CHAPITRE VII
DE LA DÉSINFECTION
Considérations générales. — L’importance de la désinfection en hygiène explique suffisamment la nécessité de son étude spéciale dans X Encyclopédie d'hygiène; non pas qu’il ne puisse être question des applications de cette méthode d’assainissement que dans le chapitre qui lui est réservé, — elles doivent se retrouver au contraire presque à chaque page de l’ouvrage, — mais parce que la technique même de la désinfection doit avoir un développement complet et servir de guide à tous ceux qui, en hygiène privée ou publique, ont à y recourir.
DE LA DÉSINFECTION
Notre mission se limite à un point précis que nous ne voulons ni ne pouvons en aucune manière dépasser. C’est de la technique de la désinfection, des moyens de la pratiquer, de l’étude des agents à mettre en œuvre afin d’assurer une purification complète des milieux contaminés que nous devons nous occuper.
Sans doute, le champ de la désinfection peut se concevoir plus étendu ; car, comment et quand pouvons-nous savoir qu’un milieu, quel qu’il soit, est contaminé, ou qu’il est indemne ? Cette notion serait-elle donnée expérimentalement pour telle partie de l’habitation, du vêtement, pour tel microbe pathogène, elle laisserait encore place à un doute légitime, l’expérimentation pouvant atteindre difficilement tous les objets mobiliers ou à usage, tous les recoins d’un appartement, tous les microbes, toutes les spores dont l’habitation et tout ce qu’elle renferme peuvent être infectés ou souillés. Avec cette conception large et salutaire on a fait jouer en hygiène un rôle prépondérant à la désinfection et il a semblé qu’il était difficile d’en séparer l 'antisepsie , la prévention de l’infection , puisqu’elle a pour but de mettre en œuvre des agents capables d’empêcher la décomposition des matières putrides, par conséquent la vitalité et le développement des ferments, et même Y asepsie qui est une prophylaxie plus complète ayant pour objet la purification absolue du milieu, des objets, des personnes et empêchant ainsi toute contamination en supprimant le contage lui-même.
Nous ne saurions faire à cette manière d’entendre la désinfection en général d’objections sérieuses ; elle est rationnelle et elle a l’avantage de faire mieux comprendre que, pour accomplir une œuvre utile en hygiène, il faut aller jusqu’au bout et ne pas confondre trop aisément la propreté banale et la désinfection.
Mais le sujet ainsi compris devient considérable; d’autre part il exposerait à des redites tant il est difficile de faire l’exposé de l’hygiène alimentaire, urbaine, hospitalière sans donner place à l’antisepsie et à l’asepsie selon les cas et les faits expérimentaux s’y rapportant.
Nous restreindrons donc cette partie de notre travail à la désinfection, c’est-à-dire à la destruction des germes pathogènes et nous nous occuperons spécialement de la technique de l’opération, ne faisant dans le domaine de l’antisepsie et de l’asepsie que la plus petite incursion possible.
La désinfection scientifique n’a pas encore d’histoire ; la raison en est que, toute moderne, on peut dire contemporaire, elle a surtout pris naissance avec les doctrines microbiennes et une connaissance un peu . plus exacte des affections contagieuses. Mais cela ne veut pas dire que la désinfection d’une manière générale ait été sans intérêt à d’autres époques plus ou moins éloignées de la nôtre.
Ce serait là une erreur. Vallin, dans son Traité de la désinfection, rappelle le rôle important que jouaient les parfums dans les temps les
plus reculés, comment on les associait à des compositions diverses ; la cosmétique était, à l’époque grecque et romaine, un art véritable, sinon une science. Les fumigations de soufre étaient banales, faisaient partie de certaines cérémonies religieuses. La pratique des embaumements montre encore que les Egyptiens n’ignoraient pas les propriétés antiseptiques des produits de la distillation du bois, c’est-à-dire le goudfon et ses dérivés où nos chimistes modernes ont retrouvé l’acide phénique. Enfin les grands fléaux épidémiques qui firent tant de ravages au moyen âge et aux premiers siècles de l’ère moderne firent naître des pratiques de désinfection, d’isolement, dont l’efficacité fut souvent problématique ou imaginaire, mais qui n’en demeurent pas moins une preuve sérieuse de la croyance populaire dans la destruction possible des germes engendrant les maladies. M. le docteur de Santi(l)pour une époque plus rapprochée montre par un exemple saisissant, celui de Montpellier, que la désinfection d’une ville frappée par la peste fut faite méthodiquement sous la conduite du Père Tamisier et grâce à l’énergie de Ranchin, conseiller, médecin, qui remplissait alors la charge de premier consul et de viguier de la ville. Sans doute, c’était là de l’empirisme, mais il faut reconnaître avec M. de Santi que cet empirisme s’accommoderait très bien des doctrines nouvelles. Le parfum violent du Père Tamisier, et celui plus violent encore, violentissimus de Ranchin, formé d’un mélange d’antimoine, d’orpiment , de sublimé , d’arsénic , de cinabre , répandaient dans les appartements à désinfecter des vapeurs véritablement antiseptiques, même toxiques.
Il n’y a pas à faire trop de dédain de cette période encore mal connue ; elle a un intérêt historique véritable qui tentera peut-être un jour quelque , érudit, mais elle est aujourd'hui bien ignorée.
Mais à défaut de cette histoire faite avec les enseignements des chroniqueurs et des écrivains des temps passés, il en est une plus récente, plus aisée à reconstituer et qui présente un puissant intérêt ; c’est celle des efforts laborieux qui ont été faits dans ces derniers temps pour conquérir des armes sérieuses et efficaces contre les agents morbides qui nous entourent.
Celle-là nous la résumerons rapidement en nous occupant des désinfectants que nous étudierons avant d’aborder la technique de la désinfection.
La désinfection d'une ville pestiférée au xviic siècle (Gaz. llcbd. 1890),