L'HYGIÈNE PUBLIQUE DANS L’ANTIQUITÉ ET AU MOYEN AGE
Chez les Egyptiens. — Si les progrès de la science ont rendu de notre temps les exigences de l’hygiène publique plus impérieuse, il ne faudrait pas croire que ce genre de préoccupations fût étranger aux états anciens. Chose remarquable, c’est dans les sociétés supérieures, dans les gouvernements qui ont rempli le monde de l’éclat de leur civilisation, du bruit de leurs exploits, que des traces plus frappantes se retrouvent de l’intervention de l’Etat dans les matières de l’hygiène. Les monuments écrits et les monuments de pierre, l’histoire, la législation, l’architecture anciennes en sont les témoignages irrécusables.
En remontant à la plus haute antiquité historique, à l'Egypte, qu’on a appelée l’aïeule des nations, on trouve déjà quelques traces, sinon d’institutions, au moins de préoccupations hygiéniques. Que nous reste-t-il de l’Egypte? Des tombeaux, des momies, des papyrus, des œuvres d’orfèvrerie. Les textes de lois font défaut. Les papyrus découverts jusqu’à présent et les inscriptions ont été surtout découverts dans des tombeaux et ils ne contiennent que des catalogues dynastiques ou démographiques, des litanies funéraires. Les monuments et les objets trouvés indiquent néanmoins que le peuple égyptien a poussé au plus haut degré les arts pratiques.
Les constructions qui ont survécu à plus de trois mille ans de révolutions naturelles et humaines nous apprennent qu’en Egypte, à raison de l’intensité de la chaleur, les architectes construisaient des habitations aux murs et aux toits épais, les percées des fenêtres ne donnant qu’un accès interdit aux rayons du soleil.
Les Egyptiens ont cultivé, par dessus tous les autres, l’art des embaumements.
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L’idée première de la confection des momies est-elle bien une idée mystique, ou, comme il est arrivé souvent dans les sociétés antiques placées sous la domination sacerdotale, l’immortalité des âmes et des corps n’a-t-elle servi qu’à masquer une mesure hygiénique ?
En Egypte, plus que partout ailleurs, sous un soleil brûlant et sur une terre exposée aux affouillements des eaux, les cadavres devaient infecter le sol. Comment astreindre les populations aux soins coûteux, difficiles, minutieux de la momification qui supprimait les inconvénients de la décomposition des cadavres? L’idée de l’immortalité des âmes et des corps, en inspirant à chacun le désir de survivre à l’éphémère humanité, a merveilleusement servi les gouvernements égyptiens. La momification avait le même but et a donné le môme résultat que la crémation, pratiquée depuis, comme nous allons le voir, chez d’autres nations.
Chez les Israélites. — Les Israélites nous offrent l’exemple d’un peuple chez qui la religion a joué le rôle d’instrument actif et direct de la préservation de la santé publique, dans un intérêt national.
Les innombrables prescriptions hygiéniques éparses dans le Pentateuque y sont confondues avec les prescriptions religieuses et civiles et placées sous la même autorité, celle de Dieu et du prêtre son représentant. Pour Moïse, ces lois, toutes diverses qu’elles fussent, concouraient à la même politique, à la prospérité et au salut du peuple d’Israël. Toutes, elles devaient être obéies aussi exactement. Si le prêtre veillait à la désinfection des locaux contaminés par des malades infectieux en même temps qu’il présidait aux pratiques liturgiques, ce n’est pas qu’il fût également versé dans la médecine et dans la théologie, mais c’est que le prêtre était la seule autorité que connût le peuple d’Israël. Jamais le médecin n’eût obtenu ce que le prêtre imposait : le respect de prescriptions gênantes pour l’individu et dont la portée générale ne pouvait pas être comprise des foules ignorantes.
Alimentation. — Dans les pays chauds, l’alimentation ne saurait être la même que dans les pays froids. Sous peine de prédisposer aux affections inflammatoires, elle doit être plus végétale qu’animale et exclure même certains animaux.
Dans le Lévitique, chapitre XI, il est dit :
Parlez aux enfants d’Israël, disant : Voici les bêtes que vous mangerez d’entre tous les animaux qui sont sur la terre. Tout animal qui a l’ongle divisé et le pied fourchu et qui rumine, vous le mangerez, mais voici ce que vous ne mangerez pas : ceux qui ruminent seulement ou qui ont seulement l’ongle divisé ; ainsi le chameau qui rumine, mais qui n’a pas l’ongle divisé : il vous sera souillé ; et la gerboise qui rumine, mais qui n’a pas l’ongle divisé : elle vous sera souillée; et le lièvre qui rumine, mais qui n’a pas l’ongle divisé : il vous sera souillé ; et le porc qui a l’ongle divisé et le pied fourchu, mais qui ne rumine pas : il vous sera souillé. Vous ne mangerez Encyclopédie d’hygiène. — VIII. 27
pas de leur chair, vous ne toucherez point leurs cadavres : ils vous seront souillés.
Il est certain que le porc, par exemple, qui mange tout ce qu’il trouve, même la chair corrompue, est sujet à de nombreuses maladies parasitaires. Sous les climats tempérés, ces inconvénients n’ont pas grande importance et n’exigent que certaines précautions ; mais ils pouvaient être graves sous le ciel de la Palestine.
Les mammifères dont la chair n’est pas souillée sont indiqués au Deutéronome, chapitre XIY : ce sont : le bœuf, la brebis, la chèvre, le cerf, la gazelle, le daim, le bouquetin, l’antilope, le bœuf sauvage et la chèvre sauvage. Dans ce même chapitre, on rencontre le curieux texte que voici :
Tu ne mangeras d’aucune bête crevée ; tu pourras, soit la donner à l’étranger qui habite chez toi pour qu’il la mange, soit la vendre à un homme de dehors (1).
Pour les poissons, voici ce qui est dit au chapitre XI du Lévitique :
Voici les animaux que vous mangerez de tout ce qui est dans les eaux. Vous mangerez tout ce qui a nageoires et écailles, dans les eaux, mers et.
(1) J’ai interrogé sur ce texte M. Zadoc-Kahn, qui est grand rabbin des Israélites de France, et dont l’autorité en ces matières est généralement acceptée. M. Zadoc-Kahn, avec son obligeance habituelle, m’a répondu :
« Ce verset fait suite à l’énumération des défenses alimentaires et est motivé par la môme raison que celle-ci : « Car tu es un peuple consacré à l’Eternel ton Dieu ». Toutes ces prohibitions ont pour but de sauvegarder la pureté légale des Israélites, le contact seul d’une bête morte (autrement que par le procédé réglementaire) rendant impur. 11 est probable que la principale cause de la défense du verset 21 est que le sang de l’animal ne s’est pas écoulé et c’est là un aliment impur au premier chef, prohibé dans un grand nombre de passages du Pcntateuque.
» Mais il va de soi que cette défense ne s'adresse qu’aux Israélites, de même que toutes les autres défenses alimentaires. 11 est donc tout naturel que la loi autorise soit à donner la chair en question à l’étranger demeurant au milieu des Israélites et qui est sans cesse recommandé à la charité publique (il s’agit bien entendu d’un étranger qui n’a pas adopté la loi Mosaïque dans toutes ses prescriptions), ou bien à la vendre à des personnes du dehors.
» Jamais la loi de Moïse n’indique comme motif des prohibitions alimentaires un intérêt d’hygiène, mais uniquement un intérêt de sainteté, de pureté, et à ce titre elles ne s'imposent qu’aux sectateurs de Moïse. On ne saurait donc accuser la loi du Pcntateuque d’un manque de charité. Au contraire, la première partie du verset 21 est inspirée par la charité envers l'étranger, car on doit lui donner, non une nourriture réputée malsaine, mais une nourriture interdite aux Israélites pour des motifs de pureté légale, comme le sont également des animaux de toutes sortes considérés par le législateur comme impurs ».
J’avoue que ces explications r.e m’ont pas convaincu. Il est vrai qu’une autorité religieuse ne peut donner à ses prescriptions que des motifs religieux. Mais il semble hors de doute que, maintes fois, les premiers législateurs des nations, voulant imposer des règles hygiéniques, et désespérant d’avoir raison des résistances en n’invoquant que l’intérêt du peuple ou leur opinion personnelle, se sont assuré l’obéissance en s’appuyant d’une révélation divine. Pourquoi autrement avoir attaché la « pureté légale » à des prohibitions dont la valeur sanitaire ne peut être contestée ?
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rivières ; mais tout ce qui u'a pas nageoires et écailles dans les mers et dans les rivières, d’entre tout ce qui pullule dans les eaux et d’entre tous les êtres vivants qui s’y trouvent, est pour vous une abomination ; vous ne mangerez pas de leur chair et vous tiendrez pour abominable leur cadavre. Tout ce qui dans les eaux n’a pas nageoires et écailles vous sera une abomination.
Cette règle exclut de l’alimentation l’anguille, qui vit dans la vase et dont la chair est indigeste, la silure, poisson de proie qui séjourne aussi dans la vase, lecrevisse, qui se nourrit de chair en décomposition.
Parmi les oiseaux, l’usage de tous les carnivores, notamment de ceux qui vivent de chairs corrompues, est interdit.
Parmi les insectes, les sauterelles, et tous ceux qui se nourrissent d’herbes, peuvent servir d’aliments.
En règle générale, le législateur d’Israël proscrit de l’alimentation les animaux qui se nourrissent de chair. Ce sont ceux qui, en effet, peuvent communiquer à l’homme les maladies provenant de parasitaires.
Ce n’est pas tout. Avant d’être livrés à la consommation, les animaux dont l’usage est permis seront soigneusement examinés. Si l’état de leurs chairs révèle l’existence d’une maladie, on doit les enfouir. En principe, selon le Talmud, les animaux de boucherie impropres à l’alimentation sont ceux dont les poumons sont adhérents aux côtes, quand bien même les adhérences n’existeraient qu’entre les divers lobes des poumons et encore ceux où le sacrificateur aura constaté la présence de boutons disséminés à la surface des poumons. C’est ce qui a fait dire au docteur Guéneau de Mussy :
La loi israélite, devançant la science moderne de plusieurs milliers d’années, avait inscrit dans ses préceptes ces lois préventives de la tuberculose; car, si ces adhérences des poumons aux côtes ou des lobes pulmonaires entre eux peuvent reconnaître d’autres causes que la présence de tuberculoses, celle-ci est de beaucoup la plus commune ; et si des adhérences peuvent se rencontrer sans tubercules, on rencontrera très rarement des tubercules sans adhérences. C’est donc un moyen facile, pratique, à la portée des ignorants, pour écarter de l’alimentation la viande des animaux tuberculeux. Pour plus de sûreté, la loi, en dehors et en l’absence même de ces adhérences, déclare impurs, inaptes à servir de nourriture, les animaux dont les poumons présentent des « boutons » disséminés à leur surface. Le mot bouton est la traduction vulgaire du mot tubercule (1).
Il n’est pas inutile de faire remarquer qu’aujourd’hui, comme il y a 3000 ans, les prescriptions du législateur d’Israël, renouvelées dans le Talmud, sont observées et que des sacrificateurs vont dans les abattoirs en surveiller l’exécution. « Elles ne laissent pas d’être quelquefois
(I) Guéneau de Mussy, Etude sur l'hygiène de Moïse et des anciens israèlites ( Union médicale , S janvier 1885).
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gênantes, dit M. le grand rabbin de Paris. Quelquefois, en effet, sur 30 moutons venant des contrées du Nord, on en trouve 26 qui ont des adhérences pleurales et qui deviennent, par ce seul fait, impropres à l’alimentation des juifs (1) ». Nous verrons plus loin qu’aujourd’hui encore les juifs paraissent être moins sujets que les autres à certaines maladies, notamment à la tuberculose.
Soins du corps, habitations, vêtements. — Le législateur d’Israël s’est beaucoup occupé de la lèpre, de la teigne, du lupus et d'une manière générale des affections parasitaires de la peau. Il indique à quels signes on reconnaît ces maladies et prescrit contre elles deux mesures : la séquestration des malades et la destruction des linges et effets souillés par eux. Ce sont les deux mesures que nous verrons appliquer aux lépreux pendant toute la suite des siècles, dans l'antiquité, au moyen âge, et ce sont encore les deux mesures que, sous les qualifications d’isolement et de désinfection, la science moderne recommande contre toutes les maladies transmissibles.
Lévitique, XIII, 45, 46 : « Le lépreux atteint du mal aura ses vêtements déchirés et la tête nue ; il se couvrira la barbe et criera : Souillé, souillé ! Il habitera seul ; sa demeure sera hors du camp ». Voilà pour l’isolement.
Et voici pour la désinfection. Les étoffes, linges, vêtements, tapis ayant servi à des malades, seront examinés deux fois par le sacrificateur ; si celui-ci y découvre une tache verdâtre ou rougeâtre ayant produit corrosion à l’endroit ou à l’envers, ces objets seront brûlés. Le moyen était plus radical que la désinfection moderne : c’était, à cette époque, le seul efficace pour la destruction des germes infectieux.
Quant aux maisons, si les murs intérieurs se couvrent de taches verdâtres ou rougeâtres (les mêmes que sur les étoffes), après examen du sacrificateur, les murs seront raclés et recrépis à neuf : si, malgré cela, les taches reparaissent, la maison sera démolie et les matériaux en seront transportés au loin.
L’obligation formelle de se laver les mains avant les repas, qui est également consignée dans le Talmud, est évidemment inspirée par la pensée que des principes nuisibles peuvent adhérer à la surface de la peau et pénétrer dans les voies digestives avec les éléments. Ce précepte était d'autant plus important que, selon toute probabilité, à cette époque, les mains tenaient lieu de fourchette, comme cela est encore en usage parmi les Arabes (1).
Il faut ajouter à ces prescriptions la circoncision, pratique essentiellement hygiénique que les Israélites n’ont abandonnée en aucun pays. Les Egyptiens ont connu la circoncision, et c’est probablement sur les bords du Nil que les Hébreux l’ont apprise : elle se pratique encore chez les
(1) GlÉNEAl! CE MüSSY, ibid.
(2) Guéneav ce Mussy, ibid.
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Musulmans et est réputée garantir les organes génitaux de l’homme de plusieurs accidents inflammatoires.
Enfin, l’usage des embaumements, que les Hébreux ont évidemment emprunté aux Egyptiens, avait aussi un but hygiénique. Sous les rites religieux se cachait l’intention de faire disparaître une cause d’infection.
Il y aurait bien d’autres dispositions hygiéniques à signaler dans les livres mosaïques, mais toutes n’ont pas le même intérêt national et ne rentrent pas dans le cadre de l’hygiène publique. Moïse légiférait pour une population grossière et ignorante, à peine sortie de l’esclavage : il devait tout lui apprendre et tout lui imposer, au nom de la divinité, jusqu’aux soins les plus minutieux du corps. Son enseignement était conforme aux intérêts généraux de son peuple : il répondait aux nécessités du climat. Plus tard, les Israélites n’ont rien trouvé à changer dans une législation vieille pourtant de plusieurs siècles.
Il est impossible de ne pas attribuer à cette législation à la fois religieuse, sociale, hygiénique, l’énergie nationale et individuelle que les juifs ont déployée dans la constitution et la défense de leur patrie. Peuple essentiellement agricole, ils ont pu lutter pendant des siècles contre les ennemis belliqueux dont ils étaient entourés, et s’ils ont finalement succombé contre les Romains, c’est après avoir donné de grandes preuves de ténacité et d'héroïsme. Au point de vue moral et patriotique, l’heureux effet de leur législation ne peut donc être contesté. Quant aux prescriptions hygiéniques du Pentateuque, elles auraient exercé une action si forte sur la race elle-même qu'aujourd’hui encore les Israélites s’en ressentiraient.
La statistique prouve qu'il y a, en général, chez les Israélites un âge moyen plus élevé, une natalité plus forte et une mortalité moindre que chez les chrétiens au milieu desquels ils vivent. On a remarqué aussi qu’ils sonl moins atteints que les autres par les grandes épidémies. Déjà, au moyen-âge on leur en voulait de ce que la peste ne décimât pas leurs familles comme celles des chrétiens ; on les accusait d’être en relations avec les sorciers et avec le diable. Il y a également chez eux moins de maladies chroniques, moins de scrofule, moins de tuberculose, et cet état sanitaire exceptionnel se remarque même dans les grandes capitales où pourtant ils habitent souvent les quartiers les plus sales et les plus malsains, notamment à Whitechapel et dans les cours sombres d’Holbron, districts de Londres où ces observations ont été faites. Leur longévité est si bien reconnue que plus d'une compagnie d’assurances leur accorde des tarifs réduits (1).
Je n’ai pas pu avoir la confirmation de ces « tarifs réduits ». Je ne l’ai cherchée du reste qu’en France et aux Etats-Unis. Peut-être dans ces deux pays la clientèle israélite des compagnies d’assurances sur la vie observe-t-elle d’une manière un peu relâchée les prescriptions du Pentateuque.
(1) Dr A. Sücharü, Moïse hygiéniste (Revue chrétienne , 1er septembre 1800).
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Chez les Grecs. — Jamais l’hygiène publique n’a entrepris sur la liberté personnelle, jamais elle n’a envahi le domaine de l’hygiène privée, autant que chez les Spartiates. A Sparte, tous les droits individuels, jusqu’au droit à la vie, sont sacrifiés à cet intérêt collectif : assurer des défenseurs à la patrie en développant la vigueur et la vaillance des hommes, la beauté et la santé des femmes (1). Les enfants mal venus sont mis à mort. Les études et les exercices des jeunes gens, le vêtement et la nourriture des citoyens sont réglés par des lois. Une (elle tyrannie ne semble possible qu’au sein d’une aristocratie restreinte en nombre, exclusivement guerrière, servie par un peuple d’ilotes. Cependant son souvenir, non sans gloire, a souvent pesé sur des sociétés tout autrement organisées.
Sparte devait distribuer de bonne eau à ses citoyens, elle ne se contentait pas de celle de l’Eurotas. L’aqueduc qui conduisait les eaux à la ville est un des rares vestiges qui subsistent de l'antique Lacédémone.
La lutte, le saut, la course, tous les exercices du corps avaient lieu dans les établissements qu’on appelait des gymnases ou palestres. On y pouvait également prendre des bains froids ou des bains tièdes. Toutes les villes de la Grèce possédaient au moins un gymnase. Athènes en comptait trois.
Il est facile de reconnaître dans ces mœurs une application pratique de théories que plus tard Hippocrate a recueillies en partie, et dont il a fait un corps de doctrines. L’art d’Hippocrate n’était pas seulement l’art de guérir, mais surtout celui de conserver la santé, et, par la généralisation qu’il a donnée à cet art, par ses vues d’ensemble sur l’influence du milieu régional, il a transformé ce qui avant lui n’était qu’hygiène privée. Son livre Des airs, des eaux et des lieux est le premier traité d’hygiène publique.
Dans la médecine antique, dit Littré, un premier point à considérer est l'opinion sur les causes des maladies. Hippocrate reconnaît deux ordres principaux de causes et il leur attribue la génération des affections pathologiques. Le premier ordre comprend les influences des saisons, des températures, des eaux, des localités. Le second ordre de causes est plus individuel et résulte, soit de l'alimentation particulière à chaque homme, soit des exercices auxquels il se livre. On trouve le développement de l’un et de l’autre
(I) La beauté des femmes de Laconie était célèbre par toute la Grèce. Quant aux hommes, <* vous en trouverez difficilement, dit Xénophon, de mieux constitués, de plus souples que les Spartiates: ils exercent avec un même soin et le cou, et les mains, et les jambes. Point de chaussures ; même vêtements été comme hiver ; pour lit, des roseaux coupés par eux-mêmes dans l’Eurotas ; peu de nourriture afin de les forcer à dérober par ruse et adresse de quoi satisfaire leur appétit ». Les jeunes filles étaient presque aussi durement élexées. Pour qu’elles fussent en état de donner de robustes soldats à la patrie, on les obligeait aux mêmes exercices que leurs frères; elles se livraient à la lutte en public, fort légèrement vêtues, jusqu’à la vingtième année.
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surtout dans le livre Des airs, des eaux et des lieux et dans celui de V Ancienne médecine.
La considération des modifications de l’atmosphère suivant les saisons et suivant les climats est une idée féconde qu’Hippocrate a exploitée avec bonheur et que la science subséquente n’a pas encore épuisée. . . Suivant Hippocrate, quand l’année ou la saison présentait un caractère spécial et était dominée par telle ou telle température, il s’en suivait, parmi les hommes qui y étaient soumis, une série d’affections, toutes marquées du même cachet. 11 y a là un aperçu profond que les modernes ont recueilli et sur lequel ils débattent encore.
La seconde partie de l’étiologie générale comprenait l'influence exercée par la nourriture et par l’exercice. Toutes sortes de désordres sont mis sur le compte d’une nourriture mal réglée. La surabondance et le défaut engendrent également des maladies et c’est une sentence remarquable que celle où Hippocrate signale, chez les athlètes, le danger d’un excès d’alimentation et de force. Les exercices, qui sont considérés comme destinés à consumer le trop plein que cause la nourriture, déterminent, quand ils sont excessifs ou tout à fait négligés, des accidents inverses, nuisibles à la conservation de la santé (1).
L'exposé que nous avons fait des institutions Spartiates et des habitudes d’exercices corporels communes à tous les Grecs prouve que ceuxci étaient imbus des principes exposés par Hippocrate et remis en honneur, après des siècles d’oubli.
Ce qu’Hippocrate savait le mieux, dit encore Littré, c’étaient les effets produits sur les corps par l’alimentation, le genre de vie et l'habitation...
... Ce que j’appellerai sa philosophie ou sa métaphysique consiste dans l’idée qu’il se fait du corps vivant, lequel, suivant lui, subsiste par ses rapports, et doit être étudié dans ses rapports avec le reste des choses. Cette pensée du médecin grec, complètement opposée à celle des philosophes contemporains, qui cherchaient à connaître le corps vivant en soi, est essentiellement relative à l'hygiène et à la pathologie (2).
Ce qu’Hippocrate expose sur les eaux qui servent à la boisson est en effet très proprement de l’hvgiène :
Les meilleures sont celles qui coulent des lieux élevés et de collines de terre ; elles sont douces, claires et peuvent porter un vin léger. Elles deviennent chaudes pendant l’hiver et froides pendant l’été, ce qui prouve qu’elles proviennent des sources les plus profondes. . .
La pierre, la gravelle, la strangurie, la sciatique et les hernies sont surtout fréquentes là où les habitants boivent les eaux de la nature la plus diverse, telles que celles des grands fleuves qui reçoivent d’autres rivières, celles des lacs où se déchargent quantité de ruisseaux de toute espèce, enfin toutes les eaux qui, arrivant non du voisinage mais des lieux éloignés, deviennent hétérogènes dans le long trajet qu’elles parcourent (3).
(1) Littré, Œuvres complètes d'Hippocrate , t. I, P- 442.
(2) Littré, ibid., p. 443.
(3) Littré, ibid., t. II, p. 31.
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Hippocrate enseigne donc que les seules eaux qu’il soit prudent de boire sont les eaux de sources et que les eaux de rivières et de lacs ont bien des chances d’être contaminées et d'introduire dans nos organes les germes de plusieurs maladies. La science moderne enseigne la même chose.
L’inhumation et la crémation étaient usitées simultanément chez les Grecs, mais ni l’un ni l'autre système ne semblent avoir été pratiqués dans de bonnes conditions sanitaires.
Les criminels, les traîtres, les vaincus de la guerre étaient abandonnés aux chiens et aux vautours. On s’explique que les morts laissés sans sépulture, dont l’âme était censée errer, inquiète, irritée, fussent soupçonnés de semer les maladies, pour se venger de leur abandon. Ce n’est pas leur âme, c’est leur corps en décomposition qui faisait le mal.
Les morts par accident, les victimes de meurtres étaient un peu mieux traités ; celui qui rencontrait leur cadavre devait le recouvrir de terre. C’est ce que l’on appelait l’inhumation. Suffisante au point de vue rituel, comme celle qu’Antigone assure à son frère Polynice au mépris des ordres de Créon et aux dépens de sa propre vie, cette sépulture superficielle devait rendre possibles de fâcheuses émanations.
Quant à la crémation, elle était réservée aux hommes que l’on voulait honorer par des funérailles solennelles ; le tableau que trace Homère de de celles qui furent célébrées en l’honneur de Patrocle indique une absence totale de préoccupations hygiéniques.
Les ministres des funérailles demeurèrent en ce lieu et amassèrent le bois; ils firent un bûcher long de cent pieds sur toutes ses faces ; et, le cœur rempli de tristesse, ils placèrent le corps au sommet. Une foule de grasses brebis et de bœufs, à la marche pénible et aux cornes recourbées, furent dépouillés et apprêtes devant le bûcher ; le magnanime Achille prit la graisse de tous ces animaux, en couvrit le corps depuis les pieds jusqu’à la tête et amoncela tout autour leurs membres écorchés ; puis il plaça les urnes de miel et d’huile, en les inclinant sur le lit funèbre et précipita rapidement dans le bûcher quatre coursiers à la haute encolure. Le héros avait neuf chiens, hôtes de sa table ; il en égorgea deux qu’il jeta dans le bûcher ; puis, immolant avec l’airain douze fils valeureux des Troyens magnanimes, il exécuta le dessein cruel qu’il avait conçu. Enfin il livra le bûcher à la violence indomptable du feu (1).
Mais le feu ne voulait pas consumer cet amoncellement de brebis, de bœufs, de chevaux, de chiens et d’hommes pantelants. Il fallut appeler au secours de la flamme tous les vents de l’Olympe. Borée et Zéphire réussirent à faire flamber le bûcher ; mais, avant que l’œuvre de destruction fut accomplie, les Grecs éteignirent « avec le vin étincelant la partie du bûcher que la flamme avait envahie », pour recueillir les
(!) Homère, Iliade , chant XXI 11 .
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cendres de Patrocle. Les restes de bœufs, de chevaux, de chiens et de Troyens devinrent ce qu’ils purent. Le pays dut en être empesté.
Les mérites respectifs de ces deux modes de sépultures, l'inhumation et la crémation, furent, en Grèce même, l’objet de bien des discussions. Uémocrite et Héraclite, séparés sur tant de questions, l’étaient aussi sur celle-là : Démocrite s’élevait fortement contre la crémation parce que. croyant à la résurrection des corps, il craignait d’éprouver quelque difficulté à rassembler ses membres après que son corps aurait été brûlé. Cette même préoccupation a ramené les premiers chrétiens à la pratique de l’inhumation. Héraclite, au contraire, préconisait la crémation parce que le feu, disait-il, purifie tout, même l’immatériel, même les âmes !
Ainsi, malgré des lacunes et quelques erreurs, les Grecs ont connu et pratiqué l’hygiène publique. Si l’on n’en trouve pas chez eux de nombreux et importants monuments en pierre, tels que les aqueducs et les égouts dé Rome, c’est que la configuration du pays ne se prêtait pas à ce genre de travaux et peut-être aussi que le morcellement de la Grèce en petits états rivaux, continuellement en guerre, rendaient impossibles des ouvrages qui auraient dû être communs à plusieurs Etats. Mais les Grecs ont à peu près réalisé, des enseignements d’Hippocrate et de ses prédécesseurs, ce qui était praticable chez eux. Si la Grèce est redevable à ses artistes de l’incomparable éclat dont elle brille encore, c’est à ses institutions hygiéniques qu’elle a dû les générations de héros qui l’ont mise au premier rang des sociétés antiques. Les poètes en avaient le sentiment. Lorsque les filles de Danaixs, recueillies par les habitants d'Argos, appellent sur leurs sauveurs les bénédictions du ciel, un des vœux qu’elles adressent à Jupiter hospitalier est celui-ci : « Qu’aucun fléau destructeur des humains ne vienne, ravageant cette ville, y faisant taire la cithare, réveiller les pleurs et les cris du peuple ! Que l’odieux essaim des maladies se tienne éloigné de ses robustes citoyens ! (1) ». Hans l’énumération des bienfaits qu’il a répandus sur l’humanité : « Voici le plus grand (to [xq-ia-cov), dit Prométhée : j’ai appris aux hommes à chasser loin d’eux les maladies (2) ».
Chez les Romains. — Les Romains ont fait à l’hygiène publique une part considérable dans leurs institutions. Ces deux conditions de la salubrité des villes, reconnues essentielles par nos hygiénistes contemporains, amenée d’eau pure pour la boisson, enlèvement des matières usées, le peuple romain les avait réalisées il y a plus de deux mille ans.
Amenées d’eau. — Pendant les premiers temps, les Romains eurent pour eau de boisson celle des nombreuses petites sources qui coulaient du mont Palatin, l’eau du Tibre, boueuse, n’ayant jamais été potable, Mais, à mesure que des constructions monumentales s’élevaient sur
(1) Eschyle, Les Suppliantes.
(2) Eschyle, Prométhée enchaîné.
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le Palatin et remplaçaient les prairies des temps primitifs et plus tard les modestes demeures des premiers citoyens de Rome, les précieuses sources disparurent. Le temple de Rumia, le temple de Cérès, le temple de Yiriplaco, les divers temples de Jupiter, celui de la Fortune et bien d’autres, avaient exigé, pour l'établissement de solides fondations, le dessèchement du terrain. L’eau des sources se détourna probablement vers les marais qui séparaient le Tibre du Palatin. On creusa des puits. L’eau de ces puits, contaminée par les infiltrations du Tibre et les écou lements de la ville, ne jouit pas longtemps d’une bonne renommée. On l'accusa de beaucoup de méfaits, peut-être même de la peste qui dévasta Rome l’an 300 avant Jésus-Christ. Appius etPlautius, qui étaient censeurs en l’an 312, entreprirent la construction de l’aqueduc qui porte le nom d’Appius et qui amena à Rome une eau de source captée à 16 kilomètres en dehors des murs. Cet aqueduc coûta 3 millions et demi de francs, la main d’œuvre, qui était celle des esclaves, ne figurant dans la dépense que pour la nourriture des ouvriers. R fut considéré comme ayant une importance si grande que les pouvoirs d’Appius ayant expiré au cours de sa construction, on les prolongea pour qu’il pût diriger lui-même le travail jusqu’à la fin.
La consommation de Rome augmentant avec le chiffre de sa population, d’autres aqueducs furent construits, qui allèrent chercher l’eau potable dans les montagnes de l’Italie centrale, pour la plupart dans la vallée de l’Anio.
11 fallut entretenir ces travaux, laits au prix de tant, d’efforts et de dépenses, ôt ce ne fut pas seulement contre les forces naturelles qu’ils durent être défendus. La plupart des aqueducs étant souterrains, comme TAqua-Appia, l’Anio-Vetus, l’Aqua-Marcia, les patriciens avaient frauduleusement opéré sur le trajet de nombreuses prises d’eau, et appauvri les fontaines publiques au profit de leurs propriétés. Caton le censeur vit le mal, et y remédia avec sa rudesse habituelle. Il supprima impitoyablement toutes ces prises d’eau abusives. Cet acte et d’autres suscitèrent contre lui la haine des nobles et des riches, qui le firent citer cinquante fois en justice et lui valurent la reconnaissance du peuple qui lui dressa une statue dans le temple d’Hygie.
L’empereur Claude acheva un aqueduc, commencé par Caligula, qui amenait l’eau d’une distance de 40 milles et la distribuait dans les quartiers les plus élevés de Rome. « Tous les aqueducs, dit Pline, le cèdent à celui de Claude. Il coûta 55.500.000 sesterces (près de 15 millions de francs). C’est une des merveilles du monde (1).
Vespasien rendit, à ses frais, à la ville des sources qui, par une cause ou une autre, lui manquaient : Aquas Aortiam et Cœruleam sud impensd tirbi restituit (2).
(I) Pline, Histoire naturelle , XXXVI, 24.
12) Orelli, Descripiionum latinarum amplissitna collectio , n° 55.
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Trajan construisit un dixième aqueduc qui conduisit sur le Janiculc l'eau du lac Sabatinus (aujourd’hui lac/o di Bracciano ) ; l’eau qui en provient porte le nom d 'acqua Paola (1).
Sous le règne de Justinien, les aqueducs de Rome étaient au nombre de 14, avaient une longueur totale de 600 kilomètres et fournissaient 1,500,000 mètres cubes d’eau par 24 heures, soit, — s’il est exact que Rome comptât alors 1 million environ d'habitants (2), — 1.500 litres par tête et par jour.
Avant d’entrer à Rome, à 10 kilomètres en moyenne de la ville, les eaux amenées par les aqueducs traversaient des piscines, dont quelquesunes avaient deux étages, en souterrain ; là, celles qui arrivaient par des aqueducs construits au-dessus du sol se rafraîchissaient. Reçues à Rome dans des réservoirs, elles étaient distribuées au moyen de tuyaux aux établissements publics et aux particuliers, ou s’écoulaient par les bornes fontaines et les nymphées, sortes d’édicules dédiés à d’aimables divinités et qui jouaient dans l’ornementation de Rome le même rôle que les fontaines monumentales dans nos villes modernes.
La distribution d’eau aux particuliers était faite, comme elle l’est généralement encore, moyennant redevance (vectigal formes) et procurait à l’Etat un revenu important. Ce revenu a été évalué à 1,244,000 francs par an. Il suffisait à payer le plomb et toutes les dépenses nécessaires à l’entretien des conduits, des châteaux d’eaux et des fontaines (3). Il n’est donc pas exact de prétendre que les Romains, en construisant les aqueducs, n’ont été inspirés que par l’amour de la bâtisse, qu’ils ont exécuté des travaux coûteux pour un mince résultat. Il est très probable que les revenus provenant de la distribution d’eau ont plus que couvert les dépenses de ces créations, et Rome leur a (Ri de ne pas revoir en plusieurs siècles, une épidémie comparable à celle de l’an 300.
Auguste se préoccupa tout particulièrement du service des eaux. 11 l’enleva aux édiles qui l’avaient eu jusqu’alors et l’attribua à des fonctionnaires spéciaux qu’il créa sous le nom de curatores aquarum ; les curatores avaient au-dessus d’eux une sorte de surintendant, consularis aquarum. Pour bien marquer l’intérêt qu’il attachait à cet emploi, Auguste le confia à Marcus Agrippa, son gendre.
Thermes. — En créant les amenées d’eau, les Romains avaient un autre objet que celui de l’alimentation en eau potable, et c'était encore un objet hygiénique. Les bains d’eau froide ou d’eau chaude, qui sont
(1) Duruy, Histoire des Romains, IV, 790.
(2) Julius Beloch, La popolagionc di Roma antica-(Bulletin de l'Institut international de statistique , I, p. 63).
(3) Ceci résulte de ce passage de Frontin, qui fut intendant des eaux sous Titus : Cœsaris familia ex fisco accipit commoda : undc et omne plumbum et omîtes impensœ adductus et castellœ et lacus pertinentes erogantur (Bureau de la Malle, Comptes-rendus de l'Académie des sciences, t. XVI, p. 363).
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classés aujourd’hui dajis l’hygiène privée, faisaient alors partie de l’hygiène publique, si l’on en juge par les mesures prises pour en assurer l’usage gratuit à tous.
Dès les temps les plus anciens de Rome, des établissements furent institués sous le nom de balneœ. Ils étaient simples et commodes, assez vastes pour fournir à la population des bains froids, des bains chauds, même des bains de vapeur. Les baigneurs pouvaient se livrer, dans des salles spéciales, à divers exercices de force et de gymnastique.
Sous les empereurs, ces établissements furent reconstruits dans des proportions grandioses et avec un luxe inouï, mais toujours à l’usage de la population entière. On n'y trouvait pas seulement ce qui était nécessaire aux soins et aux exercices du corps, mais aussi des bibliothèques, des salles d’exposition de tableaux et de statues, des promenoirs pour les dissertations philosophiques. Tels furent les thermes de Titus, ceux de Caracalla et surtout les thermes dits de Dioclétien, œuvre de plusieurs empereurs.
11 est vraisemblable que, sous l’empire, cette institution avait été détournée de son but spécial et que les plaisirs y tenaient plus de place que l’hygiène. Dans les années qui précédèrent le bouleversement du monde romain, les thermes devaient ressembler à certains casinos des plages modernes plus qu’aux balneœ des premiers temps de la République. 11 n’en est pas moins vrai que pendant plusieurs siècles la population romaine avait acquis, dans la pratique des bains, dans l’habitude de la lutte corps à corps, de la course, des exercices de tout genre, cette vigueur de santé, cette aptitude aux longues marches, cette faculté de supporter des charges écrasantes (armes, vivres, outils) et d’exécuter d’énormes travaux qui ont rendu possible la conquête du monde. Certes, la politique du Sénat avait préparé cette conquête ; mais le légionnaire, rompu à toutes les fatigues, capable de supporter tous les climats, en a été l'instrument indispensable.
Montesquieu a fait cette observation qu’on ne trouve dans les historiens romains que de rares indications de maladies ayant régné dans les armées de la République : « On ne remarque pas dans les auteurs que les armées romaines, qui faisaient la guerre en tant de climats, périssent beaucoup par les maladies ; au lieu qu’il arrive presque continuellement aujourd’hui que des armées, sans avoir combattu, se fondent pour ainsi dire dans une campagne (1) ».
Le fait est d’autant plus remarquable que les soldats romains étaient bien autrement chargés que ne l’ont été depuis les soldats d’aucune armée. Ils portaient leurs armes, quinze jours de vivres, des outils relativement lourds, rendus nécessaires par l’habitude de ne s’arrêter en territoire ennemi qu’après s’être entourés de pieux, de fossés, de terras-
1) Grandeur et décadence des Romanis, cliap. II.
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sements. Des armes, Cicéron dit qu’elles ne les embarrassaient pas plus que leurs mains (1). Les habitudes d’hygiène, les exercices qui se pratiquaient dans les thermes, ont seuls pu procurer aux soldats une pareille endurance.
Voirie urbaine. — Dès longtemps il avait été pourvu par l’organisation d’édiles spéciaux aux soins de propreté de la ville de Rome. La loi dite Lex Julia municipalis a renouvelé et précisé les règlements antérieurs et a établi quels étaient les fonctionnaires chargés de veiller, dans chaque quartier, à cette propreté.
Les rues de Rome ou de sa banlieue jusqu'à une distance de mille pas, sur les routes bordées d’habitations continues, devront être entretenues par les habitants, chacun devant sa maison, sous le contrôle de l’édile auquel cette portion de la voie publique aura été dévolue par la présente loi. Cet édile veillera à ce que cet entretien soit fait et à ce que l’on ne permette pas à l’eau de séjourner sur le chemin, de manière que le public puisse user commodément de celui-ci.
Nous apprenons par ce texte que le service de la voirie s’étendait à mille pas hors de Rome, sur les voies bordées de maisons d’habitation. Les articles suivants indiquent quels sont les pouvoirs des édiles :
Les édiles curules et les édiles plébéiens actuellement existants et tous ceux qui, après le vote de la présente loi, seront investis de cette magistrature, devront, dans les cinq jours de leur nomination, décider entre eux, par le choix ou par le sort, les parties de la ville ou des environs, jusqu’à mille pas de distance, dévolues à chacun, puis examiner s’il y a lieu de refaire ou de renforcer les chaussées. La présente loi donne tout pouvoir à chacun des édiles pour faire faire les travaux de réfection ou de protection des voies.
Les édiles, les quatre préposés chargés du nettoyage de la ville et les deux préposés chargés du nettoyage de la banlieue, prendront soin de faire nettoyer les voies publiques; la présente loi leur donne tout pouvoir à cet égard, sans préjudice de ce qui pourrait être prescrit par des lois, des plébiscites ou des sénatus-consultes.
Dans Rome, là où les habitations sont ininterrompues, que personne, à partir des prochaines calendes de janvier, ne conduise de charrette par les rues depuis le lever du soleil jusqu’à la dixième heure du jour, à moins que ce soit pour élever un temple ou un édifice public, ou bien pour faire sortir de la ville des matériaux de démolition dans un intérêt public. Dans ce cas, des agents spéciaux devront être désignés pour faire le travail.
Les charrettes qui, de nuit, seront conduites par la ville, vides ou chargées des ordures qui doivent être transportées hors de Rome, pourront, comme
(1) « Nam scrutum, glaclium , gateam , in onere nostri milites non plus numerant, humcros, lacertos, manus. Arma enim membra milites esse dicunt ». Cicéron, Tiisculunes, liv. II, 16.
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auparavant, circuler attelées de bœufs ou de bêtes de somme, dans Rome ou sa banlieue, après la dixième heure du jour.
Ainsi, c’était à partir de la tombée de la nuit que le charroi de matériaux de construction et de démolition, de gros transports, d’enlèvement des ordures, pouvait circuler dans les rues de Rome ; l’étroitesse des rues rendait sans doute cette précaution nécessaire. Les ordures qui n’étaient pas portées directement aux égouts ne devaient être déposées dans la rue qu’à la nuit. Bien d’autres particularités de l’hygiène de la rue étaient sans doute mentionnées dans la Lex Julia municipalis , mais nous ne possédons que des fragments de cette loi (1). Ce qui en reste suffit pour établir que le service de la voirie, qui est un des principaux facteurs de l’hygiène dans les villes, était aussi minutieusement ordonné à Rome qu’il l’est dans les villes modernes le plus soucieuses de leur état sanitaire.
Les égouts. — La première préoccupation des maitres de Rome, lorsque la future capitale du monde eut été enclose de murs et occupée par une population rapidement croissante, fut de procurer aux nouveaux citadins un moyen d’écoulement des résidus de la vie. Le sol de l’ancienne Rome était tel d’ailleurs que la construction d'égouts s’imposait. Les collines où s’élevait la ville étaient séparées par des vallées profondes où les eaux de pluie, celles qui suintaient des hauteurs, et les eaux ménagères se rassemblaient et formaient des marais infects. Avant d’y construire des maisons, il était nécessaire de supprimer les marais. C’est l’œuvre qu’entreprirent lesTarquins. Commencée parTarquin l'ancien, la cloaca maxima fut achevée par son petit-fils Tarquin le Superbe. Denys d’Halicarnasse nous dit à quel point cette entreprise devait être estimée :
Tarquin commença à creuser les égouts au moyen desquels toutes les eaux des rues sont dirigées vers le Tibre ; on peut les qualifier d’ouvrage admirable. Je vois trois grandes magnificences qui font surtout apparaître la grandeur de l’empire romain, les aqueducs, les routes pavées et ces égouts; elles disent, non seulement, ce qu’étaient ces temps-là, mais aussi l’étendue de l’empire, que l’on peut conjecturer de ce fait, affirmé par C. Aquilius, que les censeurs ont passé marché à mille talents pour faire nettoyer les égouts qui parfois, engorgés, ne laissaient plus écouler les eaux (2).
Jamais œuvre de salubrité publique plus utile, plus nécessaire n'a été exécutée : aucune n’a provoqué de semblables colères parmi ceux à qui elle devait profiter. Lorsque les travaux furent entrepris, Rome ne renfermait pas encore cette multitude d’esclaves que la guerre lui procura plus tard et qui devinrent les ouvriers de toute œuvre dangereuse ou
(1) Le texte de cette loi est connu par les tables d’Héraclée, trouvées en 1132 dans le lit du Cavone en Lucanie. Ce qui donne peut-être quelque intérêt à ce qui précède, c’est qu’il n’est pas à notre connaissance que cette loi ait été jusqu’ici traduite en français.
(2) Denys d’Halicarnasse, livre LU.
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pénible. Cet immense travail, qui fait, depuis 3,000 ans, l’étonnement des hommes, fut donc exécuté par les citoyens romains eux-mêmes. Pour construire la cloaca maxima , il fallut séjourner sous terre et travailler dans un bourbier. Les moyens mécaniques étant alors très rudimentaires, c'est à force de bras que les ouvriers durent manier la pierre qui est entrée dans cette construction. Des milliers de citoyens périrent au cours de ces travaux, soit des maladies contractées dans un milieu pestilentiel, soit du labeur excessif. Beaucoup eurent recours au suicide, qui prit un caractère épidémique. Pour l’enrayer, Tarquin le Superbe imagina de faire mettre en croix- les corps des suicidés et de les abandonner aux bêtes féroces. On pense bien que les colères n’en furent pas calmées, et, quand Brutus souleva le peuple contre Tarquin, il ne manqua pas de reprocher au tyran d'avoir contraint les citoyens romains à des travaux supportables tout au plus pour des esclaves ou des bêtes de somme. L’œuvre d’assainissement, conduite sans modération, fut donc une des causes de la chute de la royauté à Rome.
Tarquin le Superbe n’avait pas achevé les égouts ; mais il avait sans doute terminé la cloaca maxima ; les travaux dont après lui les édiles eurent à s’occuper concernaient les égouts des divers quartiers qui aboutissaient à la cloaca maxima, devenu l’égout collecteur.
La cloaca maxima partait de l’extrémité du Forum, traversait toute la' ville et débouchait dans le Tibre. 11 n’en existe plus que des parties, bien conservées du reste. La voûte, à plein cintre, se compose d’un triple rang de voussoirs, posés l’un sur l’autre, à joints croisés. Elle est formée de grosses pierres de taille, jointes sans ciment. « Ces égouts portent encore aujourd’hui une partie de Rome, après vingt-quatre siècles, malgré les tremblements de terre, malgré le poids des édifices cent fois rebâtis sur la voûte (1) ».
Du temps d’Agrippa « les égouts engorgés étaient devenus une cause d’insalubrité ; Agrippa en visita dans une barque l’artère principale et les fit nettoyer (2) ».
Ces égouts ne servaient pas seulement à l’écoulement des eaux résiduaires de la ville ; ils recevaient les immondices de toute nature. 11 existait bien des fosses fixes puisque la loi interdisait d’enlever, avec des voitures, les vidanges autrement que la nuit, et il est probable qu’alors les matières fécales étaient portées des maisons à l’égout. Cependant, il a dû exister des communications directes entre les maisons et les égouts (3).
(1) Duruy, Histoire des Romains , I, p. 30.
(2) Duruy, ibid., III, p. 3S4.
(3) C’est l’opinion de M. de Freycinet, « En ce qui concerne plusieurs de ces villes, notamment Montpellier et Nancy, nous ferons remarquer que l’envoi des matières aux égouts est chez elle une pratique extrêmement ancienne qui ne résulte point d une étude raisonnée du problème, mais qui a simplement la valeur d’une tradition locale. Ces faits, au surplus,
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Crémation. Inhumation. — A quelle époque les Romains ont-ils commencé à brûler leurs morts ? 11 est difficile de le dire, les historiens n’étant pas d’accord sur ce point. Pline dit : « L'usage de brûler les cadavres n’est pas fort ancien ; il doit son origine aux guerres que nous avons faites dans les contrées éloignées. Comme on y déterrait nos morts, nous primes le parti de les brûler (1) ». On a dit aussi que cet usage datait de Sylla, parce que le dictateur avait demandé, dans son testament, que son corps fût brûlé. Mais Cicéron donne de cette prescription le motif que voici : « Les restes de Marius furent dispersés par l’ordre de Sylla. Craignant peut-être que son propre corps subît le même traitement, il voulut, le premier des Cornélius patriciens, être brûlé (2) ». D’ailleurs, le désir de Sylla ne fut pas respecté. Son corps eut les honneurs de l’inhumation dans le Champ de Mars où jusqu’alors les rois seuls avaient été enterrés. Denys d’Halicarnasse (3) dit qu’on brûla les cadavres pendant la peste qui dévasta Rome 300 ans avant l’ère moderne, peste dont nous avons déjà parlé et qui provoqua la création des amenées d’eau. Quant à Plutarque, il raconte, dans la vie de Numa Pompilius (4), que ce roi avait publié un édit pour interdire d’arroser de vin les feux des bûchers et que dans son testament il avait prescrit que son corps ne fût point brûlé. Mais on ne connaît de l’édit et du testament de Nuina que la mention qu’en fait Plutarque et l’existence même de ce roi reste une hypothèse. Il est vraisemblable que ce fut en effet au moment de l’épidémie de peste qu'on prit l’habitude de brûler les corps lorsqu’il y avait danger pour la santé publique à les confier à la terre, mais que c'est seulement à partir do Sylla que la crémation devint la règle et l’inhumation une exception.
L’origine même de cette coutume en indiquerait donc la portée hygiénique. Si c’est bien au moment de la peste de Rome qu’elle est née, toute explication est superflue ; si elle a été remise en honneur ou rendue obligatoire sous Sylla. on n’èn peut pas non plus contester le but. Il faut se souvenir, en effet, que Sylla a fait périr autant de Romains qu'une épidémie ; qu’à plusieurs reprises il a fait massacrer dans Rome des milliers de citoyens, gens de la nouvelle noblesse, chevaliers, plébéiens, et qu’il dût y avoir grande hâte, certains jours, à faire disparaître des monceaux de cadavres ; comme on n’enterrait pas dans Rome, il eût fallu les transporter hors la ville, s’exposer à empester l’air et à infecter de grands espaces de terre : il était plus expéditif de les brûler.
Cependant, comme nous l’avons remarqué chez les Grecs, la façon dont
s’observaient déjà chez les Romains. 11 est assez remarquable que le dernier progrès de l'assainissement consiste précisément à revenir au passé. Une fois de plus, en croyant innover, on n’a fait qu’imiter ». De Freycinet, Principes de l’ assainissement des villes, p. 76, en note.
(1) Pline, Histoire naturelle. Vil, 55.
(2) Cicéron, De iegihus, II, 22.
(3) Denys d’Halicarnasse, livre H.
(4) Plutarque, Vie de Ninna Pompilius, XXXV.
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il était procédé à la crémation dut quelquefois compromettre cette santé publique que l’on se préoccupait de préserver.
Les corps des citoyens illustres étaient brûlés sur le Champ de Mars ; il ne semble pas que cet honneur ait été prodigué. En général, les nobles, les chevaliers et les plébéiens ayant joui d’une certaine fortune ou de quelque considération étaient brûlés sur la place publique la plus proche de leur demeure ; les pauvres, et sans doute aussi les esclaves, étaient portés sur le mont Esquilin, où se trouvait un emplacement spécialement désigné pour la crémation.
Pour les citoyens de condition, le bûcher était proportionné à leur état, ou sans doute à la vanité de la famille. Une immense pile de bois indiquait déjà une certaine fortune ; mais si le bûcher était peint, s’il était entouré d’ouvrages de cire coloriée, s’il était arrosé de vins, de parfums, s’il était couvert d’étoffes ou de meubles précieux, c’est que le défunt avait occupé une situation considérable. Le bûcher prêt, on apportait le mort, escorté de ses parents, de ses amis, des pleureuses, et enveloppé d’un tissu incombustible (l’amiante était-elle déjà connue ?) qui remplissait le rôle de récipient et au milieu duquel on retrouvait les cendres du mort sans mélanges. Le bûcher était arrosé de parfums, les trompettes sonnaient, et le plus proche parent, armé d'un flambeau, mettait le feu au bûcher. Des brûleurs, ustores, étaient chargés de veiller à ce que la combustion se fit régulièrement et d’empêcher les maraudeurs de rien dérober. Puis, commençaient les sacrifices. Des bœufs, des moutons, des gâteaux, du vin étaient offerts aux dieux infernaux et abandonnés à la foule qui faisait cuire les viandes au feu du bûcher, d’où vint cette locution, pour désigner un malheureux sans manteau ni cothurne : « 11 vit du bûcher ». Lorsque le mort en valait les fiais, et afin qu’un sang expiatoire fût répandu, des combats de gladiateurs se livraient autour du bûcher, à moins que des esclaves, prisonniers de guerre, y fussent massacrés. Cela se passait à travers les cris de la foule et les gémissements des pleureuses, dans une atmosphère de fumée enivrante, et dégénérait souvent en orgie.
Pour les gens du peuple, sur le mont Esquilin, la cérémonie était sommaire. On attendait d’avoir plusieurs corps à brûler ensemble afin d’économiser le bois. Le bûcher était de dimensions très restreintes, et au lieu de l’arroser de parfums, on l’aspergeait de résine afin de masquer l’odeur de chair grillée. Bien souvent la quantité de bois consacrée à l’opération était insuffisante pour la combustion complète des corps, et dans ce cas on disait qu’ils étaient semi-amlusti, à moitié brûlés. C’était suffisant pour des pauvres eu des criminels, mais insuffisant pour la protection de la santé publique (1). Les individus que l’on
(1) lien est ainsi arjouid'hui encoie dans les Indes anglaises, tù les cours d'eau charrient constamment dos cadavics à demi consumés (Voir à cet égard : Henri Monod, Le cho/éia, chez Delagrave, 1892, p. 548).
Encyclopédie d’Hygirnc. — VIII.
voulait déshonorer étaient incinérés de cette façon incomplète. On ne les brûlait même pas toujours. « Pour le pauvre, un cadavre n’attend guère. Quatre nécrophores l’emportent à la tombée de la nuit, dans un coffre de louage et vont le jeter hors la ville, dans un puits, paticuli, qui servait de fosse commune et où il pourrissait vite (1) ». Marc-Aurèle mit les funérailles des pauvres à la charge de l’Etat (2), et les choses durent alors être faites avec plus de décence.
Les cendres provenant de la crémation des morts ne restaient pas dans Rome. Comme les cadavres des morts inhumés, elles étaient portées dans les tombeaux édifiés le long des routes, dans la campagne. De tout temps, en effet, les lois romaines ont interdit l’inhumation dans l’intérieur des villes (3), non seulement en Italie, mais partout où régnait la domination romaine. Dans la campagne même, il n’y avait pas agglomération, sur un terrain limité, comme dans nos cimetières ; les cendres et les corps, indifféremment, étaient espacés sur de longues étendues. C’est à cet usage, tout hygiénique, qu'est due, sur la voie Appienne, cette majestueuse allée de tombeaux, qui fait encore notre admiration. On a trouvé sous ces marbres, soit des urnes ayant contenu les cendres, résidus de la crémation, soit les traces de corps inhumés.
Sous l’empire, Antonin le Pieux, Marc-Aurèle, Commode publièrent des édits rappelant cette interdiction d’inhumer les morts dans les villes. Le nombre même de ces édits indique la tendance des populations à les violer. C'est qu’en effet, à mesure que le christianisme s'imposait, les prescriptions de l’hygiène tombaient dans l'oubli. Les chrétiens ne voulaient plus de la crémation parce qu'ils tenaient à conserver intacts les ossements des morts pour le jour de la résurrection dernière. En l’attendant, ils désiraient dormir aussi près que possible de leurs églises, et même dans l’intérieur de ces édifices, auprès des reliques des saints. L’avènement d’une nouvelle religion, dont certains enseignements étaient sans doute mal compris, fit ainsi tomber en désuétude une mesure d’hvgiène très sage.
L’hygiène romaine hors de rome. — Ce ne fut pas seulement à Rome, c’est par tout l’univers que les Romains appliquèrent leurs idées sur l’hygiène publique. Partout où s’étendit leur domination, ils établirent des amenées d’eau pure. Beaucoup de leurs ouvrages ont disparu ; mais il en demeure assez pour montrer quel prix ils attachaient à l'usage d’une
(1) DunuY, Histoire des Romains, V, 204.
(2) Dckijy, ibid., I8S.
(3) Intra muros civitatis corpus sépultures dari non potrst , vel ustrina f'ieri. Justinii institutiones. Julii Pauli receptarum senlentiurum, tit. XXI. Hominem mortuum, inquit lex in XII tabulis, in urbe ne sepelito, ne ve urito. Cicéron, De legibus, II, 23. Une autre loi des XII tables prescrit : Rogurn bustumve novurn vetat propius sexaginta pedes ad j ici œdes aliénas. Cicéron, ibid. , 24. Cette défense se retrouve dans la loi de Gcnetira (rliap. LXIII) qui décrète une amende de 0.000 sesterces contre ceux qui la violeraient.
HYGIENE AD.M LNISTRATIVE.
bonne eau potable dans les villes. On peut citer, en France, l'aqueduc qui conduisait à Nimes les eaux des sources d’Airan et de l'Eure, aqueduc dont il reste un magnifique vestige, le pont du Gard ; les aqueducs de Lyon ; celui d’Arcueil ; ceux de Vienne, de Saintes, de Coutances, etc. ; en Espagne, l’aqueduc de Ségovie, celui de Sagonte, dont on voit des restes à Chelves (1), celui de Merida ( Emerita Augusta , colonisée par Auguste avec des vétérans) : « deux aqueducs dont les ruines gigantesques font ressortir la misère de la cité moderne, amenaient à la ville l’eau pure des montagnes. Aux environs étaient des thermes magnifiquement installés. La source coule toujours, aussi abondante, aussi salutaire, mais les Romains ne sont plus là : elle se perd dans un cloaque fangeux (2) ».
Ces monuments prouvent combien les représentants de l’Empire étaient imbus des nécessités hygiéniques qu’ils avaient apprises à Rome. La préoccupation de la salubrité des eaux était constante. Tacite, parlant d ' Aquœ Helvetiœ (aujourd'hui Raden en Argovie), mise à sac par Cœcina, a soin de dire que cette ville était amœno salubrium aquarum usu frequens (3).
11 serait absurde de blâmer l'importance des travaux de salubrité exécutés alors en alléguant l’état où sont tombées aujourd’hui les cités ainsi desservies. Les gouverneurs de provinces mettaient en général beaucoup de zèle à ces entreprises, fortement encouragés qu’ils étaient par le gouvernement central, lequel accordait des subsides lorsque les ressources locales étaient insuffisantes. Ce fut sans doute un zèle exagéré que celui de Ponce-Pilate, procurateur de Judée, s’emparant du trésor sacré pour couvrir les frais de construction d'un aqueduc (4), car la politique de Rome était de respecter les croyances des peuples conquis, et des subventions ne lui eussent probablement pas été refusées s’il en eût fait la demande.
Veut-on une preuve saisissante de l’intérêt que portaient aux questions de salubrité les représentants de gouvernement et le chef d’Etat luimême? Qu’on lise la correspondance de Pline le Jeune, légat impérial en Bithynie, avec Trajan. 11 parait intéressant de traduire ici quelques-unes des lettres échangées entre le proconsul et l'empereur :
Pline à Trajan.
Les habitants de Sinope, Seigneur, manquent d’eau. A 16 milles on en trouve de bonne qualité et en abondance, qui pourrait être amenée à la ville. Mais tout près de la source existe, sur une longueur d'un peu plus de mille pas, un terrain suspect et mou. J’ai donné l’ordre de le sonder, pour voir
(1) Delaborde, Voyage en Espagne, I, pl. 121.
(2) Dcruy, Histoire des Romains , V, 312.