MATIÈRES SUCRÉES
Les matières sucrées que l’on peut constater dans l’urine sont : la glucose ou sucre de raisin, la lévulose ou sucre de fruits, la lactose, la maltose et l’inosite. Nous y joindrons la dexlrine, trouvée par Reichardt, dans l’urine des diabétiques, après disparition du sucre, bien que ce ne soit pas un sucre proprement dit.
A. Glucose.
a. Conditions d’apparition dans Vurine.
La glucose est l'élément typique du diabète sucré ou de la glucosurie, danslequel il apparaît dans les urines en quantité souvent considérable, de 300 à 800 grammes en 24 heures. Dans les cas graves, on la trouve constamment dans l’urine, quel que soit le moment de son émission; dans les cas légers, au contraire, l’urine n’en renferme qu’après les repas importants, ou encore^ après l’ingestion de sucres ou d’hydrates de carbone.
ANALYSE DES URINES. — RECHERCHE DU SUCRE
Elle apparaît dans les urines, mais en bien moindre quantité et d'une façon passagère, à la suite de certaines lésions anatomiques du système nerveux, principalement après la piqûre du plancher du 4'^ ventricule du cerveau (Claude Bernard), dans la sciatique, les lésions du crâne et de la colonne vertébrale, la sclérose cérébrale diffuse, la commotion et l’apoplexie cérébrale (glucosurie d'origine nerveuse), dans l’empoisonnement par l’arsenic, par l’oxyde de carbone (11 fois sur 16 cas, Frérichs) (1), le curare, la morphine, le chloral, l’acide prussiquo, l’alcool, le nitrite d’amyle, après l’injection dans les vaisseaux sanguins de solutions étendues de sel marin ou de sucre (glucosurie), après l’emploi à l'intérieur d’essence de térébenthine (Vollert et Almen), enfin, à la suite de rinjoction sous-cutanée de nitrobenzine et de nitrotoluène {glucosurie par intoxicalion). On l’a encore trouvée dans certains cas de catarrhe stomacal, cirrhose du foie, thrombose de la veine porte [glucosurie par troubles digestifs).
n’après les recherches récentes de Abeles(2) et de Worm-Müller(3) qui viennent confirmer celles de Bruckner, de Bencc-Jone.<, de Kuhne et de Pavy, l’urine normale contiendrait du sucre, mais en quantité tellement faible (0,02-0,05 p. tOO, Worm-Maller) que, pour le déceler, on est obligé d’opérer sur un volume très considérable d’urine.
b. Procédés de recherche.
l.cs urines glucosuriques présentent un certain nombre de caraclères communs qui attirent l’attention du médecin :
t" Volume de l’émission des 24 heures très considérable, pouvant monter à 12 et même à 20 litres;
2° Couleur très claire (teinte t et 2 de l’échelle de Vogel);
3” Densité très forte, 1,030 à 1,050, au lieu de 1,020.
De tous les procédés indiqués pour reconnaître la présence de la glucose dans Furine, le plus recommandable est certainement celui de la liqueur cupropotassique (Barreswil, Fchling, Trommer), à la condition d’opérer d’une manière uniforme et bien déterminée. On peut y joindre la réaction des alcalis, dite de Moore-Hellcr, et celle du sous-nitrate de bismuth en milieu alcalin, comme expérience confirmative.
l" PnocÉDÉ. — Recherche par la liqueur cupro-potassique (Barres-wil).
Principe. — Une solution tartrique d’oxyde cuivrique hydraté est réduite à chaud par la glucose, dans un milieu alcalin, en oxyde cuivreux hydraté jaune, puis en oxyde anhydre rouge.
I.a liqueur cupro-potassique est constituée par un mélange à volumes égaux des deux solutions suivantes que l’on doit conserver à part et ne mélanger qu'au moment du besoin ;
4" Solution de 34s'',65 de sulfate de cuivre pur et cristallisé dans l'eau, étendue
(I) FiTi-ichs, Ueber den Diabeles, Berlin, 187t.
(2.) .VL.'les, CenlraVd. f. cl. iledk. M'isseusdi., 1879, p. 33, 209 et 387.
(3) Laachc, loc. cil., p. 98.
au litre; i équivalent de glucose réduisant 10 équivalents d’oxyde cuivrique, 1“ de la solution exige 0",00o de sucre pour sa réduction complète;
2“ Solution de 173 grammes de sel de Seignette pur dans 630" de soude de D = 1,12, étendue au litre.
Précautions à prendre.— 1° La liqueur cupro-potassique, préparée à l’avance, se réduit souvent spontanément quand on la chauffe seule. Mais elle se trouve toujours dans de bonnes conditions, quand on la prépare au moment du besoin par le mélange des deux solutions.
2° La réduction exigeant toujours un milieu alcalin, on devra mélanger l’iirine avec de la potasse avant de la faire agir sur le réactif cuivrique, et éviter do chauffer le mélange alcalin, sans quoi la glucose se transforme en produil.s ulmiques qui ne réduisent plus l’oxyde cuivrique.
3° L’urine peut renfermer des principes qui modifient plus ou moins la réaction de la glucose.Toutes les urines normales, chauffées à l'excès avec une petite quantité de liqueur cuivrique, la décolorent. Sous l’influence de l’acide urique, surtout au-dessus de 70“, il se forme un trouble vert ou jaune, mais jamais de précipité rouge d’oxyde cuivreux. La créatinine, la xanthine, l’allanto'ine, la mucine, la pyrocatéchine, l’hydroquinone et l’urobiline réduisent également l’oxyde cuivrique. L’ammoniaque provenant des sels ammoniacaux qui peuvent se trouver en quantité anormale dans l’urine, et l’albumine, qui colore en outre le liquide en rouge violacé (réaction du biuret) et la peptone, maintiennent l’oxyde cuivreux en solution.
Si l’urine est albumineuse, on devra éliminer au préalable l’albumine par la coction, en présence d’un peu d’acide acétique, puis alcaliniser le filtratum avant de le faire réagir sur le réactif cupro-potassique.
Pour éviter l’action nuisible de l’acide urique, de la créatinine et de la xanthine, etc., on devra employer un grand excès de réactif et une très petite quantité d’urine, ce qui atténue cette influence fâcheuse, sans diminuer beaucoup la sensibilité de la réaction de la glucose.
On pourrait aussi éliminer au préalable l’acide urique et certaines matières colorantes qui entravent la réaction en précipitant l’urine par l’acétate de plomb et éliminant l’excès de plomb par le sulfate de soude. Le liquide final servira à la recherche de la glucose. Il vaut mieux décolorer l’urine par l’acétate de plomb que par le noirauimal, carSeegen(t) a démontré que le charbon pouvait absorber de la glucose et diminuer ainsi la richesse de l’urine en sucre.
Enfin, pour éliminer l’ammoniaque qui peut retenir l’oxyde cuivreux en solution, on se gardera de chauffer l’urine avec de la potasse avant de la mélanger à la solution cuivrique. On ajoutera l’urine alcalinisée à froid à un excès de liqueur de Barreswil; on portera à l'ébullition et on laissera reposer 2 ou 3 heures, au bout desquelles l’ammoniaque complètement dégagée laissera l’oxydule de cuivre se reprécipiter en rouge.
En abandonnant de même au repos, pendant plusieurs heures, l'urine glucosurique qui renferme de la peptone, la réaction d’abord négative deviendra positive pourvu que la quantité de glucose soit environ deux fois aussi forte
(1) Sci'gen, Arch. de phijsiol., l. V, 373.
ANALYSE DES URINES. — RECHERCHE DU SUCRE
que celle de la peptone, ce qui est le cas ordinaire. On pourrait d’ailleurs éliminer cette dernière en traitant l’urine par l’acide chlorhydrique et le phosphotungstate de soude, he liquide filtre sera alcalinisé par la potasse et traité ultérieurement par le réactif cupro-potassique.
Outre les éléments normalement contenus dans l’urine qui, à l’exclusion de la glucose, peuvent réduire ou décolorer la liqueur de Barre.swil, on doit mentionner certaines substances dont l’absorption et le passage dans l’urine, sont capables de produire les mêmes effets. Telles sont la térébenthine, le chloroforme, l'hydrate de chloral, le benzoale de soude, la glycérine, le camphre, le nitrototuol, le copahu et le poivre cubèbe.
Manuel opératoire. — On verse dans un tube à essai t" de chacune des deux solutions destinées à former la liqueur cupro-potassique, on agite pour redissoudre le précipité bleu, on étend à tO" environ avec de l’eau distillée et Ton porte à 70°. On prépare d’autre part Turine, simplement alcalinisée à froid par la potasse après élimination de Talbiimine s’il y en a, ou mieux encore, on la traite d’abord par l’acétate de plomb, et le sulfate de soude. On verse quatre ou cinq gouttes du liquide urinaire dans le liquide bleu, et Ton chauffe de nouveau j usqu’à production de bulles de vapeur dans le mélange. La réduction en jaune, puis en rouge, se produit immédiatement et devient très visible, en regardant soit par transmission, soit dans la direction de Taxe du tube. Lorsqu’elle n’apparaît point, il faut laisser reposer le liquide et voir si, après quelques heures, il s’est formé un dépôt rouge. On ne devra conclure à la présence de la glucose que si le dépôt est rouge et non jaune ou vert.
2' PaocÉDÉ. — Recherche par la potasse (Relier, Moore).
On porte à l’ébullition dans un tube à essai un mélange d’urine et de potasse caustique. Le liquide se colore en jaune plus ou moins foncé au contact de Pair, s’il contient de la glucose. Comme la mucine fait naître également cotte même coloration, il importe de l’éliminer au préalable. Mais cette réaction n’a pas de valeur absolue, car elle réussit encore avec d’autres substances qui peuvent se trouver dans Turine (pyrocatéchine, acide lactique de fermentation, acide formique, etc.). La rhubarbe et le séné donnant naissance à une coloration brun
3' Procédé. — Recherche par le sous-nitrate de bismuth (Boettger).
On a proposé aussi de chauffer Turine avec un mélange de sous-nitrate de bismuth et de potasse qui noircit, par suite de la formation de bismuth métallique sous l’influence de la glucose. Le liquide doit être exempt d’albumine, car, à défaut de cette précaution, le soufre du composé albuminoïde pourrait former avec la potasse un sulfure alcalin qui colorerait en noir le sel de bismuth.
Pour éliminer toute trace d’albumine dans Turine, Brücke(l) se sert du réactif bismuthique suivant: Solution de lo grammes de .sous-nitrate de bismuth récemment préparée et encore humide dans 20" d’eau, contenant 7 grammes d’iodure de potassium, additionnée de 20 gouttes d’acide chlorhydrique.
(I) BrOckc, Sitzungsber. d. k. akadem. d. Wissensch. z. Wien, 3' série, t. LXXII, p. 20,1873.
98 ENCYCLOPÉDIE CHl.MIQUE. — GARNIER ET SCHLAGDENHADFFEN.
On traite l’urine albumineuse par ce réactif en présence d’un excès d’acide chlorhydrique et l’on filtre. Le liquide, débarrassé par la filtration du précipité d’albuminate de bismuth et alcalinisé par la potasse, refiltré ou décanté pour éliminer l’excès d’oxyde bismuthique, est chauffé pour voir s’il se produit un dépôt noir sous l’influence de la glucose.
Ce procédé aurait l’avantage d’être applicable, malgré la présence de l’acide urique^et de la créatinine qui n’ont pas d’action sur la solution potassique d’oxyde de bismuth.
Nous ne ferons que mentionner pour mémoire la fermentation possible de l’urine sucrée au contact de la levure de bière, ainsi que le réactif de Hager (t), mélange de cyanure jaune et de potasse caustique. En portant ce dernier à l’ébullition avec une urine sucrée, on obtient une coloration rouge brun foncé.
4° PnocÉDÉ. — Réactifs portatifs de la glucose.
Comme pour l’albumine, le médecin peut avoir intérêt à caractériser la glucose dans l’urine, au lit même du malade. On peut utiliser dans ce but la décoloration de l’indigo bleu dans un milieu alcalin au contact du sucre : le liquide bleu, en passant par .le violet et le rouge pourpre, arrive finalement au jaune pâle sous l’influence de la chaleur.
On prépare encore des bandelettes de papier à filtre blanc que l’on imbibe les unes d’une solution d’indigo bleu (carmin d’indigo), les autres de bicarbonate de soude concentré. Au moment du besoin, on introduit une bandelette de chaque sorte dans l’urine. Celle-ci se colore en bleu ; on la chauffe, et si elle renferme de la glucose, elle se décolore rapidement (réaction de Müldcr).
c. Extration de la glucose.
On peut extraire la glucose des liquides aqueux en la précipilant par l’acétate de plomb et l’ammoniaque. Le précipité, mis en suspension dans l’alcool, est décomposé par l’hydrogène sulfuré. Le liquide filtré est évaporé et l’extrait redissout dans l’alcool absolu, puis additionné d’une solution alcoolique de potasse caustique. On recueille le précipité de glucosate de potasse qui se forme, on le dissout dans un peu d’eau et l’on sature par l’acide carbonique; on ajoute de l’alcool absolu et l’on sépare par le filtre le carbonate de potassium. La solution alcoolique, évaporée en consistance sirupeuse à une douce chaleur et abandonnée au repos pendant quelques semaines, laisse cristalliser la glucose.
B. Lévulose, sucre tle fruits.
On a constaté, mais très rarement, la présence de la lévulose, à côté de la glucose, dans l’urine des diabétiques (Zimmer, de Mehring, Haas). Sans nous appesantir sur les moyens propres à caractériser ce sucre, nous insisterons seulement sur ce fait qu’il produit sur la liqueur de Barrcswil, exactement la môme action que la glucose. Le réactif en question nous servira donc pour déceler indifféremment la présence de l'un ou de l’autre de ces composés.
(1) Hager, Ârck. der Pliarm., juin t886.
ANALYSE DES URINES. — RECHERCHE DU SUCRE
G. Sucre «le lait.
La lactose a été trouvée en petite quantité, t p. dOO au maximum, dans l’urine de femme et des femelles d’animaux pendant le sevrage (Lelimann, de Sinéty). On peut soupçonner sa présence quand l’urine jouit d’un pouvoir réducteur très considérable, d’une action rotatoire a droite et que le sujet en outre est à l’état de sevrage. Mais ces propriétés peuvent être dues aussi à la présence de la glucose; aussi doit-on, pour caractériser la lactose, extraire préalablement ce sucre de l’urine. A ce sujet, nous ne ferons que mentionner le procédé de llofineisler relatif à cette extraction (1).
D. Maltose.
M. Lenobel(2) a trouvé, dans les urines d’un malade, de l’albumine et un composé réduisant franchement la liqueur cupro-potassique. Il a reconnu que ce principe était de la maltose et attribue son apparition à une affection primitive du pancréas. Comme cet organe est impuissant à transformer en glucose la maltose en question, celle-ci pénétrerait dans le sang et passerait en nature dans les urines.
Le malade qui fait le sujet d@ cette observation avait le foie petit, douloureux à la percussion et rendait un son mat. Ses selles très acides avaient l’odeur de beurre rance.
E. luosite.
a. Conditions d'apparition dans l’urine.
On a décelé l’inosite en petite quantité dans l’urine des albuminuriques (Cloetta, Neukomm). Dans le diabète sucré (Neukomm) elle apparaît, avant, avec ou après l’élément caractéristique de l’aifection; mais on ne l’a pas rencontrée dans l’urine normale. D’après Strauss et Kulz, l’ingestion de grandes quantités d’eau la ferait apparaître dans les urines. ’Vohl a vu, dans une urine diabétique, le sucre remplacé peu à peu par l’inosite. Cependant son apparition dans le diabète est assez rare ; Gallois l’a trouvé cinq fois seulement, et en proportion très variable, à côté de la glucose, chez 30 diabétiques, et deux fois dans 25 cas d’albuminurie.
b. Procédés de recherche.
On précipite l’urine, après élimination de l’albumine, par l’acétate de plomb sans excès ou de l’eau de baryte; on filtre et l'on concentre le liquide jusqu'au 1/4 au bain-marie, puis on le précipite par le sous-acétate de plomb. Après 12 heures de repos, le précipité plombique est réuni sur un filtre, lavé, mis en suspension dans l’eau et décomposé par l’acide sulfhydrique. On filtre de nouveau et l’on détermine par agitation la précipitation de l’acide urique. La solution claire, évaporée en consistance de sirop, est additionnée encore chaude de
(1) Hofraeister, Zeiischr. f. Physiolog, Chemie, t. I, p. 103.
(2) Semaine médicale, 1886.
trois à quatre volumes d’alcool: il se produit ainsi un précipité floconneux très adhérent qu’on redissout dans l’eau chaude en très petite quantité et qu’on additionne de nouveau d’alcool, jusqu’à commencement de trouble. On laisse refroidir pendant 24 heures, en recommençant au besoin la solution aqueuse et la précipitation alcoolique. On active la cristallisation et l’on assure la précipitation complète de l’inosite en mélangeant à l’alcool de l’éther jusqu’à trouble laiteux et abandonnant au froid. L’inosite se sépare sous forme de paillettes nacrées qu’on caractérise par l’une ou l’autre de ses réactions spéciales.
Suivant M. Cochot(t), la présence de l’inosite dans l’urine doit être soupçonnée quand l’essai par la liqueur de Barreswil abandonne un précipité floconneux vert chicorée.