PHOQUE COMMUN ou VEAU MARIN. PHOCA VITULINA, Linné
Caracrères sréciriques. — Couleur générale d'un gris jaunâtre, avec quelques taches irrégulières noirâtres, mais différant suivant que l'animal estsec ou mouillé; au moment où le Phoque sort de l'eau, toute la partie supérieure de son corps et de sa tête, ses membres postérieurs et sa queue sont gris d'ardoise: le gris de la ligne moyenne le long du dos, de la queue et des pattes est uniforme: celui des côtés du corps se compose de nombreuses petites taches rondes, sur nn fond un peu plus pâle et jaunâtre; toutes les parties inférieures sont de cette dernière couleur; lorsque ce pelage est entièrementsee, on ne voit plus de gris que sur la ligne moyenne, où se trouve aussi un petit nombre de taches répandues irrégulièrement; tout le reste du corps est entièrement jaunâtre. Mais ces couleurs ne sont pas toujours les mêmes dans tous les individus, car il parait qu'en vicillissant les teintes diminuent d'intensité, et que le pelage devient blanchâtre. Ce pelage est continuellement lubréfié par une matière grasse qui nait d'organes glanduleux principalement situés autour des yeux, sur les épaules, sur les côtés du dos ou les côtés du ventre et autour de anus; cette matière est noirâtre et puante. La longueur totale de l'animal est d'environ 1.
Cette espèce, dont Lesson a assez inutilement changé le nom de Ph. vitulina, connu depuis trèslongtemps, en celui de Phoca Linnæi, est la plus répandue de toutes celles de cette famille; elle se trouve surtout dans la mer Baltique et dans tout l'Océan atlantique, depuis le Groënland jusqu'aux rivages de la mer du Nord; mais on l’a rencontrée plus au sud, et il paraît même qu'elle se porte quelquefois jusque vers le cap de Bonne-Espérance d'une part, et de l'autre jusqu'aux terres magellaniques et aux iles situées au large de cette partie méridionale de l'Amérique; elle habite, dit-on encore, la Méditerranée et la mer Noire, et, suivant l’assertion de plusieurs voyageurs, mais qu'on ne saurait admettre sans de nouveaux renseignements plus positifs, il se trouverait même des individus de cette espèce dans la mer Caspienne et dans le lac Baïkal, ainsi que dans les lacs Onéga et Ladoga, en Russie. Enfin c’est presque exclusivement ce Phoque que l'on voit sur nos côtes de l'Océan, et que l’on peut parfois se procurer vivant.
C'est à cette espèce, l'une des plus connues des marins, que presque toutes les autres du même genre ont été rapportées sous la dénomination générale de Veaux, de Loups ou de Chiens marins; et il paraît, d'une autre part, que, sous celle de Phoca vitulina, les naturalistes en confondent probablement plusieurs qui sont éminemment différentes par leurs caractères anatomiques; du moins c'est ce qu'en rapporte M. Otto, qui assure avoir disséqué deux Phoques de la Baltique, très-semblables par les caractères extérieurs, mais dont les têtes osseuses offraient des dissemblances remarquables dans l’écartement des orbites et dans l'allongement du crâne.
Dans leurs ouvrages, les naturalistes indiquent des variétés assez nombreuses de cette espèce dont nous nous abstiendrons de faire connaitre les caractères. Nous ne ferons que citer en passant : 4° celle du golfe de Bothnie (Phoca vitulina Bothnica, Linné), qui a le nez plus large, les ongles plus longs et le pelage plus obscur; 2° celle des lacs Orom et Baïkal (Ph. vitulina Sibirica, Gmelin), qu'on dit argentée, et qui, selon Péron, pourrait bien n'être qu'une Loutre; et 3° celle de la Caspienne (Ph. vilulina Caspica, Pallas, Krachenninikow et Gmelin), qu'on dit être de la taille du Phoque commun ou plus petite, et variée de noir, de jaune, de cendré, de blanchâtre. C'est avec plus de certitude que nous rapporterons avec À.-G. Desmarest à cette espèce Le Phoque dont parle Olafsen dans son Voyage en Islande sous le nom de Lanpsezur. Il est, dit-il, de l'espèce de ceux qu'on trouve dans la Baltique. On le prend au printemps; il fait et nourrit ses petits à cette époque, sur les anses qui sont basses, et conséquemment sous l’eau, lorsque la marée est haute. Les femelles tiennent ces petits à terre jusqu'à ce qu'ils aient changé leur premier poil. Ge poil est blane, et quelquefois d’un jaune clair; il devient ensuite d’une couleur foncée et mouchetée de gris un peu plus clair sous le ventre qu'ailleurs, marqué de taches blanches et rondes sur les côtés; à mesure qu'il vieillit, la couleur s'éclaireit encore, et, à la fin, il est d’un blane tirant sur le gris. La taille de ce Phoque se rapporte d’ailleurs assez à celle de l'espèce commune. D'après M. Boitard, le Kassiérack (Ph. vitulina, Erxleben; Ph. maculata, Boddaert) paraît également en être une variété dont le pelage est gris en dessus,
Vzanc en dessous dans les jeunes, puis d'un gris livide parsemé de taches, et enfin, quand il est vieux, tigré ou varié de noir et de blanc, et qui habite les mers du Nord. Lesson indique encore deux variétés du Phoque commun : l'une, qu'il nomme alba, et qui se rapporte à la variété à poils blancs dont nous avons parlé, et l’autre, canina, dont la tête a la forme de celle du Chien, et qui se trouverait dans la mer Baltique.
L'histoire du Phoque commun est peu différente de celle des autres animaux de la même tribu à l'état de nature. Les récits qu'on en possède sont le plus souvent remplis de traits qui appartiennent aux autres espèces, que les marins ont confondues avec la sienne. On n’a de renseignements positifs que ceux qui résultent de l'étude de plusieurs de ces animaux échoués sur les côtes. Fr. Guvier a suivi notamment quelques individus qui ont vécu au Muséum d'Histoire naturelle; il a publié un mémoire plein d'intérêt sur leurs facultés intellectuelles. Il les considère comme des êtres plus intelligents, dans l’état de nature, à cause de leur sociabilité, que les Chiens sauvages, qui vivent isolés; il les présente comme étant susceptibles de s'attacher à homme qui en a soin, et d'exécuter, à son commandement, différentes actions, même peu en rapport avec leurs habitudes naturelles. Il explique cette confiance aveugle, et qui leur est presque toujours funeste, que les Phoques habitants des plages désertes ont pour les voyageurs qui y abordent. «C'est, dit-il, qu'ils sont habitués à jouir d’une paix profonde, et l’on aurait tort de conclure de là que ces animaux manquent du jugement nécessaire pour apprécier le danger; car ceux qui ont des petits à défendre ou qui se trouvent dans des parages souvent fréquentés par les hommes n’ont plus cette ignorance et cette apathie qui exposaient leur vie; ils ont appris à reconnaitre leur ennemi, à le fuir et quelquefois même à l’attaquer. » Les Phoques de la Ménagerie du Muséum étaient nourris avec du Poisson, et, ce qui est fort remarquable dans des animaux aussi voraces, C’est qu'ils n'étaient pas indifférents sur le choix de la nourriture. On n’a jamais pu faire manger à chacun d’eux que l'espèce de Poisson à laquelle il avait d’abord été accoutumé; lun ne voulait manger que des Harengs, même salés, et l'autre que des Limandes. Ils avaient d’ailleurs contracté des habitudes diverses; ainsi, l'un ne saisissait et ne mangeait son Poisson qu'au fond de l’eau, tandis que l'autre, au contraire, ne voulait manger que sur terre. Ils n’étaient point craintifs et se laissaient retirer de la gueule leur nourriture, sans témoigner de mécontentement, pourvu toutefois que ce ne fût pas par un autre individu de leur espèce. Entre eux ils se battaient pour saisir une proie qu’on leur abandonnait. Ils avalaient le Poisson après l'avoir réduit, avec leurs dents, à la proportion convenable, et le humaient en quelque sorte, en n’ouvrant la bouche que ce qu'il fallait pour le laisser passer. Leur voix était une sorte d’aboïiement un peu plus faible que celui du Chien : c'était le soir, et lorsque le temps se disposait à changer, qu'ils aboyaient. Quand ils étaient en colère, ils ne le témoignaient que par une sorte de sifflement assez semblable à celui d’un Chat qui menace. L'un d'eux viait dans la meilleure intelligence avec deux jeunes Chiens qui le harcelaient quelquefois en jouant, et il semblait les exciter à continuer leurs agaceries en leur donnant de légers coups avec sa patte.
Assez récemment, en 1852, la Ménagerie a possédé pendant quelques mois un individu de cette espèce pris à l'embouchure de la Somme, et adressé au Muséum par M. Baillon : ce Carnassier se faisait remarquer par son intelligence et sa grande douceur, et sa nourriture consistait uniquement en Poissons de mer. Nous avons dit que c’est en général des Phoca vitulina que montrent les bateleurs, et auxquels ils peuvent donner une sorte d'éducation, quelquefois même assez avancée.