‹ Encyclopédie de la musique et dictionnaire du Conservatoire (volume 2)Chapitre 175 sur 364 · II. — L'opéra-coniiqne de Duni à Dalajrac · texte numérisé non relu

II. — L'opéra-coniiqne de Duni à Dalajrac

Les opéras-comiques dont nous venons de parcourir rapidement l'histoire présentent, jusqu'ici, le caractère de pièces à vaudevilles et à ariettes, c'esl-à-dire que leur musique utilise à la fois des timbres d'origine populaire ou empruntés à l'opéra, et des ariettes, petits airs composés spécialement à leur intention.

Nous entrons maintenant dans la seconde période de l'existence de l'opéra-comique, période au cours de laquelle chaque pièce ne recevra que de la musique originale et directement appropriée aux paroles. C'est donc la période qui voit disparaître le régime des vaudevilles.

Disons de suite que ce régime ne disparaît pas tout d'un coup, mais qu'il se prolonge, au contraire, assez longtemps, et que Favart lui-même, dans une lettre au comte Durazzo, prend soin de signaler l'attachement que le public lui conserve : « Le chanl simple et naturel des vaudevilles, écrit-il à propos d'Annetle et Lubin, semble ramener le public à l'ancien goiU de l'opéra-comique. Les ariettes ne paraissent presque rien, en comparaison'^. »

Celte pièce d'Annettc et Lubin apporte, précisément, un excellent exemple de la persistance des vaudevilles dans l'opéra-comique. La gracieuse jjme Favart lui avait donné sa collaboration, ainsi qu'en témoigne le titre : Annette et Lubin, comédie en un acte en veis par M Favart, mêlée d'ariettes et de vaudevilles dont les accompagnements sont de M. Biaise (1762). Les personnages sont du plus pur opéracomique; il y a un bailli, un seigneur, des bergers. Biaise, basson à la Comédie italienne, a bien signé quelques airs, mais la majeure partie de la musique se compose de vaudevilles et de morceaux d'opéras français et italiens. C'est ainsi que l'air « Ma chère Annette » porte un timbre italien. On y trouve, en quantité, des mélodies populaires parodiées, c'est-àdire changées de paroles, comme « Quand la bergère vient des champs », ou la fameuse complainte d'amour la Pernette. J.-J. Housseau a été également mis à contribution, et Annette lui emprunte l'air « Dans ma cabane obscure » du Devin du village'^.

France,

1. J. Tiersot, Histoire de la chanson populu Voir aussi Spectacles de Paris, 1757. p. loi.

2. A. Font, loco cit., p. 277 {Correspondance de Favart, I, p. 242).

3. J. Tiersot, Histoire de la chanson populaire en France, p. Sl'.l, S20.

i. Sur Duni, on consultera : Grétrv, Essais sur la Musique, I, 425

— Villarosa, Memorie dei compositori di miisica del regno di Napoli

- Eitner, Quellen Lexikon, III, 274. — Eloye de Duni dans le Nécrologe des Hommes célèbres de France, 1776. — Les travaux de M. Fraucesco Florimo [Cenni storici sulla .Scuola musicale di Napoli) et les

Il appartenait à Duni* d'écrire vraiment des opéras-comiques sur des paroles françaises. Déjà, avec son arrangement d'intermède italien, Ninotte à la cour, Duni s'était fait connaître et apprécier du public parisien, alors tout entier à l'ojiera buffa et porté à ne donner son approbation qu'à la formule révélée par Pergolèse. Dorénavant, l'opéra-comique allait vivre d'une vie propre, préciser et confirmer son genre, chercher à se caractériser. En même temps, par les tendances qu'il affichait, par son attention à approcher du naturel, de la simplicité et de l'émotion sincère, par le cachet bourgeois et familier qu'il imprimait à son action, l'opéra-comique préludait, en quelque sorte, à |la réforme de l'opéra français.

Egidio-Romoaldo Duni naquit dans le royaume de Naples, le 9 février 1709, à Matera, où son père était maître de musique. A l'âge de neuf ans, Egidio s'en fut à Naples, afin d'y perfectionner son éducation musicale auprès du fameux Durante, alors au Conservatoire de la Madonna di Loreta. Appelé à Home, après ses études, il y compose son opéra de Néron, qui l'emporte sur ÏUlijmpiade de Pergolèse, puis écrit à Naples un Artascrse qui lui vaut de grands succès, et traverse la France, en 174.3, pour se rendre à Londres. L'infant Don Philippe de Parme lui confie l'éducation de sa fille Isabelle, et c'est dans la cour toute française de ce prince, que Duni met au jour Ninette à la cour; quelque temps après, il revenait en France, et faisait jouer le Peintre amoureux de Sun modèle à la foire Saint-Laurent (1757) ^

L'accueil qu'il reçut alors du public le décida à se fixer défmilivement à Paris, où deux excellents librettistes, F'avart et Anseaume, se mettaient à sa disposition. Le 13 février 1758, il donne à l'Opéracomique une pièce en un acte, le Docteur Sangrado, puis aborde la scène plus importante de la Comédieitalienne avec la Fille mal gardée, dont Favart et l'abbé de l'Attaignant lui avaient fourni les paroles (4 mars 1738). M'"^ Favart s'était chargée du rôle principal; pièce et interprètes furent très applaudis. Signalons ici la part prise par Gluck au développement de l'opéra-comique français. On peut, en elfet, considérer l'auteur à-'AIccste comme un précurseur de Monsigny, de Philidor et de Grétry. Dès 17oa et 1736, Gluck fait représenter à Vienne des opéras-comiques écrits sur des paroles françaises, les Amours champêtres, le Chinois poli en France et le Déguisement pastoral^. Durant le carnaval de 1738, c'est-à-dire seulement un an, environ, après la Fille mal gardée de Duni, il donne la Fausse Esclave, bientôt suivie de ïlle de Merlin (octobre 1738).

Dans cette dernière pièce, on le voit introduire, sous forme d'airs de danse, dont certains revêtent un caractère tchèque bien marqué, de nombreux éléments populaires. Ainsi, le Procureur chante une

articles de M. A. Pougin dans le Ménestrel (1879-1880), Duni et les rommencements de l'Opéra-comique. — Biedenfeld {Die komische Oper) en dit quelques mots, p. 27, 28. — Voir aussi la Correspondance littéraire de Grimm, tomes V, VI, Vil, VIII, l,\.

5. D'après Contant d'Orville, la pièce de Duni ne serait que la traduction d'un intermède italien; mais Desboulniiers {Histoire de l'Opéra-comique, II, 82, 83) l'indique bien comme appartenant en proiire il Duni. Il y a encore des airs de vaudeville dans le Peintre amoureux de son modèle. Le Peintre amoureux rie son modèle fut joué a la foire Saint-Laurent pendant l'hiver 1757-1758. Grimm se fonde sur le succès remporté par cette petite pièce pour partir en guerre contre le répertoire derOpéra {Corr. litt., III, p. 600-501).

6. Voir la première partie de ce travail, et consulter J. Tiersot, .Soixante ans de ta vie de Gluck, chap. v[, Gluck compositeur d'opéras-comiques français {.Ménestrel, ô juin 1908 et n"' suivants).

IIISTOIHE DE LA MISIOVE

XVII« ET XVIII> SIECLES

« polka' ". De même, la Hcncoiitrc imprévue de une partie du tli^me, d'après M. Tiersot- :

Animé

ir franchement tzigane dont nous citons

L'Arbre cnchanti' témoigne aussi d'emprunts faits par le musicien à l'art de son pays natal, et, en comparant la romance » Si votre tlanime est Iraliie, » du Cddi diipi' (1761), que Monsigny et (iluck traitèrent simultanément, à celle du compositeur français, M. Tiersot n'a pas eu de peine à faire ressortir la supériorité de Gluck, au point de vue du naturel et de la justesse d'expression ^

11 convient ici d'ouvrir une parenthèse, et d'indiquer, en quelques mots, la situation respective de rOpéra-comiqiie et de la Comédie italienne depuis la crise de 1"45.

Nous avons vu plus haut que Jean Monnet avait obtenu, en 1731, la résurrection de son théâtre et la paix avec les Italiens. Favart écrivait à ce propos : " Enfin! voilà le sort de l'Opéra-comique décidé; la réunion aura son plein et entier etl'et au {"" février prochain. Plus d'opéra-comique aux foires, mais sur II' Théâtre italien, pendant toute l'année, à l'exception de la semaine de la Passion, dans le cours de laquelle on représentera comme à l'ordinaire, sur le théâtre de l'Opéra-comique à la foire Saint-Germain, nos petits opéras boulfons, pour l'intérêt des pauvres et l'édification des badauds. »

Jusqu'en 1762, la Foire et les Italiens restèrent ainsi séparés; à force d'intrigues, la Comédie italienne parvint à fusionner avec l'Opéra-comique, désireuse qu'elle était d'en recueillir la troupe et le répertoire (12 janvier 1762)'; mais ce fut elle qui, en définitive, s'absorba dans l'établissement rival. Des vacances se produisaient-elles parmi les comédiens italiens, on les comblait au moyen d'artistes français. En 1783, la Comédie italienne abandonnait la salle de la rue Mauconseil pour la salle Favart, et sept ans plus tard, elle quittait son nom pour adopter celui d'Opéra-comique.

Après la Fille mal gurdre, Duni fit applaudir Nina d Lindur ou les Caprices du cœur (9 septembre 1738), puis la Veuve indécise (IToi)). Jalouse des succès que l'heureux auteur ne cessait d'attirer sur l'Opéracomique, la Comédie italienne imagine de se l'attacher, et lui propose l'emploi de « Directeur » de sa musique. Duni accepte, et passe à la maison rivale, où il donne ïhtc des Fous (29 décembre 1760), et où il procède à un arrangement de la Buona Figliola de Piccinni, sous le titre de la Cccchina ou la Bonne Fille (8 juin 1761), arrangement dont la presse enregistre le demi-échec.

1-. Cf. Tiersot, loco cit. {.Vèneslrel, 13 juin I9U8). M. Tiersot a racine constaté une umusautc analogie entre l'air d'Argentine et le début de certains refrains de la Filte de M'^* Angot, de Lecocti.

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