EXA3IEX CRITIQUE DES THÉORIES PRÉCÉDEJIMENT EXPOSÉES
raison que le fibrinogène de Schmidt n’est coagulé par le ferment de la fibrine qu’en présence de la substance fibrinoplastique, cette dernière apportant la chaux, élément indispensable à la réaction.
La même explication s’applique à une expérience très curieuse de Hammarsten, qui montre bien que tous les précipités floconeux déterminés au sein d’une liqueur sanguine jouissent de propriétés fibrinoplastiques,pa)’ce qu'ils entraînent -avec eux des sels de chaux. Hammarsten prépare de la caséine par précipitation au moyen de l’acide acétique, redissolution dans de la soude, reprécipitation par l’acide acétique et enfin épuisement par l’alcool et l’éther. Le produit ainsi obtenu, et qui est une caséine complètement débarrassée de chaux (telle que Hammarsten l’employait dans ses expériences sur le mode d’action du lab) n’a aucune action fibrinoplaslique. On prépare, d’autre part, du sérum de sang de cheval étendu d’eau et dont on a précipité la sérum-globuline par l’acide acétique étendu, et on l’additionne de la solution sodique de caséine décalcifiée. Si on ajoute à ce liquide de l’acide acétique étendu, on en précipite une caséine en gelée qui, dissoute dans l’eau salée à 1 p. tOO, favorise la coagulation et augmente la proportion de fibrine produite, c’est-'a-dire se comporte comme la sérum-globuline dans les expériences de Schmidt. Hammarsten a montré, en outre, que dans cette expérience la sérum-globuline et la caséine peuvent être remplacées par le chlorure de calcium : il démontrait ainsi, mais sans s’en apercevoir, le rôle essentiel des composés calciques. La formation de la fibrine nécessite donc bien trois substances, comme le soutenait Al. Schmidt : une substance fibrinogène, une substance fibrinoplastique et un ferment, mais la substance fibrine plastique n’est pas la sérum-globuline : c’est un composé calcique (1).
Quant aux résultats obtenus par Hammarsten, qui ramenait à deux seulement les facteurs intervenant dans la coagulation ; le fibrinogène et le ferment, ils s’expliquent par la présence constante des sels de calcium dans les produits employés. Il est très difficile de décalcifier complètement le fibrinogène.
D’autre part, le ferment de la fibrine obtenu à la manière de Hammarsten, entraîne aussi avec lui des sels de chaux ; ce qui le démontre indirectement, c’est ce fait signalé par Hammarsten, à savoir que la quantité de fibrine produite dans une solution de fibrinogène va en augmentant avec la proportion de ferment ajouté, ce qui est évidemment contraire à la notion de ferment pur. Enfin le fibrinogène additionné d’oxalate ou de fluorure cesse d’être coagulé par le ferment et redevient coagulable en présence d’un sel de calcium.
On voit quelle vive lumière l’étude attentive du rôle des sels de calcium a jeté sur ce difficile problème de la coagulation du sang. Rappelons, à ce propos, que l’on a essayé récemment de faire des sels de chaux l’excitateur unique de la coagulation. Partant de ce fait, que les cendres de la fibrine sont toujours riches en chaux et en magnésie à l’état de phosphate, Freund(2) a édifié la théorie suivante pour expliquer la coagulation du sang. Le sang contient dans son plasma des sels de calcium, dans ses globules des phosphates alcalins. Au mo-
(1) Arthus, toc. cit., j). 69.
(2) Freund, Med. Jahrb , t8S8, p. 259; Maly's Jahresb., t. XVHI, p. 67, 1883.
16i EN’CYCLOPÉDIE CHIMIQÜE. — LAJIBLINC.
ment où le sang adhère à des corps étrangers {voy. p. 141) les globules altérés par ce contact laissent transsuder leurs phosphates, d’où la formation d’un précipité de phosphate calcique qui provoque la coagulation de la fibrine. Cette précipitation de phosphate de chaux est pour Freund la seule cause de la coagulation. Cette théorie a été complètement réfutée à la suite des recherches de Latschenberger, de Strauch et d'Arthus. On ne reproduira pas ici le débat qui s'est produit à ce sujet (1).
11 convient, au contraire, de citer en terminant le récent travail de Pekelharing(2) sur le rôle de la chaux en tant que premier excitateur de la coagulation. Le plasma salé (au sulfate de magnésium) ou le plasma oxalaté — qui ne contiennent pas de ferment de la fibrine — fournissent par précipitation fractionnée une globuline qui ne possède aucune propriété fibrino-plastique, mais qui, mise en contact avec un sel de calcium, se transforme en ferment de la fibrine. Ce ferment, qui appartient comme son zymogène à la catégorie des globulines (3), donne des cendres très riches en chaux, tandis que celles du zymogène n’en contiennent que peu ou point. Le rôle du ferment, qui serait donc une globuline calcique, consisterait, d’après Pekelharing, dans un transport de la chaux sur le fibrinogène qui est ainsi transformé en fibrine calcique. Les hlstofibrinogènes de Wooldridge (voy. p. 169) contiennent également ce zymogène. Ainsi on peut montrer que les hlstofibrinogènes extraits, d’après le procédé de Wooldridge, du thymus et du testicule, ne contiennent pas de ferment libre ; mais si on les met on contact avec du chlorure de calcium, on obtient un produit très actif et coagulant énergiquement du plasma ou une solution de fibrinogène de Hammarsten.
THÉORIE d’aRMAXD GALTIER.
Dans les théories que l’on vient d’examiner, la question de l’origine du fibrinogène n’a été touchée qu’indirectement. C’est que depuis les classiques expériences de Jean Millier sur le plasma sucré du sang de grenouille, presque tous* les auteurs ont admis soit d’une manière explicite, soit implicitement, que la substance mère de la fibrine préexiste dans le plasma. A la vérité. Al. Schmidt a rattaché la production de la substance fibrinoplastique à la destruction des globules blancs; mais pour le fibrinogène — qui est, comme on vient de le voir, le seul générateur albuminoïde de la fibrine — il est beaucoup moins explicite (4) et ne cite d’ailleurs, à cet égard, aucune expérience probante. C’est Arm. Gautier qui s’est attaché avec le plus de force à ce côté de la question,
(1) Voir Latschenberger, iled. Jahrb., 1888, p. 479; ilaly's Jahresb., t. XIX, p. 111, 1889,
et Wien. med. Wochenschr., 1889, n” 40; Maly's Jahresb., t. XIX, p. 114. — Freund, yied. Jahrb., 1888, p. .'>.54; Maly s Jahresb p. 112, 1889.— Strauch, /aa«ÿ.-OésserL,Dorpat,
1889; ilaly’s Jahresb., t. XIX, p. 111. — Arthus, loc. cil., p.71.
(2) Pekelharing, Festschrift f. Virchow, t. 1, p. 433, 1892. Maly's Jahresb., t. XXII, p. 114.
(3) Dans un travail précédent Pekelharing avait envisagé ces deux corps comme des nucléoalbumines (Maly's Jahresb., t. XXII, p. 113, 1892).
(4) Al. Schmidt, Physiol. Cenlralbl., t. IV, p. 327; Maly's Jahresb., t. XX, p. 104, 1880.
THÉORIE D ARMANÜ GAUTIER.
elle est effectivement d’une importance considérable, puisqu’on le rencontre à l’origine même du problème de la coagulation. Dès 1874, A. Gautier (1) insiste sur ce fait que le phénomène par lequel débute la coagulation doit être le passage dans le plasma d’une globuline, qui sort par exosmose des globules du sang. Les faits qui viennent à l’appui de cette manière de voir sont de divers ordres. Heynsius(2) a montré que des globales de sang de cheval, lavés au moyen de décantations successives avec de l’eau salée à 0“ et débarrassés autant que possible de tout plasma fournissent au bout de quelques minutes, lorsqu’on les additionne d’un volume de sérum égal au volume primitif du sang, un caillot a peu près égal en masse à celui que donnerait la même quantité de sang initial- De son côté, Hoppe-Seyler (3) indique qu’en ajoutant avec précaution un peu d’eau à la purée des globules lavés à l’eau salée, il a vu la masse se prendre en une gelée très molle. Enfin Semmer(4) rapporte des observations analogues relatives au sang d’oiseau. Cette formation de fibrine à partir du globule a été aussi observée au microscope par Landois (5), dès 1 874. Si l’on dépose une goutte de sang de lapin défibriné dans du sérum de sang de grenouille, on voit les globules rouges s’accoler les uns aux autres, devenir visqueux, perdre leurs contours et finalement s’étirer en filaments. Pour Landois, c’est donc le stroma globulaire lui-même qui fournit ici la substance de la fibrine. 11 est vrai que Landois sépare cette fibrine du stroma de celle que fournit le plasma {fibrine du plasma), bien qu’il avoue qu’on n’a réussi à saisir entre ces deux corps aucune différence chimiqup. C’est aussi à cette fibrine qu’il attribue les coagulations étendues qui se produisent souvent, lorsqu’on injecte à un animal du sang d’une espèce animale différente.
A. Gautier a montré, en outre, dès 1876, que si dans du sang fraîchement extravasé, divisé en trois parties égales et laissées au repos, on dose la fibrine après 10 minutes, 1 heure et 24 heures, on trouve que cette substance va en augmentant, à mesure que l’extravasation des facteurs de la fibrine se produit. Heynsius signale, d’autre part, ce fait que la quantité de fibrine formée par un plasma (préparé d’après les artifices que l’on a décrits), est toujours notablement plus faible que celle que fournit tout le sang correspondant. A. Gautier voit dans cette observation une nouvelle preuve que la substance fibrinogène sort des globules ; mais il ajoute que, dans l’état actuel de nos connaissances, il est difficile de dire si la substance mère de la fibrine sort des globules blancs ou des globules rouges, ou des deux à la fois, ou simplement des hématoblastes de Hayem(6). En ce qui concerne l’acte même de la coagulation, A. Gautier admet l’intervention d’un ferment fourni par les globules blancs, et la nécessité des sels de chaux pour la formation de la fibrine. D’ailleurs, antérieurement cet auteur avait attiré l’attention sur ce dernier point. Finalement, .A. Gautier
(1) A. G|utier, Chimie appliquée à la physioL, etc., p. 508, Paris, 1874. — Dict. de Chimie de Würtz, suppl., t. U, p. 1415. — Cours de Chimie, t. III, p. 403, Paris, 1892.
t2) Heynsius, cité par A. Gautier, Cours de Chimie, t. III, p. 403.
(3) Hoppe-Seylcr, PhysioL Chem., p. 400, Berlin, 1881.
(4) Semmer, Inaug.-üisserL, Dorpat, 1874.
(5) Landois, Traité de PhysioL, traduit par Moquin-Tandon, p. 56, Paris, 1892,
(6) A. Gautier, Chimie appliquée à la PhysioL, 1. 1, p. 159, et Cours de Chimie, t. III, p. 440.
E>'CYCLOPÉDIE CHIMIQUE. — L.YMBLIKG.
résume dans les fermes suivants sa doctrine actuelle sur la coagulation : « La coagulation résulte de la transformation du fibrinogène sorti des globules, ou préexistant dans le plasma à l’état soluble et durant la vie, substance qui devient insoluble et se change en fibrine, en s’unissant aux sels de chaux du plasma sous l’influence du ferment de la fibrine extravasé des globules blancs »(1).
Dernière forme de la théorie d’Al. Schmidt. — Dans un ouvrage récent (2) sur le sang et la coagulation. Al. Schmidt a résumé les travaux qu’il poursuit depuis plus de trente ans, sur ce sujet, avec tant de ténacité et de patience. Nous avons dit plus haut les raisons pour lesquelles nous avons rejeté à la fin de cette étude l’exposé des dernières idées de Schmidt sur la coagulation. Aussi bien le lecteur pourra constater qu’en dépit d’une série de faits nouveaux apportés par l’auteur, il est difficile de considérer cette nouvelle forme de sa théorie comme réalisant véritablement un progrès.
Les expériences de Schmidt et Itauschenbach ont établi qu’un grand nombre d'éléments cellulaires (leucocytes du sang, globules blancs des ganglions lymphatiques, stromas décolorés des globules rouges, etc.), introduits dans du plasma de sang de cheval, sont détruits en même temps qu’ils provoquent une coagulation immédiate de ce liquide. Or, si l’on épuise ces cellules par de l’alcool, on constate qu’elles cèdent à ce véhicule des composés qui agissent sur le plasma comme les cellules primitives, c’est-à-dire qu’elles hâtent la coagulation de cette humeur. Ces composés que Schmidt appelle substances zymoplastiques, ne sont pas le ferment de la fibrine; elles constituent l’agent qui provoque dans le plasma la mise en liberté du ferment. Ce ferment, que Schmidt appelle maintenant //irombine, existe dans le plasma sous la forme d’un proferment inactif, la prothrombine, qui, sous l’action des, substances zymoplastiques, fournit la thi’ombine active. La prothrombine existe dans le plasma du sang en circulation en
(1) Un grand nombre d’autres théories de la eoagulation du sang ont encore été proposées. Eichwald, s’appuyant sur ce fait que l'alcalinité du sang va en diminuant depuis le début jusqu'à, la fin de la coagulation, a admis que le sang contient une fibrine dissoute, laquelle se précipite, parce que l’acide carbonique formé aux dépens des globules rouges enlève à cette fibrine les bases qui la maintenaient en dissolution. Richardson pensait que la coagulation est due à une perle d’ammoniaque. Mathieu et Urbain ont admis, comme Eichwald, que la fibrine est précipitée par l’acide carbonique qui s’échappe des globules, lorsque le sang sort des vaisseaux. Cette théorie a été réfutée par Gautier (voy. à ta p. 148 la préparation du plasma desséché de cet auteur) et par Glénard. Glénard intercepte un fragment de jugulaire de cheval entre deux ligatures et il place le vaisseau verticalement; quand les globules se sont déposés, il jette au milieu du segment veineux une troisième ligature, de manière que la partie comprise entre les deux ligatures supérieures ne contienne plus que du plasma. Il vide alors la partie inférieure qui ne contient que des globules, remplace ceux-ei par de l’acide carbonique et détache alors la ligature intermédiaire. L’acide carbonique se mêle alors au plasma et cependant il n’y a pas de coagulation. (Glénard, Bull. Soc., chim., t. XXIV, p. 517, 1875.)
Dogiel et Hollzmann ont envisagé la formation de la fibrine comme résultant d’une oxydation du fibrinogène. Cette manière de voir a été réfutée récemment par G. Bonne. D’ailleurs A. Gautier avait montré, depuis près de 20 ans qu’on peut dessécher le plasma salé, même à 100” et à l’air, sans qu’il se coagule. La coagulation arrive ensuite lorsqu’on le dissout et qu’on l’étend d’eau. (Dogiel, Du Bois Reymond's Arch. f. PhysioL, 1883, p. 357. — Hollzmann, ibid., 1885, p. 210, et ilaly’s Jahresb., t. XV, p. 158, 1885. — G. Bonne, Maly’s Jahresb., t. XIX, p. 117, 1889).
(2) Al. Schmidt, Zur Blutlehre, Leipzig, 1892, 270 pages.