‹ Encyclopédie d'histoire naturelle; ou, Traité complet de cette science d'après les travaux des naturalistes les plus éminents de tous les pays et de toutes les époques: Buffon, Daubenton, Lacépède, G. Cuvier, F. Cuvier, Geoffroy Saint-Hilaire, Latreille, De Jussieu, Brongniart, etc. etc (volume 4)Chapitre 57 sur 129 · LION. FELIS LEO. Linnë · texte numérisé non relu

LION. FELIS LEO. Linnë

Canacrères srécrriques. — Corps museuleux; membres forts; tête grosse; dos, flancs, train de derrière, jambes de devant et tête couverts de poils courts et serrés d’un brun fauve, provenant de ce que ces poils, fauves dans la plus grande partie de leur longueur, sont noirs à leur extrémité, et de ce qu'ils sont mêlés de quelques autres poils épars, entièrement noirs; poitrine, partie antérieure du ventre, épaules, cou, devant de la tête et bout de la queue, revêtus de longs poils mélangés de noir et de fauve; queue floconneuse au bout; ceux des côtés du cou et de la tête beaucoup plus longs que les autres, et tombant en mèches épaisses qui forment la crinière; papilles rondes ; conques externes des oreilles petites, arrondies. La Lionne ne diffère du Lion, que nous venons plus spécialement de décrire, que par l'absence de crinière, par des proportions plus allongées, par sa tête plus petite, etc. La mesure des Lions de moyenne taille, mesurée depuis le bout du museau jusqu'à l'origine de la queue, est de 1,80; celle de la queue est de 0",80, et la hauteur au train de derrière, aussi bien qu’à celui de devant, est de 0",85.

Fig. 84. — Lion.

Les Lionceaux, en naissant, n'ont que 0,25 de longueur, depuis l’occiput jusqu'à l'origine de la queue; celle-ci a une longueur de 0",17, et la hauteur des trains de devant et de derrière est de 0",16. ca 20

n'y a point de criniére n1 de flocon au bout de la queue, pelage assez touffu, à demi frisé et non lisse, d'un fauve sali par du noir et du gris, provenant d'anneaux de ces diverses couleurs répartis sur les poils: des bandes noires, transversales et parallèles sur les flanes, et qui, sur le dos, se reunissent à une ligne longitudinale médiane s'étendant depuis la tête jusque vers l'extrémité de la queue; des taches noirâtres de diverses formes, plus où moins nombreuses, sur la tête et sur les membres; derrière des oreilles tout noir, parties inférieures et latérales du corps plus claires que les supérieures; moustaches fortes. La livrée de ces jeunes animaux disparait peu à peu, et, dès l'âge de neuf mois, ne consiste plus que dans la ligne dorsale qui est noirâtre; la crinière ne commence à croître qu'à trois ans, et n'est complète qu’à six.

Les Lions ont été très-connus des anciens; on en à vu paraitre jusqu'à cinq cents à la fois dans les cirques de Rome, et on en a apprivoisé au point de pouvoir les atteler : Marc-Antoine se montra au peuple romain dans un char trainé par deux Lions. Nous avons indiqué ailleurs le nombre immense des animaux de cette espèce exposés dans les arènes de Rome, nous n'y reviendrons pas.

Ce Carnassier portait déjà chez les Grecs la dénomination de Azwv, que les Latins lui conservérent en en faisant celle de Leo, d'où sont venus les noms de Leone, en italien; de Leon, en espagnol; de Lew, en allemand; de Leyon, en suédois, et de Lion, en français et en anglais. Tous les naturalistes depuis Linné l'ont appelé scientifiquement Felis leo; quelques auteurs, toutefois, d'après des differences plus ou moins fortes que présentent des individus de pays différents, ont cherché à y former plusieurs espèces particulières, que nous ne regarderons que comme de simples variétés. Tels sont :

1° Le Lion pe Banpane, Fr. Cuvier, Felis Barbarus, Lesson, dont le pelage, composé de poils soyeux, les poils laineux étant courts et très-rares, est brunâtre, et qui a une grande crinière chez le mâle. Cette variété, qui se trouve dans toute la Barbarie, est surtout commune dans la province de Constantine; c’est elle que nous voyons le plus habituellement dans nos Ménageries, surtout en France, depuis que nous possédons l'Algérie.

2% Le Lion pu Sénécar, Felis Sencyalens's, Lesson, dont le pelage est légèrement jaunâtre, brillant, sans longs poils à la ligne moyenne du ventre, ainsi qu'aux cuisses, et qui offre une crinière peu épaisse. Cette varié té Habite la Sénégambie et la Gambie.

3° Le Lion pe Pense, #elis Persicus, Temminck, auquel on réunit en général le Liox D'ARABIE, Felis Arabicus, Fischer, dont le pelage est d'une couleur isabelle très s-pâle, qui présente une crinière touffue mélangée de poils de différentes teintes que dans les deux variétés précédentes, qui n'a pont de longs poils à la ligne moyenne du ventre, ni aux cuisses, et chez lequel les grandes mèches de poils noirs et de poils brun foncé de la crinière paraissent davantage sur le fond pâle et très-ras du reste de la robe. Cette variété, de petite taille, est propre à l'Arabie et à la Perse; c'est à elle que l'on croit devoir rapporter les Lions qui, d’après les anciens auteurs, vivaient jadis en Grèce.

4° Le Liox pu Car, Felis Capensis, Smuts. On pourrait peut-être distinguer, avec M. Boitard, deux sous-variétés dans cette variété : l'une, le Lion jaune, qui serait peu dangereux, se contentant de dévorer les immondices qu'il rencontre, mais se glissant aussi quelquefois la nuit dans les bassescours pour s'emparer des Chiens, des Moutons, et, quand il le peut, du gros bétail; et l'autre, le Lion brun, le plus féroce, le plus redouté de tous, mais devenu fort rare, et se retirant dans l’intérieur à mesure que la civilisation s’avance vers le centre de l'Afrique.

5° Le Lion sans crinière, Olivier, variété dont l'existence douteuse ne repose que sur la foi d'un voyageur français, Olivier, qui dit l'avoir découverte en Syrie, principalement sur les confins de l'Arabie. Le professeur Kretschmar à annoncé, en 1827, au major Smith, qu'il attendait de Nubie la peau etles mâchoires de cette variété de Lions, qu'il suppose être plus grande que l'espèce typique, dont le pelage serait brunâtre, et qui surtout serait entièrement privée de crinière : malgré cette assurance, on n'a pas encore vu cette peau en Europe. Quelques auteurs se sont demandé si ce n’est pas cette même variété qu'on voit quelquefois représentée sur les monuments de l'ancienne Égypte.

À ces six variétés principales, on peut encore joindre le Felis Gazaratensis, Smée, de Gazarate, le Felès hybridus, métis provenant du Lion et du Tigre, et qui a été décrit avec soin par Fr. Cuvier, et qui ne peut réellement constituer une variété particulière.

Toutes ces variétés semblent également différer par la grandeur, car on trouve des Lions adultes qui ont jusqu'à 2"60 à 2"92 de longueur, depuis le bout du museau jusqu'à la naissance de la queue, mais seulement dans les déserts, où ils vivent sans inquiétude et pourvus de proies abondantes; d’autres, et ce sont les plus ordinaires, ne dépassent pas 1",80 de longueur sur 1",14 de hauteur. Les individus, habituellement pris jeunes et conservés dans les Ménageries, sont de petite taille. Les femelles sont généralement d'un quart plus petites que les mâles.

D'après les auteurs anciens, il faudrait aussi ajouter à ces variétés :

4° Le Liox à cnINIÈRE crévus, tel que le représentent les anciens monuments ;

% Le Lio nes Ixpes, qui, d'après Aristote et Elien, est noir, hérissé, et qu'on dressait à la chasse;

5° Le Liox pe Syrie, également noir, et qui a été cité par Pline.

Aucun voyageur moderne ne fait mention de ces trois derniers; mais ce n’est pas une raison suffisante pour nier leur ancienne existence, surtout lorsqu'on réfléchit aux nombreuses espèces fossiles de Felis trouvées dans un grand nombre de lieux, et que l’on ne rencontre plus aujourd'hui à Pétat vivant. Pourquoi ceux-ci n'auraient-ils pas disparu comme ceux-là? I y a plus, l'espèce elle-même n’estelle pas menacée d’une destruction à peu près complète, et cela d'ici à un nombre assez restreint d'années : dans un ou deux siècles peut-être? En effet, Hérodote, Aristote, Pausanias, affirment que de leur temps les Lions étaient très-communs en Macédoine, en Thrace, en Acarnanie, en Thessalie, où maintenant il ne s’en trouve plus aucun. L'Écriture sainte, Appien, Apollonius de Tyane, Elien, et un grand nombre d’autres auteurs anciens, disent qu'il y en avait beaucoup en Asie, et particulièrement en Syrie, en Arménie, aux environs de Babylone, eutre l'Hyphasis et le Gange, ete.; et cependant aujourd'hui il ne s’en trouve plus guère en Asie qu'entre l'Inde et la Perse, et dans quelques rares cantons de l'Arabie; toutefois, Chardin dit qu'on en rencontre au Caucase, mais cela pourrait bien être une erreur. Leur véritable patrie actuelle est PAfrique; ils y sont encore assez abondamment répandus, depuis l'Atlas jusqu'au Cap de Bonne-Espérance, et depuis le Sénégal et la Guinée jusqu'aux côtes de l'Abyssinie et du Mozambique; malgré cela, leur nombre n’est plus le même qu'il était jadis, car on ne pourrait plus aujourd’hui en réunir autant qu'on le faisait dans l’ancienne Rome pour donner au peuple ces jeux sanglants qui lui plaisaient tant. L'homme, soit pour son unique plaisir, soit pour sa sûreté, tend donc à détruire entièrement cette belle espèce de Chats. Une autre cause, dont nous parlerons plus loin, tend probablement aussi à détruire l'espèce du Lion. La civilisation, pénétrant dans les déserts jadis habités par cet animal, détruit continuellement les Ruminants qui lui servaient de pâture presque exclusive, et dès lors en diminue naturellement le nombre, ou bien le repousse dans le centre des continents où nous ne pénétrons que rarement.

Enfin une dernière cause, que cite De Lacépède, consisterait dans les changements physiques qui se seraient produits dans les lieux habités par les Lions, dans des déboisements, des destructions Ce montagnes, qui auraient pu agir et sur les Lions, et sur les animaux qui leur servent de pâture.

Buffon a représenté, dans un langage qui est devenu classique, le Lion tel qu'il se présente à notre esprit, dans sa beauté, dans sa force, dans sa noblesse, dans ses actions; De Lacépède a rempli la même tâche pour la Lionne, et G. Cuvier, ainsi que De Blainville, ont rappelé ce que les anciens connaissaient sur ce Carnassier. Avant de rapporter quelques-uns des passages de Buffon, nous devons faire remarquer à nos lecteurs qu'il faut se défendre de la magie de ses expressions, et toujours avoir présent à la pensée que les couleurs qu'il emploie pour peindre le Lion sont plutôt prises dans le sentiment que cet animal inspire communément que dans sa véritable nature : non pas, ainsi que le dit Fr. Cuvier, que les faits d'après lesquels ce sentiment s’est établi soient précisément faux, mais la plupart ont été présentés sous un faux point de vue, et ont donné naissance à de fausses idées. En effet, d’après les naturalistes et les voyageurs modernes, on doit dire que le Lion ressemble à tous Les autres Chats par son caractère comme par son organisation, et que, s'il a acquis une réputation de générosité, de noblesse, d’élévation, cela tient à quelques circonstances mal appréciées de ses actions.

« Dans les pays chauds, écrit Bufion, les animaux terrestres sont plus grands et plus forts que dans les pays froids ou tempérés, ils sont aussi plus hardis, plus féroces: toutes leurs qualités

naturelles semblent tenir de l'ardeur du climat. Le Lion né sous Le soleil bralant de PAfrique ou des Indes est le plus fort, le plus fier, le plus terrible de tous; nos Loups, nos autres animaux carnassiers, loin d’être ses rivaux, seraient à peine ses pourvoyeurs. Les grands Chats d'Amérique sont, comme le climat, infiniment plus doux que ceux de l'Afrique; et ce qui prouve évidemment que l'excès de leur férocité vient de l'excès de la chaleur, c'est que, dans le niême pays, ceux qui habitent les hautes montagnes, où l'air est plus tempéré, sont d’un naturel différent de ceux qui demeurent dans les plaines, où la chaleur est extrême. Les Lions du mont Atlas, dont la cime est quelquefois couverte de neige, n'ont ni la hardiesse, ni la force, ni la férocité des Lions du Biledulgérid ou du Sahara, dont les plaines sont couvertes de sables brûlants. C'est surtout dans ces déserts ardents que se trouvent ces Lions terribles qui sont l’effroi des voyageurs et le fléau des provinces voisines; heureusement l'espèce n’est pas nombreuse, il paraît même qu'elle diminue tous les jours; car, de l'aveu de ceux qui ont parcouru cette partie de l'Afrique, il ne s’y trouve pas actuellement autant de Lions, à beaucoup près, qu'il v en avait autrefois. Les Romains tiraient de la Lybie, pour l'usage des spectacles, cinquante fois plus de Lions qu'on ne pourrait y en trouver aujourd’hui. On a remarqué de même qu'en Turquie, en Perse et dans l'Inde, les Lions sont maintenant beaucoup moins communs qu'il ne l'étaient anciennement; et, comme ce puissant et courageux animal fait sa proie de tous les autres animaux, et n’est lui-même la proie d'aucun, on ne peut attribuer la diminution de quantité dans son espèce qu'à l'augmentation du nombre dans celle de Fhomme; car il faut avouer que la force de ce roi des animaux ne tient pas contre l'adresse d'un Hottentot ou d’un nègre, qui souvent osent l'attaquer tète à tête avec des armes assez légères.

« L'industrie de l'homme augmente avee le nombre; celle des animaux reste toujours la même : toutes les espèces nuisibles, comme celle du Lion, paraissent être reléguées et réduites à un petit nombre, non-seulement parce que Fhomme est partout devenu plus nombreux, mais aussi parce qu'il est devenu plus habile, et qu'il a su fabriquer des armes terribles auxquelles rien ne peut résister : beureux s'il n'eût jamais combiné le fer et le feu que pour la destruction des Lions ou des Tigres!

« Cette supériorité de nombre et d'industrie dans l'homme, qui brise la force du Lion, en énerve aussi le Courage : cette qualité, quoique naturelle, s’exalte ou se tempère dans l'animal suivant l’usage heureux ou malheureux qu'il a fait de sa force. Dans les vastes déserts de Sahara, dans ceux qui semblent séparer deux races d'hommes très-différentes, les nègres et les Maures, entre le Sénégal et les extrémités de la Mauritanie, dans les terres inhabitées qui sont au-dessus du pays des Hottentots, et en général dans toutes les parties méridionales de l'Afrique et de l'Asie où l'homme a dédaigné d'habiter, les Lions sont encore en assez grand nombre, et sont tels que la nature les produit : accoutumés à mesurer leurs forces avec tous les animaux qu'ils rencontrent, l'habitude de vaincre les rend intrépides et terribles; ne connaissant pas la puissance de l'homme, ils n’en ont nulle crainte; n'ayant pas éprouvé la force de ses armes, ils semblent les braver; les blessures les irritent, mais sans les effrayer; ils ne sont pas même déconcertés à l'aspect du grand nombre; un seul de ces Lions du désert attaque souvent une caravane entière, et, lorsqu'après un combat opiniâtre et violent il se sent affaibli, au lieu de fuir, il continue de battre en retraite, en faisant toujours face et sans jamais tourner le dos. Les Lions, au contraire, qui habitent aux environs des villes et des bourgades de l'Inde et de la Barbarie, ayant connu l'homme et la force de ses armes, ont perdu leur courage au point d'obéir à sa voix menaçante, de n’oser l'attaquer, de ne se jeter que sur le menu bétail, et, enfin, de s'enfuir en se laissant poursuivre par des femmes ou par des enfants, qui leur font, à coups de bâton, quitter prise et lâcher indignement leur prore.

« Ce changement, cet adoucissement dans le naturel du Lion, indique assez qu’il est susceptible des impressions qu'on lui donne, et qu'il doit avoir assez de docilité pour s’apprivoiser jusqu'à un certain point, et pour recevoir une espèce d'éducation; aussi l’histoire nous parle de Lions attelés à des chars de triomphe, de Lions conduits à la guerre ou menés à la chasse, et qui, fidèles à leur maitre, ne déployaient leur force et leur courage que contre ses ennemis. Ce qu'il y a de très-sùr, c’est que le Lion, pris jeune, et élevé parmi les animaux domestiques, s’accoutume aisément à vivre et même à jouer innocemment avec eux, qu'il est doux pour ses maitres, et même caressant, surtout dans le premier âge, et que, si sa férocité naturelle reparaît quelquefois, il la tourne rarement contre ceux qui lui ont fait du bien. Comme ses mouvements sont très-impétueux et ses appétits fort véhéments, on ne doit pas présumer que les impressions de l'éducation puissent toujours les balancer;

aussi y aurait-il quelque danger à lui laisser souffrir trop longtemps la faim, ou à le contrarier en le tourmentant hors de propos: non-seulement il s'irrite des mauvais traitements, mais il en garde le souvenir et paraît en méditer la vengeance, comme il conserve aussi la mémoire et la reconnaissance des bienfaits. Je pourrais citer ici un grand nombre de faits particuliers, dans lesquels j'avoue que J'ai trouvé quelque exagération, mais qui cependant sont assez fondés pour prouver au moins, par leur réunion, que sa colère est noble, son courage magnanime, son naturel sensible. On l’a souvent vu dédaigner de petits ennemis, mépriser leurs insultes, et leur pardonner des libertés offensantes; on l’a vu, réduit en captivité, s’ennuyer sans s’aigrir, prendre, au contraire, des habitudes douces, obéir à son maître, flatter la main qui le nourrit, donner quelquefois la vie à ceux qu'on avait dévoués à la mort en les lui jetant pour proie, et, comme s’il se fût attaché par cet acte généreux, leur continuer ensuite la même protection, vivre tranquillement avec eux, leur faire part de sa subsistance, se la laisser même quelquefois enlever tout entière, et souffrir plutôt la faim qne de perdre le fruit de son premier bienfait.

« On pourrait dire aussi que le Lion n’est pas cruel, puisqu'il ne l’est que par nécessité, qu'il ne détruit qu'autant qu'il consomme, et que, dès qu'il est repu, il est en pleine paix, tandis que le Tigre, le Loup, et tant d’autres animaux d'espèce inférieure, tels que le Renard, la Fouine, le Putois, le Furet, ete., donnent la mort pour le seul plaisir de la donner, et que, dans leurs massacres nombreux, ils semblent plutôt vouloir assouvir leur rage que leur faim.

« L’extérieur du Lion ne dément point ses grandes qualités intérieures; il a la figure imposante, le regard assuré, la démarche fière, la voix terrible; sa taille n’est point excessive, comme celle de l'Eléphant ou du Rhinocéros; elle n’est ni lourde, comme celle de l'Hippopotame ou du Bœuf, ni trop ramassée, comme celle de l’Hyène ou de Ours, ni trop allongée, ni déformée par des inégalités comme celle du Chameau; mais elle est, au contraire, si bien prise et si bien proportionnée, que le corps du Lion pourrait être le modèle de la force jointe à l’agilité; aussi solide que nerveux, n’étant chargé ni de chair ni de graisse, et ne contenant rien de surabondant, il est tout nerf et muscle. Cette grande force musculaire se marque en dehors par les sauts et les bonds prodigieux que le Lion fait aisément, par le mouvement brusque de sa queue qui est assez forte pour terrasser un homme, par la facilité avec laquelle il fait mouvoir la peau de la face, et surtout celle de son front, ce qui, ajoute beaucoup à la physionomie ou plutôt à l'expression de la fureur, et, enfin, par la faculté qu'il à de remuer sa crinière, laquelle non-seulement se hérisse, mais se meut et s’agite en tous sens lorsqu'il est en colère.

« À toutes ses nobles qualités individuelles, le Lion joint aussi la noblesse de l'espèce; j'entends par espèces nobles dans la nature, celles qui sont constantes, invariables, et qu'on ne peut soupçonver de s'être dégradées : ces espèces sont ordinairement isolées et seules de leur genre; elles sont distinguées par des caractères si tranchés, qu'on ne peut ni les méconnaître ni les confondre avec aucune des autres, à commencer par l’homme, qui est l'être le plus noble de la création, puisque les hommes de toutes les races, de tous les climats, de toutes les couleurs, peuvent se mêler et produire ensemble, et qu’en même temps l’on ne doit pas dire qu'aucun animal appartienne à l'homme ni de près ni de loin par une parenté naturelle. Dans le Cheval, l'espèce n’est pas aussi noble que l'individu, parce qu’elle a pour voisine l'espèce de l’Ane, laquelle paraît même lui appartenir d’assez près, puisque ces deux animaux produisent ensemble des individus, qu’à la vérité la nature traite comme des bâtards indignes de faire race, incapables même de perpétuer l'une ou l’autre des deux espèces desquelles ils sont issus; mais qui, provenant du mélange des deux, ne laissent pas de prouver leur grande affinité. Dans le Chien, l'espèce est peut-être encore moins noble, parce qu’elle paraît tenir de près de celles du Loup, du Renard et du Chacal, qu'on peut regarder comme des branches dégénérées de la même famille. Et, en descendant par degrés aux espèces inférieures, comme à celles des Lapins, des Belettes, des Rats, ete., on trouvera que chacune de ces espèces en particulier ayant un grand nombre de collatérales, l’on ne peut plus reconnaître la souche commune ni la tige directe de chacune de ces familles devenues trop nombreuses. Enfin, dans les insectes, qu'on doit regarder comme les espèces infimes de la nature, chacune est accompagnée de tant d'espèces voisines, qu'il n’est plus possible de les considérer une à une, et qu'on est forcé d’en faire un bloc, c’est-à-dire un genre, lorsqu’on veut les dénommer. C’est là la véritable origine des méthodes, quon ne doit employer, en effet, que pour les dénombrements difficiles des plus petits objets de la nature, et qui deviennent totale-

ment inatiles et même ridicules lorsqu'il s'agit des êtres du premier rang : classer l'homme avec le Singe, le Lion avec le Chat, dire que le Lion est un Chat à crinière et à queue longue, c'est dégrader, défigurer la nature au lieu de la décrire et de la dénommer.

« L'espèce du Lion est donc une des plus nobles, puisqu'elle est unique, et qu’on ne peut la confondre avec celle du Tigre, du Léopard, de l'Once, ete., et qu'au contraire ces espèces, qui semblent étre les moins éloignées de celles du Lion, sont assez peu distinctes entre elles pour avoir été confondues par les voyageurs et prises les unes pour les autres par les nomenclateurs.

« Les Lions de la plus grande taille ont environ huit ou neuf pieds de longueur depuis le muñle jusqu'à l'origine de la queue, qui est elle-même longue d'environ quatre pieds; ces grands Lions ont quatre ou cinq pieds de hauteur. Les Lions de petite taille ont environ cinq pivds et demi de longueur sur trois pieds et demi de hauteur, et la queue longue de trois pieds. La Lionne est dans toutes les dimensions d'environ un quart plus petite que le Lion.

a Ces animaux sont très-ardents en amour; lorsque la femelle est en chaleur, elle est quelquefois suivie de huit ou dix mâles, qui ne cessent de rugir autour d'elle et de se livrer des combats furieux jusqu’à ce que l'un d’entre eux, vainqueur de tous les autres, en demeure paisible possesseur et s’éloigne avec elle. La Lionne met bas au printemps, et ne produit qu'une fois tous les ans, ce qui indique encore qu’elle est occupée pendant plusieurs mois à soigner et allaiter ses petits, et que, par conséquent, le temps de leur premier accroissement, pendant lequel ils ont besoin des secours de leur mère, est au moins de quelques mois.

« Dans ces animaux, toutes les passions, même les plus douces, sont excessives, et l'amour maternel est extrême. La Lionne, naturellement moins forte que le Lion, devient terrible dès qu'elle a des petits; elle se montre alors avec encore plus de hardiesse que le Lion: elle ne connait point le danger; elle se jette indifféremment sur les hommes et sur les animaux qu’elle rencontre; elle Les met à mort, se charge ensuite de sa proie, la porte et la partage à ses Lionceaux, auxquels elle apprend de bonne heure à sucer le sang et à déchirer la chair. D’ordinaire, elle met bas dans des lieux écartés et de difficile accès; et, lorsqu'elle craint d’être découverte, elle cache ses traces en retournant plusieurs fois sur ses pas, ou bien elle les efface avec sa queue; quelquefois même, lorsque l'inquiétude est grande, elle transporte ailleurs ses petits, et, quand on veut les lui arracher, elle devient fasieuse, et les défend jusqu'à la dernière extrémité.

€ On croit que le Lion n’a pas l'odorat aussi parfait ni les yeux aussi bons que la plupart des autres animaux de proie : on a remarqué que la grande lumière du soleil parait l’incommoder, qu'il marche rarement dans le milieu du jour, que c’est pendant la nuit qu’il fait toutes ses courses, que, quand il voit des feux allumés autour des troupeaux, il n’en approche guère, etc.; on a observé qu'il n'évente pas de loin l’odeur des autres animaux, qu'il ne les chasse qu'à vue et non pas en les suivant à la piste, comme font les Chiens et les Loups, dont l'odorat est plus fin. Gn a même donné le nom de Guide ou de Pourvoyeur du Lion à une espèce de Lynx auquel on suppose la vue perçante et l'odorat exquis, et on prétend que ce Lynx accompagne ou précède toujours le Lion pour lui indiquer sa proie : nous connaissons cet anima, qui se trouve, comme le Lion, en Arabie, en Lybie, ete., qui, comme lui, vit de proie, et le suit peut-être quelquefois pour profiter de ses restes, car, étant faible et de petite taille, il doit fuir le Lion plutôt que le servir.

« Le Lion, lorsqu'il a faim, attaque de face tous les animaux qui se présentent ; mais, comme il est très-redouté et que tous cherchent à éviter sa rencontre, il est souvent obligé de se cacher et de les attendre au passage; il se tapit sur le ventre dans un endroit fourré, d’où il s’élance avec tant de force, qu'il les saisit souvent du premier bond : dans les déserts et les forêts, sa nourriture la plus ordinaire sont les Gazelles et les Singes, quoiqu'il ne prenne ceux-ci que lorsqu'ils sont à terre, car ilne grimpe pas sur les arbres comme le Tigre ou le Puma; il mange beaucoup à la fois et se remplit pour deux ou trois jours; il a les dents si fortes, qu'il brise aisément les os, et il les avale avec la chair. On prétend qu'il supporte longtemps la faim; comme son tempérament est excessivement chaud, il supporte moins la soif, et boit toutes les fois qu'il peut trouver de l'eau. Il prend Peau en lapant comme un Chien; mais, au lieu que la langue du Chien se courbe en dessus pour lappér, celle du Lion se courbe en dessous, ce qui fait qu'il est longtemps à boire et qu'il perd beaucoup d'eau; il lui faut environ quinze livres de chair crue par jour; il préfère la chair des animaux vivants, de ceux surtout qu'il vient d'égorger; il ne se jette pas volontiers sur les cadavres infects, et il aime mieux

chasser une nouvelle proie que de retourner chercher les restes de la première; mais, quoique d'ordinaire il se nourrisse de chair fraîche, son haleine est très-forte et son nrine a une odeur insupportable.

« Le rugissement du Lion est si fort, que, quand il se fait entendre, par échos, la nuit dans les déserts, il ressemble au bruit au tonnerre; ce rugissement est sa voix ordinaire, car, quand il est en colère, il a un autre cri qui est court et réitéré subitement; au lieu que le rugissement est un eri prolongé, une espèce de grondement d'un ton grave, mêlé d’un frémissement plus aigu : il rugit cinq ou six fois par jour, et plus souvent lorsqu'il doit tomber de la pluie. Le cri qu'il fait lorsqu'il est en colère est encore plus terrible que le rugissement; alors il se bat les flancs de sa queue, il en bat la terre, remue ses gros sourcils, montre des dents menaçantes, et tire une langue armée de pointes si dures, qu'elle suffit seule pour écorcher la peau et entamer la chair sans le secours des dents ni des ongles, qui sont après les dents ses armes les plus cruelles. Il est beaucoup plus fort par la tête, les mâchoires et les jambes de devant, que par les parties postérieures du corps; il voit la nuit comme les Chats; il ne dort pas longtemps et s’éveille aisément; mais c’est mal à propos que l'on a prétendu qu'il dormait les yeux ouverts.

« La démarche du Lion est fière, grave et lente, quoique toujours oblique. Sa course ne se fait pas par des mouvements égaux, mais par sauts et par bonds, et ses mouvements sont si brusques, qu'il ne peut s'arrêter à l'instant, et qu'il passe presque toujours son but : lorsqu'il saute sur sa proie, il fait un bond de douze à quinze pieds, tombe dessus, la saisit, et, avec les pattes de devant, la déchire avec les ongles et ensuite la dévore avec les dents. Tant qu'il est jeune et qu'il a de la légèreté, il vit du produit de sa chasse, et quitte rarement ses déserts et ses forêts, où il trouve assez d'animaux sauvages pour subsister aisément; mais lorsqu'il devient vieux, pesant et moins propre à l'exercice de la chasse, il s'approche des lieux fréquentés et devient plus dangereux pour l'homme et pour les animaux domestiques; seulement on a remarqué que, lorsqu'il voit des hommes et des animaux ensemble, c'est toujours sur les animaux qu’il se jette et jamais sur les hommes, à moins qu'ils ne le frappent, car alors il reconnait à merveille celui qui vient de l’offenser, et il quitte sa proie pour se venger.

« Quelque terrible que soit cet animal, on ne laisse pas de lui donner la chasse avec des Chiens de grande taille et bien appuyés par des h:mmes à cheval : on le déloge ou le fait retirer; mais il faut que les Chiens et même les Chevaux soient aguerris auparavant, car presque tous les animaux frémissent et s'enfuient à la seule odeur du Lion. Sa peau, quoique d'un tissu ferme et serré, ne résiste point à la balle, ni même au javelot; néanmoins, on ne le tue presque jamais d’un seul coup : on le prend souvent par adresse, comme nous prenons les Loups, en le faisant tomber dans une fosse profonde qu'on recouvre avec des matières légères, au-dessus desquelles on attache un animal vivant. Le Lion devient doux dès qu'il est pris, et, si l'on profite des premiers moments de sa surprise ou de sa honte, on peut l’attacher, le museler et le conduire où l’on veut.

« La chair du Lion est d’un goût désagréable et fort; cependant les nègres et les Indiens ne la trouvent pas mauvaise et en mangent souvent : la peau, qui faisait autrefois la tunique des héros, sert à ces peuples de manteau et de lit; ils en gardent aussi la graisse, qui est d’une qualité fort pénétrante, et qui même était de quelque usage dans notre ancienne médecine. »

Le tableau que De Lacépède nous a tracé de la Lionne est peint avec trop de force et de vérité pour que nous ne le reproduisions pas à la suite de celui que Buffon a donné du Lion, et que nous venons de donner. «Le Lion, dit-il, a dans sa physionomie un mélange de noblesse, de gravité et d’audace, qui décèle, pour ainsi dire, la supériorité de ses armes et l'énergie de ses muscles. La Lionne a la grâce et la légèreté; sa tête n’est point ornée de ces poils longs et touffus qui entourent la face du Lion et se répandent sur son cou en flocons ondulés; elle a moins de parure; mais, douée des attributs distinctifs de son sexe, elle montre plus d'agrement dans ses attitudes, plus de souplesse dans ses mouvements. Plus petite que le Lion, elle a peut-être moins de force; mais elle compense, par sa vitesse, ce qui manque à sa masse. Conime le Lion, elle ne touche la terre que par l'extrémité de ses doigts; ses jambes, élastiques et agiles, paraissent en quelque sorte quatre ressorts toujours prèts à se débander pour la repousser loin du sol et la lancer à de grandes distances; elle saute, bondit, s'élance comme le mâle, franchit comme lui des espaces de douze à quinze pieds: sa vivacité est même plus grande, sa sensibilité plus ardente, son désir plus

véhément, son repos plus court, son départ plus brusque, son élan plus impétueux. Elle offre aussi cette couleur uniforme et sans tache, dont la nuance rousse ou fauve suffirait pour faire reconnaitre le Lion au milieu des autres Carnassiers, et pour le séparer même du Couguar, ou prétendu Lion d'Amérique. »

On sait que le Lion peut se reproduire dans nos Ménageries, où on le voit fréquemment, et l'on à pu même obtenir le produit d'une Lionne et d'un Tigre, espèce qui, ainsi que nous le verrons, en est assez voisine.

Fig. 85. — Lion et Lionne,

Dans nos climats, ainsi que le fait observer Fr. Cuvier, quelques précautions seraient nécessaires pour faciliter la reproduction de ces animaux : la principale consisterait à les tenir très-chaudement et de manière qu'ils ne fussent point plongés dans l'atmosphère humide et malsaine de toutes nos Ménageries. En effet, aucun des petits nés au Muséum de Paris n’a véeu au delà d’un an, c’est-à-dire au delà de l’époque où les canines se développent, époque qui paraît très-dangereuse pour les Lions. De Lacépède a donné des détails intéressants sur une Lionne provenant de Barbarie, qui a produit à notre Ménagerie. Lorsque cette Lionne eut six ans, elle entra en chaleur, et les signes que cet état produisirent furent les mêmes que chez la Chatte; elle s'accoupla, devint pleine; mais au bout de deux mois elle mit au monde deux fœtus morts qui n'avaient pas de poils. Vingt et un Jours après, elle revint en chaleur, et, dans le même jour, reçut cinq fois le mâle; et l'on S’aperçut bientôt qu'elle était pleine. Au bout de cent huit jours, c’est-à-dire un peu plus de trois mois et demi, dès sept heures du matin, ses douleurs commencèrent; à dix heures elle mit bas un petit Lion mâle; un second

CAPRNASSIERS. 161

Lionceau naquit à dix heures et demie, et un troisième à onze heures un quart. L'un de ces trois jeunes Lions avait, cinq jours après sa naissance, environ un pied depuis le devant du front jusqu'à l'origine de la queue; la queue était longue de cinq pouces dix lignes. Lorsque ces Lionceaux sont venus au jour, ils n'avaient pas de crinière; et, en effet, ce n'est qu'à trois ans que cette parure parait : et, en outre, ils n'avaient pas au bout de la queue ce flocon de poils qu'on observe chez les adultes. Leur poil était laineux et n'offrait pas encore la couleur de la robe de leur père; il présentait sur un fond mélé de gris et de roux un grand nombre de bandes petites et brunes, qui étaient surtout très-distinctes sur l'épine dorsale et vers l'origine de la queue, et qui étaient disposées transversalement et de chaque côté d’une raie longitudinale brune, et étendue depuis le derrière de la tête jusqu'au

bout de la queue. À mesure que ces Lionceaux grandirent, les nuances de leurs couleurs se rapprochèrent de celles du Lion adulte; leurs bandes et leur raie disparurent, et les proportions de leurs différentes parties se rapprochèrent de celles de leur père ou de leur mère : toutefois, à l'âge de ueuf mois, les jeunes mäles nés à notre Muséum avaient encore la raie longitudinale et les bandes transversales sur le dos. C'est en novembre 1801 que les Lionceaux sont nés; vers la fin de mars de l'année suivante, leur mère a été couverte par le mâle, et le 15 juillet elle a donné le jour à deux Jeunes Lionnes; elle a porté ces deux femelles pendant un temps égal, ou à peu près, à celui pendant lequel elle avait porté les trois Lionceaux mâles. Peu de temps après la naissance de ces deux femelles, les trois Lionceaux étaient déjà devenus méchants. Un de ces jeunes Lions, qu’on avait coupé pour tâcher de savoir quel peut être l'effet de Ja castration sur des individus d’une espèce aussi terce? 21

rible que celle du Lion, paraissait moins traitable que les autres. La Lionne à quatre mamelles : l'allaitement dura six mois. Ainsi que la Chatte, la Lionne avait le plus grand soin de ses petits; elle les léchait sans cesse, ne les quittait point, et les entretenait dans une grande propreté. Cependant une profonde inquiétude l'agitait souvent; il semblait qu'un instinet secret l'excität à vouloir les porter dans des lieux cachés et loin de la vue des hommes : elle les prenait entre ses dents, et, dans un grand état d'agitation, les promenait pendant des quarts d'heure, ce qui a occasionné la mort de plusieurs.

On n'a pu suivre sur aucun de ces jeunes Lions les progrès du développement du caractère, car ils sont tous morts, et il paraît qu'ils ont succomhé aux premiers effets de la dentition; les deux jeunes Lionnes de la seconde portée périrent aussi à la même époque. Avant l'époque citée par De Lacépède, ct aussi depuis, on à constaté plusieurs cas de reproduction de Lions dans les Ménageries d'Europe, principalement à Florence, à Naples, et surtout en Angleterre, où les animaux des Ménageries sont soignés avec le plus grand soin. En 1824, il est né, à la Ménagerie de Windsor, d'une Tigresse qu'on avait accouplée avee un Lion, deux petits : ils étaient très-doux l'un et l’autre, ne ressemblaient ni à leur pére ni à leur mère, et ne se ressemblaient pas même entre eux. Ge fait du croisement de deux espèces aussi distinctes, et qui avait été nié à tort par Buffon, ne pourrait-il pas, ainsi que le fait remarquer M. Boitard, expliquer la grande confusion qui existe dans l'histoire de la synonymie des Chats ?

Les exeréments de ces animaux sont semblables à ceux du Chat, et très-fétides. Le mâle, du moins dans nos Ménageries, ne se débarrasse des siens qu’une fois par jour; son urine est aussi très-puaute, ainsi que celle des Lionnes.

Comme nous l'avons dit, Buffon a embelli le tableau lorsqu'il nous a tracé l'histoire du Lion; mais peut-être aussi certains naturalistes ont-ils exagéré en sens opposé. Quoi qu'il en soit, et en prenant note de cette dernière remarque, rapportons à ce sujet ce qu'en dit l’auteur de l’article Chat du Dictionnaire universel d'Histoire naturelle.

«I est fâcheux que toutes les belles qualités du Lion s’évanouissent devant la réalité toujours peu poétique et encore moins flatteuse. Ce roi des animaux ressemble à tous ses congénères, ou, s'il se distingue du Tigre, du Jaguar, etc., c’est par sa poltronnerie. Quoique n'ayant pas la pupille nocturne, il ne sort de sa retraite que la nuit et seulement quand il est poussé par la faim. Alors, soit qu'il se glisse dans les ténèbres à travers les buissons, soit qu'il se mette en embuscade dans les roseaux, sur les bords d’une mare où les animaux viennent boire, par un bond énorme il s’élance sur sa victime, qui est toujours un animal faible et innocent, ne pouvant lui opposer aucune résistance, lors même que, dans son attaque, il n’emploierait pas la surprise, la ruse ou la perfidie. Ce n’est que poussé par une faim extrême qu'il ose assaillir un Bœuf ou un Cheval, ou tout autre animal capable de lui résister. Dans tous les cas, s'il manque son coup, il ne cherche pas à poursuivre sa proie, parce qu'il ne peut courir, et l'on a appelé cela de la générosité, comme on à décoré du nom de gravité la lenteur forcée de sa marche. Sa nourriture ordinaire consiste en Gazelles. Dans l'ombre, il parcourt la campagne, et, s'il ose alors s'approcher en silence des habitations, est pour chercher à S'emparer des pièces de menu bétail échappées de la bergerie; il ne dédaigne pas même de prendre des Oies et autres volailles quand il en trouve l’occasion. Enfin, faute de mieux, il se jette sur les charognes et les voiries, malgré cette noblesse et cette délicatesse de goût qu'on lui suppose. Il est arrivé assez souvent à nos sentinelles, à Constantine, de tirer et de tuer des Lions qui venaient la nuit rôder autour de Ja ville, afin de manger les immondices jetées hors des murs. Si, pendant le jour, un Lion a la hardiesse de s'approcher en tapinois d'un troupeau pour en saisir un Mouton, les bergers crient aussitôt haro sur le voleur, le poursuivent à coups de bâton, lui arrachent sa proie de vive force mettent leurs Chiens à ses trousses, et le forcent à une fuite honteuse et précipitée. [en arrive souvent ainsi au cap de Bonne-Espérance, quand les howars hollandais le surprennent rôdant autour de leurs écuries : ils en ont même tué quelquefois à coups de fourche. Mais c’est dans les vastes solitudes, où il domine en maitre parce qu'il domine seul, que le Lion déploie toutes les facultés qui assurent sa puissance. »

Un intrépide voyageur français, Adulphe Delegorgue, dans son Voyage dans l'Afrique australe € vol. in-8. Paris, A. René et compagnie, 1847), ouvrage très-peu répandu, a donné d'intéressants Iétails sur les mœurs des animaux en grand nombre, qu'il a chassés nombre de fois dans lapro-

vince du cap de Bonne-Espérance. Les faits rapportés par Adulphe Delegorgue, mort depuis peu d'années, au commencement d'un second voyage, victime de son zèle pour la science, ceux surtout qui concernent la chasse du Lion, nous ont semblé trop importants pour que nous n'ayons pas cru utile de les transcrire ici malgré leur longueur et parce que leur authenticité nous parait cerlaine. Nous avons pensé que ces détails compléteraient ceux que nous avons rapportés, et qu'ils rectifieraient en même temps certains faits qu'indiquent continuellement les naturalistes et les voyageurs, et qui ne sont cependant pas tout à fait authentiques. Nous croyons intéresser nos lecteurs, et nous faire ainsi pardonner la longueur du récit qui va suivre; puissions-nous par là rendre aussi bommage à la mémoire de l'infortuné Delegorgue.

« Le Lion, qui, chez nous, jouit d'une si haute réputation de noblesse et de courage, ne la conserve probablement aussi entière que parce qu'il habite loin de notre pays, et que nous ne sommes nullement à même d'observer ses mœurs à l’état sauvage. Au dire des chasseurs sud-africains habitants des contrées nouvellement envahies, où chaque jour on rencontre de ces animaux, le Lion est un animal qu'il est prudent de laisser passer sans molestation. Sa chasse offre des dangers, et la possession de sa peau, ne rapportant que de cinquante à soixante-quinze francs, ne tente pas suffisamment la cupidité pour engager des hommes à en faire une chasse spéciale. Aussi le plus souvent le Lion doit-il la vie à son peu de valeur intrinsèque. Mais, par suite de ses déprédations nocturnes, quand. après avoir dispersé des Bœufs, le Lion s’est emparé de quelqu'un d’entre eux, la colère du Boer, lésé dans ses intérêts les plus chers, ne connaît point de bornes; elle ne calcule plus rien, et son apaisement ne sera complet que lorsque la peau du Lion, portée au marché, aura payé une partie des pertes.

« Notre Boer partira seul à cheval; quelquefois des amis laccompagneront, la société est peu utile; elle tourne même fréquemment à l'avantage du Lion que l’on attaque. L'animal a été vu; il s'est levé; lentement et fièrement, il a parcouru de quinze à trente pas, jetant fréquemment un regard sur ses derrières, puis il s’est couché. Son parti est bien pris : ce qu'il veut, c'est tout d'abord du respect; l'attaque-t-on, c'est vaincre où mourir.

«Le Boer l'approche à trente pas. Jusque-là point de danger; il est libre encore de l'attaque et de la retraite; mais, bien résolu, notre homme tourne son Cheval la croupe du côté du Lion. Il en saute à bas, conservant la bride passée au bras gauche; il ajuste et tire. Que la balle ait atteint la cervelle, la mort est instantanée; l'animal roule ou s'affaisse alors, sans rien témoigner qu’un tremblement des pattes, qui s'allongent, et tout est fini. Mais, que le chasseur ait tiré en plein corps, la question change. Il est impossible de savoir si le coup est léger ou mortel; l’hémorragie peut se déclarer dans l'effort violent que fait l'animal pour se venger; elle est plus ou moins prompte, lors même que le cœur à été traversé de part en part; et, dans une circonstance de ce genre, il arriva que le Lion vécut encore assez pour s'élancer sur le Cheval, le déchirer de trois coups de patte, lorsqu'il expira proche du cavalier, renversé par le choc.

« Que l'animal ne soit que légèrement blessé, le chasseur doit s'attendre à une sévère riposte dont ne saurait le sauver le galop de son Cheval, trop lent à s’ébranler, et sur lequel tombera le Lion au second ou troisième bound. Faire tête alors en croisant la baïonnette, je le suppose, système inventé par des chasseurs de cabinet, serait un pis-aller inutile, nuisible même; car, du choc, l'homme le plus solide sera renversé sous le Lion, et, en admettant même que l'animal se soit enferré le cœur, l'heureux succès inespéré n’empêchera pas que l’homme ne soit déchiré en lambeaux d'un ceup de griffe ou croqué d’un coup de dent.

« Le mieux, en pareil cas, est de faire le sacrifice du Cheval en s’en écartant pour recharger son arme, et tout chasseur qui se possède pourra. s’il le veut ensuite, approcher à bout portant le Carnassier furieux qui s’acharne sur sa victime, et l'étendre d’un seul coup à ses pieds, parce que, dans les efforts que fait le Lion pour mordre à plaisir, les muscles des mächoires agissent d’une façon puissante, tandis que les organes voisins restent neutres, comme si leur coopération était inutile. Ainsi, alors les yeux sont fermés, et le Lion, qui savoure la vengeance, ne voit pas plus que s'il était aveugle. Les Cafres des frontières de la colonie du cap de Bonne-Espérance, vulgairement nommés Cafres chauves, sont tellement convaincus de cette particularité, qu'ils basent leur mode d’attaque sur sa connaissance.

« L'un d'eux, porteur d’un vaste bouclier de buffle, épais et dur, auquel à été donné une forme

concave, s'approche le premier de l'animal et lui lance hardiment une assagaye. Le Lion bondit vers son agresseur;, mais l'homme s’est laissé tomber à plat sur la terre, et son bouclier le recouvre de même que ces cônes marins adhérant aux rochers sans permettre la moindre prise. Un instant de stupéfaction s'écoule pour l'animal indécis, puis il essaye ses griffes et ses dents sur la partie supérieure du bouclier, qui les voit glisser sans effet produit. I redouble en y mettant plus de force, et alors, cerné par la bande d'hommes armés, son corps est tour à tour percé de vingt, de cent assagayes à la hampe trémoussante qu'il s'imagine recevoir de l'homme qu'il tient sous lui. Les assaillants se retirent, le Lion s’affaiblit bientôt et tombe à côté du Cafre à la carapace, lequel a soin de ne se dégager que quand le terrible animal ne donne plus signe de vie.

« Le Cheval, dans la chasse du Lion que font les Boers, x son utilité, non dans le but de joindre l'animal, lequel, s'il est vu en plaine découverte, atteindra toujours son ennemi, mais bien pour sauver le cavalier des griffes du Lion, par substitution si le cas l'exige; ear il est à la connaissance de tous les chasseurs sud-africains que le Cheval sera toujours la première victime. Le Cheval est un traître qui prête son dos à l'homme; le Lion ne le craint pas; il en vient facilement à bout; il en fait sa proie favorite. L'homme, au contraire, diffère des animaux à quatre pattes; le Lion le craint davantage; fréquemment ceux de sa race sont tués par lui, et dans toute contrée giboyeuse il ne dévore pas l'homme après l'avoir tué.

« Certains animaux, lorsqu'ils sont mortellement blessés, témoignent une faiblesse qui résulte, soit de leur peu de moyens de défense, soit de la douceur de leur caractère : les uns poussent des cris plaintifs, qu'ils ne font entendre qu'à cette heure suprême; les autres versent des larmes; la Canna surtout attendrit le chasseur, qu'il semble implorer, au lieu de se servir contre lui de ses redoutables cornes; d’autres se résignent simplement, sans donner aucune marque ni de force ni de faiblesse. Le Lion diffère d'eux tous; ilsemble se rapprocher de l'homme; il participe hautement du désespoir du vaincu. A-t-il la conscience de sa mort prochaine, tant qu'il conserve la faculté de se mouvoir, griffes et dents sont en action, sa défense peut être comparée à la plus vigoureuse attaque; mais est-il démonté, ses ennemis se tiennent-ils à une distance infranchissable pour lui, traversé déjà dans ses parties vitales, le désespoir s'empare tout entier de lui, l'effort de ses dents se tourne contre lui-même; il se croque les pattes, se brise les doigts, comme s'il tentait de s'anéantir, comme s'il voulait devenir l’auteur de sa propre mort. C'est un véritable suicide que les armes reçues de la nature ne lui permettent pas de consommer.

« Mais un si grand courage n'est provoqué que par des circonstances indépendantes de la volonté du Lion, et, jugé sous un autre aspect, le roi des animaux ne mérite plus son titre; il n'est même plus digne du respect qu'on lui porte. En effet, et plus de cinquante fois je l'ai vu, le Lion, pris au dépourvu, s'enfuit à l'aspect d’un homme seul, d'un enfant, d’un Chien qui surgit inopinément devant et proche de lui. Dans un pays coupé de ravins, parsemé de collines, présentant quelques bois qui servent à couvrir sa retraite, le Lion détale à cinq cents pas sur le seul bruit de voix d'hommes que lui rapportent les vents. Il est certain de n'avoir point été soupçonné; il fuit prudemment, de crainte de danger; la compagnie de trois ou quatre de ses semblables ne le rassure pas; il part avec eux, doucement et sans bruit d'abord, rapidement et par larges bonds ensuite. La peur, sans aucun doute, s’est emparée de lui, et il cède à la peur!

«Est-ce en pays découvert, où se présentent des inégalités de terrain, le Lion en profite, mais il n'ôse se lancer à la course; il craint de donner à penser à l'homme qu'il songe à fuir. I semble redouter de compromettre sa dignité; il tourne, retourne, comme s'il s’occupait d'autre chose, mais s'éloignant toujours; et, sans aucun doute, il ira loin si l'homme ne fait aucune démarche. Veut-on l'arrêter dans sa retraite lorsqu'il reste en vue, rien de plus aisé : il suffit d'agiter les bras et de le héler fortement; le Lion reste en place et écoute; mais, quand le silence se fait, le Lion continue. Va-t-on droit à lui en criant encore, il s'arrête de nouveau; souvent même il se couche immédiatement. Malgré lui, le Lion accepte le défi lancé; cette fois, son honneur, sa réputation de courage, sont mis en jeu. Mais le chasseur peut, s'il Le veut, déloger l'animal de sa position prise, et le moyen est aussi facile qu'étrange.

«€ Des herbes longues d'un mètre couvrent la terre; que l'homme qui s'en approche de loin s'y accroupisse où qu'il s’y couche, l'animal s'inquiète de ne plus voir son ennemi; $'imagine-t-il que selui-ci va le tourner ou se préparer à bondir, à l’attaquer d’une manière imprévue? Je ne sais ce

qu'il est convenablement permis de supposer en ce cas; mais tant de fois je lai essayé, et jamais le Lion n’est resté en place. Bien plus, quand je ne le voulais pas, pour m'être simplement agenouillé, afin d'éviter des branches d'arbres, ou pour mieux ajuster mon canon de fusil sur des Lions levés de quelques pas, en se tenant à trente, je vis chaque fois partir ces animaux, saisis d’une panique irrésistible, et, outre ceux qui me sont propres, mille faits de ce genre que m'ont racontés des chasseurs plus vieux et plus expérimentés que moi confirment pleinement mon opinion à cet égard.

€ I ne faut pas croire non plus qu’il soit dangereux de blesser un Lion surpris sans s'y attendre; son premier mouvement sera toujours de fuir, s'il est en état de le faire. Ainsi donc, qu'un Lion sommeille, les jambes allongées, ou qu'il quitte sa proie, sur laquelle il a concentré son attention, pourvu qu'il ne sache rien du chasseur, celui-ci ne doit jamais hésiter à faire usage de ses armes : ainsi j'ai fait maintes fois, à de très-courtes distances, sans courir le moindre danger.

« La nuit, cet animal, qui, comme tous ceux de la race féline, jouit d'une excellente vue, atteste par ses actes une audace voisine de la témérité. Le domaine de l'homme, dont il s’écarte pendant le jour, lui devient familier durant les ténèbres. Le Lion ne balance point à saisir le Cheval attaché près du maître qui dort, et le bœuf fixé par les cornes aux roues d’un chariot habité, souvent même en dépit des Chiens, trop tardifs à aboyer. Le cri des hommes, la détonation du fusil, ne réussissent pas à le chasser; mieux vaut l'usage du long fouet, dont la mèche le châtie et l’effraye par son éclat trop voisin.

« Mais que l'homme change brusquement de rôle, qu'il blesse le Lion trop confiant dans les avantages que lui offre l'obscurité plus où moins incomplète, le Lion, alors, désappointé, honteux et penaud, se retire sans plus rien oser tenter. En effet, la partie est perdue pour lui : les Bœufs, solidement fixés, sont tout debout, incapables d’obéir à la peur qui les presse de fuir et les livre aux Lions; les Chiens aboient, prêts à réclamer le voleur, et les hommes ne dorment plus. Que la lune se démasque un instant, ou seulement que quelques étoiles nous désignent d’un rayon le Lion, dont le plan d'attaque échoue, tirez-le hardiment : confus, il partira. Ainsi, encore une fois, ai-je fait à dix pas sur un Lion d’abord suivi peu après de sa femelle, À défaut de toute autre arme sous la main, mon fusil double chargé du n° 5 fit grogner et partir l'un et l’autre, sans qu’ils osassent témoigner autrement leur colère.

« Dans les contrées où, faute d’un gibier suffisant et facile, le Lion est réduit à convoiter, le jour, les troupeaux des habitants et à tenter d’en saisir quelque individu la nuit, son habitude est de faire plus d’un repas de sa proie. Pour peu que l’on prenne ses précautions et que l'animal ait faim, il est assez aisé de lavoir sous le coup du fusil; il suffit de se poster à proximité des débris et d'y attendre patiemment que le maître paraisse. C’est d'ordinaire entre dix et onze heures de la nuit que l'espérance du chasseur se réalise; le Lion arrive lentement par le dessous du vent, et toute chance favorise l'homme, si l'animal n’a point croisé la ligne de ses émanations; mais pas de bruit, pas un souffle inutile, que pas une feuille ne bouge; et, blessé sans aucun soupçon, l'animal partira s'il n’est étendu mort.

«Si, au contraire, le Lion a deviné la présence du chasseur, qu'il l'ait entrevu, celui-ci court les plus grands risques. Cette fois le Lion se considère maître de ce qu’il a conquis, et d'ordinaire il ne souffre point de partage. Gare à l'homme! Que tout son sang-froid lui vienne ensaide, qu'il n'ait pas la malheureuse idée de tergiverser, qu'il tienne bon, qu'il s'accroupisse. Cette mesure le sauvera peut-être de l'attaque, où le tir est si inexact et si difficile; et si l'animal, dans son hésitation, se présente bien à découvert, que le coup parte et l’étende roide sur place, sinon le Lion sera le maitre, et bientôt la lune projettera sa pâle lumière sur un groupe effrayant que l’on se figurera.

« Cependant, et c’est ici le lieu de faire cette remarque, il arrive quelquefois que, par un caprice inexplicable, généralement qualifié de générosité, le roi des animaux ne tue pas l’homme qu'il tient sous lui, bien qu'il en ait été blessé le premier. Quelquefois il se contente de divers coups de dents qui brisent et broient les membres, ou d'un seul qui laboure la poitrine de quatre sillons. Il borne là sa vengeance et s'en va. J'ai connu un intrépide chasseur qui deux fois en sept ans avait été tenu de la sorte par un Lion blessé; la première lui avait valu deux fractures aux membres, la seconde six, sans compter les profonds stigmates laissés par les griffes sur maintes parties de son corps. Un autre, du nom de Vermaes, non moins intrépide, tenu plus d’une minute par une fameuse Lionne, en fut quitte pour quatre traces profondes des canines, glorieuses cicatrices qu'il me découvrit avec

un air de vive satisfaction. Et pourtant la vie de ces hommes avait été complétement à la merei de ces terribles animaux. Mais prétendre assigner une cause à leur conduite étonnante me semble difficile, pour ne pas dire impossible.

« Le Lion est donc plus pacifique et moins dangereux pour l'homme qu'on ne se limagine ordivairement. I arrive tous les jours que Les Cafres, qui n'ont pas d'armes à feu, traversent avec leur famille des espaces où civeulent de ces animaux, et, pour ces hommes, la présence des Lions n’est point une cause d’effroi. Un ou plusieurs Lions bondissent à dix pas et se maintiennent à trente; les Cafres passent comme sans y prendre garde, et jamais je n’ai oui parler d'accidents dont les Lions eussent été les auteurs sans provocation. Ces mêmes Cafres chassent-ils devant eux des Bœufs ou des Vaches, la question peut changer; je ne réponds pas des bêtes à cornes, non plus que des propriétaires qui voudront les protéger. Mais ici lon peut voir encore que le Lion ne s'adresse pas directement à l'homme.

« Ainsi les peuples pasteurs sont les seuls dans ces contrées qui aient quelque chose à redouter du Lion. Ils sont les seuls qui voient avec plaisir la mort du Lion; et pourtant, si cet animal a expié de sa vie quelque rapine commise, j'oserais dire que c’est une dime assez justement prélevée. En effet, le Lion a véritablement dans ces parages son incontestable utilité, et voici comment je le prouve : que depuis Draakens-Berg ou des sources du Tonguela jusqu'au tropique du Capricorne pas un Lion n'existe, il est certain que les hordes de Gnous et de Couaggas, qui n’y sont déjà que trop nombreuses, vont se multiplier dans une effrayante proportion. Je ne demande pas dix ans, et les peuples pasteurs n'y trouveront pas une pointe d'herbe pour leurs bestiaux.

QI y avait beaucoup de Lions quand je traversai l'Elands-Rivier à Vaal-Rivier, puisque chaque jour nous en apercevions plusieurs, et que presque chaque nuit ils tentaient de saisir nos Bœufs; leur nombre était cependant insuffisant, puisque leur mission n’était pas remplie; et cela est d'autant plus vrai, qu'avant d'atteindre Vaal-Rivier je cheminai six journées sans que mes Bœufs trouvassent à saisir le moindre gazon. C'était l'hiver, tout avait été tondu par les Gnous et les Couaggas, dont à bouche ct les dents rasent Ettéralement la terre, et pas un pouce de terrain n'existait sans porter l'empreinte dun pied. Or, dans des terres friables, ces empreintes équivalent à un labourage.

€ Done, s'il n'y avait pas de Lions qui diminuassent le nombre d'individus des espèces d'Herbivores sauvages, non-seulement les Cafres ne trouveraient pas de pâturages pour leurs bestiaux, mais les Gnous et les Couaggas eux-mêmes verraient leur masse entière y périr d’inanition si l'émigration leur était interdite. Il est vrai que, quand l'homme civilisé ou simplement doté d'armes à feu s'établit quelque part, le Lion n’a plus de mission à remplir, puisque alors l’homme le remplace, et bientôt disparaissent les Herbivores et les Carnassiers. Mais, avant disparition complète, comme la proie devient de plus en plus difficile à saisir, comme encore les animaux domestiques sont moins rapides à la course et de condition meilleure, le Lion se jette sur eux, et sous ce concours de circonstances il les préfère, lors même qu'abondent Gnous et Couaggas. C'est ce qui explique la molestation dont sont l’objet les voyageurs qui ne circulent qu'avec de longs attelages.

« Les peuples qui, par suite de guerres désastreuses, vivent simplement des produits de la terre, où ceux qui. comme les Boschjesmans, ne vivent que de chasse, sont loin de vouer leur haine au Lion. Pour eux, il n'est nullement nuisible, et dans mille circonstances il leur est utile. En effet, le mode de chasser de ces hommes n'offrant un rapport ni grand ni certain, ils sont fréquemment réduits à chercher fortune dans les bois. Le Lion leur laisse de grands débris, nullement à dédaigner, et chaque matin des vedettes recueillent les indications des Vautours, qui jamais ne les trompent. Le manteau de plus d'un Makaschla est fait de la peau de la proie du Lion, que la moelle des os de la victime a rendue souple, tandis que le même homme s'était repu de sa chair : aussi ces peuples ne se souciaient-ils nullement de m'aider à les débarrasser de ces voisins dont ils prisent les services.

«ILest très-naturel que les mœurs du Lion subissent des modifications suivant les climats et les lieux qu'il habite. Aussi la description que j'en donne ne regarde que celui de l'Afrique australe. . Peut-être diffère-t-elle de celle que l'on ferait du Lion du Sahara; mais le fond, ce me semble, doit rester le même, Je pense avec quelque raison que les individus proveuant de PAfrique australe doivent être les plus grands et les plus forts de leur race. La peau plate et séchée de lun d'eux, qui était un mâle parfaitement adulte, mesurait du nez à extrémité de la queue 3°,50, la queue allant pour 1,00.

« Leur force trouve à s'y exercer plus qu'en aucun autre lieu de Afrique, les Buffles et les Rhino-

céros n'étant nulle part plus nombreux qu'au pays des Massilieatzi, où j'ai longtemps chassé, et d'ordinaire, chez ces animaux nullement énervés, la force est en raison de leur taille. S'en faire une Juste idée n'est guère possible; tout ce que je puis avancer et certifier pour lavoir vu, cest qu'un Buffle mâle vieux, que je tuai, portait, de l'épaule à la naissance de la queue, quatre sillons profonds de quatre centimètres, résultant d’un simple coup de patte. Maintes fois je trouvais des Hhinoceros simus de la plus haute taille, que ni leur peau, ni leur poids, ni leur force, ni leur fureur, n'avaient pu préserver de la mort. La place du combat était visible: partout elle était foulée, et l'empreinie du Lion s’y lisait sur chaque point.

« Le jeune Éléphant qui suit sa mère périt souvent victime du Lion, qui le guette au passage, l'abat, l'étrangle, et part sans le disputer, certain de le retrouver ensuite. Mais je ne sache pas que le Lion attaque l'Hippopotame, qui, de tous les animaux connus, porte la peau la plus épaisse; l'effet de ses mâchoires est sans doute trop redoutable, et le Lion y renonce, quoique sa chair lui convienne fort par sa similitude avec celle du Rhinoceros simus. Et je dis ainsi, parce que le Lion venait souvent sur les débris de nos Hippopotames tués et gisants sur les bords du fleuve.

« La force musculaire du Lion est encore attestée par l'étonnante largeur de ses bonds, Du point où reposaitun mâle à celui où il retomba après un seul saut, je mesurai dix-huit de mes pas. C'est en s’élançant ainsi inopinément sur sa proie qu'il l'atteint; car le Lion est mauvais coureur, et, s'il procédait autrement, les Antilopes, trop lestes, lui échapperaient toujours.

« Vers novembre, décembre et janvier, durant l'été de ces climats, quand les herbes sont longues, le Lion chasse seul ou suivi de sa femelle. Il peut alors espérer réussir pendant le Jour, tant il excelle à s'approcher en rampant; la longueur des herbes le couvre. L'animal herbivore qui pait porte bas la tête; il ne la relève qu'à intervalles à peu près égaux, si quelque bruit ne l'y engage. La distance mesurée par le Lion est parcourue; il jette un regard, s'assure de sa proximité, se ramasse et bondit : l'Antilope est à lui. Mais arrive-t-il que le Lion ait failli, il bondit encore ; sa proie lui échappe-t-elle de nouveau, il fait un bond de plus, qui est le dernier, et que le succès ne couronne presque jamais. Le Lion se ravise alors et fait route en sens opposé à la course de l'Antilope.

« Pendant l'hiver, durant juin, juillet et août, quand les herbes sont ou foulées où brülées par le feu, pour un Lion seul, la chasse n’est possible que la nuit; encore, comme elle ne saurait être fort abondante en résultats, le jour voit fréquemment ces animaux, réunis en cordons, qui cernent et abattent le gibier vers des gorges, des défilés et des passages boisés, enlacés et difficiles, où sont postés quelques-uns de leurs acolytes. Ce sont des battues faites en règle, mais sans bruit, où les émanations des Lions qui rabattent du vent sous le vent suffisent pour contraindre au départ les Herbivores qui les recueillent.

« Une fois, à deux reprises, en quelques minutes d'intervalle, nous tombämes, mes chasseurs et moi, au centre d’une ligne de semblables traqueurs, vingt d'abord, trente ensuite, les courts buissons de Jong-dora, jeunes Mimosas, nous en ayant primitivement intercepté la vue. Un Rhinocéros sur lequel nous allions paraissait surtout être l'objet de leur convoitise. Malheureusement notre présence les troubla dans leur plan d'attaque, et la leur nous ayant contraints à abandonner notre premier but, le Rhinocéros dut sa vie aux idées simultanées de possession qu'avaient enes ses deux plus redoutables ennemis.

« Toutefois, ce que j'eusse désiré le plus ardemment, c’eût été de voir aux prises avec le Rhinocéros cette troupe de Lions si formidable. Souvent j'ai rencontré de grands débris résultant de ces combats, dans lesquels l'herbivore avait toujours fini par succomber; et jamais il ne m'a été donné d’être proche témoin de telles scènes, si palpitantes d'intérêt.

« Cependant un homme a vu, a ouï tout cela : la nuit, seul, sans armes, sans feu, abandonné de ses Cafres, blotti dans un buisson de Jong-dora, dévoré par la soif, assailli de mille inquiétudes, et de plus flairé par des Rhinocéros, contre lesquels il ne trouvait pas un arbre qui lui servit d'asile; or, mon estimable ami de Wahlberg a été témoin à vingt pas d'une de ces luttes, et lui seul au monde, peut-être, saura nous dire la rudesse de l'attaque, le désespoir de la défense, comme aussi Ses angoisses d'alors. C'est à l’état de nature, au milieu des forêts sauvages, quand ils agissent en toute liberté et qu'ils ne soupçonnent pas l'œil de l'homme, que ces animaux doivent être surtout observés pour être bien connus. »

Nous n’ajouterons plus rien sur les mœurs du Lion : nous dirons seulement que l'on sait com-

bien, surtout depuis que nous possédons l'Algérie, la chasse de cet animal a été faite souvent; mais nous ne décrirons pas ces chasses dans lesquelles l'homme court souvent de graves dangers, car nos lecteurs en ont tous lu les récits dans les journaux, et tous ont admiré le courage de notre intrépide Gérard.

Nous devons, pour terminer, nous occuper des traces que le Lion a laissées dans le sein de la terre. C’est seulement en Europe, d'abord dans les cavernes d'Allemagne, par Schmerling, et ensuite dans celles de Lunel-Viel, par MM, Marcel de Serres, Dubreuil et Jean-Jean, que l'on a cru avoir trouvé un petit nombre d’ossements du Felis leo, tels que cinq incisives et une canine supérieure, une carnassière inférieure, un fragment antérieur de mâchoire inférieure gauche, une mâchoire inférieure droite de jeune, un sacrum entier, une portion de eubitus et de fémur, un avant-bras complet, un bassin, quelques vertèbres, ete.; mais lon n’est pas bien certain que ces os se rapportent réellement au Lion, car ils ne diffèrent guère que par la taille, plus petite, d'une espèce fossile bien authentique, le Felis spelæa.

Fig. 87, — Métis de Lion et de Tigre.

Kaup, dans la deseniption des ossements fossiles du grand-duché de Darmstadt, et comme trouvées dans les sables d'Eppelsheim, fait connaitre deux espèces fossiles, les Felis aphanista et prisca, fondées sur quelques fragments de dents, et ces fossiles doivent se rapporter probablement, ainsi que le fait remarquer De Blainville, au Felis leo.

Une espèce fossile qui se rapproche du Lion, tout en présentant, en même temps, quelques particularités du Tigre, est le Felis spelæa Goldfuss, où Gran Cirar DES cavernes de G. Guvier. Esper, Sœmmering, Leibnitz, considéraient les ossements de cette espèce comme devant se rapporter au Lion : c’est Goldfuss et G. Cuvier qui la distinguèrent définitivement. Les ossements attribués à cette espèce sont assez nombreux, beaucoup plus que pour toute autre, quoique partout on les ait rencontrés isolés et pêle-mêle avec des os d'Ours, d'Hyènes et d'autres animaux carnassiers où non : on

en a trouvé presque partout en Europe, d’abord en Allemagne, puis successivement en Angleterre, en Belgique, dans la France septentrionale et méridionale, presque toujours dans le diluvium des cavernes. Nous ne décrirons pas les ossements du Felis spelæa, nous dirons seulement que la tête, qui tient de celle du Tigre dans ses parties postérieures et dans la mâchoire inférieure, et même un peu de celle du Jaguar dans sa brièveté, est au contraire plus léonine dans la forme du nez et du mufle.

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