‹ Encyclopédie d'histoire naturelle; ou, Traité complet de cette science d'après les travaux des naturalistes les plus éminents de tous les pays et de toutes les époques: Buffon, Daubenton, Lacépède, G. Cuvier, F. Cuvier, Geoffroy Saint-Hilaire, Latreille, De Jussieu, Brongniart, etc. etc (volume 4)Chapitre 59 sur 129 · TIGRE ROYAL. FELIS TIGRIS. Linné · texte numérisé non relu

TIGRE ROYAL. FELIS TIGRIS. Linné

Caracrères spéciriques. — Corps très-allongé; jambes courtes; tête petite; queue très-longue; pelage assez ras, à l'exception des côtés des jambes, qui sont garnis de grands poils; parties supérieures du corps d’un jaune fauve; bout du museau, joues, face interne des oreilles, dessous du cou, gorge, poitrine et ventre, d’un beau blanc; des bandes noires transversales, variables en nombre de vingt à trente, assez étroites, partant de la ligne moyenne du dos, et s'étendant parallèlement entre elles sur les flancs; queue marquée de quinze anneaux noirs, sur un fond blanc jaunâtre, et dont les premiers se partagent en plusieurs lignes; quelques bandes transversales et doubles sur la face externe des pieds de derrière; deux ou trois bandes obliques sur la face externe des pieds de devant, et deux ou trois autres sur la face interne; quelques mouchetures noires sur le fond et le dessous de l'œil; papilles rondes. La femelle ne diffère pas du mâle. Les individus de moyenne taille ont une longueur de 1°,50 depuis le bout du museau jusqu’à la naissance de la queue, celle-ci ayant près de 1%, et leur hauteur moyenne est de 0,70; mais on en connaît des individus beaucoup plus grands.

Les jeunes individus présentent la même distribution de couleurs que les adultes, mais en diffèrent par les nuances; le blanc étant mêlé de gris, le noir de brun, et le jaune d’une teinte plus obscure,

Ce Carnassier, qui depuis longtemps porte le nom de Tigre royal, était le Tigris des Romains, qui, ainsi que nous l’avons dit, le virent pour la première fois dans le cirque, sous le règne d'Auguste, et a été décrit par la plupart des naturalistes. Aristote en dit quelques mots, et Pline raconte

une histoire fabuleuse sur la manière dont on parvient à s'emparer de ses petits. Dans les temps modernes, Buffon, De Lacépède, Fr. Cuvier, etc., s'en sont occupés.

Il habite le Bengale, le royaume de Siam, celui du Tonquin, la Chine, Sumatra, et, en général, toutes les contrées de l'Asie méridionale situées au delà de l'Indus, et s'étendant jusqu'au nord de la Chine. On a cherché à y former plusieurs espèces particulières, ou, tout au moins, des variétés distinctes qui ne différent entre elles que par quelques particularités de la coloration de leur pelage : c'est ainsi que Lesson y distingue les Felis tigris Mongolica, propre à la Mongolie, à la Boukarie, aux steppes des Kirguis, etce.; nigra, de Sumatra, et alba : la première presque noire, et la dernière blanchâtre. Ce n’est qu'avec doute que nous regarderons, avee Fr. Cuvier, comme simple variété de la même espèce son Tiers onnuré (Felis nebulosus), dont les taches noires, au lieu de former des lignes transversales, se recourbent pour enceindre de grandes taches d'une couleur plus claire : cet animal a vécu trois ans à Londres, où il avait été amené de Canton; M. Boitard pense qu'il doit être rapporté au Felis macroscelis, Temminck.

« La force prodigieuse et les goûts sanguinaires du Tigre, dit Fr. Cuvier, en ont fait la terreur des pays qu'il habite. Excepté l'Éléphant, aucun animal ne peut lui résister. Il emporte un Bœuf dans sa gueule presque en fuyant, et l’éventre d’un coup de griffe. On ne saurait peindre avec des couleurs trop fortes sa férocité, les ravages qu'il cause, l'effroi qu'il inspire; mais tout ce qu'on a dit de son naturel intraitable, de la fureur qui l'agite sans cesse, du besoin insatiable qu'il a de répandre le sang, de son insensibilité aux bons traitements, de son ingratitude envers ceux qui le soignent, n’est qu'un tissu d’exagérations ou d'erreurs. Sous tous ces rapports, le Tigre ressemble aux autres Chats. En général, on l’apprivoise aussi aisément que le Lion; il devient très-familier avec ceux qui le nourrissent, et il les distingue de toutes Les autres personnes; lorsqu'il n’a aucun besoin, et qu'on ne l’effraye point, il reste très-calme, et, dès qu'il est repu, il passe presque entièrement son temps à dormir; il aime à recevoir des caresses, et il y répond d’une manière très-douce et très-expressive : il ressemble beaucoup, dans ce cas, au Chat domestique; il voûte de même son dos, fait à peu près le même bruit, se frotte de la même manière; en un mot, a les mêmes dispositions naturelles. Notre Ménagerie du Muséum en a possédé plusieurs, et tous se ressemblaient par les mœurs, comme par les proportions du corps, la grandeur et le pelage. On a vu à Londres un Tigre mâle et un Tigre femelle s'accoupler et produire. La portée fut de cent et quelques jours. Le Tigre qui vivait à Paris en 1855 se promenait librement sur le pont du vaisseau qui lamenait en France, et Les mousses du bâtiment dormaient entre ses jambes, la tête appuyée sur ses flancs, qui leur servaient, en quelque sorte, de traversin. On a vu à Francfort un Tigre d’une rare beauté que son maitre avait habitué à faire divers exercices, et tout Paris sait que M. Martin entrait dans la cage d’un de ces animaux, qu'il a montré sur plusieurs théâtres, le caressait, le contrariait même, sans qu'il en sait jamais résulté le moindre accident. Chez les anciens, Héliogabale même se fit voir dans le cirque, placé dans un char trainé par deux de ces Carnassiers.

QI serait naturel d'attribuer à la faiblesse du Chat domestique son caractère timide et caché, ses allures souples et rampantes; le Tigre, cependant, malgré sa force, lui ressemble aussi à cet égard. Willamson représente un Tigre qui s'approche d’un village pour y ravir sa proie: il est tapis contre terre, et s'avance à pas lents, avec une inquiétude d’être découvert que tout en lui décèle. Son courage ne se montre pas mieux lorsqu'il est attaqué ouvertement. On trouve dans le Voyage des pères Jésuites à Siam le récit du combat d'un Tigre contre trois Éléphants, dans lequel l'animal féroce se laissa vaincre, pour ainsi dire, sans se défendre : il chercha d'abord à faire quelque résistance; mais, dès qu'il sentit le danger, il se tint dans le plus grand éloignement de ses ennemis, qui le tuèrent bientôt après sans aucune peine.

€ Si dans quelques occasions on a vu des Tigres attaquer leur proie avec audace et témérité, comme il serait difficile d'en douter d'après ce qu'ont dit des voyageurs dignes de foi, ces animaux étaient sans doute poussés hors de leur naturel par une faim violente: dans ee cas-là, leur aveuglement paraîtrait extrême. Grandpré rapporte avoir vu un Tigre s’élancer à l’eau, et s’avancer à la nage pour attaquer et enlever un homme de son équipage. »

À ces détails, ajoutons quelques-uns des inimitables passages de Buffon, tout en faisant remarquer que notre illustre naturaliste a exagéré la férocité du Tigre, comme il a exalté les bonnes qualités du Lion.

« Dans la classe des animaux carnassiers, le Lion est le premier, Le Tigre le second; et comme le premier, même dans un mauvais genre, est toujours le plus grand et souvent le meilleur, le second est ordinairement le plus méchant de tous. À la fierté, au courage, à la force, le Lion joint la noblesse, la clémence, la magnanimité; tandis que le Tigre est bassement féroce, cruel sans justice, c'est-à-dire sans nécessité. Il en est de même dans tout ordre de choses où les rangs sont donnés par la force; le premier, qui peut tout, est moins tyran que l’autre, qui, ne pouvant jouir de la puissance plénière, s’en venge en abusant du pouvoir qu'il a pu s'arroger. Aussi le Tigre est-il plus à craindre que le Lion : celui-ci souvent oublie qu'il est roi, c’est-à-dire le plus fort de tous les animaux; marchant d’un pas tranquille, il n’attaque jamais l'homme, à moins qu'il ne soit provoqué; il ne précipite pas ses pas, il ne court, il ne chasse que quand la faim le presse. Le Tigre, au contraire, quoique rassasié de chair, semble toujours être altéré de sang, sa fureur n’a d’autres intervalles que ceux du temps qu'il faut pour dresser des embüches; il saisit et déchire une nouvelle proie avec la même rage qu'il vient d'exercer, et non pas d'assouvir, en dévorant la première; il désole le pays qu'il habite; il ne craint ni l'aspect ni les armes de l’homme; il égorge, il dévaste les troupeaux d’animaux domestiques, met à mort toutes les bêtes sauvages, attaque les petits Éléphants, les jeunes Rhinocéros, et quelquefois même ose braver le Lion.

« La forme du corps est ordinairement d'accord avec le naturel. Le Lion a l'air noble; la hauteur de ses jambes est proportionnée à la longueur de son corps; l’épaisse et grande crinière qui couvre ses épaules et ombrage sa face, son regard assuré, sa démarche grave, tout semble annoncer sa fière et majestueuse intrépidité. Le Tigre, trop long de corps, trop bas sur ses jambes, la tête nue, les yeux hagards, la langue couleur de sang, toujours hors de la gueule, n’a que les caractères de la basse méchanceté et de l'insatiable cruauté; il n’a pour tout instinct qu'une rage constante, une fureur aveugle, qui ne connait, qui ne distingue rien, et qui lui fait souvent dévorer ses propres enfants et déchirer leur mère lorsqu'elle veut les défendre. Que ne l’eut-il à l'excès cette soif de son sang! ne püût-il l'éteindre qu'en détruisant, dès leur naissance, la race entière des monstres qu'il produit!

« Heureusement pour le reste de la nature, l'espèce n’en est pas nombreuse, et paraît confinée aux climats les plus chauds de l'Inde orientale, Elle se trouve au Malabar, à Siam, au Bengale, dans les mêmes contrées qu'habitent l'Éléphant et le Rhinocéros; on prétend même que souvent le Tigre accompagne ce dernier, et qu'il le suit pour manger sa fiente, qui lui sert de purgation ou de rafraichissement : il fréquente avec lui les bords des fleuves et des lacs; car, comme le sang ne fait que l’altérer, il a souvent besoin d’eau pour tempérer l'ardeur qui le consume; et, d'ailleurs, il attend près des eaux les animaux qui y arrivent, et que la chaleur du climat contraint d'y venir plusieurs fois chaque jour : c’est là qu'il choisit sa proie, ou plutôt qu'il multiplie ses massacres; car souvent il abandonne les animaux qu'il vient de mettre à mort pour en égorger d’autres; il semble qu'il cherche à goûter de leur sang; il le savoure, il s’en enivre; et, lorsqu'il leur fend et déchire le corps, c’est pour y plonger la tête et pour sucer à longs traits le sang dont il vient d'ouvrir la source, qui tarit presque toujours avant que sa soif ne s'éteigne.

« Cependant, quand il a mis à mort quelques gros animaux, comme un Cheval, un Buffle, il ne les éventre pas sur place s’il craint d'y être inquiété; pour les dépecer à son aise, il les emporte dans les bois, en les trainant avec tant de légèreté, que la vitesse de sa course paraît à peine ralentie par Ja masse énorme qu'il entraine (1)...

(1) Le père Tachard, cité par Buffon, donne le récit suivant du combat d'un Tigre contre des Éléphants : « On avait élevé une haute palissade de bambous d'environ cent pas en carré, Au milieu de l’enceinte étaient entrés trois Éléphants destinés pour combattre le Tigre. Ils avaient une espèce de plastron, en forme de masque, qui leur couvrait la tête etune partie de la trompe. Dès que nous fûmes arrivés sur le lieu, on fit sortir de la loge qui était dans un enfoncement un Tigre d'une figure et d'une couleur qui parurent nouvelles aux Français qui assistaient à ce combat. On ne lächa pas d’abord le Tigre qui devait combattre, mais on le tint attaché par deux cordes, de sorte que, n’ayant pas l liberté de s’élancer, le premier Éléphant qui l’approcha lui donna deux ou trois coups de sa trompe sur le dos : ce choc fut si rude, que le Tigre en fut renversé et demeura quelque temps étendu sur la place sans mouvement, comme s’il eût élé mort; cependant, dès qu’on l'eut délié, quoique cette première attaque eût bien rabattu de sa furie, il fit un cri horrible et voulut se jeter sur la trompe de l'Éléphant qui s’avançait pour le frapper; mais celui-ci, la repliant adroitement, la mit à couvert par ses défenses, qu'il présenta en même temps, et dont il atteignit le Tigre si à propos, qu'il lui fit faire un grand saut en l'air : cet animal en fut si étourdi, qu'il n’osa plus approcher. Il fit plusieurs tours le long de la palissade, s’élançant quelque-

« Le Tigre rugit à la vue de tout être vivant; chaque objet lui paraît une nouvelle proie, qu'il dévore d'avance de ses regards avides, qu'il menace par des frémissements affreux mêlés d'un grincement de dents, et vers lequel il s'élance souvent malgré les chaines et les grilles, qui brisent sa fureur sans pouvoir la vaincre. Son rugissement est différent et plus rauque que celui du Lion.

« L'espèce du Tigre a toujours été plus rare et beaucoup moins répandue que celle du Lion : cependant, la Tigresse produit, comme la Lionne, quatre ou cinq petits; elle est furieuse en tout temps, mais sa rage devient extrême lorsqu'on les lui ravit; elle brave tous les périls, elle suit les ravisseurs, qui, se trouvant pressés, sont obligés de lui relâcher un de ses petits; elle s'arrête, le saisit, l'emporte pour le mettre à l'abri, revient quelques instants après et les poursuit jusqu'aux portes des villes ou jusqu’à leurs vaisseaux, et, lorsqu'elle a perdu tout espoir de recouvrer sa perte, des cris forcenés et lugubres, des burlements affreux, expriment sa douleur cruelle et font encore frémir ceux qui les entendent de loin.

« La peau de ces animaux est assez estimée, surtout à la Chine: les mandarins militaires en couvrent leurs chaises dans les marches publiques; ils en font aussi des couvertures de coussins pour l'hiver; En Europe, ces peaux, quoique rares, ne sont pas d'un grand prix. On fait beaucoup plus de cas de celles du Léopard de Guinée et du Sénégal, que nos fourreurs appellent Tigre. Au reste, c’est la seule petite utilité qu'on puisse tirer de cet animal très-nuisible, dont on a prétendu que la sueur était un venin et le poil de la moustache un poison sûr pour les hommes et pour les animaux; mais c’est assez du mal réel qu'il fait de son vivant sans chercher encore des qualités imaginaires et des poisons dans sa dépouille, d'autant que les Indiens mangent de sa chair, et ne la trouvent ni malsaine ni mauvaise, et que, si le poil de la moustache, pris en pilule, tue, c’est que, étant dur et roide, une telle pilule fait dans l'estomac le même effet qu'un paquet de petites aiguilles. »

Il semble que des ossements de Tigre ont été trouvés dans les cavernes d'Allemagne; mais ce fait n'est pas positivement démontré. De Blainville rapporte également à la même espèce le crâne presque entier trouvé dans une roche fort dure tertiaire des monts Sivaliens, et dont MM. Falconer et Cautley ont fait leur Felis cristata.

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