‹ Encyclopédie d'histoire naturelle; ou, Traité complet de cette science d'après les travaux des naturalistes les plus éminents de tous les pays et de toutes les époques: Buffon, Daubenton, Lacépède, G. Cuvier, F. Cuvier, Geoffroy Saint-Hilaire, Latreille, De Jussieu, Brongniart, etc. etc (volume 4)Chapitre 103 sur 129 · PREMIÈRE TRIBU · texte numérisé non relu

PREMIÈRE TRIBU

PHOCIDES. PHOCIDÆ. Isidore Geoffroy Saint-Hilaire.

Pieds empétrés.

Machoires comprimées.

Point de défenses.

Circonvolutions cérébrales très-développées.

On peut, d’une manière générale, caractériser ainsi les Phocidés : animaux ayant quatre ou six incisives à la mâchoire supérieure, quatre seulement à l'inférieure; canines au nombre de quatre en haut comme en bas, et toutes pointues; molaires variant en nombre depuis vingt jusqu'à vingt-quatre, toutes tranchantes ou coniques; cinq doigts à tous les pieds, dont ceux de devant vont en décroissant du pouce au petit doigt, tandis qu'aux pieds de derrière le pouce et le petit doigt sont les plus longs et les intermédiaires les plus courts; les pieds de devant sont enveloppés dans la peau du corps jusqu'aux poignets, ceux de derrière jusqu'aux talons; la queue, qui est courte, est placée entre ceux-ci: la tête ressemble à celle du Chien, quoiqw’elle soit plus arrondie: la langue est lisse, échancrée au bout; l'estomac est simple; le cœcum assez court, et le canal intestinal long et assez égal dans toute son étendue.

Les Phocidés vivent, en général, de Poissons; ils mangent toujours dans l’eau, et peuvent fermer leurs narines, lorsqu'ils plongent, au moyen d’une espèce de valvule. Comme, en plongeant, ils restent assez longtemps sous l’eau, on a cru que le trou de botal restait ouvert chez eux comme dans le fœtus; mais il n’en est rien : toutefois, il y a un grand sinus veineux dans le foie qui doit les aider à plonger, en leur rendant la respiration moins nécessaire au mouvement du sang, qui est très-noir et abondant. De temps en temps, ils viennent sur le sol, et peuvent même y rester quelques instants.

Ces animaux sont connus depuis la plus haute antiquité, et les poëtes eux-mêmes nous en ont donné l'histoire, qu'ils ont parée de toutes les brillantes fictions de leur imagination ingénieuse. C'est probablement le Phoque commun (Phoca vitulina) qu'ils ont été à même de connaitre, et il leur a suffi pour inventer les tritons, les sirènes, les néréides, et toute la cour aquatique de leur dieu Neptune. « Suivons-les un instant, dit M. Boitard, dans leurs gracieuses épopées. Voici les bords heureux de la Méditerranée, dont les eaux vertes et limpides reflètent le feuillage grisâtre de l'olivier, entrelacé aux rameaux grêles du grenadier et aux riches pampres de la vigne. Les flots, en battant continuellement contre la roche calcaire qui enfonce sa base dans leur sein, y ont creusé des grottes et des cavernes à demi submergées, que l'imagination superstitieuse ou poétique a peuplées d'êtres mystérieux ou terribles. C’est l'humide demeure des sirènes, des tritons, des génies de la tempête; et, dans le moyen âge, ces sombres grottes sont les palais des fées de la mer. Encore aujourd’hui,

lorsque le ciel est voilé de noirs nuages, lorsque le vent gémit dans les arbres de la forêt et ride la surface des eaux, par une nuit d'automne, le marin, assez imprudent pour approcher sa nacelle de ces antres ténébreux, laisse tout à coup tomber sa rame de saisissement et d'effroi en entendant les sons lugubres qui viennent frapper son oreille épouvantée. Qu'il se hâte de dresser sa voile triangulaire, de tourner sa proue vers la haute mer, et de saisir son aviron, car, s'il tarde un instant encore, il verra sa barque entourée par les fantômes des matelots morts dans les flots, et, pour peu qu'il ait un vieux parent victime de la tempête, il le reconnaîtra probablement à la päleur de sa figure blanche, au sombre feu qu'exhalent toujours les veux caves d’un mort qui a quitté le séjour des spectres pour venir jeter encore un dernier regard sur ce qu'il aimait sur la terre. Il apercevra ces âmes fantastiques glisser sur les eaux en les ridant à peine, et, si le vent chasse un instant dans le ciel le nuage qui obscurcissait la lune, il les verra se trainer sur cette terre qu'elles regrettent, et, désespérées, se replonger en gémissant dans la mer, où elles resteront jusqu’à la consommation des siècles. l'elle est la superstition d'aujourd'hui. Entrez dans la pauvre cabane du premier pêcheur que vous rencontrerez sur la côte, asseyez-vous à côté de lui, à son foyer, et vous apprendrez, en comparant les longues histoires qu'il vous débitera sur les cavernes de la mer, que, depuis Charybde etScylla, les mêmes faits ont donné lieu à des superstitions aussi différentes que les siècles qui les ont vues naitre. Les sirènes, monstrueuses filles d'Achélaüs et de Calliope, au corps de femme et à queue de poisson, au chant mélodieux et perlide, pouvaient plaire aux imaginations grecques et romaines du temps d'Homère et de Virgile; mais elle ont été détrônées par les fées et les génies du moyen âge; et puis sont venus les premiers naturalistes, qui ont remplacé les unes et les autres, en les dépoétisant, par des Évêques, des Moines et des Capucins. » .

Fig. 106. — Otarie molosse.

Au seizième siècle, Rondelet a figuré le Moine et l'Évêque. « De notre temps, dit-il, en Norwège, on a pris un monstre de mer après une grande tourmente, lequel tous ceux qui le virent incontinent lui donnèrent le nom de Moine, car il avait la face d'homme, rustique et mi-gracieuse, la tête rasée et lisse; sur les épaules, comme un capuchon de moine, dont les deux ailerons au lieu de bras; le bout du corps finissait en une queue large. Le portrait sur lequel j'ai fait faire le présent m'a été donné par très-illustre dame Marguerite de Valois, reine de Navarre, lequel elle avait eu d'un gentilhomme qui en-portait un semblable à l'empereur Charles-Quint, qui était alors en Espagne. Le gentilhomme disait avoir vu ce monstre tel comme son portrait le portait, en Norwége, jeté, par les flots et la tempète de mer, sur la plage, au lieu nommé Dièze, près d’une ville nommée Danelopock. J'ai vu un pareil portrait à Rome, ne différant en rien du mien. Entre les bêtes marines, Pline fait mention de l'Homme marin, et du Triton, comme choses non feintes. Pausanias aussi fait mention du Triton. Jai vu un portrait d'un autre monstre marin, à Rome, où il avait été envoyé, avec lettres par lesquelles on assurait pour certain que, Pan 4554, on avait vu ce monstre en habit d'évèque, comme est

le portrait, pris en Pologne, et porté au roi dudit pays, faisant certains signes pour montrer qu'il avait grand désir de rétourner en la mer, où, étant amené, se jeta inconünent dedans. »

Dans tous les auteurs qui suivirent immédiatement Rondelet, on peut lire l'histoire des deux animaux que nous venons d'indiquer, et cette histoire, vraie pour quelques-unes de ses parties, participe du roman pour beaucoup d’autres. Nous en dirons quelques mots d’après ces anciens récits. Le Moine, quand on le sort de l'eau, pousse un profond soupir, prouvant les profonds regrets qu'il éprouve en quittant malgré lui son élément de prédilection, et il fait plusieurs signes énergiques pour qu’on le laisse y rentrer. On reconnait facilement que c'est un abbé du royaume des Gndins, à la coiffure qu'il a sur la tête, coiffure qui ressemble à la mitre ou au capuchon. Quant à l'Évêque, il est couché sur le rivage sans dire mot, ce qui fait que les pêcheurs S'aperçurent qu'il ne savait pas le suédois; ils voulurent le faire lever pour l'emmener à la ville, où leur dessein était de le montrer aux curieux pour de l'argent; mais la chose était difficile, car le corps de l'Évêque se terminait en une queue fourchue. à la manière des Marsouins, et il manquait de jambes pour marcher; on le porta donc; tous les curieux furent édifiés de son air grave et réfléchi, et l'on crut reconnaitre quelques signes d’onction à la manière dont il tenait constamment ses mains sur sa poitrine; ce n’est pas non plus sans admiration que l’on vit comment ses cinq doigts étaient réunis par une membrane simple qui lui donnait une grande facilité pour nager.

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