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ARTICLE II. - ASSISTANCE DES SOURDS-MUETS

Il ne semble pas qu’en aucun pays, ni en aucun temps, jusqu’au xvie siècle, on ait songé à instruire les sourds-muets (1). Aristote les

(1) Cependant, dans son Histoire ecclésiastique , Bède, le vénérable, raconte que Jean Beverley, archevêque d’York, qui vécut de 673 à 735, avait réussi au commencement du

excluait d’une manière absolue de la participation à toute espèce de connaissance, et c’était un jugement à n’en pas vouloir d’autre pour tout ce qui se piquait de philosophie, jusqu’au xvme siècle. Saint Augustin avait prononcé contre eux un arrêt aussi rigoureux, en affirmant leur impossibilité d’acquérir la connaissance de la foi, et c’est pourquoi, du temps même de l’abbé de l’Épée, nombre de théologiens n’hésitèrent pas à condamner comme inutiles les tentatives faites pour l’instruction des sourds-muets.

Reniés par la philosophie, repoussés par la religion, ces malheureux ne trouvaient pas même du côté des lois un appui pour leur faiblesse. Les lois romaines les dépossédaient d’une partie de leurs droits civils; le vulgaire ignorant, chez les peuples anciens et aussi, — il faut l'avouer, — chez les Français d’il y a deux siècles, les considérait comme des êtres frappés de la malédiction divine ; la superstition les déclarait marqués d’un sceau fatal, impliquant pour eux un irrémédiable idiotisme et pour leurs parents une sorte de déshonneur (1).

Il ne faut pas croire pourtant que jusqu’à l’abbé de l'Épée on n’avait rien tenté pour arracher à leur triste situation ces pauvres déshérités de la nature, ni que le philanthrope français ait créé de toutes pièces l’art d’instruire les sourds-muets ; beaucoup d’esprits éclairés l’avaient précédé dans cette voie et sa gloire consista, en adoptant les procédés connus, en les développant, en les perfectionnant, à les appliquer à la fois à un grand nombre d’élèves. Au lieu de se borner à apprendre aux sourds-muets quelque moyen de se faire comprendre, de l’Épée se donna pour but l’enseignement logique de la langue ; il fut le promoteur d’un grand mouvement, tendant à rendre général un enseignement qui, jusqu’alors, était resté individuel.

Les efforts faits antérieurement, les essais tentés, étaient d’ailleurs peu connus. Chaque instituteur avait sa méthode qu’il se plaisait à garder secrète ; les résultats obtenus n’avaient pas de retentissement dans le monde des savants ou des travailleurs qui n’avaient ni l’occasion ni le

vme siècle à faire parler un sourd-muet qui venait chaque matin demander l’aumône à sa porte.

(I) Nos lois ne font pas encore le sourd-muet égal à tous les autres hommes. Par exemple, au point de vue de la capacité civile, si le sourd-muet instruit peut faire connaître sa volonté par l’écriture, et s’il peut faire valablement un testament olographe et un testament mystique, puisqu’il suffit que le testateur ait pu signer et lire l’acte par lequel il dispose de ses biens, la loi impose pour le testament public des conditions qui ne sont pas réalisables pour le sourd-muet. Le sourd-muet qui possède le langage vocal pourra dicter au notaire ses volontés, mais il ne pourra entendre la lecture que le notaire doit faire au testateur et aux témoins. C’est vainement que le sourd-muet lirait lui-même le testament qu’il aurait dicté, et qu’il prouverait ainsi qu’il en comprend tous les termes et qu’il les approuve ; la loi exige que la lecture soit faite par le notaire et entendue par le testateur. Il y a deux arrêts de la Cour de Paris qui consacrent cette jurisprudence, et quelque respect que nous professions pour les arrêts de la magistrature, nous ne pouvons nous empêcher de trouver cette jurisprudence très regrettable.

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désir peut-être de se communiquer leurs travaux; et c’est, à cause de cela qu’il n’est guère possible de préciser l’époque où un homme a songé pour la première fois à instruire un sourd-muet.

Selon de Gérando, la première mention d’un cas de ce genre est faite par Rodolphe Agricola (1) au xve siècle ; « J’ai vu, dit-il, un individu « sourd dès le berceau et par conséquent muet, qui avait appris à com- « prendre tout ce qui était écrit par d’autres personnes et qui lui-même « exprimait par écrit toutes ses pensées comme s’il eût eu l’usage de « la parole. » C’est à l’occasion de ce passage d’Agricola qu’au siècle suivant le médecin Jérôme Cardan (2) hasarda qu’on pourrait apprendre aux sourds-muets à parler par signes comme faisaient les Mimes antiques ; mais cette idée semée au hasard ne devait pas germer encore ; Cardan était pourtant un homme ingénieux puisqu’il entrevit aussi, comme il appert de ses travaux, la possibilité pour les aveugles de lire par le tact, mais son esprit effleurait toutes les questions sans en approfondir aucune et ce n’était pas à lui, mais à Pierre de Ponce, bénédictin espagnol, qui mourut en 1584 au couvent de San Salvador de Ona, que devait appartenir la gloire de créer l’art d’instruire les sourds-muets de naissance.

Pierre de Ponce apprenait aux sourds-muets à parler en mettant en usage V alphabet labial et la prononciation artificielle , c’est-à-dire en les habituant à saisir sur les lèvres d’autrui les formes de la parole et à les reproduire ensuite eux-mêmes par les mouvements des lèvres et de la langue, accompagnés de l’émission d’un courant d’air à travers la glotte. — On n’en sait pas davantage sur sa méthode, car Ponce ne paraît pas avoir laissé de manuscrit, en sorte que Jean Paul Bonet, qui parut cinquante ans plus tard, ne fut pas à vrai dire le continuateur de son compatriote Pierre de Ponce, mais un nouvel inventeur qui créa lui-même de toutes pièces une méthode d’éducation.

Jean-Paul Bonnet se servait, comme son devancier, de l'alphabet labial et de la prononciation artificielle, mais il y ajoutait la dactylologie , c’est-à-dire X alphabet manuel , qu’il ne se flattait pas d’ailleurs d’avoir inventé, puisque, à son propre dire, cet alphabet doit remonter à une haute antiquité.

Il importe de dire en passant que la dactylologie a pour objet d’imiter plus ou moins exactement par les positions de la main ou des doigts les caractères de l’écriture. C’est en somme, comme dit de’ Gérando, une écriture affranchie de l’appareil matériel et des conditions nécessaires de la plume ou du crayon : on en porte avec soi tous les instruments. — Mais, si elle a les avantages réunis de la parole et de l’écriture, elle a des inconvénients. Moins rapide que la parole et dénuée des nuances infinies de celle-ci, elle n’est pas fixe comme l’écriture ; — compliquée

(1) Rodolphe Agricola, né en 1443, mort en 1485.

(2) Jérôme Cardan, ne en 1 101, mort en 1576.

comme l’écriture, elle est fugitive comme la parole. Nous ajouterons que la dactylologie, image mobile de l’écriture, a comme elle ses abrévations, sa sténographie pour ainsi dire et nous verrons plus loin que la dactylologie peut, en effet, au lieu d’être seulement alphabétique devenir syllabique et figurer plusieurs lettres à la fois.

C’est donc en Espagne que naquit l’art d’instruire les sourds-muets de naissance. De là, il se répandit successivement en Italie, en Angleterre, en Hollande, etc., se perfectionnant progressivement, changeant ou modifiant incessament ses méthodes. — La France, il faut bien l’avouer, fut la dernière à voir l’attention publique se fixer sur un sujet si digne d’intérêt. Certes, en recherchant bien, on retrouverait dans notre pays quelques essais individuels tentés non sans succès ; mais ils étaient ou inconnus ou oubliés quand un étranger, un Portugais, Rodrigue Peireire (1), vint exciter la curiosité publique en présentant à l’Académie des sciences de Paris, le 11 juin 1749, un sourd-muet, le jeune d’Azy d’Etavigny qu’il avait instruit.

Les résultats obtenus par Rodrigue Pereire étaient vraiment surprenants et il donna lieu à l’Académie des sciences d’y applaudir une seconde fois, quand le 13 janvier 1751 il lui présenta un autre élève, le jeune Saboureux de Fontenay.

Pereire ne divulguait pas sa méthode, et on n’est pas encore très fixé sur les procédés qu'il employait ; on sait seulement qu'il se servait à la fois de l’écriture, de la prononciation artificielle, et d’un alphabet manuel qui était en même temps alphabétique et syllabique.

Si Pereire cachait ses procédés et tendait en quelque sorte à garder pour lui un privilège, tout autre était l’abbé de l’Épée dont le plus grand titre de gloire est précisément d’avoir divulgué et vulgarisé son enseignement, et d’avoir consacré sa fortune et sa vie à cette œuvre d’humanité.

Les procédés de l’abbé de l’Épée consistaient non plus seulement dans la dactilologie alphabétique ou syllabique et dans la prononciation artificielle, mais dans la création d’un langage mimique composé de signes constituant une langue universelle.

De l’Épée avait très justement remarqué la tendance qu’ont les sourdsmuets à se servir de la mimique pour exprimer leurs sentiments et à prendre pour caractère d’un fait qu’ils veulent exprimer, d’un objet qu’ils veulent désigner, le côté le plus saillant et le plus facile à imiter par le geste. Reaucoup de signes sont si manifestement naturels qu’ils constituent pour ainsi dire une pantomime universelle comprise par tous les hommes. C’est pourquoi il institua une mimique plus ou moins rationnelle. — Beaucoup de personnes s’imaginent à tort que ces signes se faisaient surtout au moyen de l'alphabet manuel.

( 1 , I'eueire (Jacob Rodrigue), né en 1716, à Berlango dans TEstramadure, mort à Paris en 1780

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L’erreur est très grande car pour l’abbé de l’Epée l’alphabet manuel était un moyen accessoire de l'instruction des sourds-muets ; il s’élevait même contre l’abus qu’en avaient fait ses devanciers, et c’est à l’institution des signes méthodiques patiemment observés qu’il s’attachait surtout. C’est là en somme ce qu’il a imaginé, car tout le reste était connu avant lui, et, quoi qu’il en ait pu dire, il parait certain qu’il avait eu connaissance des travaux de ceux qui l’avaient précédé dans la tâche généreuse d’instruire des sourds-muets ; il parait évident surtout qu'il ne pouvait pas ignorer les résultats si heureux obtenus par Pereire, son contemporain.

On peut donc lui refuser le mérite de l’invention pour toute une partie de la méthode employée par lui à l’Institution des jeunes sourds-muets ; mais ce qu’on ne peut lui refuser, ce qui lui assure des droits impérissables à la reconnaissance des hommes, c’est la générosité et le dévouement qu’il apporta à la fondation de cette institution.

Quand l’abbé de l’Epée mourut en 1789 il fut remplacé à l’Institution des sourds-muets par l’abbé Sicard, son élève qui, depuis plusieurs années, dirigeait à Bordeaux une école (1) où il mettait en pratique les principes du maître.

L’abbé Sicard modifia en plus d'un point la méthode de l’abbé de l’Épée, et continua le dictionnaire des signes commencé par lui ; d’autres modifications, et des plus heureuses, sont dues à Bébian ; mais si nous voulions seulement énumérer toutes celles qui ont été proposées depuis, il faudrait y employer de longues pages. D’ailleurs tout cela n’a plus qu’un simple intérêt historique, aujourd’hui que la méthode orale pure triomphe et donne des résultats qui justifient amplement son succès.

Il serait cependant injuste de prétendre que la substitution de la méthode orale à la méthode ancienne soit pour diminuer en quoi que ce soit la gloire de l’abbé de l’Épée. Ce grand philanthrope déclarait au contraire que l 'unique moyen de rendre les sourds-muets à la société était de leur apprendre à lire des yeux et à s' exprimer de vive voix. Il a même écrit un traité sur l’enseignement de la parole et fait, paraît-il, quelques élèves; mais il ne croyait la méthode orale qu’exceptionnellement applicable et de plus, comme l’a fait très justement remarquer le regretté Goguillot (2), son but étai-t surtout de soulager des malheureux, d’intéresser la société à leur sort et d’initier le plus grand nombre à la connaissance de la religion. Il pensait que le langage des signes le conduirait plus rapidement à ce but qu’il voulait atteindre avant tout.

La méthode orale pure a eu bien de la peine à revivre et à se généraliser. On la pratiquait en Suisse, dans quelques institutions privées de la France, dès 1856: mais ce n’est que depuis le Congrès spécial, tenu à

(1) C’est à présent notre école nationale de sourdes-muettes.

(2) Goguillot : Comment on fait parler les sourds-muets (Paris, G. .Masson, 1889).

Milan en 1880, que cette méthode a commencé à être mise en pratique à l’Institution nationale des sourds-muets de Paris.

Statistique. — La dernière statistique générale donne comme total des sourds-muets existant en France le chiffre de 21,595, parmi lesquels il y aurait 16,127 surdi-mutités de naissance et seulement 5,268 surdités acquises.

Le docteur Ladreit de La Charrière estime que ces chiffres sont absolument erronés, en ce qui concerne l'origine même de la surdi-mutité. Il affirme que dans 80 °/0 des cas qu’il a pu examiner, il a constaté des lésions qui ne permettent pas de douter d’un état pathologique qui a passé inaperçu. Il n’a accepté l'hypothèse de la surdi-mutité de naissance que dans 20 % des cas par lui observés.

D’après le recensement général, il y aurait en France sur le total des 21,595 sourds-muets, 6,939 enfants au-dessous de 15 ans et 14,456 adultes.

Les départements où les sourds-muets sont le plus nombreux, par rapport à la population, sont : la Savoie, qui a 200 sourds-muets pour 100,000 habitants; les Côtes-du-Nord, qui en a 124; le Puy-de-Dôme 107 ; Meurthe-et-Moselle 105; Nord 103. Le département de la Seine est, au contraire, un des plus favorisés, puisqu’il n’y a que 25 sourds-muets pour 100,000 habitants (1).

La France possède 70 écoles de sourds-muets , en comptant celle d’Alger, savoir : 3 établissements nationaux (2), 1 établissement municipal (Limoges) et 66 établissements privés.

Sur les 70 écoles, il y en a 58 dans lesquelles l’enseignement est donné ou dirigé par des congréganistes. La population totale des élèves est de 3,700 environ (3), celle des professeurs, de 370, soit 1 professeur pour 10 élèves.

Sans doute il y a encore, comme l’a fait remarquer M. l’Inspecteur général Claveau (4), un certain nombre d’enfants sourds-muets qui ne

(1) Une statistique étrangère, analysée dans la Revue du docteur Haycm, en 1879, donnait les chiffres suivants : — Sur une population de 206 millions que donne la statistique internationale, il y aurait 152,751 sourds-muets, soit 7,40 pour 10,000 habitants. — Cette proportion serait de 7,81 pour 10,000 en Europe et de 4,20 pour 10,000 en Amérique. Enfin, la proportion pour 10,000 dans les différents pays d’Europe, serait :

Hollande . . , Belgique . . .

Angleterre . .

Danemarck .

France ....

Espagne

Italie

Irlande.

Norwège

Empire allemand .

Prusse

Suède

Autriche

Suisse 24 52

(2) Il y a en Allemagne 34 Institutions d’État,

(3) Goguu.lot, toc. cit.

(4) Ci.ayeau, rapport inséré au Journal officiel (Janvier 1886),

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reçoivent pas l’enseignement primaire auquel ils ont droit, mais, d’après lui, ce nombre n’est pas très élevé (330 environ) (1), et le progrès est évident en ce sens, quand on sait que le chiffre des élèves était de 1,566 seulement en 1845 et de 2,252 en 1866.

La plus ancienne des écoles françaises est celle de Paris, fondée en 1760 par l’abbé de l’Épée. Celle d’Angers date de 1777, celle de Bordeaux, de 1785. Toutes les autres sont postérieures à 1789.

Si on classe les différents pays de l’Europe selon qu'ils comptent la plus grande proportion de sourds-muets en cours d’instruction, il les faut placer dans l’ordre suivant : Belgique — Hollande — Danemarck — Angleterre — Prusse — France — Allemagne — Suède et Norwège — Luxembourg — Autriche -Hongrie — Italie — Suisse — Espagne — Portugal — Russie.

Le tableau suivant donne, à ce point de vue, quelques renseignements utiles.

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