p. 100, et est arrivé au même résultat; il en conclut donc que la rate fabrique une substance capable de transformer le zymogène en trypsine.
On n’a pas encore fait de recherches spéciales sur la formation dans le pancréas de ferment diastasique et de ferment des graisses. Le ferment sacohario-ène semble préexister dans la glande, ou du moins se former aussitôt après la mort (Archives de Pflüger).