CHIEN DOMESTIQUE. CANIS FAMILIARIS. Linné
CARAGTÈRES SPÉCIFIQUES. — Museau plus ou moins allongé ou raccourci; queue recourbée en are, et se redressant plus ou moins, tantôt infléchie à droite, tantôt infléchie à gauche; pelage très-varié pour la nature du poil et pour ses teintes, à cela près que, toutes les fois que la queue offre une couleur quelconque et du blanc, ce blanc est terminal; ouïe ayant beaucoup de finesse; vue très-perçante.
Cette espèce tout entière parait avoir passé sous l'empire de l'homme. On ne la connaît nulle part aujourd’hui à l’état de pure nature. Des races domestiques ont bien, dans certaines contrées, recouvré leur indépendance depuis un nombre assez considérable de générations, et, par là, elles ont sans doute repris quelques-uns des traits de l'espèce sauvage. Il s'en trouve à cet état dans presque toutes les parties de l'Amérique; on en rencontre dans quelques contrées de l'Afrique, et il en existe dans l'Inde. Ces Chiens sont loin d'avoir perdu toutes les traces de la longue servitude de leur race; en effet, leurs couleurs varient encore d’une race et même d’un individu à l’autre, et ils rentrent sans résistance dans l’état de domesticité. Ils vivent quelquefois en familles de deux cents individus; habitent de vastes terriers, chassent de concert, et ne souffrent pas le mélange des individus d’une famille étrangère : ainsi réunis, ils ne craignent pas d'attaquer les animaux les plus vigoureux et de se défendre contre les Carnassiers les plus forts; le repos, chez eux, succède immédiatement aux fatigues de la chasse, et, dès que leurs besoins sont satisfaits, ils s’y livrent, comme tous les autres animaux sanvages, avec d'autant plus de sécurité, que les dangers qui les entourent sont plus faibles.
CARNASSIERS. a7
« La recherche des aliments et de la sécurité, qui faisait la condition principale de l’existence du Chien sauvage, n’est plus pour ainsi dire, comme le fait remarquer Fr. Cuvier dans son savant article Chien du Dictionnaire des Sciences naturelles, qu'une condition secondaire de l'existence du Chien domestique; ce n'est plus en poursuivant une proie qu'il obtient sa subsistance, ce n’est pas en fuyant le danger ou en le bravant qu'il peut s'y soustraire, mais c’est en se consacrant au service de l’homme. Ce service est devenu la première condition de sa vie, et ce sont les différentes empreintes qu'il en reçoit qui caractérisent les différentes races; de sorte qu'on pourrait, jusqu'à un certain point, juger de la civilisation d’un peuple, ou d’une de ses classes, par les mœurs des animaux qui lui sont associés. Des causes aussi puissantes que celles des mœurs des peuples et des classes dont ils se composent, des climats, de la nourriture, du sol, etc., suffiraient presque pour expliquer les nombreuses modifications que le Chien domestique a éprouvées, et qui forment ces différentes races. Cependant, ces modifications sont si considérables, et de telle nature, que plusieurs naturalistes ont cru être fondés à penser que nos Chiens n'avaient pas pour souche une seule espèce; qu'ils devaient leur existence à des espèces différentes qu'on ne pouvait plus reconnaitre aujourd'hui à cause du mélange de leurs races. Nous ne partagerons point cette manière de voir (c’est Fr. Cuvier dont nous transcrivons ici ce passage) : outre la difficulté bien reconnue des Mulets pour se reproduire, difficulté qui n'existe point entre nos Chiens, nous verrons que les modifications les plus fortes n'arrivent au dernier degré de développement que par des gradations insensibles, qu'on les voit naître véritablement, et que, dès lors, il est impossible de supposer leur existence dans une espèce qui aurait antérieurement existé. D'ailleurs, tous les Chiens ont une disposition instinctive qui les porte à se réunir en famille, et qu'ils nous montrent dès qu'ils sont dans la situation de le faire. Nous avons vu que les Chiens rendus à l’état sauvage vivent ainsi, et les villes d'Orient nous montrent le même phénomène dans ces Chiens, qui n’ont aucun maître, qui se sont réunis en familles, et qui, après avoir adopté un quartier, n'y souffrent la présence d'aucun Chien étranger. »
Fig. 21. — Chien du nord de l'Amérique.
Entre les différentes races de Chiens, la taille varie considérablement, et les individus n’en sont pas
tous moins bien conformés. La taille ordinaire est de soixante-quinze centimètres environ de longueur, non compris la queue; c’est le milieu entre celle du Loup et du Ghacal, mais elle peut aller beaucoup au-dessus et descendre, au contraire, beaucoup au-dessous. Daubenton, dans l'Histoire naturelle générale et particulière de Buffon, a donné une table très-détaillée des dimensions des Chiens des principales races; nous renvoyons nos lecteurs à ce travail, et nous nous bornerons à faire observer qu'on y voit un Mâtin dont la longueur, mesurée du bout du nez à l'anus, était de 2 pieds 11 pouces, et la hauteur à l'épaule, de 1 pied 11 pouces 6 lignes; un Basset avait 2 pieds 6 pouces de long, et seulement 11 pouces de haut; un grand Danois avait une longueur de 3 pieds 6 pouces, et un Épagneul n’avait que 11 pouces de long du museau à l'anus. En outre, nous citerons un Chien de la Nouvelle-Hollande qui, selon Fr. Cuvier, mesurait 8 décimètres de la tête à l'origine de la queue. Nous ferons, enfin, observer qu'il existe souvent, entre des Chiens de races très-voisines, des différences de taille très-considérables, comme entre le grand et le petit Lévrier.
Fig. 29. — Griffon terrier.
Les formes de la tête varient aussi beaucoup, et l'on peut en juger d’après ce qu'en dit Fr. Cuvier, qui a montré combien l'intelligence était plus développée dans les races chez lesquelles la cavité cérébrale est grande que dans celles où elle l'est, au contraire, peu. La tête est quelquefois très-grosse, et d’autres fois assez notablement effilée, comme dans le Lévrier. Ge sujet est des plus importants, el nous aurons occasion d'y revenir, car c’est sur des considérations tirées de la forme et de la disposition de la tête qu'est basée la classification des races données par Fr. Cuvier.
En général, tous les Chiens ont cinq doigts aux pieds de devant, et quatre à ceux de derrière, réunis par une membrane qui S’avance jusqu’à la dernière phalange, avec le rudiment d'un cinquième os du métatarse qui ne se montre par aucune trace à l'extérieur. Ges doigts, qui sont d'inégale longueur, conservent à peu près les mêmes relations dans toutes les races, excepté l’interne des pieds de devant, dont l'extrémité ne s’avance quelquefois pas jusqu'au milieu du métacarpe, tandis que d’autres fois il va jusqu’au bout de cet os. De plus, il y a des Chiens qui ont un cinquième doigt au pied de derrière, à la face interne : ce doigt est ordinairement très-court; il arrive parfois que son métatarse est imparfait, et que les phalanges et l'ongle seulement sont complets; mais quelquefois aussi tous ces os sont bien conformés, et ne diffèrent de ceux des autres doigts qu'en ce qu'ils sont proportionnellement plus petits; mais toutefois, quelques individus ont ce cinquième doigt trèslong, bien proportionné, et s'avançant jusqu'à la naissance de la première phalange du doigt voisin.
La queue varie pour sa longueur, mais est composée, le plus habituellement, de dix-huit vertèbres.
La queue est quelquefois basse, ce qui arrive le plus souvent, et parfois, cependant, l'animal la porte relevée.
La domesticité n’exerce pas d'influence sur les organes de la vue, car les yeux de toutes les races se ressemblent; il n'en est pas de mème pour le nez, la bouche et les oreilles, qui peuvent être plus ou moins profondément modifiés. L'allongement du museau déterminant un allongement dans les os du nez, et conséquemment dans les cornets que ces os renferment, est un des premiers caractères par lesquels les Chiens se distinguent, sous le rapport du sens de lodorat : les races dont le museau à un certain allongement, comme Le Mätin, le Chien-Loup, le Chien courant, ont l'odorat beaucoup plus délicat que celles qui ont le museau court et obtus, comme le Dogue et le Carlin; cependant les Lévriers, qui ne semblent pas sentir avec beaucoup de finesse, font exception à cette règle. Enfin, un des changements des plus remarquables qu'ont éprouvé le nez et la bouche de certains Chiens consiste dans le sillon profond qui vient séparer leur lèvre supérieure et leurs narines, ainsi qn'on l'observe chez certains Dogues, qui reçoivent de ce caractère une physionomie toute particulière. Les modifications de l'ouie se manifestent surtout dans la situation et dans l'étendue de la - conque externe de l'oreille. L’oreille est droite, mobile, et d’une grandeur médiocre dans le Chien de berger, le Chien-Loup, ete., ainsi que dans les races peu soumises; mais, dans les races plus privées, on voit l'oreille tomber en partie, l'extrémité s’affaisse et n’a plus de mouvement, comme dans les Mâtins; enfin, chez les Chiens tout à fait asservis, la conque auditive entière ne se soutient plus; elle prend une grande étendue par le développement de ses cartilages, comme cela se remarque chez plusieurs races de Chiens de chasse, chez les Epagneuls, les Bassets, etc.
Fig. 93. — Épagneul, variété.
Habituellement, les Chiens ont dix mamelles, cinq de chaque côté; savoir : quatre sur la poitrine, et six sur le ventre. « Mais, dit Daubenton, auquel nous empruntons ce passage, il y a de grandes variétés dans le nombre des mamelles de ces animaux : de vingt et un Chiens de différentes races, tant mâles que femelles, dont j'ai compté les mamelles, il ne s’en est trouvé que huit qui eussent cinq mamelles de chaque côté; huit autres n’en avaient que quatre à droite et autant à gauche; deux autres, cinq mamelles d’un côté et quatre de l'autre; et, enfin, les trois autres Chiens présentaient quatre mamelles d'un côté et seulement trois de l’autre. » Un fait relatif à la fonction de reproduction qui doit être
noté, c’est que les Chiens sauvages n’entrent qu'une seule fois en chaleur dans l'année, tandis que le Chien domestique éprouve au moins deux fois par an le besoin du rut, et quelquefois un plus grand nombre de fois. La gestation dure soixante-trois jours, et chaque portée produit depuis quatre ou cinq petits jusqu'à dix ou douze. Geux-ci naissent les yeux fermés, et ne voient la lumière qu'au bout d’une douzaine de jours.
a — — À ARR ÈS — 7 — NN Fig. 24. — Terrier d'Écosse.
Les poils des Chiens diffèrent, dans les diverses races, par leur nature, par leur couleur, par leur finesse, par leur longueur, par leur disposition, et surtout par leur système de coloration. Les considérations tirées du pelage de ces animaux étant des plus importantes, nous croyons devoir rapporter ici ce qu'en dit Fr. Cuvier. «Les Chiens des pays froids ont généralement deux sortes de poils : les uns, courts, fins et laineux, couvrent immédiatement la peau, tandis que les autres, soyeux et longs, colorent l'animal. Dans les régions équatoriales, cette laine légère et chaude s’oblitère, et finit par disparaître tout à fait;et il en est de même dans nos habitations, où la plupart des Chiens peuvent se soustraire à l'influence de nos climats et au froid de nos hivers. Le Chien turc a la peau nue et huileuse; le Dogue, le Doguin, le Lévrier, le Carlin, ont le poil court et ras; le Chien de berger, celui de la Nouvelle-Hollande, le Mätin. le Chien d'Islande, ont les poils plus longs que les espèces précédentes, mais plus courts que le Chien-Loup, que l'Épagneul, que le Barbet, et surtout que le Bichon, dont les poils descendent quelquefois jusqu'à terre. Si l'on considère le poil sous le rapport de la finesse, on ne distingue pas moins de races : Le Chien de berger, le Chien-Loup; le Griffon, ont les poils durs, tandis que le Bichon, quelques Barbets, le grand Chien des Pyrénées, l'ont soyeux et doux; chez les uns, il est droit et lisse; chez les autres, laineux et bouclé; quelques races ont le corps couvert de longs poils, tandis que la tête et les jambes n’ont que du poil ras; d’autres, au contraire, ont la tête et le cou garnis d'une crinière, et le corps couvert de poils courts: tel est, dans le premier cas, le Chien-Loup, par exemple, et, dans le second, le Chien-Lion. Sous ce rapport, les Chiens offrent presque toutes les variations que présentent les poils dans la classe entière des Mammifères. Quant aux couleurs, c’est du blanc, du brun plus ou moins foncé, du fauve et du noir, que celles des Chiens se composent. On voit de ces animaux qui sont entièrement de l'une ou de l'autre de ces couleurs; mais le plus souvent elles sont dispersées irrégulièrement par taches, tantôt grandes, tantôt petites; quelquefois, cependant, on voit qu'elles tendent à se disposer symétriquement; souvent elles se partagent chaque poil et produisent alors des nuances différentes, suivant que le blane, le noir, le fauve ou le brun, dominent; mais on voit des Chiens dont le pelage est semblable à celui du Loup par le mélange du blane, du fauve et du noir; d’autres, plus rares, chez lesquels il est d'un beau gris ardoisé. Ges couleurs n'accompagnent pas toujours exclusivement certains autres caractères : les races de Chiens qu'elles distinguent ne se remarquent pas nécessairement par les formes
de la tête, la nature des poils ou les proportions du corps; toutefois, lorsqu'on a soin de réunir des individus de même couleur, la race ordinairement se perpétue, et il en est de même pour la plupart des autres caractères : nouvelles preuves que les modifications accidentelles finissent toujours par devenir héréditaires. » Ajoutons à ces considérations une remarque curieuse rapportée par A. G. Desmarest : c’est que, toutes les fois que la queue offre une couleur quelconque et du blanc, ce blanc est constamment terminal.
Fig. 95 — Épagneul, variété. (Newfoundland )
Il n'est pas possible de déterminer l'époque à laquelle le Chien a été réduit en domesticité, mais cette époque doit remonter aux premiers temps de la civilisation humaine. « Comment l'homme, dit Buffon, aurait-il pu, sans le secours du Chien, conquérir, dompter, réduire en esclavage, les autres animaux? Comment pourrait-il encore aujourd'hui découvrir, chasser, détruire les bêtes sauvages et nuisibles? Pour se mettre en sûreté et pour se rendre maitre de l'univers vivant, il a fallu commencer par se faire un parti parmi les animaux, se concilier avec douceur et par caresse ceux qui se sont trouvés capables de s'attacher et d’obéir, afin de les opposer aux autres. Le premier art de l'homme a donc été l'éducation du Chien, et le fruit de cet art, la conquête et la possession paisible de la terre. »
Le régime diététique des Chiens n’a pas varié très-notablement avec leur état de domesticité. En effet, suivant les diverses contrées qu'il habite, cet animal se nourrit de chair qu'il prend vivante ou qu'il chasse, ou bien de charogne; quelquefois aussi il se contente de fruits, de substances végétales, mais non de légumes; et, dans certaines localités où les Mammifères et les Oiseaux sont rares, il se rabat sur les Reptiles et les Poissons, ce qu'il ne fait pas partout ailleurs. À l’état domestique, on sait qu'il est peut-être moins carnassier, tout en préférant une matière animale à tout autre aliment. Le Chien boit en lappant. Lorsque le mâle urine, il le fait en levant lune de ses pattes postérieures, tandis que la femelle s’accroupit.
« Plus docile que l’homme, a dit Buffon, plus souple qu'aucun des animaux, non-seulement le Chien s’instruit en peu de temps, mais même il se conforme à toutes les habitudes de ceux qui lui commandent; il prend le ton de la maison qu'il habite; comme les autres domestiques, il est dédai-
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gneux chez les grands et rustre à la campagne : toujours empressé pour son maître et prévenant pour ses seuls amis, il ne fait aucune attention aux gens indifférents, et se déclare contre ceux qui. par état, ne sont faits que pour importuner; il les connaît aux vêtements, à la voix, à leurs gestes, et les empêche d'approcher. Lorsqu'on lui a confié pendant la nuit la garde de la maison, il devient plus fier et quelquefois féroce; il veille, il fait la ronde, il sent de loin les étrangers, et, pour peu qu'ils s'arrêtent où tentent de franchir les barrières, il s'élance, s'oppose, et, par des cris de colère, il donne l'alarme, avertit et combat; aussi furieux contre les hommes de proie que contre les animaux carnassiers, il se précipite sur eux, les blesse, les déchire, leur ôte ce qu'ils s'efforcent d'enlever; mais, content d’avoir vaincu, il se repose sur les dépouilles, n'y touche pas, même pour satisfaire son appétit, et donne en même temps des exemples de courage, de tempérance et de fidélité. »
Le Chien a su se prêter à toutes les circonstances qui l'environnent. Iei il est chasseur, dans un autre endroit il est pêcheur on guerrier; ailleurs il est devenu berger ou gardien de nos habitations. Ces animaux sont certainement plus intelligents, plus civilisés, si l’on peut se servir de cette expression, chez les peuples éclairés que chez ceux qui sont encore dans la barbarie; dans le premier cas ils sont susceptibles d'une éducation plus variée, ils sont plus dévoués à leur maitre, leurs races sont également plus nombreuses; dans le second cas, ils sont féroces, presque sauvages, ayant peu d’attachement pour l'homme, vivant pêle-mêle avec leurs maitres, partageant leur nourriture ou plutôt la leur dérobant, et ne les aidant que rarement à la conquérir. Ajoutons le tableau admirable de coneision et d’exactitude qu’en donne Linné. « Le Chien est le plus fidèle de tous les animaux domestiques; il fait des caresses à son maitre, il est sensible à ses châtiments; il le précède, se retourne quand le chemin se divise. Docile, il cherche les choses perdues, veille la nuit, annonce les étrangers,
Fig. 26 — Chien d'Orient.
garde les marchandises, les tronpeaux, les Rennes, les Bœufs, les Brebis, les défend contre les Lions et les bêtes féroces, qu'il attaque; il reste près des Canards, rampe sous le filet de la tirasse, se met en arrêt et rapporte au chasseur la proie qu'il a tuéé, sans l’entamer. En France il tourne la broche,
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en Sibérie on l’attelle au traineau; lorsqu'on est à table, il demande à manger; quand il a volé, il marche la queue entre les jambes; il grogne en mangeant; parmi les autres Chiens, il est toujours le mire chez lui; il n'aime point les mendiants, il attaque sans provocation ceux qu'il ne connaît pas. »
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Fig. 27 — Epagneul, variété. (Springer)
A ces détaiis déjà nombreux, nous ne pouvons cependant résister au désir de donner encore quelques extraits des magnifiques pages consacrées par Buffon à l'histoire du Chien, et nous pensons que nos lecteurs, tout en rectifiant peut-être quelques-uns des faits avancés par notre illustre peintre de la nature, nous en sauront gré. « Le Chien, indépendamment de la beauté de sa forme, de la vivacité, de la force, de la légèreté, a par excellence toutes les qualités intérieures qui peuvent lui attirer les regards de homme. Un naturel ardent, colère, même féroce et sanguinaire, rend le Chien sauvage redoutable à tous les animaux, et cède dans le Chien domestique aux sentiments les plus doux, au plaisir de s'attacher et au désir de plaire; il vient en rampant mettre aux pieds de son maitre son courage, sa force, ses talents; il attend ses ordres pour en faire usage, il le consulte, il l'interroge, il le supplie, un coup d'œil suffit, il entend les signes de sa volonté; sans avoir, comme l'homme, la lumière de la pensée, il a toute la chaleur du sentiment; il a de plus que lui la fidélité, la confiance dans ses affections; nulle ambition, nul intérêt, nul désir de vengeance, nulle crainte que celle de déplaire; il est tout zèle, tout ardeur et tout obéissance; plus sensible au souvenir des bienfaits qu'à celui des outrages, il ne se rebute pas par les mauvais traitements, il les subit, les oublie ou ne s'en souvient que pour s'attacher davantage; loin de s’irriter ou de fuir, il s'expose de lui-même à de nouvelles épreuves, il lèche cette main, instrument de douleur qui vient de le frapper, il ne lui oppose que la plainte, et la désarme enfin par la patience et la soumission. L'on peut dire que le Chien est le seul animal dont la fidélité soit à l'épreuve; le seul qui connaisse toujours son maitre et les amis de la maison; le seul qui, lorsqu'il arrive un inconnu, s’en aperçoive; le seul qui entende son nom et qui reconnaisse la voix domestique; le seul qui ne se confie point à lui-même; le seul qui, lorsqu'il a perdu son maître et qu'il ne peut le retrouver, l'appelle par ses gémissements; le seul qui, dans un voyage long qu'il n'aura fait qu'une fois, se souvienne du chemin et retrouve la route; le seul enfin dont les talents naturels soient évidents et l'éducation toujours heureuse.
« Le Chien, fidèle à l'homme, conservera toujours une portion de l'empire, un degré de supériorité sur les autres animaux; il leur commande, il règne lui-même à la tête d'un troupeau, il Sy fait mieux entendre que la voix du berger; la sûreté, l'ordre et la discipline sont les fruits de sa vigilance et de son activité : C'est un peuple qui lui est soumis, qu'il conduit, qu'il protége, et contre lequel il n'emploie jamais la force que pour y maintenir la paix. Mais c'est surtout à la guerre, e’est contre les animaux ennemis ou indépendants qu'éclate son courage, et que son intelligence se déploie tout entière : les talents naturels se réunissent ici aux qualités acquises. Dès que le bruit des armes se fait
entendre, dès que le son du cor où la voix du chasseur a donné le signal d'une guerre prochaine, bràlant d'une ardeur nouvelle, le Chien marque sa joie par les plus vifs transports, il annonce par ses mouvements et par ses cris l'impatience à combattre et le désir de vaincre; marchant ensuite en silence, 3 cherche à reconnaître le pays, à découvrir, à surprendre l'ennemi dans son fort; 1l recherche ses traces, il les suit pas à pas, et par des accents différents indique le temps, la distance, l'espèce et même l'âge de celui qu'il poursuit. Intimidé, épuisé, désespérant de trouver son salut dans la fuite, animal (principalement le Cerf) se sert aussi de toutes ses facultés, il oppose la ruse à la sagacité; jamais les ressources de l'instinct ne furent plus admirables : pour faire perdre sa trace, il va, vient et revient sur ses pas; il fait des bonds, il voudrait se détacher de la terre et supprimer les espaces; il franchit d'un saut les routes, les haies, passe à la nage les ruisseaux, les rivières; mais toujours poursuivi, et ne pouvant anéantir son corps, il cherche à en mettre un autre à sa place; il va lui-même troubler le repos d'un voisin plus jeune et moins expérimenté, le fait lever, marcher, fuir avec lui; et, lorsqu'ils ont confondu leurs traces, lorsqu'il croit l'avoir substitué à sa mauvaise fortune, il le quitte plus brusquement encore qu'il ne l’a joint, afin de le rendre seul l'objet et la victime de l'ennemi trompé. Mais le Chien, par cette supériorité que donnent l'exercice et léducation, par cette finesse de sentiment qui n'appartient qu’à lui, ne perd pas l’objet de sa poursuite; il déméle les points communs, délie les nœuds du fil tortueux qui seul peut y conduire; il voit de l’odorat tous les détours du labyrinthe, toutes les fausses routes où lon a voulu l’égarer; et, loin d'abandonner l'ennemi pour un indifférent, après avoir triomphé de la ruse, il s’indigne, il redouble d’ardeur, arrive enfin, l'attaque, et, le mettant à mort, étanche dans le sang sa soif et sa haine. Ce penchant pour la chasse ou la guerre nous est commun avec les animaux; l'homme sauvage ne fait que combattre et chasser. Tous les animaux qui aiment la chair et qui ont de la force et des armes chassent naturellement : le Lion, le Tigre, dont la force est si grande qu'ils sont sûrs de vaincre, chassent seuls et sans art; les Loups, les Renards, les Chiens sauvages, se réunissent, s'entendent, s’aident, se relayent et partagent la proie; et, lorsque l'éducation a perfectionné ce talent naturel dans le Chien domestique, lorsqu'on lui a appris à réprimer son ardeur, à mesurer ses mouvements, qu'on l'a accoutumé à une marche régulière et à l'espèce de discipline nécessaire à cet art, il chasse avec méthode, et toujours avec succès. »