MACRORHIN A TROMPE. MACRORHINUS PROBOSCIDEUS. Fr. Cuvier
Canacrères srÉciFiQuEs. — Pelage sale, grisätre ou d'un gris bleuâtre, quelquefois d’un brun noirtre, rude et grossier; veux très-grands, proéminents; poils des moustaches rudes, contournés en spirales; ongles des mains très-petits; queue courte, très-apparente. Les mâles ont un prolongement tout particulier du nez, en forme de trompe membraneuse et érectile, molle, élastique, ridée, longue quelquefois de 0®,50 et ayant beaucoup d'analogie avec cette longue crête qui pend sur le bec d’un Coq d'Inde; cette trompe manque à la femelle et aux jeunes avant l’âge adulte, et même probablement au mäle lorsque la saison des amours est passée. Il atteint jusqu'à 8 à 10" de longueur.
Cette espèce est vulgairement connue sous le nom de Proque À rrowrr, Péron; c'est le Lion Mari de Coxe, le Lrox pe mer d'Anson, le Lame de Molina, le Pnoque à museau ripé de Forster, l'ÉLÉPHANT MARIN, probablement le Paoque pe L'ie Sainr-Paur ou Phoca Coxii, A. G. Desmarest; les naturalistes ont pendant longtemps mal connu ce Phoque, et c'est pour cela qu'ils lui ont appliqué un grand nombre de dénominations latines telles que celles de : Phoca leonina, Linné; Mirouga proboscidea, Gray; Macrorhinus proboscideus, Fr. Cuvier. Enfin c’est le Miourouc des habitants des côtes baignées par la mer où vit cet animal.
Ce grand Phocidé, successivement observé à l'ile de Juan-Fernandez, sur l'ile Georgia, aux îles Maurice, de Nassau, par Roggers, Anson, Pernetti, Cook, Forster, Bernard Pendorf, Bougainville, Byron, etc., avait toujours été mal décrit, et surtout mal figuré. C’est à Péron et Lesueur que nous devons enfin la connaissance à peu près exacte de la forme et des mœurs de cet animal, qu'ils ont rencontré en grande abondance sur les iles du détroit de Bass, qui sépare la terre de Van-Diémen de
la Nouvelle-Hollande. Nous suivrons ces naturalistes dans la description qu'ils en donnent, tout en faisant remarquer que leur récit semble toutefois, en beaucoup de points, n'être qu'une compilation de ceux d'Anson, de Pernetti et de Roggers.
Péron et Lesueur rejettent la dénomination de Lion marin appliquée au Phoque à trompe, parce qu'elle a déjà été employée pour désigner un Mammifère de la même famille auquel elle convient davantage, et d’autres auxquels elle ne convient pas du tout. Ils rejettent aussi celle d'Éléphant marin, qui est donnée au même animal par les pêcheurs anglais de la Nouvelle-Hollande, parce qu’elle a été déjà consacrée au Morse, et ils adoptent celle de Phoca probosciea, qui rappelle le caractère singulier par lequel cette espèce se différencie de toutes celles que l'on a distinguées jusqu'à ce jour.
« Des proportions énormes, rapportent nos voyageurs, de vingt, vingt-cinq ou même trente pieds de longueur, et de quinze à dix-huit pieds de circonférence; une couleur, tantôt grisâtre, tantôt d’un gris bleuâtre, plus rarement d'un brun noirâtre; l'absence des auricules; deux canines inférieures longues, fortes, arquées et saillantes; des moustaches formées de poils durs, rudes, très-longs et tordus comme une espèce de vis; d’autres poils semblables, placés au-dessus de chaque œil, et tenant lieu de sourcils; des yeux extrêmement volumineux et proéminents; des nageoires antérieures fortes et vigoureuses, présentant à leur extrémité, tout près du bord postérieur, cinq petits ongles noiràtres; une queue très-courte, cachée pour ainsi dire entre deux nageoires horizontalement aplaties, et plus larges vers leur partie postérieure, tels sont les traits qui distinguent en général le Phoque à trompe. Mais un caractère plus particulier se présente dans cette espèce de prolongement du museau, ou plutôt des narines, qui a fait imposer à cet Amphibie le nom d’Éléphant marin. Lorsque l'animal est en repos, les narines, affaissées et pendantes, lui donnent une face plus large; mais, toutes les fois qu'il se relève, qu'il respire fortement, qu'il veut attaquer ou se défendre, elles s'allongent et prennent la forme d'un tube de douze pouces de longueur environ; non-seulement alors la partie antérieure de la tête présente une figure toute différente, mais la nature de la voix en est également beaucoup modifiée. Les femelles sont étrangères à cette organisation, elles ont même la lèvre supérieure légèrement échancrée vers le bord. Les individus de l’un et de l’autre sexe ont le poil extrémement ras; dans tous, il est d’une qualité trop inférieure pour que leur fourrure puisse rivaliser avec celle de la plupart des autres Phocidés antarctiques.
«€ Habitant exclusif des régions australes, le Phoque à trompe se complait particulièrement sur les îles désertes, de manière toutefois qu'il semble en affectionner quelques-unes exclusivement aux autres. Ainsi, dans le même détroit de Bass, qui réunit les îles Furneaux, l'ile Clarck, la Préservation, les Deux-Sœurs, Waterhouse, l'ile Swan, le groupe de Kent, les îlots du Promontoire, l'ile King et celles du Nouvel-An, à peine en trouve-t-on quelques individus sur les Deux-Sœurs; ils paraissent être complétement étrangers à l'ile Maria; sur l'ile Decrès, on n’a pu voir qu'une seule défense de Phoque à trompe; enfin cet Amphibie n'existe pas sur le continent de la Nouvelle-Hollande, non plus que sur la terre de Van-Diémen. Les habitants de ces deux dernières régions ne le connaissent que par quelques individus que les courants ou les tempêtes repoussent sur leurs rivages. On en observe de nombreux troupeaux à la terre de Kerguelin, sur l'île de Georgia et à la terre des États, où les Anglais font habituellement la pêche de ces animaux. Ils existent en grand nombre sur l'ile de Juan- Fernandez, et on en trouve aux iles Malouines; mais ils sont plus rares sur ce dernier point. Quelle que puisse être la raison de cette préférence, qui dépend peut-être de la présence ou de l'absence de petites mares d'eau douce, dans lesquelles les Phoques à trompe aiment à se vautrer, il résulte de toutes les observations faites jusqu’à ce jour sur cet objet, que ces puissants animaux sont confinés entre 3° et b° de latitude sud, et qu'ils existent dans l'Océan atlantique et le grand Océan austral.
« Également ennemis d'une chaleur trop forte ou d’un froid trop vif, ils s’avancent avec l'hiver de ces parages du sud vers le nord, et retournent avec l'été du nord vers le sud. C’est à la mi-juin qu'ils exécutent leur première migration; ils abordent alors, en grande troupe, sur les rivages de l'île King; ces rivages en sont quelquefois couverts, disent les pêcheurs anglais. Un mois après leur arrivée, les femelles commencent à mettre bas; réunies toutes ensemble sur un point du rivage, elles sont environnées par les mäles, qui ne les laissent plus retourner à la mer, et qui n'y retournent plus eux-mêmes, non-seulement jusqu’à ce qu'elles se soient délivrées de leur fruit, mais encore pendant toute la durée de l'allaitement. Lorsque les mères cherchent à s'éloigner de leurs petits, les mâles les
repoussent en les mordant. Le travail du part ne dure pas plus de cinq ou six minutes, pendant lesquelles les femelles paraissent beaucoup souffrir; dans certains moments, elles poussent de longs cris de douleur; elles perdent peu de sang. Durant cette pénible opération, les mâles, étendus autour d'elles, les regardent avec indifférence. Les femelles n’ont jamais qu'un petit, et, dans l'espace de cinq ou six ans que les pêcheurs ont observé ces Phoques sur divers points des régions australes, ils n'ont vu qu'un seul exemple de portée double. L'Éléphant marin, en naissant, a quatre à cinq pieds de longueur; il pèse environ soixante-dix livres; les mâles sont déjà plus gros que les femelles; du reste, les proportions relatives des uns et des autres n’offrent pas de différence sensible d'avec celles qu'ils doivent avoir un jour.
« Pour donner à teter à son nourrisson, la mère se tourne sur le côté en lui présentant ses mamelles. L'allaitement dure sept ou huit semaines, pendant lesquelles aucun membre de la famille ne mange ni ne descend à la mer. L’accroissement est si prompt, que, dans les huit premiers jours qui suivent la naissance, ils gagnent quatre pieds de longueur et cent livres de poids environ. La mère, qui ne mange point, maigrit à vue d'œil; on en a même vu périr pendant cet allaitement pénible; mais il serait difficile de décider si elles avaient succombé d'épuisement, ou si quelques maladies particulières avaient causé leur mort. Au bout de quinze jours, les premières dents paraissent; à quatre mois, elles sont toutes dehors. Les progressions de l'accroissement sont si rapides, qu'à la fin de la troisième année les jeunes Phoques ont atteint à la longueur de dix-huit à vingt-cinq pieds, qui est le terme le plus ordinaire de leur grandeur; dès ce moment, ils ne croissent plus qu'en grosseur. Lorsque les nourrissons se trouvent âgés de six à sept semaines, on les conduit à la mer; les rivages sontabandonnés pour quelque temps; toute la troupe vogue de concert, si l’on peut s'exprimer ainsi, La manière de nager de ces Mammifères est assez lente; ils sont forcés, à des mtervalles très-courts, de reparaître à la surface de l'eau pour respirer l'air dont ils ont besoin. On observe que les petits, lorsqu'ils s’écartent un peu de la bande, sont poursuivis aussitôt par quelques-uns des plus vieux, qui les obligent, par leurs morsures, à regagner le gros de la famille. Après être demeurés trois semaines où même un mois à la mer, les Phoques à trompe reviennent une seconde fois au rivage; ils y sont ramenés par un besoin pressant, celui de la reproduction. Ce n’est qu’à trois ans, lorsque les mâles ont pris toute leur croissance, que se développe leur trompe. On peut considérer comme un indice de puberté, dans ces animaux, l'apparition de ce singulier appendice.
« Les mâles se disputent la jouissance des femelles; ils se heurtent, ils se battent avec acharnement, mais toujours individu contre individu. Leur manière de combattre est assez singulière. Les deux colosses rivaux se trainent pesamment; ils se joignent et se mettent, pour ainsi dire, museau contre museau; ils soulèvent toute la partie antérieure de leur corps sur leurs nageoires; ils ouvrent une large gueule; leurs yeux paraissent enflammés de désirs et de fureur; puis, s'entre-choquant de toute leur masse, ils retombent l'un sur l’autre, dents contre dents, mâchoire contre mâchoire; ils se font réciproquement de larges blessures; quelquefois ils ont les veux crevés dans cette lutte; plus souvent encore ils y perdent leurs défenses; le sang coule abondamment; mais ces opiniâtres adversaires, sans paraître s'en apercevoir, poursuivent le combat jusqu'à l’entier épuisement de leurs forces. Toutefois, il est rare d'en voir quelques-uns rester sur le champ de bataille, et les blessures qu'ils se font, quelque profondes qu’elles soient, se cicatrisent avec une promptitude inconcevable. Pendant le combat, les femelles restent tranquilles et indifférentes. Elles deviennent la récompense du vainqueur, auquel elles se livrent de bonne volonté en se couchant sur le côté à son approche.
« La durée de la gestation paraît être d'un peu plus de neuf mois, de sorte que les femelles fécondées vers la fin de septembre commencent à mettre bas, ainsi que nous venons de le dire, vers la mi-juillet. Peu après l’accouplement, la chaleur devenant trop forte pour ces animaux dans les îles du détroit de Bass, ils reprennent en troupe la route du Sud, pour y demeurer jusqu’à l'époque où le retour des frimas doit les ramener sur les rivages alors plus tempérés de ces mêmes îles. Il reste néanmoins un certain nombre d'individus sur l’île King et sur celles du Nouvel-An; mais il est possible qu'ils y soient retenus par quelques infirmités, par le manque des forces indispensables pour une longue navigation, ou par toute autre indisposition.
« La plupart des Phoques connus préfèrent les rochers pour leur habitation. Le Phoque à trompe, au contraire, se trouve exclusivement sur les plages sablonneuses; il recherche le voisinage de l’eau douce, dont il peut se passer, il est vrai, mais dans laquelle les animaux de cette espèce aiment à se
plonger, et qu'ils paraissent humer avec plaisir. [ls dorment indifféremment étendus sur le sable, on flottants à la surface des mers. Lorsqu'ils sont réunis à terre en grandes troupes pour dormir, un ou plusieurs individus veillent constamment; en cas de danger, ceux-ci donnent l'alarme au reste de la bande; alors tous ensemble s'efforcent de regagner le rivage pour se jeter au milieu des flots protecteurs. Rien n'est plus singulier que leur allure: c'est une espèce de rampement, dont les nageoires antérieures sont les seuls mobiles; et leur corps, dans tous ses mouvements, parait trembloter, comme une énorme vessie pleine de gelée, tant est épaisse la couche de lard huileux qui les enveloppe. Non-seulement leur allure est lente et pénible, mais encore, tous les quinze ou vingt pas, ils sont forcés de suspendre leur marche, haletant de fatigue et succombant sous leur propre poids. Si, dans le moment de leur fuite, quelqu'un se porte au-devant d'eux, ils s'arrêtent aussitôt; et si, par des coups répétés, on les force à se mouvoir, ils paraissent souffrir beaucoup. Ce qu'il y a de plus remarquable dans cette circonstance, c'est que la pupille de leurs yeux, qui, dans l'état ordinaire, est d'un vert légèrement bleuâtre, devient alors d'une couleur de sang très-foncée. Malgré cette lenteur et cette difficulté de leurs mouvements progressifs, les Phoques à trompe parviennent, sur l'ile King, à franchir des dunes de sable de quinze à vingt pieds d’élévation, au delà desquelles se trouvent de petites mares d’eau douce. Ces animaux savent suppléer, par la patience et l'obstination, à tout ce qui leur manque d'adresse et d'agilité.
« Le cri des femelles et des jeunes mâles ressemble assez bien au mugissement d'un Bœuf vigoureux; mais, dans les mâles adultes, le prolongement tubuleux des narines donne à leur voix unetelle inflexion, que le cri de ces derniers a beaucoup de rapport, quant à sa nature, avec le bruit que fait un homme en se gargarisant; ce cri rauque et singulier se fait entendre au loin; il porte avec lui quelque chose de sauvage et d’effrayant. Ces animaux sont incommodés par la trop vive ardeur du soleil; alors on les voit soulever à diverses reprises, avec leurs larges nageoires antérieures, de grandes quantités de sable humecté par l'eau de la mer, et le jeter sur leur dos jusqu'à ce qu'il en soit entièrement couvert. Leurs veux, conformés comme ceux des autres Phoques, c’est-à-dire pour lhabitation dans l’eau, sont peu propres à bien les guider dans un autre élément; aussi ne peuvent-ils, surtout en sortant de la mer, distinguer les objets qu'à de très-petites distances. D'un autre côté, le défaut d’auricule contribue peut-être à l'imperfection de leur ouïe, qui parait être assez mauvaise.
« Les Phoques à trompe sont d’un naturel extrêmement doux et facile; on peut errer sans crainte parmi ces animaux, on n’en vit jamais chercher à s’élancer sur l'homme, à moins qu'ils ne fussent attaqués ou provoqués de la manière la plus violente. Les femelles sont surtout très-timides; à peine se voient-elles attaquées, qu'elles cherchent à fuir; si la retraite leur est interdite, elles s’agitent avec violence; leurs regards portent l'expression du désespoir : elles fondent en larmes. En mer, de jeues Phoques, d’une espèce infiniment plus petite que la leur, viennent nager au milieu de ces monstrueux Amphibies sans que ceux-ci fassent le moindre mal à ces débiles étrangers. Les hommes euxmêmes peuvent impunément se baigner dans les eaux où les Phoques à trompe se trouvent réunis, sans avoir rien à redouter, et les pêcheurs sont accoutumés à le faire. Comme plusieurs autres Phoques, ils paraissent susceptibles d’un véritable attachement et d’une sorte d'éducation particulière. À ce sujet, nous pouvons dire qu'un matelot anglais, ayant pris en affection un de ces animaux, approchait de lui tous les jours pour le caresser, sur la plage même où l'on mettait à mort tous les autres Phoques qui l'environnaient. En peu de mois, il était si bien parvenu à l'apprivoiser, qu'il pouvait impunément lui monter sur le dos, lui enfoncer son bras dans la gueule, le faire venir en l'appelant : malheureusement ce matelot, ayant eu quelque altercation avec un de ses camarades, celui-ci, par une lâche et féroce vengeance, tua le Phoque adoptif de son adversaire.
« Pour ce qui concerne la durée de la vie de ce Phoque, les pêcheurs anglais n'ont pu donner des notions bien précises à cet égard; mais ils sont portés à croire, d’après le grand nombre d'individus qu'ils voient mourir naturellement sur les rivages, que le terme moyen de leur existence ne va guère au delà de vingt-cinq où trente ans. Ce qu'il y a de remarquable, c’est qu'aussitôt qu'ils sont blessés, ou lorsqu'ils se sentent malades, ils quittent les flots, s'avancent dans l’intérieur des terres plus loin qu'à l'ordinaire, se couchent au pied de quelque arbrisseau, et y restent jusqu'à leur mort, sans retourner à la mer.
« Ces animaux ont à craindre les tempêtes, très-violentes dans ces parages; les vagues fnrieuses les brisent contre les rochers de granit qui forment le sol des îles qu'ils habitent. IIS paraissent
Ts
Fig, 1. — Loutre de la Plata.
ig. 2, — Méphitis de Humboldt.
avoir, au fond des eaux, des ennemis puissants; car on les voit, de temps à autre, sortir inopinément de la mer en grande hâte, et souvent couverts d'énormes blessures. Mais leur ennemi le plus dangereux, c’est l'homme. Lorsque par hasard quelques-uns d'entre eux viennent à terre sur le continent où à la terre de Van-Diemen, les sauvages de ces contrées les poursuivent avec de longs morceaux de bois enflammés, qu'ils leur enfoncent dans la gorge, et les tuent ainsi. Alors ces hommes affamés se jettent sur les cadavres de ces Phoques, et ne les quittent pas qu'ils n’aient dévoré la chair en entier. Avant l'établissement des Anglais au port Jackson, les Phoques à trompe jouissaient d'une tranquillité parfaite dans les îles du détroit de Bass; il n'en est plus ainsi : les Européens ont envahi ces retraites si longtemps protectrices; ils y ont organisé partout des massacres qui ne sauraient manquer de faire éprouver bientôt un affaiblissement sensible et irréparable à la population de ces animaux. Des pêcheurs, en petit nombre, sont envoyés de la colonie du port Jackson sur ces iles, où les Phoques sont les plus communs, et y ont leur résidence habituelle. Nous en trouvâmes dix dans l'ile King. Ces hommes étaient chargés de préparer, en huile et en peaux de Phoques, la cargaison de quelques navires destinés pour la Chine. Ils étaient pourvus des objets nécessaires pour subsister pendant le temps de leur séjour, qui avait déjà duré treize mois, et de futailles, pour recueillir l'huile, qu'ils séparaient de la graisse en la faisant bouillir dans de grandes chaudières. Leur nourriture principale consistait en viande de Phascolomes, de Kanguroos et de Casoars. Pour chasser ces animaux, ils avaient des Chiens qui, après les avoir atteints et étranglés, étaient dressés à conduire leurs maîtres aux lieux où ils avaient laissé leur proie.
« Pour tuer les Phoques, il suffit de leur appliquer un seul coup de bâton sur l'extrémité du museau; mais ce moyen n’est pas celui que les pêcheurs emploient : ils foyt usage d'une lance de douze à quinze pieds de longueur, dont le fer, extrèmement acéré, n’a pas moins de vingt-quatre à trente pouces; ils saisissent avec adresse l'instant où l'animal, pour se porter en avant, soulève sa nageoire antérieure gauche; c'est sous cette partie que la lance est plongée, de manière à percer le cœur; et les hommes chargés de cette opération cruelle y sont tellement exercés, qu'il leur arrive rarement de manquer leur coup. Le malheureux Amphibie tombe aussitôt, en perdant des flots de sang.
« En ouvrant l'estomac de ceux qu'on vient de tuer, on y trouve ordinairement un grand nombre de becs de Sèches, beaucoup de fucus, de pierres et de gravier; jamais on n’y aperçoit des débris de Poissons ou de tout autre animal osseux. Il n’est pas vrai, comme l'ont annoncé plusieurs voyageurs, que ces animaux paissent l'herbe du rivage, ou même qu'ils broutent le feuillage de certains arbres; ce fait est absolument controuvé
« La chair des Phoques à trompe est non-seulement fade, huileuse, indigeste et noire, mais encore il est impossible de la retirer des couches de graisse qui l'enveloppent. La langue seule fournit un aliment assez bon. Les pêcheurs salent les langues avec soin et les vendent au prix des meilleures salaisons. Le foie paraît avoir quelques qualités nuisibles; car des pêcheurs anglais, ayant voulu essayer de s'en nourrir, éprouvèrent un assoupissement invincible qui dura plusieurs heures et qui s’est renouvelé toutes les fois qu'ils ont voulu goûter de ce pertide aliment. La graisse fraiche jouit, parmi les pêcheurs, d'une grande réputation pour la guérison des plaies. La peau est épaisse et forte; on l’emploie à couvrir de grandes et fortes malles; on l'estime surtout convenable pour Les harnais des chevaux et des voitures; malheureusement celles des vieux individus, et dès lors les plus précieuses par leur dimension et par leur force, sont les plus mauvaises, à cause des nombreuses et larges cicatrices dont elles sont couvertes. L'huile que fournit la graisse du Phoque à trompe est l'objet immédiat des entreprises des Anglais sur les îles où ces animaux abondent; la quantité qu'un seul Phoque peut fournir est prodigieuse; les pêcheurs l'estiment, pour les plus gros individus, à quatorze ou quinze cents livres. On la prépare à peu près comme celle de la Baleine. Péron rapporte que les dix pêcheurs de l'ile King en fabriquaient environ trois mille livres par jour. Elle est abondante surtout avant l'allaitement des petits. On l'emploie pour les aliments, auxquels elle ne communique aucune saveur désagréable; elle fournit à la lampe une flamme extrêmement vive et pure, sans fumée ni odeur, et elle dure plus longtemps que l'huile ordinaire employée à cet usage. Cette huile est destinée pour l'Angleterre, où l'on s’en sert pour divers usages économiques, mais particulièrement dans les manufactures de draps, pour adoucir la laine; elle S'y vend sept livres seize sous le gallon, c’est-à-dire les quatre pintes, ancienne mesure de Paris. »
C’est à la même espèce que l’on rapporte en général le Pnoque pe L'ite Sainr-Paur, Phoca Coxii.
A.-G. Desmarest, qui ne diffère probablement du Macrorhinus proboscileus que par l'absence d'une trompe, ce qui pourrait tenir à l'âge où au sexe de l'animal décrit par Cox. Les autres espèces placées dans le même genre, que nous nous bornerons à indiquer, sont :
2 MACRORIIN D'ANSON. MACRORHINUS ANSONIL Lesson.
Caracrères sréciriques. — Pelage fauve clair; ongles des mains robustes; crêtes occipitales et sigittales peu développées; nez surmonté d'une trompe érectile; taille de 4 à 5.
Cette espèce, décrite par Anson sous le nom de Lion Mami, qui est le Phoca leonina, Linné, le Phoca Ansonii, À.-G. Desmarest, le Mirouga Ansonii, Gray, n'est peut-être que l'Éléphant marin ou Phoca proboscidea, mal décrit et mal figuré. Gomme ce dernier, il habite les îles Antarctiques et celle de Juan-Fernandez.
5 MACRORHIN DE BYRON MACRORHINUS BFRONII. Lesson.
CanracrÈREs sPÉCIFIQUES. — Tête osseuse présentant six incisives supérieures dont la seconde extérieure est plus grosse que les autres, et semblable à une canine; crêtes occipitales et sagittales, ainsi que l'apophyse mastoide, très-saillantes.
Cette espèce, que G. Cuvier place avec les Otaries, ne repose que sur une tête étudiée par De Blainville, voisine de celle du Phoque à trompe, et qui a reçu de Deblains et d'A. G. Desmarest la dénomination de Phoca Byroni, et de M. Gray celle de Mimouca Byron. Provient des iles Marianne.
4 MACRORHIN DES PATAGONS. MACRORHINUS PATAGONICUS. Boitard
CanacTÈRES sPÉGIFIQUES. — Région cérébrale très-étendue; museau très-court; occipital largement déprimé dans sa partie moyenne.
C’estle Phoca Patagenica, Fr. Cuvier, etle Mirouga Patagonica, Griffith. [ne semble pas être trèsdifférent du précédent, et parait même n’en être qu'une variété; Fr. Cuvier n'en à vu et décrit qu'une tête de jeune individu. IE se trouve aux terres de feu et sur les rives glacées du détroit de Magellan.
Oeumiuue Division,
OTARIES. OTARLÆ. Péron.
Système dentaire composé de dents en nombre un peu variable. Incisives en général à deux tranchants. Molaires espacées, coniques
Oreilles à conque externe plus où moins apparente, et quelquefois très-peu, enroulée et recouvrant l'orifice auriculaire.
Pieds antérieurs en nageoires placés au milieu du corps et sans ongles.
Gette division correspond au genre Otarie de Péron, et comprend d’une manière générale les Phoques à conque auditive visible à l'extérieur, tandis que la première division, celle des Phoques
proprement dits, renferme les espèces privées de la conque extérieure de l'orelle, Nous devons convenir que cette subdivision est artificielle, et que déjà chez les Macrorhins, compris dans les Phoques sans oreilles externes, on peut apercevoir parfois un léger rudiment de conque auriculaire; mais ce rudiment devient souvent un peu plus apparent chez les Arctocéphales et les Platyrhynques, pour l'être tout à fait chez les Otaries proprement dites.
On ne connaît qu'un nombre assez restreint de Phocidés de cette division ; elles se trouvent aussi bien dans l'océan Pacifique, principalement vers le Nord, que dans les mers Australes, et sont réparties dans les trois genres que nous venons de nommer. Les mœurs de ces animaux sont à peu près semblables à celles des Phocidés, et nous nous en occuperons en donnant les détails spécifiques.
Fig. 126. — Otarie marbrée
4e GENRE. — ARCTOCÉPHABE. ARCTOCEPHALUS. Fr. Cuvier, 1896.
Dictionnaire des Sciences naturelles, & XXXIX.
Aoxto:, Ours, £eoaxan, lête,
CARACTÈRES GÉNÉRIQUES
Système dentaire : incisives, © ; canines, EX; molaires, = : en totalité, trente-six dents. Sur les six incisives supérieures, les quatre moyennes sont profondément échancrées dans leur nüleu, ct les quatre inférieures correspondantes échancrées d'avant en arrière; les canines sont de monyne force; les molaires n'ont qu'une racine moins épaisse que la couronne, qui sonsiste en un tubercule moyen garni à sa base, en avant et en arrière, d'un tubercule beaucoup plus petit
Tête surbaissée.
[Le
Museau rétrécr.
Mains placées très en arrière, ce qui fait paraitre le con très-allongé.
Pieds ayant une membrane à cinq lobes dépassant les doigts.
Le type de ce genre a été offert par l'Ours mari, Phoca ursina, Linné, à en juger, du moins, par la tête qui a servi de guide à Fr. Cuvier, et qui était désignée sous ce nom. Le système dentaire consiste en trente-six dents, vingt à la mâchoire supérieure, savoir six incisives, deux canines et douze molaires, et seize à la mâchoire inférieure, se divisant en quatre incisives, deux canines et dix molaires. Les quatre incisives moyennes supérieures sont partagées transversalement dans leur milieu par une échancrure profonde; les deux premières sont petites, comprimées latéralement, à peu près d’égale grandeur, quelquefois partagées en deux par un sillon transversal, et beaucoup plus petites que la troisième, qui a toutes les formes de la canine. Celles-ci sont très-fortes, très-larges à leur base, et terminées seulement en arrière par une côte saillante. Immédiatement après viennent les molaires, qui se ressemblent toutes; un étranglement sépare nettement la racine de la couronne; celle-ci est généralement conique, avee un petit tubercule à la base de sa partie antérieure; les cmq premières se suivent régulièrement à la même distance; mais la dernière est séparée de la largeur de tout un alvéole de celle qui la précède, et elle est beaucoup moins profondément enracinée que les autres; les racines ont cela de très-remarquable, qu'après l'étranglement qui les sépare de la couronne, elles se renflent pour s’'allonger ensuite en un cène deux fois plus Tong que la couronne elle-même. À la mâchoire inférieure, les incisives sont échancrées d'avant en arrière; elles sont coniques et de grandeur à peu près égale; la canine est semblable à celle de la mächoire opposée, et les molaires sont, de même que celles de l'autre mâchoire, coniques, avec des racines plus grosses et plus longues que la couronne, mais ayant, par derrière comme par devant, un petit tubercule pointu à leur collet. Dans leur action réciproque, ces dents semblent alternes, et la sixième supérieure n'en a aucune qui lui soit opposée. La tête est singulièrement surbaissée et le museau rétréci, comparativement avec la tête des Platyrhynques. Tout ce qu'on connait sur les autres systèmes d'organes, c'est que les oreilles ont une conque externe rudimentaire; que la membrane du pied de derriére se prolonge en autant de divisions que les doigts, mais sous forme de lobe très-prolongé, et que les membres antérieurs sont placés fort en arrière, ce qui fait paraitre le cou plus long.
Fr. Cuvier ne plaçait qu'une seule espèce dans ce genre, mais aujourd'hui on en admet une seconde, d’après M. Gray.