EN VILLE
Nombre
des
accouchements.
Nombre
des
décès.
Proportion pour 1 00.
Nombre
des
accouchements.
Nombre
des
décès.
Proportion pour 100
Moyennes. .
11 résulte des chiffres ci-dessus, que la mortalité par infections puerpérales est toujours beaucoup plus considérable dans les hôpitaux de Paris qu’en ville, bien que les précautions antiseptiques soient certainement mieux observées dans les hôpitaux. Cela tient sans doute à l’encombrement. En dix ans le nombre des accouchements opérés dans les hôpitaux de Paris a presque doublé. Il est aujourd’hui de plus de 16 p. 100 du nombre total des accouchements.
Toutefois, malgré cet encombrement , la proportion des décès a considérablement diminué dans les hôpitaux.
De 1855 à 1861, à l’hôpital Lariboisière, la mortalité des femmes en couches était, en moyenne, de 11 à 12 p. 100.
A la Maternité, de 1858 à 1869, la moyenne de la mortalité était de 9,31 p. 100; de 1870 à 1882, elle était de 2,32 p. 100. La méthode antiseptique y est appliquée depuis 1878. Aujourd’hui, à la Maternité, la mortalité par infections puerpérales est à peu près nulle, grâce au pavillon d’isolement où sont transportées les malades dès qu’une infection se produit.
Il faut d’ailleurs remarquer que si la mortalité est plus élevée dans les hôpitaux qu’en ville, cela tient à ce que beaucoup d’accouchées sont
HYGIÈNE ADMINISTRATIVE
transportées à l’hôpital dès que leur état de maladie est constaté. Elles ne contractent pas la fièvre puerpérale à l’hôpital, elles l’y importent.
La déclaration des cas d’infections puerpérales n’est obligatoire que « lorsque le secret au sujet de la grossesse n’aura pas été réclamé ». Cette exception s’explique trop aisément pour qu'il soit nécessaire de la justifier. Elle s’applique d’ailleurs à des cas extrêmement rares.
12° L’ophtalmie des nouveau-nés. — M. le Dr Vallin, dans le rapport présenté à l’Académie de médecine sur la liste des maladies épidémiques dont la déclaration devrait être rendue obligatoire, disait au sujet de l’ophtalmie des nouveau-nés :
L’ophtalmie purulente des nouveau-nés est un fléau dont, il y a peu d’années, on ne mesurait pas toute l’importance. Sur 100 aveugles, 50 le sont par suite d’ophtalmie contractée lors de l’accouchement, par inoculation à l’œil des sécrétions vaginales. Abandonnée à elle-même ou mal soignée, elle amène en quelques jours la perforation de l’œil; bien traitée, elle guérit presque toujours. La déclaration obligatoire de la naissance a pour but de protéger la vie de l’enfant; la déclaration de l'ophtalmie aura pour but de lui assurer la conservation de la vue. Depuis une quinzaine d’années il s’est fait à ce point de vue un grand mouvement d’opinion parmi les médecins de tous les pays; aujourd’hui tout accoucheur instruit prend des soins antiseptiques spéciaux pour préserver les yeux de l’enfant pendant et après l’accouchement : l’ophtalmie purulente devient rare entre ses mains; elle continue ses ravages entre des mains ignorantes.
M. le Dr Vallin proposait de ne rendre la déclaration obligatoire que pour la sage-femme; mais l’Académie de médecine a pensé que tous les médecins ou officiers de santé pouvaient n’être pas, sinon informés, du moins convaincus des progrès de la science sur ce point et elle a demandé la déclaration obligatoire pour les médecins aussi bien que pour les sagesfemmes. Le Comité consultatif d’hvgiène publique a été du même avis.
Il est d’autres maladies contagieuses pour lesquelles la déclaration n’est pas obligatoire. Telles sont la rougeole, la coqueluche, l’érysipèle, la tuberculose.
La rougeole avait été inscrite sur la liste par le Comité consultatif d’hygiène publique ; l’Académie de médecine l’en a rejetée. Les raisons de l’Académie ont été formulées par M. le Dr Lereboullet ;
Nul ne saurait nier que la rougeole est contagieuse avant la période d’éruption et, par conséquent, dans un grand nombre de cas, avant qu’un diagnostic précis ait pu être établi. Chacun sait aussi que les complications qui rendent parfois redoutable cette maladie, si bénigne dans l’immense majorité des cas, ressortissent exclusivement « de soins medicaux individuels » et ne sauraient motiver «.l’intervention administrative ou les mesures sanitaires imposables dans l’intérêt de l’hygiène ». Que fera l’autorité sanitaire le jour où un cas de rougeole lui sera signalé? Ira-t-elle jusqu’à séquestrer pendant vingt ou vingt-cinq jours tous les enfants qui ont pu être en contact avec le malade ? Et si elle ne le fait point, par quelles
mesures entravera-t-elle les contagions successives ? La rougeole ne rentre donc point, momentanément au moins, comme la scarlatine, dans le cadre des maladies dont on peut facilement, à l’aide de mesures sanitaires bien comprises, entraver la propagation (1).
Cette manière de voir a prévalu.
La coqueluche figurait également sur la liste du Comité consultatif d’hygiène publique. L’Académie de médecine l’en a exclue, pour les raisons exposées par M. le Dr 'Vallin :
Nous ne méconnaissons ni la gravité ni la contagiosité de la coqueluche. Bien que le comité consultatif l’ait ajoutée, paraît-il, à la liste que lui avait soumise sa commission, nous croyons devoir, pour elle, rejeter la déclaration obligatoire. La déclaration vient d’avoir lieu ; que va faire l’autorité? Va-t-elle faire désinfecter plusieurs fois par semaine l’appartement et tous les objets que l’enfant a souillés de ses crachats et de ses vomissements ? Va-t-elle imposer pendant trois mois et plus la réclusion à un enfant qui s’étiole et s’épuise ? L’empêchera-t-elle d’aller respirer l’air de la campagne? Lui interdira-t-elle nos rues, nos parcs, nos promenades? On ne peut lui interdire que le séjour dans les établissements publics, ce que prescrivent déjà les règlements et la responsabilité ou l’intérêt des chefs d’institution. Les conseils du médecin de la famille, la réserve consciencieuse des parents, la crainte de ia réprobation publique feront plus qu’une déclaration vexatoire, qui n’aura pour conséquence aucune mesure sérieusement applicable (2).
Il en est de même de l’érysipèle. L’Académie de médecine n’a pas voulu que la déclaration des cas de cette maladie fut obligatoire. Le rapport de M. le Dr Vallin donne de cette exclusion les motifs suivants :
L’érysipèle, pas plus que les affections septicémiques, ne doit entraîner dès à présent la déclaration. Redoutables dans un hôpital, au milieu de plaies ouvertes, d’opérations journalières, de traumatismes accidentels, leur danger est beaucoup moindre dans une maison, un appartement habités d’ordinaire par des gens bien portants. Faudra-t-il déclarer un érysipèle spontané limité à la région nasale, un panaris mal pansé, etc ? Les cas sont relativement rares, le danger est limité au voisinage le plus immédiat. Il est préférable de s’abstenir (3).
Ces maladies, quoique contagieuses, relèvent du médecin plus que de l’hygiéniste. 11 appartient au médecin de prescrire les précautions que nécessite leur contagiosité. L’administration, dans l’état de la science, serait impuissante contre elles.
La Tuberculose. — Reste la tuberculose. Ici je vais entrer dans plus de développemenls. La déclaration des cas de tuberculose n’est pas obligatoire, bien qu’il soit reconnu aujourd’hui que c’est une maladie éminemment transmissible.
(1) Bulletin de l'Académie de médecine 1893, t, XXX, p. 382.
(2) Ibid., p. 364.
(3) Ibid., p. 361,
HVGIÈNE ADMINISTRATIVE.
En 1890, l’Académie de médecine exprima son opinion sur la prophylaxie de la tuberculose. On lui conseillait le silence sur cette grave question, parce que l’on craignait de répandre la terreur dans les familles, mais l’Académie jugea qu'il était plus dangereux de cacher le danger que de le révéler, et elle formula l’avis suivant :
La tuberculose est une maladie parasitaire et contagieuse.
Le microbe, agent de la contagion, existe surtout dans les poussières qu’engendrent les crachats desséchés des phtisiques et le pus des plaies tuberculeuses.
Le plus sûr moyen d’empêcher la contagion consiste donc à détruire les crachats et le pus, avant leur dessication, par l’eau bouillante et par le feu.
Le parasite se trouve aussi quelquefois dans le lait des vaches tuberculeuses ; il est donc prudent de n’employer le lait qu’après l’avoir fait bouillir, surtout lorsqu’il est destiné à l’alimentation des jeunes enfants.
L’Académie appelle l’attention des autorités compétentes sur les dangers que les tuberculeux font courir aux diverses collectivités dont elles ont la direction, telles que lycées, casernes, grandes administrations et ateliers de l’Etat (1).
Malgré cet avis sur la contagiosité de la tuberculose, l’Académie ne l’a pas inscrite sur la liste des maladies dont la déclaration est obligatoire ; comme le Comité consultatif d’hygiène publique, elle a pensé que « la tuberculose présente, au point de vue des relations des familles, des rapports si délicats que l’on comprend combien dans cette circonstance spéciale la discrétion est nécessaire » (2).
En attendant que l’on soit revenu sur cette manière de voir, qui a le tort de sacrifier l’intérêt général à des intérêts particuliers, devons-nous croire qu’il n’y a rien faire pour empêcher la propagation de la tuberculose, la plus redoutable, la plus meurtrière de toutes les maladies, en France et sans doute dans le monde entier ?
Recherchons d’abord quelle est la gravité exacte de cette affection, quelle perte d’existences elle occasionne.
Pour les villes de 5,000 habitants et au-dessus, qui comprennent une population de 12.218.038 habitants, la mortalité par tuberculose a été :
ANNÉES
NOMBRE ABSOLU des décès.
PROPORTION pour 1000 habitants.
(1) Bulletin de l’Académie de médecine, 1890, t. XXIII, p. 140.
(2) Recueil des travaux; du Comité consultatif’ d’hygiène publique, t. XXIII, p. 175.
HYGIÈNE INTERNATIONALE ET ADMINISTRATIVE
Pour les cinq années ci-dessus, la moyenne de la mortalité par la tuberculose a été de 3.23 pour 1.000 habitants. Durant la même période et pour la même population la moyenne de la mortalité générale a été de 24.05. Les décès par tuberculose ont donc représenté dans ces villes les 13.43 pour 100 de la mortalité générale.
Existe-t-il un rapport entre la mortalité par tuberculose et l'importance de l’agglomération ? Le tableau qui suit répond à cette question.
Mortalité des habitants de 661 villes de France, par tuberculose, en 1893
POPULATION
NOMBRE ABSOLU des décès
PROPORTION pour 1000 habitants.
Paris
il villes ayant de 450,000 à
100,000 habitants
46 villes ayant de 100,000 à
30,000 habitants
30 villes ayant de 30,000 à
20,000 habitants
127 villes ayant de 20,000 à
10,000 habitants
331 villes ayant de 10,000 à
5,000 habilants
95 chefs-lieux d’arrondissements ayant moins de 5,000
habitants
11 résulte des chiffres de ce tableau que la mortalité par tuberculose est en raison directe de l'importance numérique des agglomérations.
Sur le chiffre de la mortalité par tuberculose dans les petites villes et les communes rurales que n’embrasse point le tableau ci-dessus, les renseignements font défaut, la statistique des causes de décès n’existant, pas pour cette population. Beaucoup d’auteurs admettent que la tuberculose est rare à la campagne.
Cependant, il est certain, d’une part, qu’un grand nombre de vaches sont tuberculeuses et par conséquent susceptibles de répandre autour d’elles la tuberculose, d’autre part, que des épidémies de tuberculose ont été maintes fois constatées dans les communes rurales où elles avaient été importées par des personnes venues des villes (1). Mais ces faits ne permettent pas de chiffrer les décès par tuberculose dans les communes rurales, et mieux vaut s’abstenir de toute hypothèse.
Le tableau qui précède nous a montré quelle a été la mortalité par tuberculose à Paris, en 1893. Voici les chiffres de cette mortalité pour les neuf dernières années :
(1) Dr Bec, Epidémies de tuberculose dans les agglomérations rurales ( Revue d’hygiène, 1894, p. 1050).
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Mortalité par tuberculose à Paris.
ANNÉES
NOMBRE ABSOLU des décès.
PROPORTION
pour 1000 habitants.
La moyenne des décès par tuberculose, pour les neuf années ci-dessus, étant de 4,79 p. 1.000 habitants, et la moyenne de la mortalité générale, pour les mêmes années, à Paris, étant de 21,68 p. 1.000 habitants, les décès par tuberculose représentent, à Paris, les 22,09 p. 100 de la mortalité générale. Comparée à la proportion de la mortalité par tuberculose dans l’ensemble des villes de plus de 6.000 habitants (13,43 p. 100 de la mortalité générale), la situation de Paris est des plus mauvaises. Nous savons cependant que les soins de l’hygiène sont mieux pratiqués à Paris que dans aucune autre ville de France. Quelles sont les causes de cette situation ?
Dans la ville, l’encombrement des habitations ouvrières oblige les malades à vivre côte à côte, dans la même pièce, avec les personnes saines auxquelles ils communiquent les germes de leur mal. On pourrait citer des centaines de maisons, dans les faubourgs de Paris, où ont habité des séries de tuberculeux. Les propriétaires et les voisins ne s’en rendent pas compte ; ils s’imaginent que la tuberculose est un effet du hasard ; ils ne savent pas qu’elle est nécessairement la conséquence d’une transmission individuelle et que les appartements en restent infectés. Lorsqu’on s-’est livré à un « nettoyage » du local, on croit avoir fait pour le mieux, et cela n’arrive guère qu’en cas de décès. La désinfection proprement dite parait chose superflue à l’égard d’une maladie que l’on a de la peine à tenir pour transmissible. L’Académie de médecine a bien déclaré qu’elle était éminemment contagieuse, mais en refusant d’inscrire la tuberculose sur la liste des maladies dont la déclaration est obligatoire pour les médecins, il semblé qu’elle ait enlevé beaucoup de force à la déclaration de la contagiosité. Habituellement les médecins qui soignent des tuberculeux dans les milieux ouvriers et même dans les familles bourgeoises sont au moins aussi réservés que l’Académie ; ils craignent de troubler par des déclarations trop catégoriques les effusions familiales ; il ne s’opposent point à ce que des enfants encore sains embrassent leurs parents tuberculeux; ils n’exigent point cette minutieuse et incessante surveilla'nce des expec-
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torations qui doit être de rigueur, et ainsi ils laissent la maladie se répandre. 11 faudra se décider quelque jour à rompre avec cette sentimentalité mal entendue.
Les quartiers de Paris où la tuberculose fait le plus de victimes sont, comme il était facile de le prévoir, ceux où les habitants occupent en plus grand nombre un plus petit nombre de pièces (1).
Dans les hôpitaux, la mortalité par tuberculose est encore plus considérale qu’en ville. En 1895, le nombre des décès par tuberculose dans les hôpitaux de Paris a été de 5.257 et le nombre des décès généraux de 17.812, soit une proportion de 29,51 décès tuberculeux sur 100 décès. Et cependant on repousse autant que possible les tuberculeux des hôpitaux, non seulement parcequ’ils sont un danger pour les autres malades, mais surtout parceque les hôpitaux ne sont pas organisés pour leur procurer les soins spéciaux qui seuls pourraient retarder le dénouement fatal. Dans les hôpitaux de Paris les tuberculeux trouvent un abri contre le froid et la faim, mais la guérison jamais, et ils y communiquent leur mal au personnel et aux autres malades.
Cet état de choses a donné lieu à bien des plaintes. Il semble qu’aujourd’hui on soit enfin décidé à y remédier. Le conseil municipal de Paris a été saisi de la question, à la suite d’un rapport de M. le professeur Grancher dont les conclusions peuvent être résumées dans les formules suivantes :
a) Isolement des tuberculeux. — Il faut entendre par là que les tuberculeux, tant dans leur intérêt que dans celui des autres malades, doivent être soignés à part, dans des hôpitaux spéciaux, ou dans les pavillons spéciaux d’un hôpital général.
b J Antisepsie médicale. La réforme de l’hospitalisation des tuberculeux
tendant à supprimer la contagion de la tuberculose doit être complétée par la mise en pratique des règles de l’antisepsie médicale dans nos hôpitaux, en vue de supprimer toutes les contagions.
cj Le personnel hospitalier chargé d’appliquer ces méthodes doit être mis à l’abri de la contagion, mieux choisi, mieux logé, mieux payé, plus instruit.
La plus grande partie des tuberculeux soignés à domicile font partie de la clientèle des médecins des bureaux de bienfaisance. En 1895, 104,060 malades ont été inscrits pour le traitement à domicile. « Parmi ces 104,060 malades soignés à domicile, plus de la moitié revient à la tuberculose » (2).
(1) Et non pas les arrondissements que l’on dit « surpeuplés ». Pour avoir de la densité de la population, à Paris, une idée juste, il faut chercher « non pas le rapport des habitants à la superficie totale de l'arrondissement, mais celui des habitants aux habitations qui sont les seules surfaces utilisées. En un mot, établir combien il y a d’occupants par logement est le seul procédé permettant de juger s'il y a encombrement et quelle est l’importance de cet encombrement ». D1 2’ Léon-Petit : Le phtisique et son traitement hygiénique, p. 24.
(2) Dr Rotillon, La Fi-ance médicale, 22 janvier 1897, p. 66.
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Ces cinquante ou soixante mille tuberculeux parisiens soignés à domicile sont-ils dans de meilleures conditions que les tuberculeux soignés dans les hôpitaux, pour guérir et pour ne pas contaminer leur entourage?
Les médecins des bureaux de bienfaisance vont répondre à cette question.
Le Dr Séaiiles, médecin du bureau de bienfaisance du XVIIe arrondissement, s’exprime ainsi :
Qui n’a pas été médecin du bureau de bienfaisance, qui n’a pas, à toute heure du jour et de la nuit, franchi le seuil de cette unique chambre, souvent mal aérée, sans soleil, sans lumière, ne peut se faire une idée du désordre, de la saleté quelquefois repoussante, qui règne dans ces réduits de l’agglomération. C’est dans les chambres que l’on fait tout: on y cuisine, on y mange, on y dort. Les mouches et autres parasites, attirés par les détritus, voltigent ou courent de tous côtés, transportant avec eux et déposant partout le bacille de Koch, qui pullule sur ces excellents milieux de culture. C’est là que nos malades toussent, qu’ils crachent, qu’ils maigrissent et qu’ils meurent. S’ils y vivaient seuls le mal serait moins grand. Ce phtisique est laissé seul en général tout le jour ; il tousse, il crache par terre. Il est facile dès lors de comprendre le danger que vont courir les enfants rentrant de l’école ou les travailleurs rentrant pour prendre du repos. On profite de ce moment pour faire semblant de nettoyer la pièce ; on balaye, et des crachats desséchés s’élève le microbe ; suspendu dans l’air, il est inhalé et léposé dans les bronches, sur le larynx, la porte d’entrée la plus commune des maladies (1).
Le Dr Bimsenstein, médecin du bureau de bienfaisance du XIe arrondissement, n’est pas moins affirmatif :
A ne considérer que le point de vue humanitaire et médical, combien est misérable la situation de ces malades que nous classons et traitons sous la dénomination de chroniques ! Une visite à intervalles plus ou moins réguliers où nous prescrivons des palliatifs, quelques recommandations d’hygiène faites discrètement à l’entourage généralement peu disposé à les suivre, tel est, en définitive, le rôle auquel nous réduisent nos fonctions médicales. Il ne saurait, en effet, être plus actif. La misère est profonde, les conditions hygiéniques sont déplorables. Un logement privé d’air, de lumière, abritant une famille plus ou moins nombreuse, une atmosphère viciée par d’horribles émanations de linge sale, de chiffons, de cuisine, de sueurs, tel est le milieu où nous nous efforçons d’apporter les bienfaits de notre art. A lui seul, ce milieu suffirait à annihiler tous nos efforts thérapeutiques, s’il ne s’y joignait un état des lésions tellement avancé que leur incurabilité est absolue. . . .
La contagion produit ici ses funestes résultats, et, si elle n’apparalt pas avec la brutalité d’autres affections zymotiques, fièvre typhoïde ou diphtérie, elle n’en poursuit pas moins, sous des apparences torpides, son œuvre néfaste de destruction. Les exemples de contamination directe, dans la
(I) Cité par la France médicale , 22 janvier 1897, p. 66.
Encyclopédie d’Hygiène. — VIII . 44
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tuberculose pulmonaire, ne sont plus à citer, et plus d’un parmi nous, fidèle à sa circonscription depuis plusieurs années, pourrait rapporter des faits de disparition de familles entières de tuberculeux, succombant aux méfaits de la cohabitation.
Qui de nous, d’autre part, ne s’est pas senti pris de pitié au spectacle de jeunes enfants, indifférents dans les jeux au milieu de l’air pestilentiel qui les infecte, et ainsi fatalement voués à la mort, dans un délai éloigné peutêtre, mais presque irrévocable (1).
J’ai dit quelles sont les améliorations proposées par M. le professeur Grancher pour l’hospitalisation des tuberculeux. Pour les tuberculeux soignés à domicile, lesDrs Séailles et Bimsenstein s’accordent à demander que le logement de ces malades soit désinfecté régulièrement dans le cours de la maladie, minutieusement après le décès ; qu’un crachoir soit mis à la disposition de chaque malade et que des instructions précises lui soient remises ainsi qu’aux membres de la famille sur les précautions à prendre pour détruire les expectorations et désinfecter les linges. J’ajoute qu’il faudrait arriver à persuader au malade que ce n’est pas seulement la santé des autres mais la sienne qu’il sauvegardera en ne crachant jamais que dans le crachoir d’un modèle commode qui lui aura été remis, et en désinfectant soigneusement ce crachoir. Il faut lui persuader qu’il risque d’accroître son mal en agissant autrement, en multipliant autour de lui les causes de contamination.
Evidemment ce ne sont là que des palliatifs. Le seul remède efficace, soit pour procurer aux malades quelques chances de guérir, soit pour préserver les non malades, c’est l’isolement, l’isolement dans un hôpital spécial. On sait cela, on le voit, mais on se trouve arrêté par l’énormité de la dépense probable. Quel est le nombre des tuberculeux à hospitaliser ? (2) Combien d’établissements faudrait-il construire pour les loger? Une préservation complète, radicale, semble impossible.
N’oublions pas cependant ce qu’ont fait les nations européennes au moyen-âge pour se défendre de la lèpre. Les lépreux étaient devenus si nombreux par la contamination qu’il semblait que ce mal dût gagner l’humanité tout entière et la faire disparaître. On les condamna à l’isolement. L’Europe seule, dont la population n’était pas le quart de ce qu’elle est aujourd’hui, construisit 20,000 léproseries pour isoler les lépreux, et l’Europe guérit de cette affreuse maladie, dont il ne reste plus que des foyers insignifiants.
La société moderne voudra-t-elle se résoudre à un remède qui n’aurait rien de cruel, qui serait au contraire un bienfait pour les malades, mais dont le prix de revient semble difficile à prévoir? Elle s’est décidée à l’internement obligatoire des aliénés dangereux. Combien le tuberculeux
,1) Dr Bimsenstein. Bulletin de la Société médicale des bureaux de bienfaisance pour l’année 1895, p. 33.
(2) Le professeur Leyden estime qu’en Allemagne il existe 1,300,000 tuberculeux.
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indigent, dont on nous a montré l’habitation sordide, peut faire plus de victimes que l’aliéné ! On se tient en garde contre celui-ci, tandis qu’on s’obstine à ne pas se méfier du tuberculeux, à le caresser, à l’embrasser. Il n’y en a peut-être pas un qui avant de mourir n’ait contaminé cinq ou six personnes, amis ou parents, désormais condamnées à lui survivre de peu.
En attendant une mesure générale qui peut-être ne se produira jamais, quelques entreprises publiques et particulières ont eu lieu pour l’isolement des tuberculeux.
La ville de Paris, qui a créé récemment à Angicourt (Oise), un établissement pour les tuberculeux, va lui donner des développements considérables, de façon à débarrasser de ces malades les hôpitaux de Paris.
Une société privée « l’OEuvre des enfants tuberculeux » travaille dans le même sens, mais en limitant ses efforts aux enfants. Cette société possède trois établissements où les malades sont admis sans distinction de culte ni d’origine :
1° le dispensaire de Paris, 35, rue Miromesnil, pour les consultations, la distribution gratuite des médicaments et le service des admissions ;
2° l’hôpital d’Ormesson, pour les enfants tuberculeux de 3 à 12 ans ;
3° l’hôpital de Villiers pour les enfants tuberculeux de 12 à 16 ans.
Les convalescents sont exercés aux travaux du jardinage. Guéris, ils sont placés à la campagne où ils peuvent se créer une situation en rapport avec leur état de santé. Us restent sous le contrôle médical de l’OEuvre.
Reconnue d’utilité publique par décret en date du 18 janvier 1894, l’OEuvre des enfants tuberculeux est aujourd’hui une des créations les plus importantes de la bienfaisance privée. Née dans une petite maison des environs de Paris où étaient une douzaine de lits, elle s’installait en 1890 dans des baraquements en bois provenant de l’Exposition de 1889. Ces baraquements, remplacés par de solides constructions, sont devenus l’hôpital d’Ormesson. En 1891, l’OEuvre, débordée de demandes, acheta à Villiers-sur-Marne, non loin d’Ormesson, une petite maison qui est devenue l’hôpital de Villiers-sur-Marne, inauguré par le Président de la République le 18 juillet 1896.
Ensemble, les deux établissements peuvent recevoir 350 enfants installés et soignés dans les conditions spéciales que leur état nécessite.
Voici un tableau qui indique le mouvement des entrées et des sorties (Voir page 692).
Ainsi, en huit années, sur 817 malades, les hôpitaux n’ont eu que 36 décès. Il est vrai que pendant la même période 262 malades sont sortis, dont un certain nombre sont peut-être décédés à domicile. Toutefois, il est rare que les malades quittent l’établissement sans qu’une amélioration ait été constatée dans leur état. Voici, par exemple, qu’elle était, suivant les déclarations du médecin de l’œuvre, la situation des 65 malades sortis en 1896 : 54 étaient guéris, 7 étaient améliorés, 4 restaient dans un état stationnaire.
Mouvement des malades aux hôpitaux de l’Œuvre des enfants tuberculeux, depuis leur fondation jusqu’au 31 décembre 1896.
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