INTÉRIEURES
§ I. — Construction, dispositions générales, etc.
Les premiers établissements qui furent construits pour recevoir des aliénés ressemblaient plus à des prisons qu’à des établissements de bienfaisance. C’était souvent, dans un hôpital, un bâtiment spécial quadrangulaire avec, au centre, une cour sur laquelle s’ouvraient des cellules assez semblables à des cachots, éclairées par un soupirail ou une étroite fenêtre fortement grillée, sans vitrage, et n’ayant qu’une porte unique verrouillée, cadenassée et bardée de pièces de feronnerie énormes. Il se rencontre encore dans quelques hôpitaux de province, par exemple à Evreux et à Toulouse, de ces anciennes cours bordées de cachots où l’on enfermait autrefois les aliénés.
On en retrouve aussi au quartier d’hospice de Montpellier qui va heureusement bientôt disparaître.
Quand on fit autrement on ne fit pas toujours mieux ; et bien des asiles privés notamment, installés dans des constructions anciennes augmentées petit à petit, au fur et à mesure des besoins, sans plan préconçu, offrent un fouillis de constructions agglomérées et mal agencées, encombrées le plus souvent, difficiles à surveiller presque toujours, dans des conditions matérielles enfin qui, indépendamment d’autres considérations, font désirer leur suppression complète.
Pourtant une instruction rédigée par Colombier en 1785 indiquait déjà avec netteté la nécessité de classer les malades dans des quartiers distincts selon la nature de leur mal.
Esquirol et Desportes formulaient en 1818 et 1824 les principes qui devaient présider à l’organisation matérielle des asiles. La cour carrée, ouverte ou non d’un côté, les galeries et portiques préconisés par Esquirol ne se rencontrent guère qu’à Charenton et dans quelques établissements privés.
Le Pavillon isolé devint rapidement la règle. Il était depuis longtemps préconisé pour les hôpitaux comme nous l’avons dit en traitant de ces établissements ; ici il favorisait le classement et c’était une raison nouvelle de l’adopter.
Disposition générale des Pavillons. - D’ailleurs la disposition générale des pavillons est variable selon les asiles. On peut placer dans un premier groupe tous ceux dont les pavillons isolés se développent
ALIÉNÉS
parallèlement entre eux et perpendiculairement à l’axe (Le Mans, Sainte- Catherine-d’ Yzeure , Rodez, etc.). Un autre groupe pourrait comprendre les asiles dont les quartiers de classement sont composés de pavillons disposés parallèlement à l’axe général (Armentières, le projet italien de MM. Scipione et Marzachi). Un troisième groupe comprendrait les établissements dont les pavillons sont disposés les uns parallèlement, les autres perpendiculairement à l’axe (Bassens, Saint-Robert, Toulouse, Bailleul, Sainte-Anne, Bron, l’asile de Dalldorf, près Berlin, etc.).
Enfin dans un groupe spécial on peut placer les asiles dont les bâtiments sont continus : soit qu’ils forment des blocs véritables (Vienne, Buda-Pesth, Buenos-Ayres), soit qu’ils soient disposés en H, ou en éventail (Mon tde vergues).
Nous ne dirons rien des systèmes mixtes qui présentent à la fois des bâtiments formant blocs et des pavillons isolés.
Services généraux. — Quel que soit le système qu’on adopte dans la disposition des bâtiments, il convient de prévoir pour tout établissement d’aliénés, outre les quartiers de classement, une loge de concierge avec salle d’attente ; — des logements pour les fonctionnaires et employés; — un bâtiment d’administration où se trouvent les bureaux ; — des magasins pour l’économe ; — une chapelle, une salle de morts et une salle d’autopsie ; — une cuisine avec ses dépendances ; — une pharmacie avec son laboratoire ; — une lingerie et un vestiaire ; — une buanderie ; — des ateliers ; — une boulangerie ; — une boucherie ; — les bâtiments de ferme nécessaires à l’exploitation.
Disons toute de suite que les services généraux doivent être très bien étudiés et très complets. Que la ferme doit être l’objet de soins particuliers et qu’il en va de même pour les ateliers. Que la salle d’autopsie doit être disposée de façon à faciliter les recherches et études scientifiques, être complétée par un laboratoire bien outillé et que ces dispositions spéciales comme aussi l’existence d’une bibliothèque bien dotée devraient être impérieusement exigées lors de la création de tout asile.
Il n’y a pas, peut-être, de chose plus urgente dans ces établissements que de mettre à la dispositions des médecins, de leurs adjoints et de leurs internes les ressournes nécessaires pour le travail scientifique. Il n’y a pas de progrès à attendre de la médecine mentale en dehors de là ; et si nous y insistons, c’est que dans trop d’établissements encore la bibliothèque n’existe pas ou bien est rudimentaire et que le laboratoire, quand par hasard il s’en rencontre, est si mal pourvu et outillé que c’est une dérision que d’appeler de ce nom une petite pièce munie quelquefois d’un microscope d’un modèle ancien et d’instruments hors d’usage.
Nous voudrions également que la bibliothèque devint aussi un musée de pièces anatomiques, de moulages, de photographies et pour cela que le
laboratoire dont nous parlions plus haut eût son petit atelier de moulages et de photographie comme annexe obligatoire. C’est ainsi seulement que se créeront les richesses d’observations sérieuses, faites seulement aujourd’hui dans quelques asiles et dont le nombre serait bien vite décuplé. Il suffirait de vouloir.
Mais en attendant et pour en revenir à la disposition à donner aux plans des asiles d’aliénés, rappelons que les inspecteurs généraux, dans leur rapport de 1874, concluaient qu’il leur semblait rationnel :
1° De placer la chapelle dans l’axe de l’établissement, sur le premier ou le second plan, en la dégageant de tous côtés, notamment du côté de la façade ;
2° De placer également dans l’axe de l’asile la cuisine, la pharmacie et les bains généraux, dont nous parlerons dans un instant ;
3° De grouper les autres services généraux, communauté, bureaux, lingerie, vestiaire, magasins de l’économat, soit dans un pavillon à deux étages construit transversalement sur l’axe de l’établissement, soit mieux encore dans deux pavillons plus petits à un étage, placés parallèlement à cet axe, de chaque côté et en avant de la cuisine ;
4° De construire, à l’entrée de l’établissement et de chaque côté, des pavillons isolés pour loger les principaux fonctionnaires et employés de l’asile ;
5° Pour les quartiers de classement, nous n’hésitons pas à donner la préférence aux pavillons détachés, soit à rez-de-chaussée, soit à un ou deux étages, selon la catégorie des malades auxquels ils sont destinés : mais à la condition que ces pavillons soient établis de telle sorte que, du préau et des habitations, on puisse avoir vue sur la campagne.
Ce programme est encore très recommandable : il doit être toutefois complété aujourd’hui en exigeant qu’on isole complètement l’infirmerie, qui doit contenir des locaux distincts pour les chroniques et les paralytiques, pour les fiévreux atteints d’affections aigües et pour les blessés. Ce programme doit comprendre aussi comme prévision indispensensable un pavillon d’isolement pour les affections contagieuses et les locaux nécessaires pour l’installation d’une étuve à désinfection.
L’Association médicale des Etats-Unis proposait, en 1885, pour la construction et l’installation des asiles et hôpitaux pour les aliénés les conditions suivantes :
1. L’hôpital d’aliénés doit, autant que possible, être installé à deux milles d’une grande ville, et être facilement accessible en toute saison.
2. Aucun hôpital, sans pour cela limiter sa capacité, ne devra comprendre moins de cinquante acres de terrain dévolu aux jardins et cours de récréation : cette étendue devra être portée à cent acres pour tout hôpital devant recevoir au moins deux cents malades.
3. Des mesures devront être prises pour pouvoir alimenter de 1,000 gallons d’eau par jour, les réservoirs destinés aux diverses parties de l’établissement.
5. Le plus grand nombre de personnes que doit recevoir un hôpital est de 250, mais il reste bien entendu qu’un maximum de 200 est préférable, et plus que suffisant.
10. Aucune chambre ne doit être privée de fenêtre, pour quelque motif que ce soit, et une communication directe avec l’air extérieur doit toujours y être ménagée.
18. Les communs, lavoirs, lingerie, salles d’habillement, etc., doivent toujours être séparés de l’hôpital proprement dit, et sous aucun prétexte ne doivent être installés dans ce bâtiment.
19. Le drainage doit être essentiellement souterrain, et les divers passages aux égouts doivent être entretenus avec le plus grand soin pour éviter les émanations.
20. Tous les hôpitaux doivent être approvisionnés d’air pur et frais en quantité suffisante.
23. Les water-closets doivent, autant que possible, être construits en matériaux imputrescibles et faciles à nettoyer ; leur système de fonctionnement doit être très simple et une ventilation suffisante doit y être ménagée (1)
Griesinger demandait la création de trois asiles distincts :
1° Un asile urbain, servant à la clinique dans les villes universitaires et situé dans le voisinage le plus immédiat des villes, de manière qu’on puisse y recevoir les cas aigus le plus promptement possible.
2° Un asile à la campagne, pour les malades chroniques qui n’ont pas besoin de soins médicaux spéciaux et qui sont capables de travailler, c’est-à-dire en somme, quelque chose comme une colonie agricole.
3° Un hospice pour les aliénés malades ou infirmes de corps.
Cette séparation en trois asiles ne laisse pas d’être dispendieuse, à moins que les trois asiles soient si rapprochés l’un de l’autre qu’ils puissent avoir des services généraux communs.
Il est évident, d’autre part, qu’il est regrettable d’éloigner des villes qui sont le siège de facultés de médecine, des asiles qui peuvent et doivent servir à l’enseignement.
Disons à ce propos que rien n’est encore prévu de sérieux et d’efficace dans plusieurs facultés de médecine pour l’enseignement clinique de l’aliénation mentale. Paris et Lyon font exception ; aussi Montpellier, qui a un quartier d’hospice intéressant, mais absolument lamentable au point de
(1) Journal d'Hygiène (Pans, mai 1 885). La plupart de ces conditions sont applicables aux hôpitaux et hospices ordinaires.
vue de l’hygiène hospitalière. Si les asiles sont éloignés dans les autres villes où se trouvent des facultés et des écoles de médecine, ce n’est pas cependant à une distance inaccessible et l’enseignement clinique des maladies mentales pourra être institué partout quand on voudra.
Mais c’est évidemment un élément qui doit entrer en ligne quand il s’agit de la construction d’un nouvel asile. Seulement, le prix du terrain peut être si élevé au voisinage immédiat de la grande ville, qu’il se trouve un avantage à n’y établir qu’un asile clinique et à reporter au loin, en pleine campagne, les aliénés chroniques et les infirmes. C’est une question d’espèce ; ce n’est pas une question de principe ; et il s’agit en fin de compte de concilier les intérêts de l’assistance et de l’enseignement avec les nécessités budgétaires.
Quand on a construit il y a quelques années, l’asile de Bâle, le professeur Wille, bien qu’imbu des idées de Griésinger, comprit qu’on ne pouvait construire pour cette ville trois établissements distincts ; il pensa à les réunir en un seul, en ayant des pavillons isolés constituant des individualités propres. C’est là une solution sage et la meilleure le plus souvent (1).
D’autant plus qu’il doit se trouver dans le travail des aliénés indigents chroniques non infirmes une source de revenus qui allègent le budget de l’asile tout entier, en même temps que la culture maraîchère et fruitière bien conduite permet d’améliorer notablement le régime de tous les hospitalisés. Bentham (2) l’avait déjà bien observé. 11 constatait qu’on dépensait, en 1791, dans l’hôpital de Saint-Georges-et- Saint- André (8, Holborn Street ), 8 schellings par semaine pour chacun des pauvres en démence, tandis que la dépense moyenne d’un pauvre ordinaire ne
(1) Les pavillons de l’asile de Bâle sont au nombre de dix, soit cinq pour chaque sexe. Aux trois pavillons répondant aux divisions de Griésinger, sont venus s’ajouter une villa destinée aux pensionnaires et un pavillon pour les aliénés chroniques agités et bruyants.
Les dix pavillons sont aménagés pour recevoir 220 malades des deux sexes. Ce système ne rend vraiment tous les services qu’on lui demande que si le nombre des malades dans chaque division ne dépasse 15 à 30, suivant la destination du pavillon. Dès que ce chiffre atteint 60 ou 100, comme dans certains asiles, il ne peut plus être question des avantages dont nous parlons.
Le pavillon clinique et celui des agités ont le moins grand nombre de malades, tandis que ceux des pensionnaires et des chroniques tranquilles en renferment le plus grand nombre. Chaque « petite maison » est adaptée le mieux possible aux besoins des différentes catégories des malades qu’elle doit recevoir, ce qui a permis d’éviter la monotonie dans l’architecture simple et variée de ces villas. Le principe de no-restraint est appliqué partout d’une manière complète et les pavillons des agités sont organisés en conséquence.
On respire partout dans cet asile le calme et la tranquillité, et Ton se croirait plutôt au milieu de riantes villas que dans un hôpital de fous. Tous les travaux de la maison et du jardin sont exécutés par les malades, dont 60 à 70 sur 100 y ont été employés en 1887. L’établissement a été inauguré b 28 octobre 1886 avec 118 malades. Au 31 décembre 1881, il en renfermait 179.
(2) J. Bentham. — Esquisse d'un Ouvrage en faveur des Pauvres. Edition française par Ad. DuquesnoY (Paris, de l’imprimerie des Sourds-Muets, an X).
ALIÈNES.
s’élevait pas à 1 schelling 10 pences par semaine, ou à 4 1. st. 15 sch. 3 p. par an.
Dans les provinces, l’entretien et la nourriture des insensés coûtait à cette époque 3 sch. 6 pences à 4 sch. par semaine ; aussi faisait-il remarquer qu’en plaçant les malades de cette catégorie dans des maisons spécialement établies pour eux , on pourrait réduire la dépense au taux ordinaire , en les employant à des travaux compatibles avec leur état.
Eléments du quartier de classement. — Literie. — Le rapport des inspecteurs généraux de 1874 donnait comme éléments indispensables de chaque quartier de classement les indications suivantes :
A. — Un préau à air libre et une galerie couverte.
B. — Un chauffoir ou salle de réunion.