III. ANALYSE IMMÉDIATE DU TISSU MUSCULAIRE
Les éléments constituants de la substance musculaire se divisent en corps solides et en un liquide, le plasma, qui constitue la substance claire qui sépare les sarcoprismes obscurs et forme à peu près la seule partie du muscle dont on ait complètement déterminé la composition chimique.
a) Plasma musculaire.
Préparation. — Pour préparer le plasma entier, c’est-à-dire contenant en dissolution la substance spontanément coagulable qu’il abandonne sous la forme d’un caillot quand on l’expose à la température ambiante, substance que Kuhne (1), qui l’a isolée le premier, a nommée myosine, on emploie le procédé suivant, dû au même auteur.
Pour éviter l’altération chimique du contenu de la fibre musculaire par la rigidité cadavérique, on prend un animal à sang froid, par exemple la grenouille, chez laquelle le muscle conserve sa contractilité quelque temps après la mort. On saigne l’animal à blanc et l’on injecte, par l’aorte, de l’eau salée à 1/2 p. 100 jusqu'à ce qu’elle sorte incolore par les veines. On détache ensuite les muscles en sectionnant les tendons, on les lave dans la solution salée, puis on les enveloppe dans un linge et on les soumet à une température de — 7» pour les congeler. On peut alors les découper en tranches minces au moyen d’instruments refroidis, et l’on concasse les fragments dans un mortier également refroidi.
La poudre obtenue est enfermée de nouveau dans un nouet de linge solide et soumis à la presse à la température habituelle de l’appartement, de façon que la température propre de la pulpe musculaire remonte au voisinage de 0° ; par la pression, la température de fusion du muscle congelé est ramenée un peu audessous de 0°, et il s’écoule un liquide qu’on recueille dans un vase froid et qu’on filtre à 0» sur un filtre blanc lavé avec de l’eau glacée et salée 1/2 p. 100.
Le liquide filtré constitue le plaëma musculaire de Kuhne.
Halliburton (2) a imaginé une méthode peu différente, en somme, de celle de Kühne, pour préparer le plasma du muscle des animaux à sang chaud (lapins chats, chiens, pigeons); le liquide qu’il obtient par expression des muscles exsangues et congelés est jaunâtre, un peu visqueux, de réaction alcaline ; il se
(1) Kühne, Lehrb. d. phys. Chim., p. 272, 1864.
(2) Halliburton, On Muscle Plasma, Journ. of. PhysioL, t. VIII, p. 133-202 et .
Jahresb., t. XVIII, p. 224, 1888. P et MabJ s
ANALYSE IMMÉDIATE Dü TISSU MUSCULAIRE.
coagule en 20 ou 30 minutes à 40°, plus lentement par une température plus basse, et prend alors une réaction acide.
Propriétés. — Le plasma musculaire est légèrement coloré en jaune, opalescent, sirupeux mais non filant. Quand on le verse goutte à goutte dans l’eau, les gouttelettes se précipitent et restent distinctes, sans s’agglutiner entre elles.
La réaction en est faiblement mais nettement alcaline.
Il peut se conserver quelque temps à 0° ; mais dès que la température s’élève de quelques degrés, il se coagule rapidement dans toute sa masse, comme le sang, sous l’influence d’une matière ou ferment zymogène qui provient des sarcoprismes (?) et que l’on peut extraire comme le ferment de la fibrine de Schmidt (Halliburton), et donne un caillot gélatineux, contractile, qui se resserre et diminue peu à peu de volume, en laissant exsuder le sérum musculaire; la matière soluble qui s’est ainsi spontanément coagulée est le myôsigène, duquel dérive le caillot de myosine.
La coagulation du plasma est provoquée rapidement par le battage, par une température de 40°, par l’addition d’eau, et surtout d’eau chaude, d’acides dilués, de sels. Elle est retardée par une addition de sel marin telle que le titre du mélange soit de 10 p. 100, par le sulfate de magnésie à 5 p. 100, par le sulfate de soude saturé à la moitié ou au tiers.
Cette propriété permet d’obtenir une solution de myosine en partant de muscles déjà rigides ; la viande très fraîche, exsangue et congelée, est hachée finement, triturée avec du chlorure de sodium en poudre, puis additionnée d’eau de façon que le titre du liquide soit de 10 p. 100. On mélange intimement, puis on exprime la pulpe et on filtre le liquide (Kühne).
Chittenden et Kummins (1) emploient, comme véhicule d’extraction de la myosine coagulée, la solution aqueuse de chlorure d’ammonium à 15 p. 100.
La solution ainsi préparée représente, à peu de chose près, le plasma musculaire avec une addition de sel; en étendant de 3 volumes d’eau, ou en saturant de sel, on provoque la précipitation de la myosine.
La méthode d'Halliburlon (2), pour la préparation du plasma des muscles rigides des animaux à sang chaud, fi’est encore qu’une variante du procédé de Kühne; les muscles lavés aussitôt après la mort (saignée à blanc) avec une solution à 0° de sel ou de chlorure ammonique à 5 p. 1000 sont refroidis, puis hachés avec une solution à 4 p. 100 de sel ammoniac; la pulpe très froide, exprimée fortement, laisse exsuder un liquide jaunâtre, alcalin, qui se coagule spontanément, même au-dessous de 0°, en même temps qu’il se forme de l’acide lactique qui rend la réaction du liquide acide.
La solution salée à 10 p. 100 se coagule déjà entre 3b et 40°; chauffée à 60°, elle donne un coagulum qui renferme, outre la myosine, d’autres matières albuminoïdes qui restent en dissolution dans le sérum musculaire préparé par congélation ou séparé à 35°.
Les solutions salines de plasma musculaire obtenues en partant des muscles frais ou rigides, soumises à une coagulation fractionnée par la chaleur, donnent
(1) Chittenden et Kummins, d’après Maly’s Jahresb., t. XX, p. 298, 1890.
(2) Halliburton, toc. cit.
des précipités à 47°, 50°, 63° et 73" ; chacun de ces précipités correspond à une matière albuminoïde spéciale.
La myosine résulterait, d’après Halliburton, de la réunion de deux matières albuminoïdes, l’une, paramyosigène, en faible quantité (0,5 p. 100 dans le muscle froid, d'après Demont), difficilement coagulable par le ferment du muscle, précipitée par une solution de sulfate de magnésie à 37 p. 100 et par la chaleur à 47» l’autre prédominante, le myosigène, coagulée à 56° et précipitée par le sulfate de magnésie à 60 p. 100.
b) Sérum musculaire.
Préparation. — Kühne a donné le nom de sérum musculaire au liquide qui reste après séparation de la myosine du plasma musculaire au voisinage immédiat de 0°; le sérum représente donc le plasma moins la myosine.
Propriétés. — Obtenu à une température aussi basse que possible, c’est-àdire très près de 0°, il possède encore une réaction alcaline et peut se conserver presque indéfiniment à cette même température ; mais dès que le liquide se réchauffe au contact du milieu ambiant, la réaction change et devient acide ; la saturation par le sulfate de magnésie solide en précipite une myoglobuline coagulable à 63°.
Porté rapidement à 45°, dès qu’il s’est séparé de la myosine, le sérum du muscle donne un léger coagulum floconneux d’albumine, difficilement soluble dans l’acide chlorhydrique étendu, tout en conservant quelque temps sa réaction faiblement alcaline ou neutre; mais si l’on filtre, le liquide devient bientôt acide. Dans ces conditions, si l’on chauffe le filtratum à 35», on obtient u„ nouveau procédé d’albumine (albuminate alcalin), puis vers 70-75° la sérine est coagulée à son tour (Kühne).
Le sérum du plasma musculaire salé provenant de muscles rigides donne des coagulums distincts à 63° et à 73°, tandis que la solution dans le sulfate de magnésie du coagulum de myosine est coagulée à 47° et a 56°; cette solution renferme donc le myosigène régénéré et coagulable à cette dernière température. Le coagulum formé à 63° est dû à la myoglobuline, et celui qui prend naissance à 73° est constitué par une albumine soluble identique à la sérunialbumine-a (Halliburton).
Le sérum musculaire contient donc certainement les deux variétés précédentes d albumine; il est complètement privé de peptone, puisque la saturation par ies sulfates d’ammonium, de soude ou de magnésie en précipite complètement toute les matières albuminoïdes (Halliburton) (i).
L’acidité de sérum musculaire est due à l’acide sarcolactique dont l’apparition après la coagulation du plasma, transforme le phosphate bipotassique en s î acide et provoque 1 opacification de la fibre par une coagulation des albuminate et de la caséine.
(1) Halliburton, toc. cit.