‹ Encyclopédie d'hygiène et de médecine publiqueChapitre 38 sur 177 · E L’ENFANCE · texte numérisé non relu

E L’ENFANCE

Dépenses. — Un certain nombre de départements ont reculé jusqu’ici devant la dépense du- service ; cependant il est juste de dire que ces résistances à une loi tutélaire si utile dans un pays de faible natalité comme est le nôtre, vont en diminuant. Le tableau suivant en fournit la preuve en indiquant l’ensemble des crédits votés par les Conseils généraux et leur progression depuis 1877 :

Fig. 1.

faïence blanche, sans ornement. Deux biberons rustiques paraissaient très vieux. L’un, trouvé dans l’Ariège, était taillé dans un petit bloc de hêtre à quatre pans; l’autre consistait en une corne de vache à la pointe effilée de laquelle était attachée une sorte de têtière de parchemin. Est-ce là le cornet à allaiter qui devait être en usage au treizième siècle et dont il est question dans le Roman de Robert le Diable?

Les norriches cel aversier Redoutent tant à allaicter Ung cornet li aflfeitèrent Oncque plus ne l’allaictèrent

Encyclopédie d’hygiène. — V. W>>

D’ailleurs, l’intérêt que les départements prennent à cette question de la protection de l’enfance, peut être mesuré en quelque manière par le chiffre des crédits votés par chacun.

Le département de la Seine, où le service est largement doté et bien organisé, a voté pour 1889 : 202,850 fr.

Pour la même année, cinq départements : le Nord, le Rhône, la Sarthe, la Seine-Inférieure, Seine-et-Marne, ont voté des crédits qui varient de 05 à 50,000 fr.

Trois départements : l 'Orne, les Bouches-du-Rhône, la Loire ont voté des crédits de 50 à 40,000 fr.

Six départements : le Loiret, la Gironde, X Isère, le Pas-de-Calais, la Drôme, Seine-et-Oise, ont voté de 40 à 50,000 fr.

Seize départements : Nièvre, Eure-et-Loir , Vosges, Basses- Alpes, Yonne, Aisne, Eure, Loir-et-Cher, Calvados, Savoie, Ain, Haute-Savoie, Cher, Hérault, Somme et Vaucluse, ont voté de 30 à 20,000 fr.

Vingt-et-un départements : Manche, Haute-Garonne, Hautes-Alpes, Mayenne, Var, Marne, Gard, Ille-et-Vilaine, Haute-Loire, Saône-et- Loire, Alpes-Maritimes , Ariège, Indre-et-Loire, Oise, Aube, Côte-d’Or, Haute- Vienne, Aude, Lot-et-Garonne, Meurthe-et-Moselle, Puy-de-Dôme, ont voté de 20 à 10,000 fr.

Dix départements : Jura, Charente-Inférieure, Pyrénées-Orientales, Allier, Ardennes, Tarn-et-Garonne , Morbihan, Cantal, Doubs, Lozère, n’ont voté que de 10 à 5,000 fr.

Quatorze départements : Aveyron, Creuse, Côtes-du-Nord, Loire- Inférieure, Meuse, Haute-Saône, Deux-Sèvres, Vienne, Landes, Haut- Rhin, Haute-Marne, Lot, Gers et Indre, descendent de 5,000 à 1,000 fr.

Enfin, dans les départements des Hautes et Basses- Alpes , de la Vendée, de la Corse, du Finistère, de la Corrèze, de Maine-et-Loire et du Tarn, les crédits descendent de 1,000 à 100 fr.

V Ardèche, la Charente, la Dordogne ne votaient aucun crédit.

On voit, du reste, que ces crédits sont souvent absolument insuffisants pour assurer l’inspection médicale , du fonctionnement régulier de laquelle dépend surtout l'importance des résultats. En 1889, 16 départements n’avaient pas encore organisé complètement cette inspection.

Or ce n’est pas tant peut-être par la réglementation que par l’éducation qu'on arrivera, dans notre pays, à détruire les préjugés, à changer les habitudes mauvaises, qu’on rencontre partout en matière d’élevage de la première enfance. Et qui mieux que le médecin est en situation de

PROTECTION ET ASSISTANCE DE L’ENFANCE. 163

faire à cet égard l’éducation des mères, des nourrices, des sevreuses et gardeuses? Nous avons dit un mot tout à l’heure des biberons; qui saura dire à la nourrice qui élèvera un enfant par ce moyen si défectueux en lui-même, les précautions qu’il convient de prendre pour le rendre moins dangereux; qui lui dira le biberon qu'il faut choisir, et le mode minutieux de nettoyage qui convient ? Le médecin inspecteur est tout particulièrement qualifié pour cela, et il lui appartient encore de renseigner l’administration sur le mode de transport des nourrissons et sur l’industrie des meneurs et meneuses, sur le mode d’emmaillotement, sur le mode de couchage des enfants, sur les procédés imaginés par les nourrices de tous les pays pour se débarrasser du fardeau du nourrisson.

Nous avons dit que les meneurs et meneuses étaient des individus qui parcouraient autrefois les pays pour recueillir les enfants, qu’ils se chargeaient indifféremment de mettre en nourrice ou d’abandonner aux portes des hospices, et plus tard dans les tours. C’était une industrie très ancienne et peut-être que c’était un meneur d’enfant, du xvie siècle, le bonhomme que rencontra Panurge, et qui (1) « en un bissac tel que celui de Esopet, » portait deux petites fillettes, l’une devant et l’autre derrière. »

Un bissac de meneur vendéen (fig. 2) qui se trouvait à l’exposition de 1889, rend cette supposition vraisemblable. Il se trouvait aussi à cette exposition un bât d’âne spécial d’un meneur de la Charente, une hotte de la Haute-Marne, une boîte de la Vendée, des paniers provenant du Cher, de la Loire, de Loir-et-Cher (fig. 3, 4, 5, 6).

Aujourd’hui, les meneurs et meneuses sont soumis à la surveillance de la loi du 23 dé-

Fig. 3.

Fig. 2.

(1) Rabelais, Pantagruel , cliap. XV.

cembre 1874, et pour cette surveillance le médecin-inspecteur est le collaborateur le plus actif de l’inspecteur départemental.

L’emmaillotage des enfants est une pratique très ancienne que l’hygiène moderne n’accepte plus, et qui sous le prétexte de maintenir les membres des enfants, les peut déformer. C’est de plus un vêtement compliqué que le maillot. Il est difficile à faire, et c’est pourquoi il n’est défait que trop rarement par les nourrices qui le laissent en place, humide et

souillé. Le plus ancien spécimen de maillot (fig. 7) se trouve figuré par une terre cuite trouvée à Viterbe et qui est à présent au musée de Bruxelles ; on sait d’ailleurs que les Romains entouraient le corps des enfants nouveauxnés d’une longue et étroite bande d’étoffe nommée fascia , qui serrait les bras et les jambes, mais laissait les pieds libres. Ce mode d’emmaillotement fut importé en Gaule ; il est demeuré en usage aujourd’hui encore non seulement en Italie, mais en Corse et en Provence; dans le département de Vaucluse, la bande à emmailloter s’appelle encore aujourd’hui faïsso.

Il est même vraisemblable que l’usage de bandes pour le maillot fut longtemps pratiqué dans le Nord et à Paris. Un moulage, qui figurait à l’exposition, et qui fait partie d’une sculpture du xve siècle à Notre-Dame de Paris, sculpture représentantun baptême, montre le mode d’emmaillotement au moyen-âge, ou plutôt un des modes, car on se servait aussi d’une pièce d’étoffe dans laquelle on laçait l’enfant, et c’est cette pièce d’étoffe qui portait expressément le nom de maillot. Dans cette sculpture , l’enfant était tête-nue, mais tout le corps enveloppé d’un lange de lin serré à l’aide de lanières, parfois brodées d’ornements élégants. Certaines statuettes gallo-romaines, découvertes à Vichy, malheureusement un peu frustes, permettent cependant de croire que ce système était très anciennement en usage dans notre pays.

Nous le voyons conservé, presque sans modifications autres que la nature des étoffes et l’adjonction de bonnets plus ou moins ornés, à l’époque de Louis XIII. Enfin, à 1 epoque de Louis X\ et jusqu à la fin du siècle dernier, à Paris, on emmaillotait les enfants riches dans de grands langes magnifiquement brodés, sans bandelettes ni lanières, mais les bras encore emprisonnés et immobilisés.

PROTECTION ET ASSISTANCE DE L’ENFANCE

Il y avait aussi à l’Exposition de 1889 beaucoup d’autres spécimens assez curieux d’emmaillotement, dont nous reproduisons ici quelques

exemples. C’est ainsi qu’on voyait à cette exposition un bébé landais emmailloté dans une peau de mouton, d’autres enveloppés d’un oreiller comme il est encore d’usage dans divers pays (Touraine, Maçonnais) et des reproductions qui faisaient voir que l’habitude de sangler les enfants dans des rubans, bandes et lisières, a persisté longtemps et se rencontre encore dans le Finistère, la Creuse, le Tarn, etc. (fig. 8).

Il y a longtemps qu’en Angleterre on a cessé d’emmailloter les enfants : il semble que chez nous ce soit un des préjugés les plus difficiles à vaincre ; ou sait que J. -J.

Rousseau s’y est employé il y a un siècle et quoique Delille ait dit pompeusement :

Par lui l’homme rompit le joug du préjugé,

Des liens du maillot l’enfant fut dégagé;

il faudra peut-être longtemps encore pour rompre ces liens barbares inutiles et malsains.

C’est encore là que le médecin-inspecteur peut intervenir en attendant que des notions simples d’hygiène soient apprises dans les écoles et que, comme nous l’avons déjà depuis longtemps demandé, on donne aussi aux jeunes filles des notions précises et. rationnelles sur les soins à donner aux enfants.

Le mode de couchage des enfants, la forme des berceaux sont très variables dans notre pays et ne sont pas très rationnels (1).

(1) Il y avait à l'exposition universelle une curieuse collection de berceaux qui pouvàient être ramenés à trois types :

Les caisses posées sur pieds fixes, les coffres ou paniers posés sur patins pour osciller facilement (déjà figurés sur les miniatures du XVe siècle), les berceaux suspendus soit par des cordes (Finistère), soit entre deux montants (Auvergne, Ardennes, etc , etc )

La plupart des berceaux sont mobiles; l'habitude de bercer les enfants, si vivement com-

Fig. 7.

Si le berceau est commode pour se débarrasser de l’enfant pendant le sommeil, il s’est trouvé des mères et des nourrices qui, cherchant les

moyens de se débarrasser de leur progéniture pendant la veille, ont imaginé des procédés plus ou moins ingénieux ou plus ou moins barbares. En Poitou et dans le pays basque il n’est pas rare de voir l’enfant suspendu par ses lisières ou dans un sac fait tout exprès. Ailleurs (Indre-et-Loire) on place et on attache l’enfant sur un chevalet (fig. 9) qui a qui n’est souvent pas un des

et

des allures d’instrument dë torture plus mauvais systèmes usités puisqu’il permet de varier l’inclinaison donnée à l’enfant et de diminuer la charge portée par ses petits pieds.

Il est en tout cas absolument préférable aces caisses et gaines de paille ou de jonc, à ces troncs d’arbres évidés qu’on appelle « Bruscs »

(fig. 10 et 13) en Provence et à tous les moyens qui immobilisent les enfants dans la position verticale comme de petits Termes (Gascogne, Guyenne, Poitou, Comtat- Venaissin, Charentes, etc).

Fig. 9.

battue par les médecins, étant encore presque universelle dans les campagnes françaises. Les berceaux anciens exposés venaient des départements suivants : Puy-de-Dôme, Ardennes, Orne, Finistère, Morbihan, Jura, lïle-et- Vilaine, Nord, Lot, Drôme, Alpes Maritimes, Landes, Ain, Cantal, Dordogne, Corse, Tarn, Aisne, Aveyron, Vaucluse, Ariège, Haute- Savoie, Vosges, Doubs, Vendée et Allier.

Parmi les plus intéressants, on peut citer un élégant berceau à patins sculpté très ancien, de Clermont-Ferrand ; un autre fort beau du xve siècle, trouvé dans le Cantal; plusieurs très étrangement peints et gravés, des Vosges ; un fort élégant de la Dordogne ; deux en bois recouverts de couvercles ajourés pour préserver les enfants contre les morsures des

PROTECTION ET ASSISTANCE DE L’ENFANCE

Fis. 10.

A côté de ces instruments qui vouent l'enfant à l’immobilité, se trouvent les poulières d’osier, perfectionnées par l’addition de roulettes,

et qui permettent quelques mouvements de déplacement horizontal, les glissières (fig. H), les alloires (fig. 12), les chariots, les triolets.

Le chariot le plus usuel forme un tronc de pyramide dont la grande base est munie de roulettes et dont la petite base, située en haut, s’ouvre par un procédé plus ou moins ingénieux et se referme en emboîtant la poitrine de l’enfant sous les bras.

La glissière la plus commune est constituée par un cadre en bois, qu’on fixe à la taille de l’enfant, et qui glisse entre deux bâtons horizontaux et parallèles, formant pour ainsi dire deux rails.

Dans quelques endroits on plaçait autrefois, au travers des chambres, à une certaine hauteur, une tringle de bois sur laquelle courait une roulette à gorge comme sur un rail ; à cette roue était suspendu par une corde un crochet de bois auquel on attachait les lisières des bébés, qui pouvaient ainsi aller et venir en avant ou en arrière , les pieds seuls touchant terre, soutenus par la roulette qui avançait avec eux (fig. 13).

Enfin, presque dans toute la France, on se servait de tourniquets, c’est-à-dire d’appareils formés d’un axe en bois vertical mobile, pivotant

animaux et particulièrement contre les porcs. Celui-là venait du Finistère, un autre en osier grillagé en dessus, venant du département de l’Aisne.

La literie employée pour garnir ces berceaux est très variable. D’après les renseignements fournis par les inspecteurs départementaux, on se sert communément de balle d’avoine dans 50 départements, de menue paille dans 40, de longue paille dans 10, de feuilles de hêtres dans 20, de feuilles de fougères dans 4, de feuilles de chêne dans deux. Naturellement on trouve souvent dans le même département 2 ou 3 modes de garniture des berceaux. — La paille de maïs est fort employée; dans quelques pays du midi on emploie une herbe très souple qu’on cueille abondamment dans les landes de Gascogne.

entre le plancher et le plafond et munis d’une potence horizontale supportant l’enfant, de telle sorte que celui-ci pouvait tourner en cercle comme un cheval attelé au manège.

Ces appareils s’appelaient, suivant les localités, tourniquets, manèges, virons, evirouleurs, eviroulets, virolets, moulins, etc.

C’est sans doute un de ces instruments dont Rabelais parle à propos de l’enfance de Gargantua :

Et , pour s’esbattre

Fig. 12.

» comme les petits enfants du pays, lui feirent un beau virolet des ailes » d’un moulin-à-vent de Mirebalais. » (fig. 14).

Tous ces moyens et tous ces appareils peuvent être dangereux , au moins par l’abus qu’on en peut faire, et la surveillance du médecin et ses conseils peuvent seuls empêcher ces abus, éviter les déformations du squelette auxquelles ils exposent. Et c’est encore au médecin qu’il faut avoir recours pour combattre les croyances fétichiques, les superstitions dangereuses. L’Exposition de 1889 présentait une belle collection et très curieuse

Fig. 14.

PROTECTION ET ASSISTANCE DE L’ENFANCE

de fétiches et d’amulettes qui avait été groupée par Mme Landrin, inspectrice des services de l’enfance : peau de taupe contre les convulsions, tètes de vipère en collier, pattes de taupes enfilées en chapelet ; — les extrémités de ce chapelet doivent être forméés par une patte de devant à droite, par une patte de derrière à gauche ; — miroir de Sainte-Anned’Auray ; — colliers de grains d’ambre, de coquillages, de dents de loup trouvés dans les tumuli de la Bretagne, qui sont très recherchés et ont ainsi une énorme valeur (1).

Il faut compter pour détruire ces préjugés et ces superstitions sur l’action continue, patiente, persévérante du médecin-inspecteur qui est le véritable pivot de la protection des enfants du premier-âge.

Page 1