Jbiil., 22 octobre
3. Observations sur notre instinct pour la musique, p. loi verrons plus loin que l'influence de Rameau s'exerça d'une faço particulière sur Gluck dans son dernier opéra Echo et Narcisi
jadis séparés et quelque peu disparates de l'opéra, le récitatif, l'air, les chœurs et les danses. Traducteur de l'émotion précise et contingente qui découle des diverses situations, le récitatif se coupe d'épanchements lyriques, ou bien d'airs magnifiquement tragit}ues, pendant que les chœurs et les danses constituent, en quelque sorte, l'élément social du drame. Ce drame ne se borne point à entre-choquer les sentiments de quelques individualités en vedette; il se situe socialement, il s'irradie sur les collectivités qui assistent à son développement et s'intéressent à ses péripéties, et décuple ainsi son action devant un décor humain d'une noblesse et d'une vilalité incomparables. La scène lyrique se construit logiquement à l'aide d'éléments variés, tant individuels que collectifs, tous rassemblés en vue d'un but unique : l'intensité d'expression, et, en même temps, elle élimine tout détail oiseux, toute longueur, toute redondance.
Aussi bien, les caractéristiques du style de Gluck se peuvent-elles ramener à trois : la concentration, l'intensilé, la sobriété.
La concentration s'assure grâce à la convergence de tous les moyens expressifs, de tous les facteurs susceptibles de provoquer l'émotion; elle s'affirme, à la fois du point de vue musical proprement dit, c'està-dire par la mise en œuvre des voix et des instruments, et du point de vue « personnage »,que celui-ci soit individuel ou collectif.
L'intensilé résulte du réalisme puissant avec lequel Gluck note et traduit l'accent pathétique, avec lequel il transforme le texte poétique en un langage de sons révélateur de l'essence du sentiment. Pour ce faire, tous les éléments dynamiques et agogiques de la musique lui viennent en aide; la transposition sentimentale s'effectue au moyen des inilexions mélodiques, des rythmes, des timbres, des modulations, des nuances, des gradations de toute nature. Nul mieux que Gluck n'a compris le pouvoir des rythmes répétés avec obstination, des mouvements mélodiques caractéristiques, des harmonies douloureuses ou sereines, des modulations expressives, des contrastes de nuances.
La sobriété, enfin, découle de l'entière subordination de l'élément musical à l'élément dramatique. Gluck atteint au maximum d'effet par le minimum de moyens; il obéit à la loi du moindre effort, et dit tout ce qu'il veut dire, mais rien que ce qu'il veut dire. Ses procédés techniques s'inspirent toujours de la plus grande simplicité. « Rien, écrit M. Gevaert, n'y est donné à l'amplification musicale, au développement polyphonique, à la volupté du timbre. Tout ce qui a pour objet d'arrondir la phrase mélodique, de l'orner, de l'encadrer, est systématiquement mis de côté... Le musicien ne retient que ce qui a une valeur dramatique" ».
S'agit-il de sentiments individuels, il les transposera par la courbure mélodique de la mélopée vocale, mais en soutenant et en commentant celle-ci de figures orchestrales, de timbres, d'harmonies, qui la rendent plus pénétrante et plus intime. Les sentiments collectifs, au contraire, se marqueront par la prédominance du rythme et ne se refuseront pas à se plier à quelque symétrie très simple. Ils s'exposeront par des rythmes caractéristiques, fréquemment répétés et groupés par séries. Afin de bien distinguer les personnages de second plan des personnages
i. Cf. R. Rolland, Musiciens d'autrefois, p. 221.