RAPPORT ENTRE LES GRAISSES DES TISSUS ET LES GRAISSES DES ALIMENTS
Les corps gras pénètrent en nature dans l’économie par les aliments, et il
semble que, chez les carnivores, la graisse de l’alimentation puisse suffire pour fournir toute la graisse de l’organisme.
Hoffmann (1), Voit et Pettenkofer (2) ont démontré que des chiens maigres, uniquement nourris de corps gras ou de lard, fixent jusqu’à 80 ou 60 p. 100 de la graisse alimentaire. .j
Mais en est-il toujours de même, et peut-on admettre que, chez les herbivores, les graisses accumulées pendant la période du graissage proviennent entièrement des corps gras de leurs fourrages, comme le croyaient Dumas (3), Boussingault, Payen (4), Tiedmann et Gmelin, jusque vers 1842?
Évidemment non, ainsi que le démontre l’analyse immédiate du fourrage qui nè contient qu’une proportion assez faible de corps gras. Il faut donc que les animaux fabriquent la graisse de toute pièce; c’est Liebig (5) le premier qui émit cette opinion, que vinrent vite confirmer les expériences de Magendie (6), de Boussingault (7), de Pcrsoz (8) et de Playfair (9).
Dès 1807, Huber, de Genève, faisait fabriquer de la cire par des abeilles exclusivement nourries de sucre pur; cette expérience, malheureusement restée inaperçue, mais répétée et confirmée en 1843 par Dumas et Milne-Edward (10)* donnait la première preuve que les corps gras ou éthers analogues peuvent être formés de toutes pièces, dans un organisme animal, aux dépens d’un hydrocarboné.
Du reste, bien que l’assimilation directe des graisses de l’alimentation soit très probable, il est des faits assez nombreux qui viennent le plus souvent prouver, mais quelquefois combattre l’exactitude de celte hypothèse cependant très plausible.
Fr. Hoffmann (11) ayant observé que, chez un chien inanitié, il y a tout d’abord destruction de la provision de glycogène, puis des graisses, et que ce n’est que quand toute la réserve graisseuse a disparu, complètement brûlée, que la sécrétion azotée, qui a d’abord diminué pour se maintenir à un certain minimum fixe, pendant un temps variable de 4 à G semaines, augmente tout d’un coup, par suite de l'usure des matières protéiques jusque-là préservées par la provision de graisse, a démontré qu’à partir de ce moment, on ne trouve plus de graisse dans aucun organe de l’animal sacrifié. Mais si, au lieu de le tuer, on l’alimente pendant 5, jours avec une nourriture riche en graisse et pauvre en matières
(1) Hoffmann, tfcberg. r. Nahrungsfett i. d. Zellen der Thierlcœrpers, München, 1872.
(2) Voit et Pettenkofer, Sitz. d. Münch. Alcad., t. I, p. 547, 1863 et nov. 1867; — Ann. d •Chem- und Pharm., suppl. 1862-1863, et Voit, Zeitsch. f. biolog., t. V, p. 79.
(3) Damas, Compt. rend., t. XV, p. 792.
(4) Dumas, Boussingault et Payen, Compt. rend., t. XVI, p. 345, et Boussingault, Compt rend., t. XX, p. 1726.
(5) Liebig., Lettres sur la chimie, II; Compt. rend., t. XVI, p. 552 et 663, 1843, et Ann. d. Pharm., t. LIV, p. 845.
(6) Magendie, Compt. rend., t. XVI, p. 554, 1843.
(7) Boussingault, Recherche sur, Ig formation des graisses chez les animaux, Paris, îsis
(8) Pcrsoz, Compt, rend., t. XXI, p. 20, 1845.
(9) Playfair, Philosoph. Magaz., t. XXVIII, p. 281.
(10) Dumas et Milne-Edward, J. de Pharm. et Chim., (3), t. XIV, p. 400; et Ann. des sc natur. (2), t. XX, p. 174, 1842.
(11) Fr. Hoffmann, Zeitsch. f. Èiolog., t. Mil, p. 153, 1872.
protéiques et bien dosée, de telle sorte qu’il absorbe pendant ce temps 1.854 grammes de graisse et 354 grammes d’albumine, on trouve à ce moment, dans ses tissus, une réserve de 1.353 grammes de graisse nouvellement déposée, qui ne peut évidemment provenir des albuminoïdes, et trouve sa seule origine possible dans la graisse de la nourriture.
Pettenkofer et Voit (i) sont arrivés à la même conclusion dans leurs expériences d’alimentation; chez un chien nourri avec de la graisse et un peu de viande, ils n’ont pas trouvé, dans les excrétions, la totalité du carbone ingéré; une notable proportion s’était localisée dans les tissus, certainement sous la forme de graisse qui ne pouvait provenir de la faible- quantité d’albumine ingérée ; les tissus devaient donc avoir retenu de la graisse des aliments.
Plus tard, Lebedeff (2) nourrissant des chiens, d’abord soumis à un mois de jeûne, avec de la viande maigre additionnée de graisse de mouton ou d’huile de lin, a pu retirer de leur tissu adipeux des corps gras ressemblant à cette graisse de mouton ou à l’huile, ce qui tend à prouver le passage direct de la graisse de l’alimentation dans les cellules adipeuses.
Munk (3), reprenant les expériences de Lebedeff, a nourri un chien préalablement dégraissé par le jeûne absolu, avec un mélange de viande et d'huile de colza ; il a retiré, de 1 économie de l’animal sacrifié, de la graisse au 4/5* liquide à la température ordinaire, contenant 82,4 p. 100 d’acide oléique et 12,5 p. 100 d acides gras solides, tandis que la graisse normale du chien ne renferme que 65,8 p. 100 d’acide oléique pour 28,8 p. 100 d’acides solides ; de plus, l’auteur a réussi à démontrer la présence, dans cette graisse, de l’acide érucique spécial à l’huile de navette et qui manque dans la graisse animale.
Cependant Wurtz et Colin n’ont pu caractériser l’acide ricinoléique dans la graisse de ruminants nourris avec des tourteaux de ricin, et Radziejewski n’a pu retrouver l’acide érucique chez un animal traité d’une façon analogue et nourri avec de la viande additionnée d’huile de navette.
Szubotin (4) a obtenu également un résultat négatif en ajoutant du blanc de baleine à l’alimentation, excepté cependant pour le mésentère et l'épiploon où il retrouva des traces de spermaceti.
Quelque variée que soit l’alimentation des herbivores et, jusqu’à un certain point, des autres animaux, les graisses qu'ils accumulent dans leur économie sont à peu près constamment les mêmes, et les divergences qu’on constate chez un même animal, entre les corps gras des diverses régions, restent les mêmes.
Ce sont là des arguments qui ne viennent pas plaider en faveur de l’assimilation directe des corps gras, bien que Lebedeff ait observé que l’huile d’olive, l’huile de lin, etc., introduites dans l’alimentation, passent directement dans le lait.
L expérience démontre d’ailleurs que, chez les vaches fourragées avec des tourteaux de graines oléagineuses, le lait qu’elles fournissent prend souvent
(1) Pettenkofer et Voit, Zeitsch. f, Biolog., t. IX, p. 1, 1873.
(2) Lebedeff, Vber. Fettansatz in Thierkorper, Med. Centralbl., 1882.
(3) Munk, Virchow’s Archiv., t. XC, p. 407, 1881.
(4) Szubotin, Arch. f. path. Anat., t. XXX VI, p. 561, 1886, et Zeitschr. f, Biologie, t. VI,
une odeur et une saveur caractéristiques qui rappellent complètement celles du tourteau ; mais rien ne prouve que cette odeur et cette saveur soient dues au corps huileux du tourteau plutôt qu’à un principe aromatique développé par ]g température élevée à laquelle on a broyé les graines dans le moulin à huile (Garnier).
Ledebeff (1) a prétendu que les corps gras accumulés en certaines régions (tissu cellulaire sous-cutané, épiploon, tissu périrénal, etc.) constituent une réserve qui peut se transporter en d’autres endroits plus ou moins éloignés du corps de l’individu, par exemple dans le foie atteint de dégénérescence graisseuse; il n’a fourni, il est vrai, aucune démonstration directe de son dire.
Quoiqu’il en soit de l’assimilation directe des graisses de l’alimentation, il est certain que, chez les herbivores en particulier, la quantité de corps gras qui préexiste dans le fourrage est absolument insuffisante pour expliquer l'engraissement ; les graisses accumulées dans leurs tissus se forment donc en partie de toutes pièces dans le corps de l’animal; il reste à en déterminer l’origine et le mode de production. Pour cela, nous devons nous adresser aux deux groupes de principes qui existent à côté des graisses, dans notre alimentation, et chercher quel rôle les matières albuminoïdes et les hydrocarbonés jouent dans la formation des corps gras.