ARTICLE IV. — SERVICES ET ÉTABLISSEMENTS SPÉCIAUX
La facilité du service, une question de décence, diverses considérations d’ordre scientifique obligent à repartir les malades par catégories, à séparer les hommes des femmes, les fiévreux des blessés, les contagieux des non contagieux, à créer en un mot des services spéciaux ou même des hôpitaux spéciaux soit pour les adultes, soit pour les enfants, soit pour les accouchements, les affections syphilitiques, les maladies de la peau, les maladies transmissibles quelconques.
Dans beaucoup d’hôpitaux-hospices des départements on en est encore à réunir dans une même salle malades et vieillards, fiévreux et blessés, adultes et enfants.
Toutefois la séparation des sexes est au moins une mesure généralement prise et nous n’en sommes pas à mêler dans une salle séparée par une cloison basse s’ouvrant à deux battants sans loquet ni serrure, les femmes et les hommes blessés comme à la nouvelle clinique chirurgicale de Buda-Pest. Selon le docteur Boisseau, loin de redouter cette promiscuité, M. le professeur Kovacs a constaté que cette disposition
(1) Voir plus loin la description de l’hôpital neuf de Hambourg.
portait les hommes et les femmes ainsi mêlés à mettre plus de réserve et de décence dans leur conduite et leur langage. Il se peut que cela se passe ainsi dans le service de Kovacs mais il ne semble pas à priori que l’exemple doive être imité ni qu’on ait tenté l’expérience soit en Allemagne, soit en Angleterre, soit chez nous.
Le plus souvent dans la disposition des bâtiments d’un hôpital on réserve une partie aux hommes, l’autre aux femmes de chaque côté de la ligne médiane. C’est ainsi, par exemple, à Lariboisière et à Tenon dont nous parlons plus loin. Au Friedricshain, la disposition est autre ; il y a pour ainsi dire deux hôpitaux juxtaposés, d’importance différente, l’un réservé aux fiévreux et l’autre aux blessés, ayant chacun deux files de pavillons symétriques dont l’une est réservée aux hommes et l’autre aux
Mais indépendamment de cette séparation par sexes une séparation par catégories pathologiques a une utilité hygiénique incontestable qui n’a pas besoin d’être démontrée.
Nous avons déjà parlé plus haut des services chirurgicaux. Dans cet article nous examinerons successivement les salles et établissements pour les convalescents, pour les accouchements, pour les affections contagieuses, etc.
§ I. — Convalescents.
Si nous commençons par les convalescents c’est qu’il nous parait que les services ou les asiles spéciaux pour cette catégorie d’hospitalisés sont des annexes indispensables de tout établissement hospitalier, qu’on y reçoive ou non les femmes en couches ou les contagieux.
L’assistance hospitalière est incomplète quand les nécessités du service, le peu de place dont on dispose, obligent les administrations et les médecins des hôpitaux à laisser sortir des malades incomplètement guéris, ou des convalescents qui doivent rester longtemps des valétudinaires incapables de reprendre le labeur quotidien, le travail souvent pénible de leur profession, au moment où il serait pourtant si nécessaire qu’ils puissent rapporter au logis un peu du bien-être qui a manqué en leur absence, à cause du travail insuffisant de la femme et des journées qu’elle a perdu pour aller voir son mari pendant Sa maladie.
L’assistance hospitalière ne peut être complétée, à notre sens, que si le malade peut achever sa guérison dans un établissement de convalescence où il devrait être transporté le plus tôt qu’il serait possible, afin de le soustraire aux dangers de la promiscuité de l’hôpital. Gela est d’autant plus important qu’un convalescent, par sa faiblesse, peut être considéré comme étant en état d’imminence morbide.
HOPITAUX ET HOSPICES
D’ailleurs, dans beaucoup de cas, si le malade a sa famille dans la ville où il a été hospitalisé ou dans une commune non éloignée, le séjour à l’établissement de convalescence peut être utilement remplacé par un secours de convalescence , qui lui permettrait de rester au repos dans sa famille. Mais il va de soi que cette solution n’est possible que si le logement est suffisant et si l’on est assuré que le convalescent sera convenablement soigné par les siens.
Certains estiment que ce mode d’assistance convient aux convalescents mieux qu’à tous autres et devrait être exclusif. Ils voient là une solution économique qui, nous venons de le dire, est en effet souvent applicable. Mais, dans les grandes villes surtout, il faut tenir compte du grand nombre d’ouvriers célibataires, venus, comme à Paris les maçons de la Creuse, pour une période de travail ; et aussi des domestiques femmes qui, sorties de l’hôpital, affaiblies et sans ressources, sont une proie facile pour la prostitution.
Il y a donc lieu de demander que, dans l’avenir, tout hôpital soit doublé d’une maison de convalescence. Rouen, Lyon et quelques autres villes ont à ce point de vue des institutions ou des établissements un peu rudimentaires ; il n’y a guère, en France, que Paris qui ait à la disposition de ses établissements hospitaliers deux maison de convalescence importantes, l’une pour les hommes et l’autre pour les femmes, qui sont les établissements nationaux de Vincennes et du Vésinet dont nous allons à présent dire quelques mots (1).
Asile national de Vincennes. — Cet établissement national a été créé en vertu du décret du 8 mars 1855 ; la construction, commencée dès lors, était achevée le 31 août 1857 date de l’inauguration.
Il est construit sur une parcelle détachée du bois de Vincennes et d’une superficie de 16 hectares 73 ares.
Les bâtiments, y compris les cours intérieures et les parterres, ont une superficie de 24,000 mètres carrés environ.
La dépense de construction et d’aménagement s’est élevée, en chiffres ronds, à la somme de 2,500,000 francs.
L’Asile est entouré de jardins, de gazons et d’un vaste parc planté d’arbres. Il est clos, sur le Bois de Vincennes, par un saut de loup qui permet à la vue de s’étendre et à Pair de circuler sur ce plateau situé à 60 mètres au-dessus du niveau de la Marne.
(1) Ce fut sous l’inspiration de Van-Swicten que Marie-Thérèse dota la ville de Vienne d’un asile de convalescents. Chez nous, quoique Mazarin ait laissé dans son testament 70,000 livres à l'Hotel-Dieu et qu’un particulier généreux ait laissé 100,000 livres dans le môme but, il n’y eut pas d’établissements pour les convalescents jusqu’à la fondation de nos deux grands asiles nationaux. Ou ne saurait compter, en effet, sérieusement, une petite maison qui était située près de la rue de Varennes, dans la rue du Bac et qui, de 1632 à 1793 posséda 22 lits où étaient admis les convalescents de la Charité.
On y admet, à titre de convalescents :
1° Les ouvriers atteints de blessures ou de maladies dans le cours de leurs travaux sur les chantiers publics ;
2° Les ouvriers faisant partie de Secours mutuels abonnés ;
3° Les ouvriers travaillant chez des patrons abonnés ;
4° Les ouvriers malades sortant des hôpitaux ou envoyés par les bureaux de bienfaisance ;
5° Enfin, moyennant un prix de journée ou gratuitement, par autorisation spéciale de M. le Ministre de l’Intérieur, les autres ouvriers convalescents qui ne rentrent pas dans les catégories précédentes.
Depuis 1891 on y admet aussi les convalescents de la clinique ophthalmologique des Quinze-Yingt.
Comme les autres établissements nationaux l’Asile de Vincennes est administré, sous l’autorité du ministre, par un Directeur responsable assisté d’une commission consultative.
Le service médical est confié à deux médecins non résidents et à trois internes. Deux infirmières diplômées sont chargées de la surveillance des infirmeries.
Un pharmacien, ayant sous ses ordres une surveillante laïque diplômée, est chargé de la préparation des médicaments.
Les ministres des cultes reconnus par l’Etat peuvent visiter leurs coreligionnaires qui les demandent. Une messe est dite les dimanches et jours de fête dans la chapelle de l’Établissement par un prêtre de la paroisse de Saint-Maurice.
Six sous-surveillants sont chargés, sous les ordres d’un surveillant-chef, de la surveillance de jour et de nuit et du service des transports. 53 agents sont répartis dans les différents services ; 32 ouvrières sont occupées à la lingerie, à la buanderie et à l’ouvroir.
Le dimanche et le jeudi les convalescents peuvent recevoir les visites de leur famille et, ce jour-là, il n’est pas fait de service de transport. Tous les autres jours deux omnibus appartenant à l’asile et pouvant contenir à eux deux 36 personnes, vont, suivant un ordre de roulement établi, prendre dans les hôpitaux les malades convalescents désignés pour faire un séjour à l’asile. Ces omnibus reconduisent en même temps les sortants dans l’intérieur de Paris. Les entrées et les sorties sont, en moyenne, de 30 par jour.
Une voiture sanitaire spéciale est affectée aux transports d’urgence des grands malades.
A son entrée dans l’établissement, le convalescent reçoit l’uniforme de la maison : un paletot de molleton bleu, une calotte de même étoffe ou un chapeau de paille, selon la saison ; de plus, une chemise, une paire de chaussettes, des espadrilles, un bonnet de coton, un mouchoir de poche et deux serviettes pour la toilette et la table. Le linge est renouvelé tous les samedis.
HOPITAUX ET HOSPICES
Le convalescent remet à la buanderie son linge personnel qui lui est rendu propre pour son départ.
La nourriture donnée aux convalescents est large et substantielle. Il y a trois repas :
7 heures du matin. — Soupe grasse ou maigre.
10 heures du matin. — Un plat de viande — un plat de légumes et un dessert.
4 heures 1/2 du soir. — Un plat de viande et un de légumes.
Les malades sont divisés en 2 réfectoires. Ils mangent d’abord au 2e réfectoire où la ration est moindre, puis, dès qu’ils ont repris l’appétit avec les forces ils sont reçus au 1er réfectoire. La ration journalière comprend :
Pour le pain, 500 grammes au 2e réfectoire et 600 grammes au premier.
Pour la viande, 400 grammes au deuxième réfectoire et 450 au premier.
Pour le vin, 50 centilitres également pour les deux réfectoires.
Les convalescents pour lesquels une alimentation spéciale est reconnue nécessaire sont mis au régime dit d’infirmerie, et reçoivent l’alimentation particulière qui leur est ordonnée par le médecin.
Le réveil est sonné à 5 heures et demie en été et à 6 heures en hiver.
Les convalescents jouissent de la plus complète liberté pour l’emploi de leur temps, sous la seule restriction de se soumettre aux heures fixées pour les visites des médecins, les pansements, les bains et les repas.
Us peuvent circuler librement, toute la journée, dans la Cour d’honneur et dans les allées entourant l’établissement. Le parc leur est ouvert de midi à quatre heures ; il en est de même de la bibliothèque composée de près de 5,000 volumes.
De midi à quatre heures et de six heures à huit heures, on met à leur disposition, dans une vaste salle au premier, des jeux de dames, de dominos, etc,, et, sous les quinconces, quand le temps le permet, un jeu de boules. Enfin, le soir à sept heures, on ouvre, jusqu’à huit heures et demie, la salle de théâtre où ils chantent des morceaux variés, ou même jouent quelques pièces, drames ou vaudevilles.
Depuis le 31 août 1855 le nombre des convalescents qui a passé par l’asile a été de plus de 300,000, soit environ 9,000 par an qui ont fourni en moyenne, chaque année, 29 décès.
Nous donnons, dans le tableau suivant (p. 478), le nombre des entrées et la provenance des convalescents depuis le 1er janvier 1892.
L’asile a d’importants annexes qui ne sauraient être passés sous silence.
D’abord, depuis le mois d’avril 1886, les convalescents varioleux qui viennent de l'hôpital temporaire d’Aubervilliers sont reçus dans un pavillon spécial, sans communication directe avec le reste de l’établissement. Ce pavillon a son promenoir distinct. Il a reçu, en 1888, 397 convalescents de variole. De plus, un service de revaccination est institué à l’asile, et tous les entrants sont actuellement revaccinés.
ANNÉES