Journal de musique, mai
7. En 1759, Grimm n'avait pas encore trouvé de génie à Philidor. Voici ce i]u'il écrivait, à propos de Biaise le .Savetier: .. Biaise le Savetier a été mis en musique par M. Philidor, fameux joueur d'échecs. Celte musique est monoLonc, parce qu'elle manque d'ulL-es. Ce n'est pourtant pas la faute du pofte. qui a fourni il sou musicien des situations très plaisantes. M. Philiilor a, je crois, plus de génie aux échecs qu'en musique. » [Corr. litt., IV, p. 153.)
HISTOIRE DE LA MrsiQVE
contre-points, le fameux quatuor des Créanciers du liûchcron, construit en canon; le f^rand septuor de la môme pièce, on encore le beau quatuor en canon sans accompagnement de Tom Jones^. Pliiiidor n'appartient pas à la famille de ces petits mélodistes qui,
avec deux violons et une basse, entouraient leurs ariettes d'une légère broderie barmonique. Philidor est de la race des grands musiciens. S'il manifeste une large inspiration, comme dans le récitatif de Mercure du liûchcron (scène m) :
.ner re Veut bien touche de ta nii se re. Y meltre fin etpourja -mais!
s'il n'ignore point le patliétique tendre et pénétrant (romance de Suzelle du Bûcheron : « Je voudrais bien vous obéir »), il sait pourtant se maintenir dans le cadre, dans l'atmosphère de l'opéra-comique. Point dévalue grandiloquence, pointdetintamarrehéroîque; Philidor s'entend fort bien à employer le comique, et un comique lionhomme, bon enfant, sans effets de chaige. Le Marcchal ferrant est rempli, à cet égard, d'intéressants exemples dans l'air de la Rride : i< Quand pour le grand voyage » ; le « Dindin Dondon », soutenu par les gammes ascendantes du quatuor, imite très drôlement les cloches, et dans le trio bouffe : « Que voulez-vous. Monsieur le Maréchal », Bastien contrefait les braiments de son âne sans tomber dans la farce. An deuxième ac(e du Sorrier, les lutins répondent aussi d'une façon très comique à. l'appel de Jullien. Par ces divers artifices, le musicien rend au genre ce qui est dû au genre.
A côté (le ces qualités, et précisément à cause de ces qualités mêmes, le style de Philidor présente quelques défauts: il est parfois lourd, appuyé, compact; la science du musicien l'emporte sur son goût, et quelques-uns de ses ensembles gagneraient, à s'alléger.
Le Sorcier a suscité nombre de discussions, à propos du plagiat qu'y aurait commis Philidor, en y inteicalant l'air « Objet de mon amour » de XOrphée de (iluck, dont il corrigeait alors les épreuves. Desnoiresterres, la Biographie universelle et portative des contemporains et Berlioz ont soutenu l'accusation. M. Pougin s'est chargé de la défense, mais on trouvera peut-être que son plaidoyer n'entraîne pas suffisamment la conviction en l'innocence de son client'.
Quoi qu'il en soit, Philidor est un maître de l'opéracomique; également bien doué au point de vue du pathétique et du comique, il possède à un rare degré l'instinct scénique; musicien solide et réfléchi, harmoniste audacieux, il manie habilement l'orchestre .et trouve d'intéressants effets d'instrumentation.
îivrct de Tom Jones i\^nt de Poinsinel; il se monirait moins inhumain â l'égard de la musique : '< 11 y a dans la musique de très belles clioses, et c'est peut-ôtre, à tout prendre, le meilleur ouvrage de Philidor. » (Corr. lia., VI, p. 219.)
Siographif Mirhand et la Uiographie ttui><>' ; i .1 ! , llois-
jolinet Sainte-frcuïo (1830). — Berlioz, .4 /- ' i. I;.. a
127. — J. Tiersot, Histoire delà chanson /«v ' ' . !> --' liiimm •commençait & modifier ses appréciations sur l'iiilulor. .. Le nmsiricn, écrivait-il, a, ce me semble, fait des progrès, et dans son goùl, et dans son style, et dans l'art d'arranger les paroles. » |V. p. 441.)
3. Sur Monsigny, consulter : Quatremère do Quint-y, Notice lue le 3 octobre 1818 à l'Académie des Beaux-Arts de l'inslilut. — Eloge historique de P.-A. Monsifjmj, couronné par l'Académie d'Arras, par M. Alexandre (1819). — Notice historique sur P.-A. de Monsigny, par P. Ilédouin (1821). — Bicdenfdd, Die komische Oper (1848), p. 28. —
Biographie de Moz
i, H, p. 203. — Vtiencr Musikzeitung,
Bien que, dans le Jardinier et son Seigneur, il se soit encore conformé à l'ancien usage des vaudevilles, il commence à imposer à l'opéra-comique l'unité de composition que nous allons retrouver chez son contemporain Monsigny.
Pierre-Alexandre Monsigny^ naquit le 17 octobre 1729 à Fauquembergues (Pas-de-Calais) d'une famille originaire de Sardaigne. Elevé au collège des Jésuites de Saint-Omer, il cultiva le violon de très bonne heure, et on prétend que le carillonneur de l'abbaye de Saint-Bertin, à Saint-Omer, fut son premier maître de musique ; mais la mort de son père l'obligea à travailler pour sa famille, dont il restait l'unique soutien. Venu à Paris, en octobre 1749, pour y chercher une place, et protégé par M. Couette d'Aubonne% il entre dans les bureaux de M. de Saint-Julien, receveur général du clergé, et parvient à faire d'un de ses frères un capitaine au régiment de Beauce. Dix ans s'écoulent alors avant qu'il ne s'essaye au théâtre, après avoir pris des leçons de composition de Gianotti=.
En 17ri9, le théâtre de la Foire représentait les Avewv indiscrets, pour lesquels il gardait l'anonyme*^. Il ne consentit à dévoiler son nom qu'en 1762, après que le succès se fût définitivement attaché à s&„ ouvrages, mais l'anonymat qu'il gardait était depuis longtemps percé à jour. Nommé maître d'hôtel du duc d'Orléans, Monsigny se trouvait dans une situalion aisée, qu'il perdit lorsque la Hévolution éclata. Il aurait alors connu la misère sans la pension de 2.400 francs que lui servait l'Opéra-comique. 11 remplaça Piccinni en 1800, en qualité d'inspecteur des études au Conservatoire, entra à l'Institut en 1813, après la mort de Crétry, et mourut à Paris le 17 janvier 1817, à l'âge de 87 ans.
Son œuvre, qui reflète un des caractères les plus saillants du xviii" siècle, la sensibilité, est d'une extraordinaire richesse mélodique. Gi'étry en définissait l'auteur : le musicien le plus chantant, le musicien qui chante d'inslincf.
I, p. 46.— Soubies, les Membres de t'Académiedes Ueaux-.\rts, ("partie, 1, p. 212 et suiv. —Recueil de la Société internationale de musique, 1903, p. 533. — A. Pougin, Monsigny et son temps [Ménestrel, 1907).
Il est fréquemment question de Monsigny dans les Mémoires de Bachaumont, tomes I. Il, IV, VI, VIII, X, XIV et addition, tomes XVI et XIX. — On consultera aussi la Correspondance littéraire de Grimra, tomes IV, V, VU, VIII. IX, XI, XII.
4. Le Journal de M"« Élise Henry, dont des extraits ont paru dans le Tnnps du 23 juin 1884, donne des détails intéressants sur l'arrivée de Monsigny à Paris.
5. Gianotli, qui était contrebassiste, a laissé un ouvrage théorique intitulé Guide du compositeur.
C. L'auteur des paroles des Areux indiscrets était un certain La Ribardiére (voir Mémoires de Favart).
7. Biedenfeld trouve ses mélodies plaisantes et pleines d'intentions piiiuantcs (Die komische Oper, p. 28).
:NCYCL0PÈDIE de la musique et DICTIOS'NAtRE DU CONSERVATOIRE
Sans doute, à cet instinct, Monsigny n'ajoute presque aucune science; il cliante tout simplement en se (iant à sa sensibilité, qui était exquise et véhémente. C'est un ingénu qui erre dans les champs de la musique, en cueillant des fleurs, mais ces fleurs dégagent un parfum délicieux.
Quand Monsigny veut sortir de son rôle de bouquelière candide, il demeure assez médiocre, quoique sa façon de manier l'orchestre ne manque ni de finesse ni d'ingéniosité. C'est à tort qu'on a critiqué l'orage en iol mineur qui suit la scène finale du premier acte dans le Roi et le Fermier. Celui par lequel s'ouvre le IV" acte de la Belle Arsène témoigne d'une incontestable habileté. Il y a, dans cette page, de l'emportement, de la vigueur et une certaine hardiesse; les petites (lûtes sont employées pour « peindre » les éclairs; l'orchestre se soulève en brusques rafales qui s'apaisent soudain. C'est là de la musique descriptive à laquelle on ne saurait refuser quelque mérite. Mais, àcûté de semblables tenlalives symphoniques, Monsigny sait rendre, jusqu'à la moindre nuance, les sentiments de ses personnages'. De plus, son œuvre manifeste le désir qui l'animai! de se dégager de l'ancien style d'opéra-comique, d'échapper à la tyrannie des vaudevilles et des airs à tout faire. <i Je veux, disait-il à ses amis, essayer d'un autre genre que celui qu'on nous a donné jusqu'à présent 2. » El, de fait, on ne trouve pas de vaudevilles dans les Aveux indiscrets, sa première œuvre; tout de suite, le gentil musicien a taillé dans le neuf, en adressant un appel à sa jeune muse. Les mêmes tendances s'observent dans le Maître en Droit (1760) et le Cnli duiir{[16[], si rempli de mélodies dont la facilité ne masque ni l'émotion ni l'esprit. On raconte que l'audition du Cadi
diipr décida Sedaine à accorder sa collaboration à Monsigny; tout Paris fredonnait l'aimable partition. C'était là pour le musicien un précieux appoint, et d'autant plus précieux, que de secrètes affinités rapprochaient le talent de Sedaine de celui de Monsigny. Sedaine était vraiment le librettiste qu'il fallait à l'auteur du Déserteur. L'un et l'autre possédaient une égale sensibilité, le même sens du pathétique, la même qualité d'esprit. Après la représentation du Déserteur, M"» du Detfand écrivait : « Ce Sedaine a un génie qui fait grand efîet. 11 a trouvé de nouvelles cordes pour exciter la sensibilité. » Grimm exaltait le livret du poète, et terminait son dithyrambe en déclarant que, s'il croyait à la métempsycose, il dirait que l'àme de Shakespeare était venue habiter le corps de Sedaine^.
Si Monsigny se montre enjoué et spirituel dans On ne s'avise jamais de tout (1761) ', le livret ingénieusement dramatique du Roi et le Fermier (1762) va permettre au musicien d'affirmer ses qualités d'attendrissement ■'.
Une des caractéristiques les plus saillantes du génie de Monsigny, c'est sa spontanéité; ainsi que le fait très justement remarquer M. Tiersot, « quelquesuns de ses chants ont l'émotion douce et touchante de nos plus charmantes mélodies populaires" ». Et ce caractère populaire delà mélodie de Monsigny, qu'un autre musicien instinctif, J.-J. Rousseau, a, lui aussi, l'encontré, se manifeste par d'intéressantes particularités que M. Tiersot a mises en lumière. 11 y a, d'abord, l'abondance des petites notes d'ornement, qui donnent à la mélodie un tour un peu chevrotant, un peu campagnard, tel ce fragment du premier air de Lise dans Un ne s'avise jamais île tout :
Pour nioi, ioui est. son i . rna ge!Mon cœur eu a sou pi re
Il y a ensuite l'altération du 7" degré de la gamme, dont Monsigny fait fréquemment usage, et que l'on retrouve dans les anciennes chansons populaires' :
Le Roi et le Fermier est particulièrement riche en caractères de cette nature. Le début du III' acte rassemble, dans le trio des femmes, une ronde, une pastourelle et une complainte, toutes mélodies manifestement imitées de l'art populaire.
C'est à partir de cet opéra-comique que Monsigny