TRANSFORMATION DES MATIÈRES ALBUMINOÏDES EN GRAISSES
Il est certain, et les expériences de Voit et Pettenkofer sont là pour le démontrer, que l’on peut augmenter sensiblement le poids d’un animal, l’engraisser en partie, sinon complètement comme par un régime mixte, en le nourrissant exclusivement de viande exempte de corps gras ; il faut seule ment augmenter notablement le poids de matières albuminoïdes fournies à l’économie.
Passons en revue les arguments les plus sérieux invoqués pour démontrer que la graisse peut provenir des matières albuminoïdes alimentaires ou faisant déjà partie de l’organisme.
a) Formation d’adipocire aux dépens des tissus azotés du corps.
L’adipocire ou graisse de cadavre prend naissance dans certaines conditions de milieu qui, toutes, se résument à la présence de l’eau en abondance (eau courante, terrain imprégné d’eau, etc.). Les organes, et en particulier les muscles, sc transforment en une matière homogène, absolument semblable à la cire ou au suif, et affectant le plus souvent la forme primitive des organes. Cette matière n’est pas un véritable corps gras, mais un savon de chaux et d’ammoniaque des acides gras, palmitique (97 p. 100) et stéarique. Quoiqu’il en soit là proportion de graisse normalement contenue dans les organes, et surtout dans les muscles, est absolument insuffisante pour expliquer la formation de l’adipocire que l’on a rattachée alors à une transformation, sur place, des matières
(1) Lebedeff, Arc h. von Pflüger, t. XXXI, 1883 ; et Arc h. f. Physiol., 1883.
albuminoïdes des tissus [Quain (1), Virchow (8)]. Contestée par divers auteurs Welhcrill (3), Erman (4), Lebedeff (b), cette explication a trouvé une confirmation dans l’observation suivante, de Voit : Des poumons de chevreuil, après un séjour prolongé dans l’eau d’un lac de montagnes, ont été retrouvés complètement transformés en adipocire.
Les bactéries de la fermentation anaérobie, qui détruisent aussi bien les corps gras que les matières albuminoïdes, possèdent donc la propriété de transformer la matière azotée du muscle en acides gras, mais non en graisses (Gautier et Ktard) (6). Cette intervention des bactéries dans la production de l’adipocire explique peut-être le rôle que paraît jouer la qualité de certaines eaux dans celle transmutation ; on a remarqué, par exemple, qu’il existe à Oxford certaine fontaine où les pièces anatomiques qu’on y conserve plongées sous l’eau se convertissent rapidement en gras de cadavre.
b) Formation de graisse aux dépens de la caséine des fromages.
C’est à Blondeau (7) qu’on doit l’observation de l’augmentation des graisses dans le fromage de Roquefort, pendant sa maturation, et de la diminution correlative de la caserne, observation confirmée plus tard par Kemmerich (8); malheureusement cette augmentation a été niée par Brassier (9), puis par Duclaux ; et il resuite des recherches de Nadina Sieber (10) et de Kellner(H) que l’augmentation des graisses dans le fromage n’est qu’apparente et due à leur constance, alors que le fromage exposé à l’air perd de l’eau et des produits de transformation de la caséine.
c) Dégénérescence graisseuse des organes.
On a vu que la transformation graisseuse est un des procédés de la mort des éléments anatomiques, et que, dans quelques cas comme dans l’intoxication par le phosphore, l’arsenic et l’antimoine, certains éléments anatomiques, notamment les cellules du foie, du cœur, etc., subissent une dégénérescence graisseuse très intense. Il en est de même des cellules du testicule après l’opération du bistournage qui supprime l’afflux du sang dans l’organe.
Cette rapide altération ne concorde guère avec l’insolubilité de la matière grasse qui paraît s’opposer à son passage au travers des parois cellulaires et s’explique plus facilement et d’une manière plus logique par la transformation ch. inique du protoplasma des cellules, qu’elles soient vieilles ou que leur vitalité soit profondément atteinte par un processus pathologique.
(1) Quain, Med. Chem. Transact., 1850, p. Ml.
(2) Virchow, I erhandl. d. Würzb. phys. med. Gesel., t. III, 1852.
(3) Wetherill, Journ. f. prakt. Chem., t. LXVIII, p. 26.
(4) Erman, Vierteljahrs. f. ger. Med., 1882.
(5) Lebedeff, toc. cit.
(6) A. Gautier, Ch. biolog., p. 61, 1892,
(7) Blondeau, Ann. de Chitn. et Phys., t. I, 208, 1864.
(8) Kemmerich, Med. Centralhl., 1867, n° 127.
(9) Brassier, Ann. de Chem, et Phys., t. II, p. 270, 1865.
(10) Nadina Sieber, Journ. f. prakt. Chem., t. XXI, 1880.
(11) Kellner, Landivirthsch. Versuchsstat, t. XXV, 1880.
Bauer (I) a donné une preuve expérimentale de la production des graisses aux dépens des albuminoïdes par voie de dégénérescence. Des chiens dégraissés par un jeûne préalable de 12 jours ont été intoxiqués par injection sous-cutanée d’huile phosphorée administrée à petites doses, pendant plusieurs jours de suite; sous l'influence du phosphore, la sécrétion azotée par les urines monta au double de ce qu’elle était auparavant (2), tandis que l’absorption d’oxygène et la production d’acide carbonique diminuèrent de moitié. Les animaux sacrifiés ensuite étaient le siège d’une dégénérescence graisseuse de tous les organes ; le tissu musculaire, en particulier, et le foie contenaient, à l’état sec, les proportions respectives de 42,4 et 30 p. 100 de graisses, au lieu de 16,4 et 6,4 p. 100 qu’on trouvait chez le chien normal. Le phosphore est donc certainement la cause d’une transformation, sur place, des matières protéiques en graisses. Ces résultats ont été vérifiés et confirmés par Cazeneuve (3).
L’arsenic et l’antimoine, non pas seulement à l’état métallique, mais sous la forme de dérivés oxygénés, paraissent agir de la même façon que le phosphore (4).
d) Expériences d’alimentation.
Playfeir a démontré, l’un des premiers, que la quantité de beurre contenue dans le lait des vaches laitières est beaucoup plus forte que celle qui se trouve dans leur fourrage; Szubottin (6) et Kemmerich (6) ont observé ensuite, sur des ‘chiennes, que l’alimentation azotée augmente la richesse du beurre dans le lait tandis qu’une nourriture surabondante en hydrates de carbones ou en corps gras diminue considérablement la fonction lactée.
Tscherinoff a engraissé des poulets en les gavant avec des matières albuminoïdes parfaitement privées de corps gras au moyen de l’éther.
Szubottin a montré encore qu’un chien, soumis d’abord à un long jeûne, puis alimenté avec de la viande maigre additionnée d’huile de palme sans stéarine ou de savon sans acide oléique, reconstitue son tissu adipeux dans lequel on trouve, après quelques jours de régime, de la stéarine dans le premier cas, de i’oléine dans le second ; il en conclut à la formation de ces graisses aux dépens des principes de la viande.
L’alimentation forcée avec la poudre de viande, chez les phtisiques, détermine de l’embonpoint chez les malades qui peuvent suivre ce régime recommandé par Debove (7).
Fr. Hoffmann (8) a observé que les œufs de la Muscida vomitoria recueillis en été sur un cadavre putréfié à l’air, cultivés sur du sang jusqu’à éclosion des
(1) Bauer, Zeitsch. f. Biolog., t. Vît, p. 63, 1871 et t. XIV, p. 527, 1878.
(2) Storch avait démontré l’augmentation de la secrétion azotéo sous l’influence du phospho dès 1865; voir Deutsch Arch. f. Klin. Med., t. Il, p. 261, 1867.
(3) Cazeneuve, Rev. mens, de méd. et de chir., t. IV, p. 265 et 444, 1880.
(4) Voir à ce sujet : Gàhtgens, Centralbl. f. d. med. Wissensch., 1875, p. 529, et 18-6
p. 321 ; Arch. f. exp. Path. u. Pharm., t. V, p. 833, 1876 ; — Kossel, Arch. f. exp’. Pat h ’ Pharm., t. V, p. 128, 1876; — Salkowski, Virchow’s Arch., t. XXXIV, p. 73, 1865. * U'
(5) Szubottin, Arch. f.pathol. Anal., t. XXXVI, p. 561, 1866.
(6) Kemmerich, Centralbl. f. d. Med. Wiss., 1866, p. 465 et 1867, p. 127.
(7) Debove, Union médicale, 1881, n“ 161 et 162; 1882, n“ 101 et 102.
(8) Fr. Hoffmann, Zeitsch. f. Biol., t. VIII, p. 159, 1872.
larves, accumulaient de la graisse en telle proportion que les larves en renfermaient dix fois plus que les œufs dont elles provenaient et que le sang dont elles s'étaient nourries, œufs et sang réunis.
Les résultats les plus démonstratifs ont été obtenus par Voit et Pettenkofer (I) dans leurs recherches sur la respiration. Ils ont démontré que, chez des chiens nourris avec de la viande dégraissée, l’azote des aliments passait en entier dans les urines et dans les fèces, tandis que le carbone ingéré ne se trouvait qu’en partie dans les produits de la respiration et de la perspiration cutanée; la conclusion s’impose ; une partie du carbone est restée emmagasinée dans le corps sous la forme de corps gras.
Voici d’ailleurs une des expériences de Voit (2), sur le chien, qui met en évidence l’influence bien nette de l’alimentation avec de la viande sur la quantité de graisse fixée par l’organisme :
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